‹ À travers les déserts de la Tartarie et les neiges du Thibet [microform]Chapitre 105 sur 114 · chapitre biv^ônîtièm · texte numérisé non relu

chapitre biv^ônîtièm

exprimés par les noms des cinq éléments répétés deux fois, ou par les noms dédoublés des cinq couleurs. Les noms de douze animaux marquent le cycle duodénaire.

Ce système chronologique, trop compliqué pour l'usage du peuple, est relégué dans les lamaseries oii il est étudié et connu des lamas les plus instruits. Les masses vivent au jour le jour, sans se douter même de l'existence d'une méthode de combiner les cycles. A part le Régent, nous n'avons trouvé personne à Lha- Ssa qui sût nous dire dans quelle année nous étions; on paraissait, en général, ne pas comprendre du tout l'importance de désigner les dates et les années par des noms particuliers. Un des plus hauts fonctionnaires de Lha-Ssa, un lama très renommé, nous disait que la méthode chinoise pour compter les années était très embarrassante, et ne valait pas la simplicité de la manière thibétaine ; il trouvait plus naturel de dire tout bonnement, pour désigner les dates : Cette année-ci, l'année dernière, il y a vingt ans, il y a cent ans, et ainsi de suite... Comme nous lui disions que cette méthode n'était bonne qu'à faire de l'histoire un gâchis inextricable : « Pourvu qu'on sache, nous répondait-il, ce qui s'est passé dans les temps anciens, c'est l'essentiel. A quoi bon connaître la date précise des événements? Quelle utilité y a-t-il à cela? )>

Ce mépris, ou du moins cette indifférence pour la chronologie, se fait remarquer, en effet, dans la plupart des ouvrages lamaïques ; ils sont souvent sans ordre, sans date, et n'offrent au lecteur qu'un ramassis d'anecdotes entassées les unes sur les autres, sans qu'on puisse avoir rien de bien précis, ni sur les personnages, ni sur les événements. Par bonheur, l'histoire des Thibétains se trouvant continuellement mêlée à celle des Chinois et des Tartares, on peut s'aider utilement de la littérature de ces derniers peuples, pour mettre un peu d'ordre et de précision dans la chronologie thibétaine.

Pendant notre séjour à Lha-Ssa, nous avons eu occasion de remarquer que les Thibétains sont très mauvais chronologistes, non seulement pour ce qui concerne les grandes dates, mais encore pour la manière de supputer journellement le quantième de la lune. Leur almanach est d'une confusion vraiment désolante; et cette confusion vient uniquement des idées superstitieuses des bouddhistes au sujet des jours heureux et malheureux; tous les jours réputés malheureux qui se rencontrent dans le courant de la lune sont retranchés et ne comptent pas. Ainsi, par exemple, si le quinzième de la lune est un jour néfaste, on compte deux fois le quatorzième, et on passe immédiatement au seizième. Quelquefois il se rencontre plusieurs jours néfastes à la file les uns des autres ; mais on n'est pas plus embarrassé pour cela ; on les retranche tous également, jusqu'à ce qu'on soit arrivé à un jour heureux. Les Thibétains ne paraissent pas trouver le moindre inconvénient à une pareille méthode.

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Le renouvellement de l'année est pour les Thibétains, comme pour tous les peuples, une époque de fêtes et de réjouissances. Les derniers jours de la douzième lune sont consacrés à en faire les préparatifs; on s'approvisionne de thé, de beurre, de tsamba, de vin d'orge, et de quelques quartiers de bœuf ou de mouton. Les beaux habits sont retirés de leurs armoires ; on enlève la poussière dont les meubles sont ordinairement couverts; on fourbit, on nettoyé, on balaye ; on cherche en un mot à introduire dans l'intérieur de la maison un peu d'ordre et de propreté. La chose n'arrivant qu'une fois par an, tous les ménages prennent un nouvel aspect; les autels domestiques sont surtout l'objet d'un soin tout particulier ; on repeint à neuf les vieilles idoles ; on façonne avec du beurre frais des pyramides, des fleurs, et divers ornements destinés à parer les petits sanctuaires où résident les Bouddhas de la famille.

Le premier Louk-So, ou rite de la fête, commence à minuit; aussi tout le monde veille, attendant avec impatience cette heure mystique et solennelle, qui doit clore la vieille année et ouvrir le cours de la nouvelle. Comme nous étions peu curieux de saisir ce point d'intersection qui sépare les deux années thibétaines, nous nous étions couchés à notre heure ordinaire. Nous dormions profondément, lorsque nous fûmes tout à coup réveillés par les cris de joie qui éclatèrent de toutes parts dans les quartiers de la ville. Les cloches, les cymbales, les conques marines, les tambourins, et tous les instruments de la musique thibétaine se firent bientôt entendre, et donnèrent naissance au tintamarre le plus affreux qu'on puisse imaginer; on eût dit qu'on accueillait par un charivari l'année qui venait d'éclore. Nous eûmes un instant bonne envie de nous lever, pour aller contempler le bonheur des heureux habitants de Lha-Ssa; mais le froid était si piquant qu'après réflexion nous opinâmes qu'il serait plus convenable de demeurer sous nos épaisses couvertures de laine, et de nous unir seulement de cœur à la félicité publique... Des coups redoublés, qui retentirent bientôt à la porte de notre demeure, et qui menaçaient de la faire voler en éclats, nous avertirent qu'il fallait renoncer à notre magnifique projet. Après quelques tergiversations, nous fûmes enfin contraints de sortir de notre chaude couchette; nous endossâmes nos robes, et la porte ayant été ouverte, quelques Thibétains de nos connaissances envahirent notre chambre, en nous conviant au régal de la nouvelle année. Ils portaient tous, entre leurs mains, un petit pot en terre cuite, où flottaient, dans de l'eau bouillante, des boulettes fabriquées avec du miel et de la farine de froment. Un de ces visiteurs nous offrit une longue aiguille en argent, terminée en crochet, et nous invita à pêcher dans son vase. D'abord nous voulûmes nous excuser, en objectant que nous n'étions pas dans l'habitude de prendre de la nourriture pendant la nuit; mais on nous fit des instances si engageantes, on nous tira la langue

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de si bonne grâce, qu'il fallut bien se résigner au Louk-So. Nous piquâmes chacun une boulette, que nous écrasâmes d'abord entre les dents pour en étudier la saveur... Nous nous regardâmes en faisant la grimace; cependant les convenances étaient là, et nous dûmes l'avaler par politesse. Si encore nous en avions été quittes pour ce premier acte de dévouement ! Mais le Louk-So était inexorable; les nombreux amis que nous avions à Lha-Ssa se succédèrent presque sans interruption, et force nous fut de croquer jusqu'au jour des dragées thibétaines.

Le second Louk-So consiste encore à faire des visites, mais avec un nouveau cérémonial. Aussitôt que l'aube parait, les Thibétains parcourent les rues de la ville, portant d'une main un pot de thé beurré, et de l'autre un large plat doré et vernissé, rempli de farine de tsamba amoncelée en pyramide, et surmontée de trois épis d'orge; en pareil jour, il n'est pas permis de faire des visites sans avoir avec soi du tsamba et du thé beurré. Dès qu'on est entré dans la maison de ceux à qui on veut souhaiter la bonne année, on commence avant tout par se prosterner trois fois devant l'autel domestique, qui est solennellement paré et illuminé; ensuite, après avoir brûlé quelques feuilles de cèdre, ou d'autres arbres aromatiques, dans une grande cassolette en cuivre, on offre aux assistants une écuellée de thé, et on leur présente le plat où chacun prend une pincée de tsamba. Les gens de la maison font aux visiteurs la même politesse. Les habitants de Lha-Ssa ont coutume de dire : Les Thibétains célèbrent les fêtes du nouvel an avec du tsamba et du thé beurré; les Chinois avec du papier rouge et des pétards, les Katchi avec des mets recherchés et du tabac, les Péboun avec de la musique et des gambades.

Quoique ce dicton populaire soit plein d'exactitude, cependant les Péboun n'ont pas tout à fait le monopole de la gaîté. Les Thibétains savent aussi animer leurs fêtes du nouvel an par des réjouissances bruyantes, et oii les chants et les danses jouent toujours un grand rôle. Des groupes d'enfants, portant de nombreux grelots suspendus à leur robe verte, parcourent les rues, et vont, de maison en maison, donner des concerts qui ne sont pas dépourvus d'agrément. Le chant, ordinairement doux et mélancolique, est entrecoupé de refrains précipités et pleins de feu. Pendant la strophe, tous ces petits chanteurs marquent continuellement la mesure en imprimant à leur corps un mouvement lent et régulier, semblable au balancement d'un pendule ; mais, quand arrive le refrain, ils se mettent à trépigner, en frappant la terre en cadence et avec vigueur. Le bruit des grelots et de leur chaussure ferrée produit une espèce d'accompagnement sauvage, qui ne laisse pas de frapper agréablement l'oreille, surtout lorsqu'il est entendu d'une certaine distance. Ces jeunes dilettanti ayant achevé leur concert, il est d'usage que ceux pour lesquels ils ont

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chanté leur distribuent des gâteaux faits dans l'huile de noix et quelques petites boules de beurre.

Sur les places principales et devant les monuments publics, on rencontre, du matin au soir, des troupes de comédiens et de bateleurs qui amusent le peuple par leurs représentations. Les Thibétains n'ont pas, comme les Chinois, des répertoires de pièces de théâtre; leurs comédiens sont tous ensemble et continuellement sur la scène, tantôt chantant et dansant, tantôt faisant des tours de force et d'adresse. Le ballet est l'exercice dans lequel ils pirouettent avec une agilité vraiment étonnante. Leur costume se compose d'une toque surmontée de longues plumes de faisan, d'un masque noir orné d'une barbe blanche d'une prodigieuse longueur, d'un large pantalon blanc, et d'une tunique verte pendante jusqu'aux genoux, et serrée aux reins par une ceinture jaune. A cette tunique sont attachés, de distance en distance, de longs cordons, au bout desquels pendent de gros flocons de laine blanche. Quand l'acteur se balance en cadence, toutes ces houppes accompagnent avec grâce les mouvements de son corps ; et quand il se met à tournoyer, elles se dressent horizontalement, font la roue autour de l'individu, et semblent en quelque sorte accélérer la rapidité de ses pirouettes.

On voit encore à Lha-Ssa une espèce d'exercice gymnastique, nommé danse des esfrits. Une longue corde, faite avec des lanières de cuir solidement tressées ensemble, est attachée au sommet du Bouddha-La, et descend jusqu'au pied de la montagne. Les esprits danseurs vont et viennent sur cette corde, avec une agilité qui ne peut être comparée qu'à celle des chats ou des singes. Quelquefois, quand ils sont arrivés au sommet, ils étendent les bras comme pour se jeter à la nage, et se laissent couler le long de la corde avec la rapidité d'une flèche. Les habitants de la province de Ssang sont réputés les plus habiles dans ce genre d'exercice.

La chose la plus étrange que nous ayons vue à Lha-Ssa, pendant les fêtes du nouvel an, c'est ce que les Thibétains appellent le Lha-Ssa-Morou, c'est-àdire, l'invasion totale de la ville et de ses environs par des bandes innombrables de lamas. Le Lha-Ssa-Morou commence le troisième jour de la première lune. Tous les couvents bouddhiques de la province d'Oui ouvrent leurs portes à leurs nombreux habitants ; et l'on voit arriver en tumulte, par tous les chemins qui conduisent à Lha-Ssa, de grandes troupes de lamas, à pied, à cheval, montés sur des ânes ou sur des bœufs grognants, et portant avec eux leurs livres de prières et leurs instruments de cuisine. La ville se trouve bientôt couverte, sur tous les points, par ces avalanches de lamas qui se précipitent de toutes les montagnes environnantes. Ceux qui ne trouvent pas à se caser dans les maisons des particuliers ou dans les édifices publics forment des campements

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sur les places et dans les rues, ou dressent leurs tentes de voyage dans la campagne. Le Lha-Ssa-Morou dure six jours entiers. Pendant ce temps, les tribunaux sont fermés, le cours ordinaire de la justice est suspendu, les ministres et les fonctionnaires publics perdent en quelque sorte leur autorité, et toute la puissance du gouvernement est abandonnée à cette armée formidable de religieux bouddhistes. Il règne alors dans la ville un désordre et une confusion inexprimables. Les lamas parcourent les rues par bandes désordonnées, poussent des cris affreux, chantent des prières, se heurtent, se querellent, et quelquefois se livrent, à grands coups de poings, des batailles sanglantes.

Quoique les lamas montrent, en général, peu de réserve et de modestie pendant ces jours de fête, il ne faudrait pas croire cependant qu'ils se rendent à Lha-Ssa pour se livrer à des divertissements profanes, et peu conformes à leur état de religieux ; leur but est, au contraire, d'implorer la bénédiction du Talé-lama, et de faire un pèlerinage au célèbre couvent bouddhique appelé Morou, et qui occupe le centre de la ville. C'est de là qu'est venu le nom de Lha-Ssa-Morou, qui a été donné à ces six jours de fête.

Le couvent de Morou est remarquable par le luxe et les richesses qui sont étalés dans ses temples. L'ordre et la propreté qui y régnent continuellement en font comme le modèle et la règle des autres couvents de la province. A l'ouest du principal temple, on voit un vaste jardin entouré d'un péristyle. C'est là que se trouvent les ateliers de typographie. De nombreux ouvriers, appartenant à la lamaserie, sont journellement occupés à graver des planches et à imprimer les livres bouddhiques. Les procédés dont ils se servent étant semblables à ceux des Chinois, qui sont suffisamment connus, nous nous dispenserons d'en parler. Les lamas qui se rendent annuelleiment à la fête du Lha-Ssa-Morou, ont l'habitude de profiter de cette occasion pour faire leurs emplettes de livres.

Dans le seul district de Lha-Ssa, on compte plus de trente grands couvents bouddhiques \ Ceux de Khaldhan, de Préboung et de Sera, sont les plus célèbres et les plus nombreux. Chacun d'eux renferme à peu près quinze mille lamas.

Khaldhan, qui signifie en thibétain béatitude céleste, est le nom d'une montagne située à l'est de Lha-Ssa; elle en est éloignée de quatre lieues. C'est sur le sommet de cette montagne que s'élève la lamaserie de Khaldhan. Au rapport des livres lamaïques, elle fut fondée l'an 1409 de notre ère, par le fameux Tsong-Kaba, réformateur du Bouddhisme, et instituteur de la secte du bonnet jaune. Tsong-Kaba y fixa sa résidence ; et c'est là qu'il laissa son enveloppe humaine, quand son âme alla s'absorber dans l'essence universelle. Les Thibé-

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