chapitre bîV'ïiuitièinc
(( Je n'ai pas voulu, nous dit-il, le faire partir avant de vous le lire, de peur qu'il ne me soit échappé des paroles inexactes ou qui pourraient vous être désagréables. Ayant obtenu son principal but, Ki-Chan reprenait à notre égard ses manières aimables et caressantes. Son rapport était assez insignifiant ; ce qu'on y disait de nous n'était ni bien ni mal ; on se contentait d'y donner une sèche nomenclature des pays que nous avions parcourus depuis notre départ de Macao
« Ce rapport va-t-il bien comme cela, dit Ki-Chan; y trouvez- vous quelque chose à redire? »
M. Hue répondit qu'il aurait à faire une observation de grande importance.
« Parle, j'écoute tes paroles. '
— Ce que j'ai à te dire ne nous intéresse nullement; mais cela te touche de très près.
— Voyons, qu'est-ce donc ?
— Ma communication doit être secrète ; fais retirer tout ce monde.
— Ces gens sont mes serviteurs, ils appartiennent tous à ma maison ; ne crains rien. '
— Oh ! nous autres, nous n'avons rien à craindre ; tout le danger est pour toi !
— Du danger pour moi!... N'importe, les gens de ma suite peuvent tout entendre.
— Si tu veux, tu leur rapporteras ce que j'ai à dire; mais je ne puis parler en leur présence.
— I^s mandarins ne peuvent s'entretenir en secret avec des étrangers ; cela nous est défendu par les lois.
— Dans ce cas, je n'ai rien à te dire, envoie le rapport tel qu'il est; mais s'il t'en arrive malheur, ne t'en prends qu'à toi. . . »
L'ambassadeur chinois devint pensif; il aspira tout à coup de nombreuses prises de tabac et, après avoir longtemps réfléchi, il dit aux gens de sa suite de se retirer, et de nous laisser seuls avec lui.
Quand tout le monde fut parti, M. Hue prit la parole :
(( Maintenant, dit-il à Ki-Chan, tu vas comprendre pourquoi j'ai voulu te parler en secret, et combien il t'importe que personne n'entende ce que j'ai à te dire; tu vas juger si nous sommes des hommes dangereux, nous qui craignons même de nuire à nos persécuteurs. »
Ki-Chan était pâle et décontenancé.
<( Voyons, dit-il, explique-toi ; que tes paroles soient blanches et claires : que veux-tu dire ?
— Dans ton rapport, il y a une chose inexacte ; tu me fais partir de Macao
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avec mon frère Joseph Gabet; pourtant, je ne suis entré en Chine que quatre ans après lui.
— Oh ! si ce n'est que cela, c'est facile à corriger.
— Oui, très facile; ce rapport, dis-tu, est pour l'Empereur, n'est-ce pas?
— Certainement.
— Dans ce cas, il faut dire à l'Empereur la vérité et toute la vérité.
— Oui, oui, toute la vérité; corrigeons le rapport... A quelle époque es-tu entré en Chine ?
— Dans la vingtième année de Tao-Kouang (1840)... » Ki-Chan prit son pinceau et écrivit à la marge : vingtième année de Tao-Kouang.
« Quelle lune?
— Deuxième lune. »
Ki-Chan, entendant parler de la deuxième lune, posa son pinceau et nous regarda fixement.
« Oui, je suis entré dans l'empire chinois la vingtième année de Tao- Kouang, dans la deuxième lune; j'ai traversé la province de Canton, dont tu étais à cette époque le vice-roi... Pourquoi n'écris-tu pas? est-ce qu'il ne faut pas dire toute la vérité à l'Empereur? »
La figure de Ki-Chan se contracta... <( Comprends-tu maintenant pourquoi j'ai voulu te parler en secret?
— Oui, je sais que les chrétiens ne sont pas méchants... Quelqu'un ici connaît-il cette affaire?
— Non, personne. »°
Ki-Chan prit le rapport et le déchira; il en composa un nouveau, tout différent du premier ; les dates de notre entrée en Chine n'y étaient pas précisées, et on y lisait un pompeux éloge de notre science et de notre sainteté. Ce pauvre homme avait eu la simplicité de croire que nous attacherions une grande importance à ce que l'empereur de Chine eût une bonne opinion de nous.
D'après les ordres de Ki-Chan, nous devions nous mettre en route après les fêtes de la nouvelle année thibétaine. Il n'y avait pas encore deux mois que nous étions arrivés à Lha-Ssa, et nous y avions passé déjà deux fois le nouvel an, d'abord à l'européenne et ensuite à la chinoise; c'était maintenant le tour de la manière thibétaine! Quoique à Lha-Ssa on suppute l'année comme en Chine, d'après le système lunaire, cependant les calendriers des deux pays ne s'accordent pas; celui de Lha-Ssa est toujours en arrière d'une lune sur celui de Pékin. On sait que les Chinois, les Mongols, et la plupart des peuples de l'Asie orientale se servent dans leurs calculs chronologiques d'un cycle sexagénaire composé de dix signes appelés troncs, et de douze qui portent le nom de branches. Chez les Tartares et les Thibétains, les signes du cycle dénaire sont