‹ A travers les arts, causeries et mélanges: causeries et mélangesChapitre 24 sur 38 · DU RIRE AU THÉÂTRE CAUSÉ PAR LA RÉPÉTITION · texte numérisé non relu

DU RIRE AU THÉÂTRE CAUSÉ PAR LA RÉPÉTITION

Francisque Sarcey avait traité cette question dans le journal Le Temps^ et, pour mieux la résoudre, il avait fait appel à ses lecteurs en leur demandant leur avis sur ce sujet. Plusieurs répondirent à cet appel, et Sarcey résuma toute la discussion dans un dernier article.

Peu satisfait de toutes les raisons alléguées, il me prit fantaisie de dire aussi mon mot et de rechercher à mon tour la cause de Teffet produit. Ainsi je fis ; ma lettre fut insérée dans le journal à la place du feuilleton hebdomadaire, et le débat fut déclaré clos.

Je remets aujourd'hui mon article sous les yeux du public; le jugement qu'on en a fait s'étant divisé en deux : approbation complète de l'idée d'une part, accusation de paradoxe de l'autre. Il reste encore à juger en dernier ressort.

Mais ce n'est pas seulement pour produire les pièces du procès que je réunis aujourd'hui ma théorie sur la répétition aux théories que j'ai développées dans ce volume. C'est surtout parce que la loi que j'indique

ne se rapporte pas exclusivement au sujet traité, maïs bien encore à tous les arts en général. La théorie de la répétition se retrouve en dehors du théâtre et fait partie des principes fondamentaux de toutes les créalions artistiques ; par cela môme elle rentre dans mon domaine, et c'est à ce point de vue que je publie cet article.

Comme je Tannonce à la fin de ma lettre à Sarcey, j'aurais pu compléter les principes énoncés par d'autres principes qui s'y rattachent ; mais tout cela est déjà indiqué dans le cours de ce volume, et, puisque j'ai étudié la répétition, je sais fort bien que la répétition de l'ennui cause un ennui plus grand, et il me paraît prudent de ne pas servir d'exemple. Je publie donc cette lettre sans lui donner de post-scriptum.

Mon cher Francisque,

Dans les explications que tu donnais sur l'effet de la répétition des mots au théâtre, tu disais certainement des vérités, mais cela cependant ne constituait pas un ensemble, et ne présentait pas une formule bien définie; ce n'était que des faits particuliers : ce n'était pas une théorie générale et complète qui, partant d'un principe universel, venait ensuite se représenter dans la question particulière.

Il me semble pourtant qu'il y a dans le problème que tu as posé une manifestation spéciale d'une loi nouvelle ; que l'effet produit par cette redite des mots fait

partie d'un grand système, et n'est en somme qu'une page d'un volume : c'est ce volume que je voudrais analyser; c'est ce système que je voudrais étudier, bien certain que, si je réussis dans la constatation du phénomène d'ensemble, tu seras de mon avis pour constater alors la cause du phéhomène particulier.

Quel est le principe immuable de la vie universelle, principe qui se trouve en toutes choses, qui se manifeste à tout instant, et se présente très-visiblement dès qu'on veut bien le rechercher? C'est celui de la répétition. Tout se répète dans les mondes, tout s'est répété, et se répétera toujours; c'est la condition sine quâ non de la vie : supprimez la répétition, rien de ce qui est aujourd'hui ne se conservera.

Cet axiome, que je pose tout d'abord, n'est pas une théorie plus ou moins spécieuse. Les faits seuls, et des faits dont la vérité est indiscutable, indiquent la permanence et la perpétuité de la répétition. Je ne veux en citer que quelques-uns ; mais, une fois la marche indiquée, c'est par milliers que les exemples vont se présenter à l'esprit.

^ Je commence par notre système solaire et planétaire, et je pourrais déjà dire, comme Petit-Jean : Quand je vois le soleil et quand je vois la lune. Je constate que le soleil tourne régulièrement sur lui-même, qu'à chaque révolution il répète son mouvement. Je constate que toutes les planètes et la terre, par conséquent, répètent de toute éternité leurs mouvements

de translation et de rotation : les satellites en font autant, de sorte que, depuis Tépoque de leur création, les mondes subissent la loi inflexible de la répétition.

Prenons maintenant notre globe tout seul. Les années succèdent aux années, les jours aux jours, et, malgré le proverbe qui dit que ceux-ci se suivent et ne se ressemblent pas, ils se ressemblent néanmoins dans leurs évolutions ; les aurores, les midis, les crépuscules et les nuits, suivent et précèdent lesnuits, les crépuscules, les midis et les aurores. Les saisons, quelques légères différences qu'elles accusent, se succèdent dans un ordre réglé : chaque hiver répète un hiver, chaque été répète un été. La loi immuable est le seul guide de ces transformations successives qui, variant un instant, se retrouvent bientôt dans la période de retour et redisent chaque fois : répétition^ répétition.

Si des grands mouvements des mondes nous descendons aux évolutions plus petites mais plus nombreuses de la vie sur là terre, nous retrouvons le grand principe qui se montre à chaque pas, et qui ne permet pas qu'on le méconnaisse. Les plantes germent et produisent chaque année ; les feuilles tombent à chaque automne, et repoussent à chaque printemps. La nature meurt et se renouvelle aux mômes époques, et les plantes, et les arbres, et les feuilles, et les fleurs, ne peuvent vivre et mourir qu'en subissant la loi fatale de la répétition.

La vie animale est soumise aux mêmes phases ; la faim, la soif, le sommeil, se font sentir chaque jour ; la respiration, les battements du cœur : tout enfin ce qui constitue la vie, n'est produit que par la répétition des mêmes phénomènes. Supprimez un instant la répétition quelconque de Tun des actes vitaux, rêtre meurt et Thumanité n'existe plus !

Passons maintenant de l'ordre physique à l'ordre moral. Ici, encore, la grande loi s'affirme dans toute sa vigueur. Les passions, qui marquent la manière d'être de chacun, ne sont que la répétition d'un sentiment personnel, qui constitue le caractère particulier. L'homme avare répète chaque jour son sentiment d'avarice ; le jaloux répète son sentiment de jalousie ; l'amitié ne peut exister que par une répétition continue, et il en est de même de l'amour, qui, bien que plus inconstant, ne dure cependant que par la répétition de la même pensée : à l'instant ot la répétition des sentiments d'amour ou d'amitié ne se présente plus, l'amitié et l'amour ont vécu. Si ce retour constant de la pensée n'existait pas, il n'y aurait plus ici-bas qu'incertitude et imprévu ; les hommes ne seraient guidés par aucune idée, et la passion disparaîtrait ; il n'y aurait plus qu'une vie matérielle sansliut, sans aucune suite. Les idées de liberté, d'oppression, de dévouement, d'amour ou de haine, n'étant plus sollicitées par la répétition perpétuelle de la même intuition, ne pourraient plus se produire : les relations journalières

seraient rompues, la famille détruite, et la phalange humaine, sans liens communs, ne formerait plus qu'une foule errante d'insensés. Les passions ne sont qu'un instinct particulier tout comme l'instinct qui guide les animaux, et l'instinct ne peut avoir force, vie et durée, que par l'acte constant, inconscient et immuable de la répétition.

Avant de mener notre étude plus loin, avant d'étudier Tintelligence et ses productions, il est utile de se rendre compte de l'influence que cause à l'esprit la répétition continue .Eh bien ! on peut affîrm er que la première des qualités de ce retour perpétuel est d'inspirerà l'homme un sentiment profond de quiétude et de tranquillité. Cette succession constante, qui se manifeste sans secousses et qui ne fait jamais défaut, donne le calme et la confiance. On sait que telle chose doit venir, on sait que telle impression doit se renouveler, peut-être ne se rend-on pas très-bien compte de l'influence immense de ce calme et de cette sécurité, comme un homme bien portant n'apprécie pas à sa juste valeur tout le prix de la santé. Mais, pour bien se pénétrer de ce sentiment complet de quiétude, on n'a qu'à supposer un instant la nature physique sans répétition,' comme je viens de le supposer pour la nature morale. Peut-on alors se faire une idée de la vie, si, par exemple, les jours et les nuits ne se présentaient pas régulièrement ; si, au lieu de se répéter, les intervalles de lumière et d'obscurité changeaient à

chaque évolution de durée, d'intensité et de couleur? Que deviendl-ait Thumanité, si la plante poussait au hasard, si le grain de blé produisait tantôt des roses et tantôt des chardons; si les animaux, privés un jour, devenaient sauvages le lendemain? Que sais-je enfin, si, en un mot, la grande, l'indispensable loi de la répétition venait à être délaissée un seul moment ! Rien ne serait plus, du moins tel qu'il est, et si la vie pouvait exister encore parmi nous, elle se manifesterait dans des conditions bien différentes de la vie actuelle.

Ainsi, soit intuition, soit raisonnement, soit instinct, soit habitude, il est positif que tout calme ne peut nous venir que de la répétition. C'est de là seul que découle assurance et sécurité ; c'est alors que l'homme, quand il veut produire, est amené, pour ainsi dire à son insu, à employer la loi fondamentale ; et soit aussi intuition ou instinct, soit parce que le cerveau, faisant partie de la création totale, doit être dépendant des lois de la création, il est certain que tout ce qui est créé par l'homme montre à tout instant qu'il est soumis au phénomène de la répétition.

Prenons les arts. L'architecture n'a jamais pu, et ne pourra jamais se produire sans la répétition : répétition d'ensemble, répétition de détails. Les plus bizarres des artistes, les plus ingénieux, les plus savants, les plus fous comme les plus sages, n'ont pu se soustraire à la règle mère; et, quels que soient les cf-

farts qu'ils aient faits pour s'en écarter, ils ont toujours été dominés par elle : le temple égyptien, le temple indien, tout comme les temples grecs et romains^ ont employé la répétition des colonnes, des piliers, des vides et des pleins, c'est-à-dire des parties constituantes de l'œuvre. Les ornements eux-mêmes, malgré leurs variétés, se répètent entre eux : tout chapiteau est composé de plusieurs parties semblables ; toute corniche, tout bandeau est composé d'une suite de membres qui se répètent, denticules, modillons^ consoles : tout cela n'est que la manifestation de la répétition. Puis la symétrie n'est encore elle-même qu'une répétition plus importante et plus marquée. Tout dans ce grand art si complètement humain, puisqu'il ne procède que de la pensée humaine, tout indique que la force, la quiétude, la tranquillité, ne viennent que de l'application de la loi de répétition. Les monuments les plus étranges ne peuvent s'affranchir en entier de cette loi : et, quoi qu'on fasse, les lignes perpendiculaires répètent les lignes perpendiculaires, comme les horizontales répètent les horizontales. Je pourrais varier ces exemples à l'infini, et partout je montrerais la loi générale* et dans l'église gothique, et dans le palais, et dans tous les édifices du passé et dans tous ceux du présent. Il faut que cette puissance de répétition soit bien dominatrice, puisque ceux- là mômes qui voudraient renverser toute doctrine et défier tous les dieux ne peuvent y échapper ; c'est

que rhomme, en créant, ne peut empêcher qu'il n'ait été créé, et qu'il garde, à son insu, comme sauvegarde de son intelligence, les principes fondamentaux de la vie des mondes.

La peinture, elle aussi, est un art de répétition, et cela même en dehors de la nature dont elle s'inspire et qu'elle copie. Cependant, cette copie de la nature constitue une certaine phase de répétition, en ce que l'objet représenté n'est pas inconnu ; et cette inspiration est encore présente, lors môme que l'artiste voudrait réviter. Ainsi, les monstres que le peintre composerait, si son sujet l'y amenait, ne seraient que des répétitions totales ou partielles d'êtres vivants et45i,par hasard, la composition de ces monstres échappait un instant au regard du visiteur, celui-ci, mal à l'aise devant une chose nouvelle, chercherait à la décomposer et à retrouver dans les traits indiqués des ressemblances avec des créations plus vulgaires ; tout comme, lorsqu'on regarde les nuages, on cherche malgré soi à les comparer à des objets dont on connaît la forme et la destination. Là comme ailleurs, quand la répétition n'est pas évidente, on se sent saisi d'un certain malaise qui ne se passe que lorsqu'une ressemblance est venue à votre secours ; là, comme en tout, une chose complètement nouvelle et inattendue ne produit qu'un effet de choc, mais non un eff'et dé sentiment: il faut la perpétuité, la continuité, la répétition pour causer une impression durable; eti bien

qu'un tableau ne répète la nature que dans des conditions particulières à Tart, il fait penser et comparer, et c'est déjà là la production du retour d'une première idée.

Mais, en dehors de ces observations, la peinture en elle-même accuse et trahit la loi de répétition ; et dans l'ensemble du tableau comme dans le détail, cette loi est visible pour qui veut la chercher. Malgré lui, l'artiste est amené, dans son œuvre, à répéter à tout instant les contours et les couleurs. Il croit en vain varier le tout : la pensée du beau qui le dirige le porte inconsciemment à retrouver dans une partie de sa composition une réminiscence d'une autre partie. Les lumières, les ombres, les tons et les formes se répètent dans leur apparente variété, et l'œuvre ne devient calme et durable que dans ces conditions, alors que les répétitions inconscientes se produisent naturellement et sans secousses, comme se produisent sans secousses et naturellement les répétitions de la vie universelle. Ainsi, pour citer un exemple : on peut constater que dans le prodigieux tableau de Véronèse, les Noces de Cana^ malgré la diversité des tons qui éclatent à Tœil, les trois quarts au moins des couleurs, des effets et des valeurs de cette splendide composition, ne sont que la répétition du dernier quart. Mais toutes ces analogies, toutes ces réminiscences, qui se produisent simplement, je dirai presque naïvement, indiquent tout le grand génie du maître qui,

suivant soa sentiment personnel, laissait néanmoins son esprit sous la direction de la grande loi. L'art d'un côté, la nature de l'autre, ont alors amené à Tachèvement de l'œuvre, œuvre qui constate le rapport delà pensée humaine avec la pensée initiale et créatrice. Vient maintenant le tour de la musique. Cet art, peut-être encore plus que les autres, est un composé de répétitions ; les exemples ne me manqueraient guère pour le prouver ; mais comme la vérité de mon assertion doit frapper tous les esprits, je ne veux dire que quelques mots sur l'emploi du retour de l'idée, et sur le charme que ce retour, et que ce retour seul procure aux auditeurs. Sauf peut-être la soi-disant musique de l'avenir, qui ne peut s'apprécier qu'après quelques exécutions successives, qui ne sont autres que des répétitions, la plus grande partie de la musique mélodique, et surtout de la musique dramatique, emploie le mode répété. Les morceaux commencent, le plus souvent, par quelques mesures qui viennent se reproduire à la seconde phrase, et se reproduisent ensuite à la fin du développement du thème ; puis, le plus souvent encore, le morceau chanté par un artiste seul, se répète chanté par un second, et se répète encore chanté par tous deux ensemble. C'est là alors Tapogée de la sensation : c'est là que l'impression est le plus vive. Au surplus, qui n'a remarqué que plus on entend une œuvre musicale, plus la satisfaction est grande? Or, ces auditions diverses ne sont autres que

des répétitions. J'aurais à dire mille choses sur ce sujet, et sur les écoles qui ne sont qu'une suite de répétitions; sur la fameuse phrase des <c ténèbres de Moïse » , qui est un exemple frappant de l'influence du retour d'un motif; sur l'harmonie qui emprunte son charme aux lois précitées ; sur le rhythme, qui n'est qu'une répétition perpétuelle, et quasi le battement de pouls de la mélodie ; mais cet art musical est tellement fécond en exemples indiscutables, que je préfère laisser à chacun le plaisir de les rechercher. Je me borne à constater que la musique, comme toutes les autres créations humaines, n'intéresse les sens et l'esprit que parce qu'elle montre avec autorité le rapport qui l'unit aux lois de la nature.

J'ajouterai cependant ceci : c'est que la source même de la musique, le son pris en lui-môn>e isolément, n'est que la réunion de la répétition de vibrations successives : tt)ut comme en peinture le ton, la couleur, n'est aussi qu'une suite de vibrations spéciales. De sorte que l'unité de son comme l'unité de ton, unités qui causent une impression bien définie, n'existent pour ainsi dire pas en dehors du retour incessant de la force génératrice.

J'arrive à la conclusion de toute cette étude, et, fort des principes qui m'ont guidé jusqu'ici, je vais aborder la littérature théâtrale. Il va de soi que je n'ai pas, dans ce cas spécial, à démontrer la réalité de la répétition, puisque c'est cette réalité môme qui m'a conduit

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à développer ma thèse. Je n'ai qu'à constater les effets €t à en chercher les causes.

J'ai déjà dit et prouvé, je crois, que la répétition produisait le calme, la quiétude et la sécurité, et qu'elle laissait alors à l'esprit toute sa liberté. C'est là le grand principe qui se dégage indiscutable ; c'est le grand résultat des réminiscences. Or, il est positif qu'un sentiment quelconque ne peut avoir une manifestation complète que s'il se produit librement : si des entraves en gênent l'expansion, le sentiment en est mal défini, mal ressenti et mal exprimé. Il est donc indispensable que toute impression pufsse se produire dans des conditions de sincérité, de franchise et de sécurité pour être tout à fait elle, pour s'affirmer.

Eh bien 1 n'est-il pas évident que le calme et la confiance donnés par la répétition sont les meilleures conditions possibles qui permettent l'expansion complète de la sensation. On peut donc^ d'après ces déductions qu'il serait facile de pousser plus loin, émettre ce principe théorique qui est basé sur l'examen des faits :

« Le sentiment ne peut se manifester librement que lorsqu'il est sollicité par la loi de la répétition. »

Je voudrais, malgré la certitude de cette espèce d*axiome, et afin de ne laisser aucun doute dans la pensée, donner quelques exemples à l'appui.

Il arrive parfois ceci : on rencontre une personne qui vous annonce inopinément la mort d'un ami qui

VOUS est cher. La première impression est une surprise bizarre : vous n'êtes nullement préparé à la triste nouvelle, et bien souvent, malgré vous, un rire nerveux vous saisit; alors,' c'est en riant involontairement et en faisant de grands efforts pour chasser ce mouvement intempestif que vous balbutiez quelques paroles banales de circonstance. Là, Teffet est marqué. L'événement vous a surpris; le sentiment n'a pas été libre dans son expansion : il s'est traduit en dehors de votre volonté et de votre pensée. La personne qui vous a appris la triste nouvelle vous quitte, vous revenez seul au logis. Pendant ce temps, il vous revient à l'esprit les mots que vous venez d'entendre : le rire nerveux disparaît, votre sentiment se manifeste plus librement. La répétition de la pensée douloureuse vous a donné le calme nécessaire pour libérer votre impression ; et quand, à votre tour, vous pouvez redire la perte que vous venez de faire, votre esprit, éclairé et rendu plus lucide par la répétition, vous permet de sentir votre douleur et de la manifester avec vérité.

- Prenons maintenant un exemple opposé. Lorsque plusieurs pitres sont placés sur une même ligne, si le premier donne un soufflet au second, on sourit, mais sans réflexion et instinctivement. Mais si le second pitre rend le soufflet au troisième, le rire devient plus franc : on sent déjà que la répétition du même geste va se faire, on l'attend. Le troisième soufflette- le suivant, et ainsi de suite; et chaque fois alors le senti-

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ment de sécurité qui vous dit que les soufflets iront jusqu'au bout du rang, vous permet de laisser exhaler gaiement votre impression : la répétition est prévue, et, chaque fois qu'elle a Keu, elle amène le sourire qui devient explosion lorsque le dernier pître reçoit enfin la gifle répétée. Tout le monde, plus ou moins, suivant sa nature éprouve ce phénomène, et c'est la répétition seule qui, vous laissant toute liberté de pensée, vous amène à ce surcroît et à cette manifestation de gaieté.

Ces deux exemples, pris sur le fait, sont une preuve à l'appui de l'axiome que j'ai déjàformulé, etquejerépète, car il est la base de ma discussion :

«Le sentiment ne peut se manifester librement que lorsqu'il estsollicité par laloide la répétition.»

Me voici arrivé quasi au bout de ma tâche : car si je transporte mon axiome au théâtre, je n'ai plus qu'à en juger l'effet, et l'effet est immanquable.

o Je doisdire cependant, incidemment, qu'il arrive un instant oîi la répétition dépasse le but et ne produit plus l'effet cherché : c'est quand la fatigue amène îa monotonie, et que l'impression vient à s'émousser. Mais cette question de lassitude qui arrive plus ou moins promptement, et qui serait fort intéressante à étudier séparément, ne se présente ici qu'accidentellement. Je dois donc la négliger aujourd'hui, et m'arrêter au point où la répétition permet l'apogée de la manifestation du sentiment.

J'applique donc mon axiome au théâtre. Mais, pour en montrer la vérité et la puissance, je ne l'applique pas seulement aux mots répétés qui produisent le rire, mais aussi aux mots et aux situations qui amènent les pleurs. Je commence par cette dernière application.

Âu théâtre, les situations ou mots ne sont, en ré*somé> que les situations ou mots de la vie actuelle : comme eux, ils sont soumis aux mêmes lois; et, comme eux, ils ont les mêmes conséquences. Or, qu'arrive-t-il à la scène, et pourquoi un mot ou une situation toute seule amène-t-elle les larmes sans avoir été précédée visiblement par la répétition? C'est que, sans bien s'en rendre compte, et que, croyant que rémotion vient naître tout à coup, le spectateur oublie par où il a passé pour arriver à exprimer son sentiment : mais la pensée suit instinctivement toutes les phases du développement, et subit, à son insu, mais non pas inefficacement, toutes les répétitions qui amènent à l'instant critique. Cela est si vrai, que, si un mot touchant, une situation poignante, arrivaient sans préparations, ils ne feraient aucun effet, ou du moins ils ne feraient pas un effet complet et logique. Ils pourraient causer surprise et choc^ mais non pas amener les larmes. Il en est tout autrement, lorsque les scènes successives répètent la môme idée : le développement qui se fait sur un point n'est autre que la répétition de ce point; et lorsque le mot final enlève tous les pleurs d'une salle, il le fait par la môme

raison que le dernier pître souffleté enlève le rire des spectateurs.

Ainsi je prends encore un exemple dans la Joie fait peur. Le public sait fort bien que le fils attendu est là. Il i^révoit le dénoûment, et chaque fois que le fils, la mère, ou le serviteur parlent, il sait que, malgré leurs discours, la reconnaissance maternelle et filiale se fera à un instant donné. Il se répète à tout moment la situation présente et celle qui doit venir, et lorsque enfin une efi*usion a lieu, à la rencontre du fils retrouvé, le public, mis en liberté de sensation par la répétition de ses pensées premières, pleure avec abondance à la scène finale, qui n'est autre que la réminiscence complète des scènes passées.

Je mets au défi de trouver, dans n'importe quelle pièce^ une seule scène d'attendrissement qui n'ait été prévue par le spectateur : et, plus la prévision a été grande, plus la répétition de l'attente a été fréquente, plus le sentiment acquiert de liberté et d'expansion.

Il ne me reste plus qu'à appliquer ma théorie à la répétition des mots comiques. Je dois dire tout d'abord qu'au théâtre, les mots plaisants par eux-mêmes, les mots qui forment pour ainsi dire un petit poëme tout complet, sont bien rarement répétés : ce sont des flèches lancées qui ne reviennent pas. Il n'y a que les mots de situation ou de caractère qui peuvent et doivent revenir; car là, ce n'est pas le mot en luimême qui saisit l'esprit, mais bien le caractère ou la

situation; et cela est si vrai, que la plus grande partie des mots à effets, sinon tous, n'ont rien de remarquable : ils ne font qu'affirmer une idée comique, et rien de plus.

Lorsque ces mots vienneilt à être répétés, ils sont jugés par la pensée, de la même manière que les situations douloureuses ou émouvantes, c'est-à-dire avec sincérité et certitude ; c'est alors que le rire produit, se manifestant en toute liberté, peut devenir intense. Ainsi, dons Passé minuit, lorsque le visiteur nocturne met une bûche dans la cheminée de son hôte (Arnal, je suppose), celui-ci lui dit : «Vous mettez du bois ? » Cela en lui-même n'a rien de bien plaisant, et, si l'on n'est averti d'avance que le mot a fait déjà rire aux précédentes représentations, il n'amène pas à une franche gaieté; mais à la seconde fois où le monsieur entretient le feu, et lorsqu'Arnal répète son mot, l'esprit s'éveille, il saisit là une répétition qui va se renouveler, et qui indique la pensée et la préoccupation de l'acteur ; il attend alors la situation qu'il connaît, qu'il pressent, et qu'il est dès lors mis en liberté d'apprécier. Aussi, à la troisième fois que le monsieur met le combustible , et quasi avant qu'Arnal ait répété sa phrase, le rire est déjà tout prêt et fait enfin explosion lorsque le fameux : Vous mettez du bois? est prononcé. La situation est claire et définie, l'esprit est lucide, et l'effet de la répétition est produit.

Je conclus : non pas que le sujet soit épuisé, car il

y a encore beaucoup à dire, soit sur les scènes parallèles, soit surtout sur les oppositions^ dont la loi si remarquable est le complément indispensable de la loi des répétitions; mais il faut se borner, et je termine en inscrivant, comme résumé, les formules qui se sont dégagées de toute cette étude :

1<» La répétition est une des grandes lois fondamentales de Tunivers ;

2° La répétition seule peut donner certitude, sécurité et continuité ;

3° La continuité, la certitude et la sécurité peuvent seules permettre aux sentiments de se produire en liberté;

4** La liberté des sentiments peut seule permettre à Texpression d'arriver à son apogée.

Donc, toutes les fois qu'une répétition aura lieu, et suivant les circonstances dans lesquelles elle se manifestera, elle amènera à Timpatience, à Tintérôt, à la joie ou à la tristesse, exprimés sans restriction.

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