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CHAPITRE III

Il est bien rare qu'une œuvre quelconque rallie tous les suffrages à sa première apparition ; ce que celui-ci approuve est blâmé par celui-là : chacun émet son observation et critique par passe-temps ou par conviction. Les hommes compétents se laissent souvent entraîner eux-mêmes, et les écrivains qui font Toffice de juges publics, fidèles à leur drapeau ou à leurs théories, sont entraînés à combattre tout ce qui s'en écarte. La foule alors, indécise et mal guidée, suit un peu à l'aventure les premiers appréciateurs, et, se laissant aller à une censure facile, ne cherche presque toujours dans son impression qu'un prétexte à un bon mot, voire même à une banalité.

Ce n'est que lorsqu'un certain temps s'est écoulé que les idées s'équilibrent : alors les passions s'apaisent, et le jugement devient plus sain, plus net, plus équitable; on oublie les petites rivalités passées, les critiques démodées, et l'on accueille enfin ce que l'on repoussait jadis. C'est ainsi que se forment et s'établissent les réputations, lorsque, à vrai dire, les œuvres sont viables: la discussion d'abord, sinon le dénigrement;

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puis après Tétude réfléchie ; puis enfin la consécration.

Cette espèce d'incubation admirative se manifeste presque toujours ; mais, arrivée à la dernière période» l'œuvre acceptée par tous s'impose aux générations futures et s'ajoute aux traditions passées. Bien imprudent alors qui voudrait l'attaquer! car elle n'appartient plus à son auteur; elle appartient tout entière au pays, et ce pays, malgré sa légèreté apparente, tient encore à ses gloires et sait les défendre au besoin.

Tous les arts sont soumis à cette phase d'indécision et d'intolérance; mais l'architecture est peut-être celui de tous qui a eu le plus à souffrir des jugements prématurés. Là, en effet, l'artiste travaille sous les yeux du public, qui, impatient et par suite injuste, ne veut pas attendre la manifestation complète de la pensée pour formuler sa sentence; il veut exprimer son impression alors qu'il faudrait la réserver; il veut terminer à sa guise et critiquer ce qui n'est qu'ébauche ou préparalif. De plus, rarchitecte, forcé de réussir du premier coup, n'a pas la liberté de retoucher ou d'étudier à nouveau ; les retouches sont dispendieuses, les études arrivent trop tard. Il faut donc que l'artiste produise de jet, sans essais et sans fautes, devant pour ainsi dire être infaillible; on ne lui pardonnerait pas une erreur, pas une faiblesse ; telle l'œuvre est conçue d'abord, telle il faut qu'elle demeure, et un simple oubli, une simple négligence qui n'apparaît qu'à la fin,

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amène le public intolérant et sévère à oublier les qualités d'ensemble pour railler un détail insignifiant, comme si l'omission d'une virgule devait faire condamner tout un poôme.

Parmi tous les monuments soumis à la critique populaire et qui doiventaccomplirla phase que j*ai signalée, un seul pourtant paraît devoir faire exception, nonseulement parce qu'il apparaît.à peu près tout d'une pièce après son achèvement, mais encore parce que sa perfection tend à le garantir de toute attaque. Je veux parler des nouvelles salles et de la nouvelle façade du Palais-de-Justice que M. Duc vient de livrer au public.

Certes, c'est là une œuvre considérable que cette conception où le talent de détail se trouve réuni à la grandeur de la composition ; certes, c'est là la manifestation artistique d'un maître qui tout d'abord doit s'imposer et commander le respect.

M. Duc a été aidé dans l'accomplissement de sa tâche par un architecte distingué, M. Dommey, qui, s'occupant surtout de la partie contentieuse et administrative, laissait à son confrère la haute direction de la partie artistique.

Depuis la retraite de ce premier collaborateur, M. Duc a appelé à lui un autre architecte plus jeune, mais non moins méritant, M. Daumet, qui continue les mômes traditions de dévouement à l'œuvre collective que son quasi-homonyme avait déjà montrées.

Mais, totit en reconnaissant l'utile assistance que l'architecte en chef du Palais-de-Justice a reçue de ses collègues, il faut néanmoins faire remonter jusqu'à lui seul toute la responsabilité artistique de ses travaux, responsabilité qu'il a glorieusement assumée sur lui en la concentrant entre ses mains. Aujourd'hui que sa tâche est terminée, aujourd'hui qu'il peut montrer le fruit de ses labeurs, M. Duc, qui en cas d'échec aurait justement attiré sur lui toute la critique, doit justement aussi, alors qu'il a réussi si complètement, attendre avec orgueil les éloges qui viendront à lui et qui lui diront par leur sincérité et leur unanimité qu'il est un des chefs de notre grand mouvement architectural.

Je ne veux pas, dans ce court article tout d'impression et de sentiment, décrire le palais et ses nouvelles salles : la description ne vaut pas une visite que chacun voudra faire; puis décrire ici, ce serait admirer, et les formules me manqueraient bien vite s'il fallait trouver nouvelles louanges à chaque nouvelle beauté, s'il fallait détailler cet ensemble saisissant. ^

Les grandes portes des extrémités du vestibule, la disposition des escaliers, le soubassement qui porte les arcs accouplés et les arcs eux-mêmes, les bancs placés aux entrées des salles d'assises, les plafonds, les boiseries, la porte centrale si puissante et si originale, le splendide entablement de la façade....

que sais-je? tout enfin, tout est élégant et ferme, grandiose et sincère ; l'amour, le respect de Tari, se montrentpartout,sanstrahiraucune lassitude, sans laisser voir aucune négligence. C'est la pureté grecque, sinon plusnoble, à coup sûr plus variée et plus nouvelle; c'est la recherche virile de la délicatesse, c'est la grâce dans la fermeté. Les pleins et les vides se balancent sans indécision, les profils s'épurent sans sécheresse, les saillies s'accusent sans lourdeur, l'harmonie règne partout, le talent jaillit de toute part, et l'œil charmé s'arrête avec une sorte de volupté naïve sur toutes les parties de ce magique ensemble, où tout est bien, où tout est beau. Puis, comme pour se reposer de cette espèce d'extase artistique, si l'on étudie la partie matérielle de ce monument, si l'on regarde le soin des appareils, la perfection des ravalements et des ouvrages de menuiserie ou de serrurerie, on voit que chacun a fait son devoir et qu'une part des félicitations doit aller de l'architecte aux exécutants.

C'est donc sans arrière-pensée, sans restriction, que l'on peut se laisser aller au sentiment si doux et si rare d'une complète admiration. Honneur donc à l'artiste assez puissant pour produire une pareille impression; honneur donc au maître assez convaincu pour ne laisser jamais sa pensée s'affaiblir, et pour affirmer si victorieusement la grandeur et la noblesse de l'architecture I

Ils sont ainsi plusieurs, de ces grands architectes, qui ont montré le droit ch«min à notre génération; ils sont plusieurs qui, par leurs idées élevées, ont ouvert une voie féconde qu'ils ont glorieusememt parcourue. Ils forment une noble pléiade et déploient le drapeau du progrès; ils veulent la liberté dans l'art; ils veulent la raison dans la fécondité, Tétude dans l'imagination, et ils prouvent par leurs œuvres que notre époque architecturale, si injustement décriée et méconnue, se lèvera un jour pure et brillante en honorant les hommes qui l'ont formée.

Peut-être, si j*en ai le loisir, pourrai-je plus tard dire mon opinion, l'opinion d'un architecte, sur les monuments construits chez nous depuis trente ans; peut-être pourrai-je montrer aux yeux de la foule toutes ces beautés encore incomprises, et glorifier le nom des artistes dont la France a le droit d'être flère. Aujourd'hui je n'ai voulu, dans ces quelques lignes, que dire tout haut ce que tous nous pensons, nous, confrères de l'architecte du Palais-de-Justice : c'est que l'art vient de remporter une victoire, et que c'ests'honorersoî-même que de savoir admirer M. Deic.

OHAPITRE IV

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