‹ À travers les déserts de la Tartarie et les neiges du Thibet [microform]Chapitre 103 sur 114 · chapitre tiî):='l5i»tfènie · texte numérisé non relu

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pouvait s'exécuter qu'avec l'assentiment du gouvernement thibétain, nous le communiquâmes au Régent, qui entra aussitôt dans nos vues. Il fut donc convenu qu'à la belle saison M. Gabet entreprendrait le voyage de Calcutta, avec une escorte thibétaine, qui l'accompagnerait jusqu'à Boutan.

Tels étaient les plans que nous formions pour l'établissement d'une mission à Lha-Ssa ; mais, en ce moment même, l'ennemi de tout bien travaillait à ruiner nos projets, et à nous éloigner d'un pays qu'il semble avoir choisi pour le siège de son empire. Ayant entendu çà et là quelques paroles de mauvais augure,

Musiciens et comédiens thibétains. (P. 455-43G )

nous comprîmes que l'ambassadeur chinois tramait secrètement notre expulsion du Thibet. Le bruit vague de cette persécution n'avait, du reste, rien qui pût nous étonner. Dès le commencement, nous avions prévu que, s'il nous survenait des difficultés, ce ne pourrait être que de la part des Mandarins chinois. Ki- Chan, en effet, ne pouvait supporter de voir le gouvernement thibétain accueillir si favorablement une religion et des étrangers que les absurdes préjugés de la Chine repoussent de ses frontières. Le christianisme et le nom français excitaient trop vivement la sympathie de la population de Lha-Ssa pour que

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A travers les dé».ert<ï.

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mort. I.e.^ causes réelles de cet événement ne sont pas encore connues. ■' Pendant (ju'on annonçait ainsi notre mort en termes si positifs, nous touchions h la fin de notre lonû; voyage, et nous étions sur le uoint d'arriver à Canton, jouissant heuretisement d'une santé capable de réfuter les nouvelles c|tii couraient stu' notre compte. ^lais, si, par hasard, nous eussions péri dans les montagnes du Thiljet. si l'on nous y eût assassinés, on fût demeuré convaincu que nous avions été attachés à la queue de chevaux, et que notis étions morts en Mongolie. Probablement on n'eût jamais cru que nous avions été jusque dans la capitale du Thibet: et, i)lus tard, si quelqtie voyagetir européen était arrivé à Lha-Ssa. et si on lui avait parlé de notre séjour dans cette ville, il eût été peut-être tout aussi difficile de concilier ces relations que celles qui concernent Moorcroft.

Quoique la mort du voyageur anglais soit pour nous un événement plein d'obscurité, nous n'avons pas cru potivoir nous dispenser de dire ce que nous en savions, sans prétendre infirmer, j:iar les renseignements jniisés .à Lha-Ssa, les documents qtii se trouvent consignés dans les jor.rnaux scientifiques de Londres.

Il y avait tout au plus un mois que nous étions à Llia-Ssa. et déjà les nombreux habitants de cette ville étaient accoutumés à parler avec respect et admi ration de la sainte doctrine de Jchovah. et du grand royaume de France. La paix et la tranquillité dont nous jouissions, la protection éclatante que nous accordait le gouvernement thibétain. h; sym})atliie dont le i^euple semblait nous entourer, tout nous donnait l'espérance qu'avec l'aide de Dieu nous pourrions jeter, au sein même de la capitale dti Botiddhisiiic. les fondements d'iine mission dont l'influence s'étendrait bientôt jusque clicz îos triJius noma.des de la ?>IongoHe. Le moment paraissait arrivé oii les pèlerins taî'larcs pourraieiit enliu \en\\- s'instruire, à Lha-Ssa, de la setile doctrine qui puisse sauver les âmes et civiliser les nations.

Atissitôt que nous crûmes notre position assurée à Lha-Ssa. nous songeâmes aux moyens de renotier au })lus tôt nos communications a\ec l'Europe. La voie du désert était impraticable. Xotis avions bien ]m travei'ser une fois, et comme miraculeusement, ces steppes infestées de brigands et de bêtes sauvages, mais il n'était pas permis de s'arrêter à la pensée d'organiser un service de courriers sur cette route affrettse. En supposant d'ailleurs toute la sécurité désirable, le trajet eût été d'tme longueur à faire frémi t'. La voie de l'Inde nous parut la seule praticable. De Lha-Ssa jusqu'attx premiers postes anglais, il n'y a guère qu'un mois de marche. En établissant un corresjiondant par-delà les lïionts TTiniala.ya et un autre à Calcutta, nos communications avec la France «•levenaient. sinon promptes et faciles, du moins réali.-aliles. Conmie ce plan Tse

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pouvait s'exécuter qu'avec l'assentiment du gouvernement tliibétain. nous le communiquâmes au Régent, qui entra aussitôt clans nos vues. Il fut donc convenu qu'à la belle saison M. Gabet entreprendrait le voyage de Calcutta, avec une escorte thibétaine, qui l'accompagnerait jusqu'à Boutan.

Tels étaient les plans que nous formions pour l'établissement d'une mission à Lha-Ssa ; mais, en ce moment même, l'ennemi de tout bien travaillait à ruiner nos projets, et à nous éloigner d'un pays qu'il semble avoir choisi pour le siège de son empire. Ayant entendu çà et là quelques paroles de mauvais augure,

Musiciens et comédiens thibétains. P. 4."i.)-4.")(; )

nous comprîmes que l'ambassadeui- clunois trîunait .secrètement notre expnlsion du Thibet. Le brnit vague de l'etre persécution n'avait, du reste, i-ien qui pût nous étonner. Dès le commencement, nous avions j^révu que. s'il nous survenait des difficultés, ce ne pourrait être que de la part des IMandarins chinois. Ki- Chan, en effet, ne pouvait supporter de voir le gouvernement thibétain accueillir si favorablement une religion et des étrangers que les absurdes préjugés de la Chine repoussent de ses frontières. T.e christianisme et le nom français excitaient trop vi\ement la sympathie de la population de Lha-Ssa pour que

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les Chinois n'en fussent pas jaloux. Un agent de la cour de Pékin ne pouvait penser, sans dépit, à la popularité dont jouissaient des étrangers dans le Thibet, et à l'influence qu'ils exerceraient peut-être un jour dans un pays que la Chine a tout intérêt à tenir sous sa domination. Il fut donc arrêté qu'on chasserait de Lha-Ssa les prédicateurs de la religion du Seigneur du ciel.

Un jour, l'ambassadeur Ki-Chan nous fit appeler, et après maintes cajoleries, il finit par dire que le Thibet était un pays trop froid, trop pauvre pour nous, et qu'il fallait songer à retourner dans notre royaume de France. Ki-Chan nous adressa ces paroles avec une sorte de laisser-aller et d'abandon, comme s'il eût supposé qu'il n'y avait pas la moindre objection à faire. Nous lui demandâmes si, en parlant ainsi, il entendait nous donner un conseil ou un ordre.

<( L'un et l'autre, nous répondit-il froidement.

— Puisqu'il en est ainsi, nous avons d'abord à te remercier pour l'intérêt que tu parais nous porter, en nous avertissant que ce pays est froid et misérable. Mais tu devrais savoir que des hommes comme nous ne recherchent pas les biens et les commodités de cette vie; s'il en était autrement, nous serions restés dans notre royaume de France. Car, ne l'ignore pas, il n'existe nulle part une contrée qui vaille notre patrie. Pour ce qu'il y a d'impératif dans tes paroles, voici notre réponse : admis dans le Thibet par l'autorité du lieu, nous ne reconnaissons ni à toi, ni à qui que ce soit, le droit d'y troubler notre séjour.

— Comment ! vous êtes des étrangers, et vous prétendez encore rester ici ?

— Oui, nous sommes étrangers, mais nous savons que les lois du Thibet ne ressemblent pas à celles de la Chine. Les Péboun, les Katchi, les Mongols, sont étrangers comme nous ; et cependant on les laisse vivre en paix, nul ne les tourmente. Que signifie donc cet arbitraire, de vouloir exclure les Français d'un pays ouvert à tous les peuples? Si les étrangers doivent partir de Lha-Ssa, pourquoi y restes-tu? Est-ce que ton titre de Kin-Tchaï (ambassadeur) ne dit pas clairement que toi-même tu n'es ici qu'un étranger? »

A ces mots, Ki-Chan bondit sur son coussin cramoisi.

(( Moi, un étranger ! s'écria-t-il, un étranger ! moi qui porte la puissance du grand Empereur ! Il n'y a encore que quelques mois, qui donc a jugé et envoyé en exil le Nomekhan? :

— Nous connaissons cette affaire. Il y a cette différence entre le Nomekhan et nous, c'est que le Nomekhan est du Kan-Sou, province de l'empire, et que nous autres nous sommes de la France, où ton grand Empereur n'a rien à voir ; c'est que le Nomekhan a assassiné trois Talé-Lamas, et que nous autres nous n'avons fait de mal à personne. Est-ce que nous avons un autre but que celui

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de faire connaître aux hommes le véritable Dieu, et de les instruire des moyens de sauver leurs âmes?

— Oui, je vous l'ai déjà dit, je crois que vous êtes des gens honnêtes; mais enfin la religion que vous prêchez a été déclarée mauvaise, et a été prohibée par notre grand Empereur.

— Aux paroles que tu viens de prononcer nous n'avons à répondre que ceci : c'est que la religion du Seigneur du ciel n'a jamais eu besoin de la sanction de ton Empereur pour être une religion sainte; pas plus que nous de sa mission, pour la venir prêcher dans le Thibet. »

L'ambassadeur chinois ne jugea pas à propos de continuer cette discussion ; il nous congédia sèchement, en nous déclarant que nous pouvions nous tenir assurés qu'il nous ferait partir du Thibet.

Nous nous hâtâmes de nous rendre chez le Régent, et de lui faire part de la déplorable entrevue que nous avions eue avec Ki-Chan. Le premier kalon avait eu connaissance des projets de persécution que les Mandarins chinois tramaient contre nous. Il tâcha de nous rassurer, et nous dit que, protégeant dans le pays des milliers d'étrangers, il serait assez fort pour nous y faire jouir d'une protection que le gouvernement thibétain accordait à tout le monde.

« Au reste, ajouta-t-il, lors même que nos lois interdiraient aux étrangers l'entrée de notre pays, ces lois ne pourraient vous atteindre. Les religieux, les hommes de prières étant de tous les pays, ne sont étrangers nulle part : telle est la doctrine qui est enseignée dans nos livres saints. Il est écrit : La chèvre jaune est sans patrie, et le lama n'a pas de famille... Lha-Ssa étant le rendezvous et le séjour spécial "des hommes de prières, ce seul titre devrait toujours vous y faire trouver liberté et protection. »

Cette opinion des Bouddhistes, qui fait du religieux un homme cosmopolite, n'est pas simplement une pensée mystique écrite dans les livres ; mais nous avons remarqué qu'elle était passée dans les mœurs et les habitudes des lamaseries. Aussitôt qu'un homme s'est rasé la tête et a revêtu le costume religieux, il renonce à son ancien nom pour en prendre un nouveau. Si l'on demande à un lama de quel pays il est, il répond : « Je n'ai pas de patrie, mais je passe mes jours dans telle lamaserie.»

Il s'engagea à notre sujet une lutte de plusieurs jours entre le gouvernement thibétain et l'ambassadeur chinois. Ki-Chan, afin de mieux réussir dans ses prétentions, se posa comme défenseur des intérêts du Talé-Lama. Voici quelle était son argumentation: «Envoyé à Lha-Ssa par son empereur pour protéger le Bouddha- vivant, il était de son devoir d'éloigner de lui tout ce qui pouvait lui être nuisible. Des prédicateurs de la religion du Seigneur du ciel, bien qu'animés d'intentions excellentes, propageaient une doctrine qui, au

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fond, tendait à ruiner l'autorité et la puissance du Talé-Lama. Leur but avoué était de substituer leurs croyances religieuses au bouddhisme, et de convertir tous les habitants du Thibet, de tout âge, de toute condition, de tout sexe. Que deviendrait le Talé-Lama lorsqu'il n'aurait plus d'adorateurs? L'introduction de la religion du Seigneur du ciel dans le pays ne C(induit-elle pas directement à la destruction du sanctuaire du Bouddha-La, et par conséquent à la ruine de la hiérarchie lamaïque et du gouvernement thibétain? Moi, disait-il, qui suis ici pour défendre le Talé-Lama, puis-je laisser à Lha-Ssa des hommes qui sèment des doctrines si redoutables? Lorsqu'elles auront pris racine, et qu'il ne sera plus possible de les extirper, qui sera responsable d'un si grand mal? Qu'aurai-je à répondre au grand Empereur, lorsqu'il me reprochera ma négligence et ma lâcheté? Vous autres Thibétains, disait-il au Régent, vous ne comprenez pas la gravité de cette affaire. Parce que ces hommes sont vertueux et irréprochables, vous pensez qu'ils ne sont pas dangereux. . . ; c'est une illusion. S'ils restent longtemps à Lha-Ssa, ils vous auront bientôt ensorcelés. Parmi vous, il n'est personne qui soit capable de lutter avec eux en matière de religion. Vous ne pourrez vous empêcher d'adopter leurs croyances, et dans ce cas le Talé-Lama est perdu. »

Le Régent ne partageait nullement ces appréhensions que l'ambassadeur chinois cherchait à lui inspirer. Il soutenait que notre présence à Lha-Ssa ne pouvait, en aucune façon, nuire au gouvernement thibétain. Si la doctrine que ces hommes apportent, disait-il, est une doctrine fausse, les Thibétains ne l'embrasseront pas. Si au contraire elle est vraie, qu'avons-nous à craindre? Comment la vérité pourrait-elle être préjudiciable aux hommes? Ces deux lamas du royaume de France, ajoutait-il, n'ont fait aucun mal; ils sont animés des meilleures intentions à notre égard. Pouvons-nous, sans motif, les priver de la liberté et de la protection que nous accordons ici à tous les étrangers, et surtout aux hommes de prières? Nous est-il permis de nous rendre coupables d'une injustice actuelle et certaine, par la crainte imaginaire d'un malheur à venir?

Ki-Chan reprochait au Régent de négliger les intérêts du Talé-Lama, et le Régent de son côté accusait Ki-Chan de profiter de la minorité du souverain pour tyranniser le gouvernement thibétain. Quant à nous, au milieu de ce malheureux conflit, nous refusions de reconnaître l'autorité du Mandarin chinois, et nous déclarions que nous ne quitterions pas le pays sans un ordre formel du Régent, qui nous assurait constamment qu'on ne lui arracherait jamais un acte semblable.

La querelle s'envenimant tous les jours de plus en plus, Ki-Chan se décida enfin à prendre sur lui de nous faire partir. Les choses en vinrent à un tel point que la prudence nous fit une obligation de céder aux circonstances, et de ne

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pas opposer une plus longue résistance, de peur de compromettre le Régent, et de devenir, peut-être, la cause de fâcheuses dissensions* entre la Chine et le Thibet. En nous raidissant contre cette injuste persécution, nous avions à craindre d'irriter trop vivement les Chinois, et de fournir des prétextes à leur projet d'usurpation sur le gouvernement thibétain. Si, à cause de nous, une rupture venait malheureusement à éclater entre Lha-Ssa et Pékin, on ne manquerait pas de nous en rendre responsables; nous deviendrions odieux aux yeux des Thibétains ; et l'introduction du christianisme dans ces contrées souffrirait peut-être dans la suite de plus grandes difficultés. Nous pensâmes donc qu'il valait mieux courber la tête, et accepter avec résignation le rôle de persécutés. Notre conduite prouverait du moins aux Thibétains que nous étions venus au milieu d'eux avec des intentions pacifiques, et que nous n'entendions nullement nous y établir par la violence.

Une autre considération vint encore nous confirmer dans notre résolution. Il nous vint à la pensée que cette tyrannie même que les Chinois exerçaient contre nous serait peut-être cause que les Missionnaires pourraient un jour s'établir dans le Thibet avec sécurité. Dans notre candeur, nous nous imaginions que le gouvernement français ne verrait pas avec indifférence cette prétention inouïe de la Chine, qui ose poursuivre de ses outrages le christianisme et le nom français jusque chez les peuples étrangers, et à plus de mille lieues de Pékin. Nous étions persuadés que le représentant de la France à Canton ne pourrait s'empêcher de faire de vives réclamations auprès de l'autorité chinoise, et qu'il obtiendrait une juste réparation de la violence qui nous avait été faite. En pensant ainsi, nous pauvres et obscurs Missionnaires, nous étions bien loin de vouloir nous donner, à nos propres yeux, la moindre importance personnelle; mais, nous ne le cachons pas, nous avions l'orgueil de croire que notre qualité de Français serait un titre suffisant pour obtenir la protection du gouvernement de notre patrie.

Après avoir mûrement réfléchi aux motifs que nous venons d'indiquer, nous nous rendîmes chez le Régent. En apprenant que nous avions résolu de partir de Lha-Ssa, il parut triste et embarrassé. Il nous dit qu'il eût vivement désiré pouvoir nous assurer dans le Thibet un séjour libre et tranquille ; mais que seul, et privé de l'appui de son souverain, il s'était trouvé trop faible pour réprimer la tyrannie des Chinois, qui, depuis plusieurs années, s'arrogeaient des droits insensés dans le pays... Nous remerciâmes le Régent de sa bonne volonté, et nous partîmes pour nous rendre chez l'ambassadeur chinois.

Nous dîmes à Ki-Chan que, loin de tout moyen de protection, nous étions décidés à nous éloigner de Lha-Ssa, puisqu'on voulait nous y contraindre ; mais que nous protestions contre cette violation de nos droits.

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« Oui, c'est cela, nous répondit Ki-Chan; il n'y a rien de mieux à faire, il faut vous mettre en route; ce sera bien pour vous, bien pour moi, bien pour les Thibétains, bien pour tout le monde. »

Il nous annonça ensuite qu'il avait déjà ordonné de faire tous les préparatifs nécessaires pour notre prochain départ, que déjà le Mandarin et l'escorte qui devaient nous accompagner, avaient été désignés. Il avait été même arrêté que nous partirions dans huit jours, et qu'on nous ferait suivre la route qui conduit aux frontières de Chine. Ces dernières dispositions excitèrent tout à la fois notre indignation et notre surprise; nous ne concevions pas qu'on eût la cruauté de nous condamner à un voyage de huit mois, tandis qu'en nous dirigeant vers l'Inde, vingt-cinq jours de marche nous sufi&raient pour arriver au premier poste européen, oii nous ne pouvions manquer de trouver des moyens sûrs et faciles pour nous rendre à Calcutta. Nous fîmes là-dessus les plus instantes réclamations ; mais elles ne furent pas écoutées, non plus que la demande d'un sursis de quelques jours pour nous reposer un peu de la longue route que nous venions de faire, et laisser se cicatriser de grandes plaies causées par le froid du désert. Tout ce que nous pûmes dire pour adoucir la dureté de l'ambassadeur chinois fut inutile.

Pour lors nous laissâmes là notre ton suppliant, et nous déclarâmes au délégué de la cour de Pékin que nous cédions à la violence, mais que nous dénoncerions à notre gouvernement : premièrement, que l'ambassadeur chinois installé à Lha-Ssa nous en avait arbitrairement et violemment chassés, sous le vain prétexte que nous étions étrangers et prédicateurs de la religion chrétienne, qu'il disait mauvaise et réprouvée par son Empereur. Secondement, que, contre tout droit et toute justice, il nous avait empêchés de suivre une route facile, directe, et de vingt-cinq jours seulement, pour nous traîner tyranniquement dans l'intérieur de la Chine et nous faire subir les rigueurs d'un voyage de huit mois. Enfin que nous dénoncerions à notre gouvernement la barbarie avec laquelle on nous forçait à nous mettre en route sans nous accorder un peu de repos ; barbarie que, vu l'état où nous étions, nous avions droit de considérer comme un attentat à nos jours.

Ki-Chan nous répondit qu'il n'avait pas à s'occuper de ce que pouvait penser ou faire le gouvernement français, que dans sa conduite il ne devait envisager que la volonté de son Empereur.

« Si mon maître, dit-il, savait que j'ai laissé deux Européens prêcher librement la religion du Seigneur du ciel dans le Thibet, je serais perdu. Il ne me serait pas possible pour cette fois d'échapper à la mort. »

Le lendemain, Ki-Chan nous fit appeler pour nous communiquer un rapport au sujet de nos affaires, qu'il devait adresser à l'Empereur.

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