CHAPITRE VII
Une des conditions indispensables de Tarchîtecture, c'est la durée, et, sauf les cas où l'art ne se rapporte qu'à des décorations provisoires, il ne doit pas ôtre permis de bâtir pour un jour; l'édification doit être telle qu'on ne puisse prévoir l'époque de la destruclion. Pour remplir cette condition essentielle, on ne doit naturellement employer dans la construction que des matériaux quasi indestructibles et qui ne peuvent sensiblement s'altérer sous l'action du temps. Les métaux, bien que sujets à une oxydation plus ou moins complète, peuvent, malgré cet inconvénient, être classés dans la catégorie des forces persistantes et être mis en œuvre sans faire craindre une destruction prochaine; mais, ainsi que je Tai dit dans un précédent chapitre, le fer a des limites de propriétés qui s'opposent à un emploi général : il fait et doit faire partie de la construction, mais il ne peut souvent la constituer à lui tout seul. Les matériaux calcaires, au contraire, peuvent au besoin suffire dans certains cas pour élever un édifice; si les métaux doivent être utilement employés concurremment avec les pierres,
ils n'ont pas, comme celles-ci, là prérogative de satisfaire à toutes les exigences architecturales. Avec les pierres, on a les supports et les murs, les traverses, les arcs et les voûtes, on peut avoir même les couvertures; on peut diviser les étages, les abriter et les clore ; on peut enfin répondre à bien des programmes. Les ponts, les fontaines, les arcs triomphaux, les églises, que sais-je ? peuvent se construire avec les pierres seules, employées à l'exclusion de tous les autres matériaux de construction.
Les pierres constitueïit donc le point de départ naturel et rationnel de Tart de bâtir; ce sont leurs propriétés qui font la base de Tarchitecture, et si Tétudc de ces matériaux doit être la première préoccupation de l'architecte, elle devrait aussi n'être indifférente à personne; la construction par la pierre, c'est la première page de l'histoire de bâtir avec durée, et quiconque s'intéresse à l'architecture doit s'intéresser à .l'une de ses origines,
II eût été à désirer que les envois des calcaires admis à l'Exposition eussent été plus, nombreux : à peine quelques pierres étrangères sont-elles représentées, et surtout à peine quelques échantillons des matériaux français sont-ils exposés. On doit regretter cette abstention : la France est certainement le pays le plus favorisé sous le rapport des richesses calcaires, et une collection complète et méthodique de toutes nos pierres eût été non-seulement curieuse et inlcrcs-
santé, mais encore eût été un utile moyen d'enseignement. Aujourd'hui que, grâce à la facilité et à la rapidité des transports, les matériaux de coastruction peuvent abonder à Paris de tous les points de la France, il ne devrait pas y avoir pour Tarchitecte de carrières ignorées; ce sont des ressources qu*il doit avoir à sa disposition, et, bien que le nombre des matériaux connus et employés soit déjà très-considérable, il y aura toujours utilité à en augmenter la liste.
Mais, si l'exposition des produits calcaires est incomplète, on doit ajouter qu'un grand nombre de ces produits absents sont employés dans les édifices parisiens. Or, Paris faisant aujourd'hui pour ainsi dire partie de l'Exposition universelle, on peut ajouter à l'examen des échantillons admis au palais du Champde-Mars celui des principaux matériaux qui ont servi à édifier nos monuments, et compléter l'étude de l'envoi par l'étude de l'emploi.
J'ai dit que la France était favorisée sous le rapport des gisements de pierres à bâtir ; en effet, nous possédons plus de dix mille carrières. Il est vrai que, parmi celles-ci, près d'un tiers n'est pas exploité continuellement, et que quelques autres fournissent peu de matériaux, si ce n'est aux communes environnantes. L'exploitation de toutes nos carrières est faite partie en excavations souterraines et partie à ciel ouvert, et ce
sont ces dernières qui produisent, sinon le plus, mais qui au moins peuvent produire à meilleur marché.
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L'exploitation de toutes ces carrières constitue une industrie considérable et qui s'accroît encore de jour en jour; car, en dehors de la valeur intrinsèque de la matière, qui représente chaque année bien dés millions, on peut estimer que plus de cent mille ouvriers sont employés dans cette exploitation, et que plus de dix mille chevaux sont occupés au transport des pierres. Quant aux chemins de fer et aux canaux, il faudrait compter par millions les mètres cubes qu'ils voiturent annuellement dans leurs wagons ou qu'ils charrient dans leurs bateaux. Ainsi, parmi les carrières de Lorraine, les carrières d'Euville exploitent chaque année plus de cinquante mille mètres cubes, tandis que les carrières du département de Séine-et- Oise en exploitent plus de quatre-vingt mille. On peut juger par ces chiffres de l'importance considérable qu'a prise Textraction des calcaires français.
Le système employé le plus généralement pour l'exploitation de toutes ces pierres, est celui de la tranchée et du coin, et ce système est presque exclusivement mis en œuvre lorsqu'il s'agit de roches stratifiées ; on ne se sert guère de la mine que dans quelques carrières de pierres dures de haut banc, surtout pour débarrasser la masse de sa croûte et pour faire les découverts. La mine, en effet, bien qu'expéditive, a de grands inconvénients ; elle brise les pierres, les étonne^ et les raye de fils. La tranchée, au contraire, bien que plus longue, donne des résultats plus avan-
lagenx; les pierres extraites sont plus saines, les morceaux ont des dimensions plus régulières, et surtout le déchet est beaucoup moins grand.
Ons*imagine difficilement, avant d*avoir visité quelques carrières, la masse énorme de débris que produit ce déchet, et qui encombrent les alentours des caves d'extraction. Ainsi, pour la pierre tendre, le rapport du déchet avec la pierre obtenue est d'au moins un tiers; il est souvent de plus des deux tiers pour la pierre dure, surtout lors du commencement de Texploitalion, et lorsqu'il faut purger la masse de sa croûte et des fils qui la traversent. Ces monceaux de moellonnaille qui gisent aux abords des découverts ou des puits n'ont aucune valeur; ils sont petits, informes, souvent pulvérulents, et, sauf l'édification grossière de quelques murs en pierrailles des environs, ils sont encore aujourd'hui sans emploi : ce sont les scories de la carrière.
Les qualités et les dimensions des pierres exploitées sont presque aussi diverses que les carrières sont nombreuses ; la dureté varie selon les provenances; la b.auteur des bancs suivant celle des couches stratifiées; ainsi quelques-uns ne dépassent pas 25 ou 30 centimètres ; tel est le liais de Cliquart, tandis que d'autres, au contraire, n'ont pour ainsi dire pas de limites de, dimensions. En Lorraine, par exemple, dans les carrières d'Euville, on peut extraire des blocs cubant iÛO mètres et ayant jusqu'à 5 mètres de hau-
leur. La pierre d'Échaillon, jaune et blanche, exploitée aux environs de Grenoble, peut également se tirer en morceaux considérables; c'est seulement la difficulté des transports, et surtout le prix de ces morceaux exceptionnels, qui s'opposent à cette production en grande masse; mais, en tout cas, il est cependant utile dans diverses circonstances de pouvoir employer des blocs volumineux, soit qu'il s'agisse de grands groupes de sculpture, soit qu'il faille des morceaux ayant une grande bascule, et qui doivent alors avoir un contre-poids suffisant pour équilibrer la saillie.
La plupart des pierres admises dans les constructions ne doivent être mises en œuvre qu'avec une grande circonspection, au moins pendant les quelques mois qui suivent leur extraction, et lorsqu'elles n'ont pas encore perdu leur eau de carrière ; car, dans ces conditions, elles sont parfois gélives et elles se désagrègent ou se fendent au contact du froid et du vent. Lorsqu'un hiver a passé sur ces matériaux, lorsqu'ils sont purgés de leur humidité primitive, la gelée les attaque alors fort rarement, et l'on n'en doit plus craindre ni la gerçure ni le délitement. Parmi les pierres de fort bonne qualité, mais qui doivent être surveillées pendant l'hiver qui suit leur pose, on peut citer les pierres de Tonnerre, de Bour/^^ogne, l'Échaillon blanc, le Bagneux, et la plus grande partie des roches de la plaine. D'autres pierres, au contraire,
comme le Sainte-YIie, l'Échaillon jaune, TEuville, le Saint- Wast, etc., n'ont pas à craindre les effets pernicieux de la gelée, et peuvent être employées en toute saison, sans être garanties pendant le premier hiver.
J'ai déjà cité les noms de pierre dure et de pierre tendre. C'est cette différence de dénomination, résultant d'une différence de qualité, qui constitue le principe de la classification de ces calcaires . Il y a bien encore des dénominations intermédiaires qui varient suivant les cas, et qui s'appliquent à des matériaux de dureté moyenne : tels le banc-franc, la roche douce, etc. ; mais il est fort difficile de limiter exactement cette classification transitoire, et entre certains bancs francs et certains vergetés, comme entre certaines roches douces et certaines roches dures, la gradation est souvent insensible, et la dénomination arbitraire. On k donc conservé surtout la grande division en pierres dures et en pierres tendres, et dans la pratique on appelle du premier nom celles qui se débitent à la scie à grès, et du second celles qui peuvent se débiter à la scie à dents.
L'emploi des pierres dures et des pierres tendres doit être fixé d'après leurs destinations. C'est à l'architecte à se rendre compte de leurs fonctions et à les mettre en œuvre là où elles sont nécessaires. On doit dire cependant que, si des questions d'économie et de facilité de travail n'imposaient en certains cas l'emploi •des pierres tendres, il y aurait avantage, au point de
viie d'une bonne et surtout d'une belle exécution, à employer torjours la pierre dure. Celle-ci, en effet, permet des ravalements plus fins et plus soignés, donne des arêtes plus vives, et se conserve en général mieux à Tair ; cependant cette dernière qualité se rencontre aussi dans la pierre tendre, et c'est le temps, qui la détruit, qui se charge aussi du moyen conservatif.
Lorsque les pierres, encore humides de leur eau de carrière, sont placées et mises en œuvre, il se fait une expansion des liquides du centre à la surface ; dans leur parcours ces liquides se chargent de sels calcaires qui se cristallisent ensuite sur les surfaces extérieures, et forment une croûte d'une densité et d'une dureté supérieures à celles de la pierre. Lorsque les blocs sont placés avant les ravalements, comme cela est d'usage à Paris, la croûte se forme moins vite et devient moins épaisse ; mais, cependant, l'humidité qui vient des mortiers, celle qui résulte des pluies, et môme le reste de l'humidité primitive, suffisent encore pour constituer une couche préservatrice, qui à son tour suffira le plus souvent à garantir les pierres des causes de destruction.
On voit, d'après ces considérations, qu'il est indispensable, si l'on veut que les édifices aient une longue durée, de ne pas supprimer cette couche garantissante, et là encore l'art se rencontre avec la raison. Pour la question d'art, en effet, cette patine naturelle donnée par le temps est le complément de l'œuvre de
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Tarchitecte., Quelle que soit la beauté des matériaux employés par lui, ils auront toujours pendant la première année un aspect froid et pour ainsi dire antipoétique, qu'ils perdront chaque jour et qui disparaîtra par la suite. Bien des édifices doivent la plus grande partie de leur beauté à cette patine, à cette culotte^ pour me servir d*un terme d'atelier : elle change de ton suivant les pays et les climats : dorée en Orient, chaude en Italie, un peu grise en France, presque noire en Angleterre, elle est partout harmonieuse, et doit toujours être respectée. La coloration qui date.d'une époque fait presque partie du style de cette époque, et la modifier c'est commettre un anachronisme, en môme temps que c'est dépouiller un édifice de son charme le plus grand peut-être. Plus d'un monument antique et qui plaît aux yeux, qu'on regarde comme un chef-d'œuvre, deviendrait sans. doute une œuvre ordinaire s'il apparaissait dans sa netteté première; par contre, bien des édifices modernes qui ne plaisent pas maintenant à la foule paraîtront un jour des œuvres considérables, lorsque le temps les aura un peu mutilés et couverts d'une couche colorée. Alors la composition semblera plus simple, les détails plus gras, l'étude plus complète ; les défauts s'atténueront ou disparaîtront, et l'œuvre critiquée de nos jours deviendra l'œuvre admirée de l'avenir.
Ainsi, l'art et la raison s'opposent à la destruction
de la couche préservatrice et colorante. L'un défend le droit du beau, l'autre le droit du bon. Je n'ignore pas qu'un nouveau système de décortication cherche, au moyen de la vapeur, à remplacer le grattage, et bien que par ce moyen Tart soit encore atteint, la solidité au moins n'est pas compromise, et il peut donc' être parfois admis ; mais le grattage brutal, tel qu'on le pratique ordinairement, le grattage au fer, doit être énergiquement repoussé ; et ce n'est pas sans tristesse que je vois mutiler nos édifices sous le prétexte spé cieuxde propreté. Eh,Messieurs I la Vénus deMilo n'est pas non plus très-propre : alors pourquoi ne la grattezvous pas? Le Gladiateur est bien jaune et bien taché, pourquoi ne pas le remettre à neuf? Soyez donc conséquents : si vous respectez les œuvres de la statuaire, respectez donc les œuvres de l'architecture; si vous admirez la patine des anciennes statues, aimez donc celle de nos anciens monuments. Qu'on les entretienne, fort bien ; qu'on les époussette, qu'on les débarrasse des immondices qui s'y amoncellent, fort bien encore ; qu'on nettoie le marbre et le bronze, parties décoratives, à merveille. Mais qu'on envoie des armées de gratteurs qui écorchent l'édifice du haut jusqu'en bas, et qui défont en huit jours ce que le bon Dieu a mis tant de temps à faire ! c'est là un acte de vandalisme contre lequel on ne saurait trop s'élever.
J'ai dit plus haut que la question d'économie con-
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duisait parfois à employer la pierre tendre de préférence à la pierre dure ; mais cette môme question d*é* conomie cbnduit aussi, dans plusieurs cas, à employer la pierre dure en remplacement de la pierre tendre. Cela se présente lorsque les murs sont fort élevés et ont à supporter des poids considérables. Dans ces circonstances, on ne doit alors jamais hésiter à se servir de la roche, parce que Fon trouve dans cet emploi nonseulement économie d'argent, mais aussi économie de terrain.
EfTeclivement, les différentes pierres ont toutes diverses résistances à Técrasement, c'est-à-dire qu'elles se désagrègent et se fendent sous des pressions diverses ; ainsi il y a certains vergelés qui ne résistent pas à une charge permanente de 40 kilogrammes par centimètre carré de surface, tandis que certains granits ou porphyres supportent, sans se rompre, près de 2,000 kilogrammes. Dans la pratique, on admet communément que le coefflcient de sécurité est égal au dixième du coefflcient réel de rupture. Cette proportion paraît être confirmée par l'expérience, et il serait imprudent de diminuer le chiffre du rapport.
Les premières expériences qui sont considérées comme faits acquis à la science ont été en grande partie faites par Rondelet. De nos jours, un ingénieur des ponts et chaussées, M. Michelot, a continué ces expériences; mais son travail ne doit pas être regardé seulement comme le complément de travaux
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antérieurs, mais bien comme un travail dislinct et personnel, important dans son ensemble, complet dans ses détails et exact dans ses résuUàts. 11 faut espérer que M. Michelot publiera bientôt tous ces documents qui sont appelés à rendre les plus grands services aux constructeurs. Mais, en attendant, cet habile ingénieur accueille avec bienveillance les demandes d'essais qui lui sont faites, et, grâce à lui, il a été permis souvent de marcher plus sûrement et d'agir avec certitude.
Donc, si Ton connaît les résistances des matériaux^ il devient facile d'en raisonner l'emploi, et c'est par ce raisonnement qu'on s'aperçoit qu'il faut parfois remplacer la pierre tendre par la pierre dure. Ainsi le vergelé porte avec sécurité une moyenne de 5 kilotjrammes par centimètre carré, et coûte environ 65 francs le mètre cube; tandis que la roche d'Anstrude, par exemple, porte 40 kilogrammes et coûte 130 francs ; cela revient à dire que, si le prix de la roche est double de celui du vergelé, le résultat produit par la première est huit fois plus grand que celui du second, et qu'en résumé, pour le môme effet, la dépense dans un cas est quadruple de celle de l'autre. Quant à l'épaisseur du mur, on voit naturellement que, pour avoir la môme résistance, il suffit que le mur de roche ait seulement le huitième du mur en vergelé.
Ces résultats se modifient un peu dans l'exécution; mais le principe reste le même, et ce principe est
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celui-ci : Toutes les fois qu'un mur dépasse l'épaisseur nécessaire à sa stabilité, il y a économie à diminuer cette épaisseur en prenant des matériaux d'autant plus résistants que la diminution est plus considérable. Je vais, au surplus, donner un exemple de cette espèce d'axiome, et, si je le choisis dans le nouvel Opéra, c'est parce que c'est le seul monument oîi je puisse facilement me rendre compte des dépenses effectuées. Il va sans dire que je supprime les calculs et que je ne donne que les résultats. La scène du nouvel Opéra et le grand couloir qui lui est contigu sont enserrés par cinq murs d'une hauteur moyenne de 60 mètres. L'un de ces murs, sauf la partie supérieure, est bâti tout en pierre dure : Anstrude pour le bas et Euville pour le milieu; C'est ce mur qui servira de point de comparaison. Il a, lel qu'il est bâti, une épaisseur, au pied, de i"30; il cube 2,700 mètres et coûte, tout posé, 301 ,838 francs. Si ce mur était bâti tout en vergelé et qu'il dût supporter la même charge, plus, naturellement alors, le supplément de poids d'une maçonnerie plus épaisse, il aurait au pied une épaisseur de 42"80 (je dis bien douze mètres quatre-vingts centimètres), il cuberait 10,420 mètres, et il coûterait, compris pose, 811,346 francs. Je certifie l'exactitude de ces calculs, qui me paraissent assez concluants pour se passer de commentaires.
Je pense avoir indiqué les principales propriétés
des matériaux de construction. J'ai indiqué aussi quelques-uns de leurs défauts, défauts quelquefois trèsgrands, mais qui, le plus souvent, peuvent se reconnaître avec facilité : ainsi les moies ou tendrières se découvrent au simple essayage, et les fils se constatent en sonnant les blocs soupçonnés ; le son donné par une pierre saine est tellement différent de celui donné par une pierre défectueuse, que les plus petites gerçures peuvent être signalées.
Avec un peu d'habitude, on peut arriver, par cette espèce d'auscultation, à indiquer la grandeur et la direction des fils cachés à la vue, et reconnaître s'ils sont ou non dangereux. Les seuls défauts qui parfois ne peuvent être sigjnalés, c'est l'existence de poches ou cavités lorsqu'elles se trouvent au milieu des blocs. Certaines espèces de pierres sont sujettes à cet inconvénient. La roche douce de Goussainville a souvent, dans un seul mètre cube, plusieurs de ces poches qui atteignent parfois 40 et 50 centimètres de profondeur, si môme elles ne traversent pas la pierre. Lorsque les morceaux à employer sont de grande dimension, l'existence de poches n'offre en général aucun danger ; mais il n'en serait pas de même si les morceaux étaient de pelit échantillon; ils pourraient alors, dans certains cas, avoir autant de vide que de plein. On a prétendu que ces cavités étaient quelquefois habitées par des batraciens, et que des crapauds antédiluviens y ont été trouvés. Je ne sais pas la part
qu'il faut faire à la science et celle quil faut faire à la légende; mais j'ai été témoin d'un fait qui se rapproche au moins de la tradition, s'il ne se rapporte guère à rétude que je viens de faire sur les pierres à bâtir.
En 1849, nous étions à Cometto, Félix Thomas et moi ; nous avions eu la fantaisie de mesurer et de dessiner les tombeaux étrusques qui sont creusés autour de la ville, et ce n'est pas sans entrain que nous nous livrions à cette étude rétrospective. Parmi tous ces tombeaux, il en est un plus important et d'un aspect plus funèbre ; on rappelle la Grande Tombe, et il joignait à un intérêt archéologique un intérêt entomologique, car il était peuplé de scorpions, d'insectes et de reptiles, et pendant les deux jours que je passai dans cette excavation, je dus toujours être sur la défensive.
Le premier jour de mon travail, à l'heure de quitter la Grande Tombe, je ne sais quel mouvement involontaire fit tomber de ma poche deux louis qui allèrent se nicher entre le gradin taillé dans le roc autour du tombeau, et une vieille pierre gisant près de ce gradin. Les pensionnaires de l'Académie n'étant pas assez riches pour abandonner volontairement quarante francs aux mânes des Étrusques, nous cherchâmes à retrouver notre petite fortune. Mais ce fut en vain que nous introduisîmes notre pique entre la pierre et le gradin ; les pièces d'or ne sortirent pas. Peut-être aurions-nous niieux réussi en passant le bras
dans la fente, mais j'étais en défiance cohtre les hôtes de l'endroit, et j'hésitais ou plutôt je n'hésitais pas à renoncer à ce moyen de recherche. La ruse ne pouvant servir, nous eûmes recours à la force, et, saisissant chacun la pierre par le haut, nous lui imprimons un balancement^ et nous la renversons sur le flanc. La prudence m'avait bien conseillé ; car toute une tribu de scorpionides, blottie derrière le bloc, fut mise en émoi par notre opération. Nous encourageons sa fuite au moyen du fer de notre lance, tout en nous garant un peu les jambes, et bientôt le terrain laissé libre nous permet de retrouver uotre or.
Mais tout à côté de lui, et juste au milieu de la place où se trouvait précédemment la pierre, nous apercevons une espèce de galette ovale, grise, piquetée, d'environ l centimètre d'épaisseur au plus, et de 20 centimètres de long. Cela ressemblait à s'y méprendre à un vieil emplâtre de poix de Bourgogne. Je crois voir un léger mouvement dans la galette, je regarde plus attentivement ; le mouvement se marque et se continue, la surface de l'emplâtre se souffle, se gonfle et frémit, pendant que deux petites taches rondes se brisent en oscillant. Quelques minutes se passent, le gonflement se poursuit, le frémissement s'accélère, et enfin la galette se transfome en un vénérable crapaud, depuis bien longtemps peut-être aplati sous la pierre. Je cherchai alors à aidera sa métamorphose en le poussant doucement du bout de mon bâton ; mais
les pattes ne remuaient guère et la résurrection se bornait à une enflure progressive et à une respiration saccadée.
Nous rentrâmes alors à notre auberge, laissant le pauvre animal retrouver ses souvenirs, et pensant le revoir le lendemain; mais le jour suivant, dès le malin, lorsque je retournaià la Grande Tombe, il avait disparu. Sans doute il avait été se réfugier sous une autre pierre, tant est grande la force de l'habitude I En tout cas cette petite histoire prouve que^si le crapaud ne peut pas vivre dans les pierres, il peut parfaitement vivre par- dessous.