‹ À travers les déserts de la Tartarie et les neiges du Thibet [microform]Chapitre 106 sur 114 · Lit province d'Oui ou compte ti'ois mille · texte numérisé non relu

Lit province d'Oui ou compte ti'ois mille

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tains disent sérieusement qu'on y voit encore son corps merveilleux, frais, incorruptible, parlant quelquefois et, par un prodige continuel, se tenant toujours en l'air sans que rien le soutienne...

La lamaserie de Préboung (Dix mille fruits) est située à deux lieues à l'ouest de Lha-Ssa; elle est construite sur les flancs d'une haute montagne. Au centre du couvent s'élève une espèce de kiosque magnifiquement orné, et tout étincelant d'or et de peintures. Il est réservé pour le Talé-lama, qui s'y rend une fois tous les ans pour expliquer aux religieux les livres sacrés. Les lamas mongols, qui viennent dans le Thibet pour se perfectionner dans la science des prières, et obtenir les grades de la hiérarchie lamaïque, vont ordinairement se fixer à Préboung qui, à cause de cela, est quelquefois appelé dans le pays Couvent des Mongols.

Sera est situé au nord de Lha-Ssa, et tout au plus à une demi-lieue de la ville. Les temples bouddhiques et les habitations des lamas sont adossés au versant d'une montagne plantée de houx et de cyprès. C'est par là que passe la route suivie par les pèlerins qui viennent de la Tartarie. De loin, tous ces monuments rangés en amphithéâtre les uns au-dessus des autres, et se détachant sur le fond vert de la montagne, présentent à la vue un tableau attrayant et pittoresque. Çà et là, aux anfractuosités de la montagne, et bien au-dessus de la cité religieuse, on voit un grand nombre de cellules habitées par des lamas contemplatifs, et où l'on ne peut parvenir qu'avec une grande difiiculté. Nous avons déjà parlé de ces moines. Le couvent de Sera est remarquable par trois grands temples à plusieurs étages, dont toutes les salles sont entièrement dorées. C'est de là que vient à la lamaserie le nom de Sera, du mot thibétain ser, qui veut dire or. Dans le principal de ces trois temples on conserve religieusement le fameux tortché, ou instrument sanctificateur qui, selon la croyance des Bouddhistes, est venu de l'Inde, à travers les airs, se placer de lui-même dans le couvent de Sera. Cet instrument est en bronze; sa forme ressemble grossièrement à celle d'un pilon : le milieu, par oii on le tient, est uni et cylindrique ; les deux extrémités sont renflées, affectent la forme ovoïde, et sont chargées de figures symboliques. Tous les lamas doivent avoir un petit tortché fabriqué sur le modèle de celui qui est venu merveilleusement de l'Inde. Quand ils récitent leurs prières, et pendant les cérémonies religieuses, cet instrument leur est indispensable : ils doivent tantôt le prendre, tantôt le déposer sur leurs genoux, puis le reprendre et le faire tourner dans leur main, suivant les règles marquées par le livre des rites. Le tortché de Sera est l'objet d'une grande vénération. Les pèlerins ne manquent jamais d'aller se prosterner devant la niche où il repose. Aux fêtes du nouvel an, on le transporte processionnellement et en grande pompe à Lha-Ssa, pour l'offrir à l'adoration du peuple.

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Pendant que les innombrables lamas du Lha-Ssa-Morou célébraient avec transport leur bruyante fête, nous autres, le cœur navré de tristesse, nous étions occupés en silence des préparatifs de notre départ; nous défaisions cette petite chapelle oii nous avions goûté des consolations douces, mais hélas ! de bien courte durée. Après avoir essayé de défricher et d'ensemencer un pauvre petit coin de cet immense désert, il fallait l'abandonner, en nous disant que bientôt, sans doute, les ronces et les épines viendraient repousser en abondance, et étouffer ces précieux germes de salut qui déjà commençaient à poindre. Oh! comme ces pensées étaient amères et désolantes ! Nous sentions nos cœurs se briser ; et nous n'avions de force que pour supplier le Seigneur d'envoyer à ces pauvres enfants perdus des Missionnaires plus dignes de leur porter le flambeau de la foi.

La veille de notre départ, un des serviteurs du Régent entra chez nous, et nous remit, de sa part, deux gros lingots d'argent. Cette attention du premier kalon nous toucha profondément; mais nous crûmes ne pas devoir accepter cette somme. Sur le soir, en nous rendant à son palais pour lui faire nos adieux, nous lui rapportâmes les deux lingots. Nous les déposâmes devant lui sur une petite table, en lui protestant que cette démarche n'était nullement un signe de mécontentement de notre part ; qu'au contraire nous nous souviendrions toujours, avec reconnaissance, des bons traitements que nous avions reçus du gouvernement thibétain, pendant le court séjour que nous avions fait à Lha-Ssa; que nous étions persuadés que, s'il eût dépendu du Régent, nous eussions toujours joui dans le Thibet du séjour le plus tranquille et le plus honorable; mais que, pour cet argent, nous ne pouvions le recevoir sans compromettre notre conscience de Missionnaires et l'honneur de notre nation. Le Régent ne se montra nullement choqué de notre procédé. Il nous dit qu'il comprenait notre démarche, et savait apprécier la répugnance que nous lui exprimions ; qu'il n'insisterait donc pas pour nous faire accepter cet argent, mais que pourtant il serait bien aise de nous offrir quelque chose au moment de se séparer de nous... Alors, nous indiquant un dictionnaire en quatre^ langues, qu'il nous avait souvent vus feuilleter avec intérêt, il nous demanda si cet ouvrage pourrait nous être agréable. Nous crûmes pouvoir recevoir ce présent sans compromettre en aucune manière la dignité de notre caractère. Nous exprimâmes ensuite au Régent combien nous serions heureux s'il daignait accepter, comme un souvenir de la France, le microscope qui avait tant excité sa curiosité : notre offre fut accueillie avec une particulière bienveillance.

Au moment de nous séparer, le Régent se leva et nous adressa ces paroles:

(( Vous partez;... mais qui peut connaître les choses à venir?... Vous êtes des hommes d'un courage étonnant, puisque vous avez pu venir jusqu'ici... Je

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sais que vous avez dans le cœur une grande et sainte résolution. Je pense que vous ne l'oublierez jamais; pour moi, je m'en souviendrai toujours... Vous me comprenez assez ; les circonstances ne me permettent pas d'en dire davantage.

— Nous comprenons, répondîmes-nous au Régent, toute la portée de tes paroles. . . Nous prierons beaucoup notre Dieu de réaliser un jour le vœu qu'elles expriment. »

Nous nous séparâmes ensuite, le cœur gros d'affliction, de cet homme qui avait été pour nous si plein de bonté, et sur lequel nous avions fondé l'espoir de faire connaître, avec l'aide de Dieu, les vérités du christianisme à ces pauvres peuplades du Thibet.

Quand nous rentrâmes à notre habitation, nous trouvâmes le gouverneur kachemirien qui nous attendait : il nous avait apporté quelques provisions de voyage, d'excellents fruits secs de Ladak, et des gâteaux faits avec de la farine de froment, du beurre et des œufs. Il voulut passer toute la soirée avec nous, et nous aider à arranger nos malles. Comme il avait le projet de faire prochainement le voyage de Calcutta, nous le chargeâmes de donner de nos nouvelles au premier Français qu'il rencontrerait dans les possessions anglaises de l'Inde. Nous lui remîmes même une lettre, que nous le priâmes de faire parvenir au représentant du gouvernement français à Calcutta. Dans cette lettre, nous exposions sommairement les circonstances de notre séjour dans la capitale du Thibet, et les causes de notre départ. Il nous parut bon de prendre cette mesure de prudence, au moment où nous allions nous engager dans un voyage de mille lieues, à travers des routes affreuses et continuellement bordées de précipices. Nous pensâmes que, si telle était la volonté de Dieu, que nous fussions ensevelis au milieu des montagnes du Thibet, nos amis de France pourraient du moins savoir ce que nous serions devenus.

Ce soir même, Samdadchiemba vint nous faire ses adieux. Depuis le jour où l'ambassadeur chinois avait arrêté de nous faire partir du Thibet, notre cher néophyte nous avait été arraché. Il est inutile de dire combien cette épreuve nous fut dure et pénible ; mais à cette mesure nous ne pouvions, ni le Régent ni nous, opposer aucune réclamation. Samdadchiemba, étant originaire de la province du Kan-Sou, dépendait directement de l'autorité chinoise. Quoique notre influence auprès de Ki-Chan ne fût pas très grande, nous obtînmes de lui pourtant qu'on ne lui ferait subir aucun mauvais traitement, et qu'on le renverrait en paix dans sa famille. Ki-Chan nous le promit, et nous avons su depuis qu'il avait été assez fidèle à sa parole. Le Régent fut plein de bonté pour notre néophyte. Aussitôt qu'il fut séparé de nous, il pourvut à ce que rien ne lui manquât ; il lui fit même donner une assez forte somme d'argent pour faire les préparatifs de son voyage. Avec ce que les circonstances nous

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sais que vous avez dans le cœur une grande et sainte résolution. Je pense que vous ne loublierez jamais; pour moi. je n^'en souviendrai toujours... Vous me comprenez assez: les circonstances ne me permettent pas d'en dire davantage.

— Nous comprenons, répondîmes-nous au Régent, toute la portée de tes paroles. . . Nous prierons beaucoup notre Dieu de réaliser un. jour le vœu qu'elles expriment. »

Nous nous séparâmes ensuite, le cœur gros d'affliction, de cet homme qui avait été pour r.ous si plein de bonté, et sur lequel nous avions fondé l'espoir de faire connaître, avec l'aide de Dieu, les vérités du christianisme à ces pauvres peuplades du Thibet.

Quand nous rentrâmes à notre habitation, nous trouvâmes le gouverneur kachemirien qui nous attendait : il nous avait apporté quelques provisions de voyage, d'excellents fruits secs de T.adak. et des gâteaux faits avec de l;i farine de froment, du beurre et des œufs. 11 voulut passer toute la soirée avec nous, et nous aider à arranger nos malles. Comme il avait le projet de faire prochainement le vovaee de Calcutta, nous le chartreâmes de doinier de nos nonvelles au premier Français qu'il rencontrerait dans les possessions anglaises de rj]ide. Nous lui remîmes même une lettre, que nous le priâmes de faire piivvenir ;in représentant du gouverîiement français à Cr.lcutta. D.uis cette lettre, nous exposions sommaii'enient les circoiist-rinces de notre séjon.]" daîis la capitale du 'J'hibet, et les causes de noti'e départ. 11 nous pa.rnt bon de prendre cette mesure de prudence, au moment oîi nous allions nous engager (ians lui voyage de mille lieues, h travers des routes afireuses et continuellement bordée^- de précipices. Nous pensâmes que. si telle était la \olo];té de Dieu., que n(ms fussions ensevelis au milieu des nîontagnes du Thibet, nos a.mis de l-"rance pourraient dii moins savoir ce que nous sei'ions devenus.

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permirent d'y ajouter, Samdadchiemba put se faire une petite fortune, et se mettre en état de rentrer convenablement dans la maison paternelle. Nous lui recommandâmes d'aller, auprès de sa vieille mère, remplir les devoirs qu'impose la piété filiale, de l'instruire des mystères de la foi, et de la faire jouir à sa dernière heure du bienfait de la régénération baptismale; puis, quand il lui aurait fermé les yeux, de retourner passer ses jours parmi les chrétiens'.

Pour dire vrai, Samdadchiemba n'était pas un jeune homme aimable ; son caractère âpre, sauvage, et quelquefois insolent, en faisait un assez mauvais compagnon de voyage. Cependant il y avait en lui un fonds de droiture et de dévouement, bien capable de compenser à nos yeux les travers de son naturel. Nous éprouvâmes en nous séparant de lui une douleur profonde, et qui nous fut d'autant plus sensible que nous n'eussions jamais soupçonné avoir au fond du cœur un si vif attachement pour ce jeune homme. Mais nous avions fait ensemble un voyage si long et si pénible, nous avions enduré ensemble tant de privations et supporté tant de misères qu'insensiblement, et comme à notre insu, notre existence s'était, pour ainsi dire, soudpe à la sienne. La loi d'affinité qui unit les hommes entre eux agit au milieu des souffrances bien plus puissamment que dans la prospérité.

Le jour fixé pour notre départ, deux soldats chinois vinrent, de grand matin, nous avertir que le Ta-Lao-Yé, Ly-Kouo-Ngan, c'est-à-dire. Son Excellence Ly, Pacificateur des royaumes, nous attendait pour déjeuner. Ce personnage était le Mandarin que l'ambassadeur Ki-Chan avait désigné pour nous accompagner jusqu'en Chine. Nous nous rendîmes à son invitation ; et comme le convoi devait s'organiser chez lui, nous y fîmes transporter nos effets.

Ly, Pacificateur des royaumes, était originaire de Tcheng-Tou-Fou, capitale de la province du Sse-Tchouen : il appartenait à la hiérarchie des Mandarins militaires. Pendant douze ans, il avait servi dans le Gorkha, province du Boutan, où il avait obtenu un avancement rapide, et était parvenu jusqu'à la dignité de Tou-Sse, avec le commandement général des troupes qui surveillent les frontières voisines des possessions anglaises. Il était décoré du globule bleu, et jouissait du privilège de porter à son bonnet sept queues de martre-zibeline. Ly-Kouo-Ngan n'était âgé que de quarante-cinq ans, mais on lui en eût bien donné soixante-dix, tant il était cassé et délabré; il n'avait presque plus de dents, ses rares cheveux étaient gris, et ses yeux ternes et vitrés supportaient avec peine une lumière trop vive; sa figure molle et plissée, ses mains entièrement desséchées, et ses jambes épaisses, sur lesquelles il pouvait à peine se soutenir, tout indiquait un homme épuisé par de grands excès. Nous crûmes

1. Nous avons reçu, quelque temps après notre retour en France, des nouvelles de Sauidadchiemba. Après être resté pendant un an dans son pays, il est retourné dans nos missions de la Tartarie Mongole.

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d'abord que cette vieillesse précoce était le résultat d'un usage immodéré de l'opium; mais il nous apprit lui-même, et dès notre première entrevue, que c'était l'eau-de-vie qui l'avait réduit en cet état. Ayant demandé et obtenu sa retraite, il allait, au sein de sa famille, essayer de réparer, par un régime sage et sévère, le délabrement de sa santé. L'ambassadeur Ki-Chan n'avait tant pressé notre départ que pour nous faire aller de compagnie avec ce Mandarin, qui, en sa qualité de Tou-Sse, devait avoir une escorte de quinze soldats.

Ly-Kouo-Ngan était très instruit pour un Mandarin militaire ; les connaissances qu'il avait de la littérature chinoise, et surtout son caractère éminemment observateur, rendaient sa conversation piquante et pleine d'intérêt. Il parlait lentement, d'une manière même traînante; mais il savait admirablement donner à ses récits une tournure dramatique et pittoresque. Il aimait beaucoup à s'occuper de questions philosophiques et religieuses. Il ne croyait ni aux Bonzes, ni aux Lamas; quant à la doctrine du Seigneur du ciel, il ne savait pas trop ce que c'était ; il avait besoin de s'en instruire avant de l'embrasser. En attendant, toute sa religion consistait en une fervente dévotion pour la Grande- Ourse ; il affectait des manières aristocratiques, et d'une politesse exquise; malheureusement, il lui arrivait parfois de s'oublier, et de laisser percer son origine tout à fait plébéienne. Il est inutile d'ajouter que Son Excellence le Pacificateur des royaumes était amateur des lingots d'argent ; sans cela, il eût été difficile de reconnaître en lui un Chinois, et surtout un Mandarin.

Ly-Kouo-Ngan nous fit servir un déjeuner de luxe; sa table nous parut d'autant mieux servie que, depuis deux ans, nous étions accoutumés à vivre un peu comme des sauvages. L'habitude de manger avec les doigts nous avait fait presque oublier de nous servir des bâtonnets chinois. Quand nous eûmes fini, Li-Kouo-Ngan nous avertit que tout était préparé pour le départ; mais, qu'avant de se mettre en route, il était de son devoir de se rendre, avec sa compagnie de soldats, au palais de l'ambassadeur, pour prendre congé de lui. Il nous demanda si nous ne désirions pas l'accompagner.

(( Volontiers, lui répondîmes-nous, allons ensemble chez l'ambassadeur; nous remplirons, toi, un devoir, et nous, un acte de politesse. »

Nous entrâmes, notre conducteur et nous, dans l'appartement où était Ki- Chan. Les quinze soldats s'arrêtèrent au seuil de la porte, et se rangèrent en file, après s'être prosternés et avoir frappé trois fois la terre de leur front. Le Pacificateur des ^•oyaumes en fit autant ; mais le pauvre malheureux ne put se relever qu'avec notre secours. Selon notre habitude, nous saluâmes en mettant notre bonnet sous le bras. Ki-Chan prit la parole, et nous fit à chacun une petite harangue.

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S'adressant d'abord à nous, il prit un ton patelin et maniéré.

« Voilà, nous dit-il, que vous allez retourner dans votre royaume; je pense que vous n'aurez pas à vous plaindre de moi, ma conduite à vt)tre égard est irréprochable. Je ne vous permets pas de rester ici, mais c'est la volonté du grand Empereur et non la mienne; je ne vous permets pas de suivre la route de l'Inde, parce que les lois de l'empire s"y opposent ; s'il en était autrement, tout vieux que je suis, je vous accompagnerais moi-même jusqu'aux frontières. La route que vous allez suivre n'est pas si affreuse qu'on le prétend; vous aurez, il est vrai, un peu de neige; vous trouverez quelques montagnes élevées; il y aura des journées froides... Vous voyez que je ne vous cache pas la vérité; pourquoi vous tromper? mais au moins vous aurez des hommes pour vous servir, et tous les soirs vous trouverez un gîte préparé ; vous n'aurez pas besoin de dresser la tente. Est-ce que cette route ne vaut pas mieux que celle que vous avez suivie pour venir? Vous serez obligés d'aller à cheval; je ne puis pas vous donner un palanquin, on n'en trouve pas dans ce pays. Le rapport que je dois adresser au grand Empereur partira dans quelques jours; comme mes estafettes courent jour et nuit, il vous précédera. Quand vous serez arrivés en paix à la capitale du Sse-Tchouen, le vice-roi, Pao, aura soin de vous, et ma responsabilité cessera. Vous pouvez partir avec confiance, et en dilatant vos cœurs. J'ai déjà envoyé des ordres, afin que vous soyez bien traités partout oii vous passerez. Que l'astre de la félicité vous guide dans votre voyage depuis le commencement jusqu'à la fin!

— Quoique nous nous sentions opprimés, répondîmes-nous à Ki-Chan, nous n'en faisons pas moins des vœux pour ta prospérité. Puisque c'est aux dignités que tu aspires, puisses-tu rentrer dans toutes celles que tu as perdues, et en obtenir encore de plus grandes !

— Oh ! mon étoile est mauvaise ! mon étoile est mauvaise ! » s'écria Ki- Chan, en puisant dans son godet d'argent une forte prise de tabac.

S'adressant ensuite au Pacificateur des royaumes, sa voix prit une intonation grave et solennelle.

« Ly-Kouo-Ngan, lui dit-il, puisque le grand Empereur te permet de rentrer dans ta famille, tu vas partir : tu auras ces deux compagnons de voyage, et ce doit être pour toi un grand sujet de joie; car la route, tu le sais, est longue et ennuyeuse. Le caractère de ces hommes est plein de justice et de bonté; tu vivras donc avec eux dans une grande concorde. Garde-toi de jamais contrister leur cœur, soit par parole, soit par action... Voici encore une chose importante que j'ai à te dire : comme tu as servi l'empire pendant douze ans sur les frontières du Gorkha, j'ai donné ordre au fournisseur de t'envoyer cinq cents onces d'argent; c'est un cadeau du grand Empereur. »

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A ces mots, Ly-Kouo-Ngan, trouvant tout à coup dans ses jambes une souplesse inusitée, se précipita à genoux avec impétuosité.

(( Les bienfaits célestes du grand Empereur, dit-il, m'ont toujours environné de toutes parts; mais, mauvais serviteur que je suis, comment pourraisje encore recevoir, sans rougir, une faveur si signalée? J'adresse de vives supplications à l'ambassadeur, afin qu'il me soit permis de me cacher la face, et de me soustraire à cette grâce imméritée. »

Ki-Chan lui répondit :

(( Est-ce que tu t'imagines que le grand Empereur va te savoir beaucoup de gré de ton désintéressement? Qu'est-ce que c'est que quelques onces d'argent? Va, reçois ce peu d'argent, puisqu'on te l'offre; tu en auras pour boire une tasse de thé avec tes amis ; mais quand tu seras là-bas, garde-toi bien de recommencer avec ton eau-de-vie. Si tu es désireux de vivre encore quelques années, tu dois t'interdire l'eau-de-vie. Je te dis cette parole, parce qu'un père et une mère doivent donner de bons conseils à leurs enfants. »

Ly-Kouo-Ngan frappa trois fois la terre du front, puis se releva et vint se placer à côté de nous.

Ki-Chan harangua enfin les soldats, et changea de ton pour la troisième fois. Sa voix fut brusque, saccadée, et frisant quelquefois la colère et l'emportement.

(( Et vous autres soldats... »

A ces mots, les quinze militaires, comme poussés par un ressort unique, tombèrent ensemble à genoux, et gardèrent cette posture pendant tout le temps que dura l'allocution. . .

« Voyons, combien êtes-vous? vous êtes quinze, je crois;... et en même temps il les compta du doigt... oui, c'est cela, quinze hommes. Vous autres quinze soldats, vous allez rentrer dans votre province, votre service est fini ; vous escorterez jusqu'au Sse-Tchouen votre Tou-Sse, ainsi que ces deux étrangers; en route, vous les servirez fidèlement, et soyez attentifs à être toujours respectueux et obéissants. Comprenez -vous clairement ces paroles?

— Oui, nous comprenons.

— Quand vous passerez dans les villages des Thibétains, gare à vous si vous opprimez le peuple; dans les relais, gardez- vous bien de piller et de dérober le bien d'autrui. Comprenez-vous clairement?

— Oui, nous comprenons.

— Ne nuisez pas aux troupeaux, respectez les champs ensemencés, n'incendiez pas les forêts... Comprenez-vous clairement?

— Oui, nous comprenons.

— Entre vous autres, qu'il y ait toujours paix et concorde. Est-ce que vous

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n'êtes pas tous les soldats de l'empire? N'allez donc pas vous maudire et vous quereller. Comprenez-vous clairement?

— Oui, nous comprenons.

— Quiconque aura une mauvaise conduite, qu'il n'espère pas échapper au châtiment; son péché sera examiné attentivement, et puni avec sévérité. Comprenez-vous clairement?

— Oui, nous comprenons.

— Puisque vous comprenez, obéissez et tremblez !... »

Aussitôt après cette courte, mais énergique péroraison, les quinze soldats frappèrent trois fois la terre du front, et se relevèrent.

Au moment où nous quittions la résidence de l'ambassadeur, Ki-Chan nous tira à l'écart pour nous dire quelques mots en particulier.

« Dans peu de temps, nous dit-il, je dois quitter le Thibet^ et rentrer en Chine. Pour ne pas être trop chargé de bagage à mon départ, je fais partir deux grosses caisses par cette occasion ; elles sont recouvertes en peau de bœuf à long poil... »

Il nous indiqua ensuite les caractères dont elles étaient marquées.

(( Ces deux caisses, ajouta-t-il, je vous les recommande. Tous les soirs, quand vous arriverez au relais, faites-les déposer dans l'endroit même où vous devrez passer la nuit. A Tching-Tou-Fou, capitale du Sse-Tchouen, vous les remettrez à Pao-Tchoung-Tang, Vicf-Roi de la province. Veillez aussi avec soin sur vos effets; car dans la route que vous allez suivre, il y a beaucoup de petits voleurs. »

Après avoir donné à Ki-Chan l'assurance que nous nous souviendrions de sa recommandation, nous allâmes rejoindre Ly-Kouo-Ngan, qui nous attendait au seuil de la grande porte d'entrée.

C'est une chose assez curieuse que l'ambassadeur chinois se soit avisé de nous confier son trésor, tandis qu'il avait à sa disposition un grand mandarin qui naturellement était appelé par sa position à lui rendre ce service. Mais la jalousie dont Ki-Chan était animé à l'égard des étrangers n'allait pas jusqu'à lui faire oublier ses intérêts. Il trouva, sans doute, qu'il serait plus sûr de confier ses caisses à des missionnaires qu'à un Chinois, même mandarin. Cette marque de confiance nous fit plaisir; c'était un hommage rendu à la probité des chrétiens, et en même temps une satire bien amère du caractère chinois.

Nous nous rendîmes à la maison de Ly-Kouo-Ngan, où dix-huit chevaux déjà tout sellés nous attendaient dans la cour. Les trois qui avaient meilleure-

1. Ki-Chan fut en effet nommé vice-roi de la province du Sse-Tchouen. Au moment de notre départ de la Chine, nous avons appris que le nouvel empereur avait condamné à mort et fait exécuter le malheureux Ki-Chan. Il nous a été impossible de savoir de quel crime on l'avait accusé. — L'empire chinois a fait une grande perte et l'empereur s'est privé d'un homme d'état plein d'intelligence et de patriotisme.

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mine étaient à part; on les avait réservés pour le Tou-Sse et pour nous. Les quinze autres étaient pour les soldats, et chacun dut prendre celui qui lui fut désigné par le sort.

Avant de monter à cheval, une Thibétaine vigoureusement membrée et assez proprement vêtue se présenta : c'était la femme de Ly-Kouo-Ngan. Il l'avait épousée depuis six ans, et il allait l'abandonner pour toujours; il n'en avait eu qu'un enfant qui était mort en bas âge. Les deux époux ne devant plus se revoir, il était bien juste qu'au moment d'une si déchirante séparation il y eût quelques mots d'adieu. La chose se fit en public et de la manière suivante.

« Voilà que nous partons, dit le mari ; toi, demeure ici, assise en paix dans ta chambre.

— Va-t'en tout doucement, répondit l'épouse ; va-t'en tout doucement, et prends bien garde aux enflures de tes jambes... Elle mit ensuite une main devant ses yeux, comme si elle pleurait.

— Tiens, dit le Pacificateur des royaumes, en se tournant vers nous, elles sont drôles ces femmes thibétaines; je lui laisse une maison solidement bâtie, et puis une foule de meubles presque tout neufs ; et voilà qu'elle s'avise de pleurer! Est-ce qu'elle n'est pas contente comme cela? »

Après ces adieux si pleins d'onction et de tendresse, tout le monde monta à cheval, et l'escadron se mit en marche à travers les rues de Lha-Ssa, ayant soin de choisir les endroits les moins encombrés de lamas.

Quand nous fûmes hors de la ville, nous aperçûmes un groupe qui paraissait nous attendre; c'étaient des habitants de Lha-Ssa, avec lesquels nous avions eu des relations assez intimes pendant notre séjour dans cette ville. La plupart d'entre eux avaient commencé à s'instruire des vérités du christianisme, et nous avaient paru sincèrement disposés à embrasser notre sainte religion; ils s'étaient rassemblés sur notre passage pour nous saluer et nous offrir un Khata d'adieu. Nous remarquâmes au milieu d'eux le jeune médecin, portant toujours sur sa poitrine la croix que nous lui avions donnée. Nous descendîmes de cheval pour adresser à ces cœurs chrétiens quelques paroles de consolation ; nous les exhortâmes à renoncer courageusement au culte superstitieux de Bouddha, pour adorer le Dieu des chrétiens, et à être toujours pleins de confiance en sa miséricorde infinie. Oh ! qu'il fut cruel, le moment oii nous fûmes obligés de nous séparer de ces bien-aimés catéchumènes, auxquels nous n'avions fait qu'indiquer la voie du salut éternel, sans pouvoir y diriger leurs premiers pas ! Hélas ! nous ne pouvions plus rien pour eux, rien, si ce n'est de prier la divine Providence d'avoir compassion de ces âmes rachetées par le sang de Jésus-Christ.

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Au moment où nous remontions à cheval pour continuer notre route, nous aperçûmes un cavalier qui se dirigeait vers nous au grand galop ; c'était le gouverneur des Kachemiriens qui avait eu la pensée de nous accompagner jusqu'à la rivière Bo-Tchou. Nous fûmes extrêmement touchés d'une attention si aimable, et qui n'avait rien qui dût nous surprendre de la part d'un ami sincère, dévoué, et qui nous avait donné des marques si nombreuses d'attachement durant notre séjour à Lha-Ssa.

L'arrivée du gouverneur des Kachemiriens fut cause que nous chevauchâmes très lentement, car nous avions beaucoup de choses à nous dire ; enfin, après une heure de marche, nous arrivâmes sur les bords du Bo-Tchou. Nous y trouvâmes une escorte thibétaine, que le Régent avait fait organiser pour nous conduire jusqu'aux frontières de Chine; elle se composait de sept hommes et d'un grand lama, portant le titre de Dheba, gouverneur de canton ; avec l'escorte chinoise, nous formions une caravane de vingt-six cavaliers, sans parler des conducteurs d'un grand troupeau de bœufs grognants qui portaient nos bagages.

Deux grands bacs étaient disposés pour recevoir les cavaliers et les chevaux; ceux-ci y sautèrent d'un seul bond et allèrent ensuite s'aligner tout tranquillement les uns à côté des autres : on voyait que ce n'était pas la première fois qu'ils faisaient ce métier. Les hommes entrèrent, à l'exception du Dhéba, de Ly-Kouo-Ngan et de nous deux. Nous comprîmes qu'on allait nous faire passer la rivière d'une façon un peu plus aristocratique ; mais nous avions beau regarder de tous côtés, nous n'apercevions pas d'embarcation.

« Comment donc allons-nous faire pour passer, nous autres?

— Voilà là-bas, nous répondit-on, la barque qui arrive. »

Nous levâmes les yeux du côté qu'on nous indiquait : nous aperçûmes en effet une barque, et un homme qui s'avançait à travers champs ; mais, à l'opposé de ce qui se pratique ordinairement, c'était la barque qui était portée par l'homme, et non l'homme par la barque. Ce batelier, qui courait le dos chargé d'une grande embarcation, était une chose monstrueuse à voir. Aussitôt qu'il fut arrivé sur le rivage, il déposa tranquillement son fardeau, et poussa la barque à l'eau sans le moindre effort. Il n'y avait pas de milieu; ou l'homme était d'une force prodigieuse, ou la barque d'une légèreté extrême. Nous regardâmes l'homme, et nous n'aperçûmes en lui rien d'extraordinaire ; nous approchâmes de la barque, nous l'examinâmes, nous la touchâmes, et le problème fut aussitôt résolu. Cette grande embarcation était fabriquée avec des cuirs de bœuf solidement cousus les uns aux autres; dans l'intérieur, quelques légères tringles en bambou servaient à lui maintenir sa forme.

Après avoir serré affectueusement la main au gouverneur kachemirien,

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nous entrâmes dans l'embarcation; mais nous faillîmes la crever du premier pas que nous fîmes. On avait oublié de nous avertir qu'on devait seulement appuyer les pieds sur les tringles de bambou. Quand nous fûmes tous embarqués, le batelier se mit à pousser avec une longue perche, et en un clin d'œil nous fûmes de l'autre côté de la rivière; nous sautâmes à terre, et le patron prenant la barque sur son dos se sauva à travers champs.

Ces barques en cuir ont l'inconvénient de ne pouvoir rester longtemps dans l'eau sans se pourrir. Aussitôt qu'on s'en est servi, on a soin de les renverser sur la plage, pour les faire sécher : peut-être qu'en les enduisant d'un bon vernis, on pourrait les préserver de l'action de l'eau, et les rendre propres à supporter une plus longue navigation.

Quand nous fûmes à cheval, nous Jetâmes un dernier regard sur la ville de Lha-Ssa qu'on apercevait encore dans le lointain; nous dîmes au fond du cœur : 0 mon Dieu, que votre volonté soit faite!... Et nous suivîmes en silence les pas de la caravane. C'était le 15 mars 1846.

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