CHAPITRE XVIII
Moopcroft, le voyageur anglais. — Voies de communication de Lha-Ssa en Europe. Discussion avec l'ambassadeur chinois. — Lutte du Rég'ent et de Ki-Chan à notre sut et. — Notre expulsion de Lha-Ssa est arrêtée. — Protestation contre cette mesure arbitraire. — Rapport de Ki-Chan à l'empereur de Chine. — Système de chronologie en usage dans le Thibet. — Nouvelle année thibétaine. — Fêtes et réjouissances. — Couvents bouddhiques de la province d'Oui. — Adieux du Régent. — Éloignement de Samdadchiemba. — Ly, le Pacificateur des royaumes. — Triple allocution de l'ambassadeur chinois — Adieux pittoresques de Ly-Kouo- Ngan et de son épouse. — Départ de Lha-Ssa pour Canton. — Périlleux passage d'ime rivière dans ime barque en cuir.
DUS avons déjà dit un mot du voyage de Moorcroft dans le Thibet, en parlant de la crainte excessive que les dessinateurs et les faiseurs de cartes de géographie inspirent au gouvernement thibétain. Un jour, le gouverneur des Kachemiriens nous amena un de ses compatriotes, nommé Nisan, yî^wpffwyifS qui avait été longtemps le domestique de Moorcroft à Lha- Ssa. Il nous parla longuement de son ancien maître, et les détails qu'il nous donna vinrent confirmer tout ce qu'on nous avait déjà raconté. Les aventures de ce voyageur anglais nous paraissant trop étranges pour être passées entièrement sous silence, nous avons jugé à propos de faire une courte notice sur ce personnage.
Selon les témoignages recueillis dans la capitale même du Thibet, Moorcroft arriva de Ladak à Lha-Ssa en 1826 ; il portait le costume musulman, et parlait
1. Strabon, parlant des coutumes des Scythes nomades, conservées chez les Sogdiens et les Bactriens, dit : « Dans la capitale des Bactriens, l'on nourrit des chiens auxquels on donne un nom particulier ; et ce nom, rendu dans notre langue, voudrait dire enterreurs. Ces chiens sont chargés de dévorer tous ceux qui commencent à s'affaiblir par l'âge ou par la maladie. De là vient que les environs de cette capitale n'offrent la vue d'aucun tombeau ; mais l'intérieur de ses murs est tout rempli d'ossements. On dit qu'Alexandre a aboli cette coutume. Cicéron attribue le même usage aux Hyrcaniens ; .lustin aux Parthes.
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la langue Farsie; il s'exprimait dans cet idiome avec une si grande facilité que les Kachemiriens de Lha-Ssa le prirent pour un de leurs compatriotes. Il loua dans la ville une maison, où il séjourna pendant douze ans avec ce Nisan, qu'il avait amené de Ladak, et qui croyait lui-même avoir pour maître un Kachemirien. Moorcroft avait acheté quelques troupeaux de chèvres et de bœufs grognants, dont il avait confié la garde à des bergers thibétains qui stationnaient dans les gorges des montagnes, aux environs de Lha-Ssa. Sous prétexte d'aller visiter ses troupeaux, le faux musulman parcourait librement le pays, et profitait de ces fréquentes excursions pour faire ses dessins et dresser ses cartes de géographie. On prétend que, n'ayant jamais appris la langue thibétaine, il s'abstenait d'avoir des rapports directs avec les gens de la contrée. Enfin, après avoir séjourné pendant douze ans à Lha-Ssa, Moorcroft reprit la route de Ladak ; mais, pendant qu'il était dans la province de Ngari, il fut assailli par une troupe de brigands qui l'assassinèrent. Les auteurs de ce meurtre ayant été poursuivis et arrêtés par le gouvernement thibétain, on retrouva une partie des effets du voyageur anglais, parmi lesquels était une collection de dessins et de cartes géographiques. Ce fut seulement en ce moment, et à la vue de ces objets, que les autorités de Lha-Ssa connurent que Moorcroft était Anglais.
Avant de se séparer de son domestique, Moorcroft lui avait donné un billet, en lui disant de le montrer aux habitants de Calcutta, si jamais il allait dans cette ville, et que cela sufiBirait pour faire sa fortune. C'était sans doute une lettre de recommandation. La saisie des effets de Moorcroft fit si grand bruit dans le Thibet que Nisan, craignant de se trouver compromis, détruisit sa lettre de recommandation. Il nous a dit lui-même que ce billet était d'une écriture entièrement semblable à la nôtre.
Les faits que nous venons de raconter, nous les tenons du Régent, du gouverneur kachemirien, de Nisan et de plusieurs autres habitants de Lha-Ssa. Avant d'arriver dans cette ville, nous n'avions jamais entendu parler de Moorcroft ; c'est là que nous avons appris pour la première fois le nom de ce voyageur anglais. D'après ce que nous avons dit, il paraîtrait donc établi que Moorcroft est réellement allé à Lha-Ssa en 1826, qu'il y a séjourné pendant douze ans, et qu'ensuite il a été assassiné sur la route de Ladak à Lha-Ssa.
Maintenant, voici d'autres renseignements qui s'accordent bien peu avec ceux qui nous ont été donnés dans la capitale du Thibet. D'après la Géographie universelle de Charles Ritter, Moorcroft fit d'abord, en 1812, un voyage qui dura deux mois; il fut ensuite chargé par la Compagnie de se procurer des chevaux du Turkestan. Dans ce but, il entreprit un second voyage en novembre 1819; il parvint jusqu'à Ladak, où il resta deux ans. Au mois d'octobre