chapitre bû-^ncnUiènie
La vallée tout entière se compose d'une foule de petits champs, séparés les uns des autres par des clôtui'es basses et épaisses, formées avec de grosses |)ierre>. T.e défrichement de ce terrain rocailleux a sans doute coûté heaucou)i de fatigues et une grande patience. Les pierres énormes qui couvrent le littoral du Bo-Tchou ont dû être péniblement arrachées au sol, les unes après les autres. eî roulées avec effort sur les limites des champs.
Au moment de notre passage, la campagne présentait en général un aspect morne et mélancolique. Cependant le tableau était quelquefois animé par quelques caravanes de lamas, qui se rendaient en chantant et en folâtrant à la solennité du T.lia-Rsa-Morou. Des cris de joie et des éclats de rii'e s'écha]")-
Les pierres énormes qui couvrent le littoral du Bo-Tehou... (i. 471.)
paient par intervalles des métairies qui bordaient la route, et nous aiuionçaient que les réjouissances du nou\el an irétaient pas encore tei'minées.
Xotre i^remière étape ne fut pas longue. Nous nous arrêtâmes !>ien avant le coucher du soleil, à Detsin-Dzoûg. gros village éloigné de Lha-Ssa de six lieues (.-oixante lis). Fne gi'ande maison avait été préparée à l'avance pour le repos de la caravane. Aussitôt que nous eûmes mis pied à terre, nous fûmes introduits, par le chef du village, dans une chambre au milieu de laquelle flambait un magnifique feu d'argols. dans un grand bassin en terre cuite. On nous invita à nous as.seoir sur d'épais coussins de pou-lou vert, et on nous servit immédiatement du thé beurré. Nous fûmes entourés de tant de soins et de prévenances que nos cœurs finirent liientôt par s'épanouir. Cette manière de voyagei' nous jDarut merveilleuse. Quel contraste en effet avec la vie dure et
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pénible que nous avions menée dans le désert, où une halte n'était pour nous qu'un surcroît de misères! Voyager sans être obligés de dresser une tente et de soigner des animaux; sans se mettre en peine du chauffage et de la nourriture : c'était comme la réalisation d'une brillante utopie. Aussitôt qu'on est descendu de cheval, trouver une chambre bien chaude et une grande cruche de thé beurré, c'était pour nous du pur sybaritisme.
Peu après notre arrivée, nous reçûmes la visite officielle du grand lama que le Régent avait chargé de nous accompagner jusqu'aux frontières de la Chine, et avec lequel nous n'avions encore échangé que quelques paroles de politesse, lors du passage de la rivière. Ce personnage nommé Dsiamdchang, c'est-à-dire le Musicien, était un homme trapu, et âgé d'une cinquantaine d'années; il avait rempli des fonctions administratives dans plusieurs contrées du Thibet. Avant d'être rappelé à Lha-Ssa, il occupait le poste de Dhéba général, dans un canton peu éloigné de Ladak ; une incomparable bonhomie était répandue sur sa figure large et un peu ridée. Son caractère tenait de la naïveté et de la candeur de l'enfant. Il nous dit que le Régent l'avait chargé de faire ce voyage exprès pour nous, afin de veiller à ce que rien ne nous manquât, durant tout le temps que nous serions dans les contrées soumises au Talé-lama. Ensuite il nous présenta deux jeunes Thibétains, dont il nous fit un long et pompeux éloge. — Ces deux hommes, nous dit-il, ont été spécialement désignés pour vous servir en route. Quand vous leur commanderez quelque chose, ils devront vous obéir ponctuellement. Pour ce qui est de vos repas, ajouta-t-il, comme vous êtes peu accoutumés à la cuisine thibétaine, il a été convenu que vous les prendriez avec le mandarin chinois.
Après avoir conversé pendant quelques instants avec le lama Dsiamdchang, nous eûmes en effet l'honneur de souper en la compagnie de Ly, le Pacificateur des royaumes, qui logeait dans une chambre voisine de la nôtre. Ly-Kouo- Ngan fut très aimable, et nous donna de nombreux détails sur la route que nous allions faire, et qu'il parcourait lui-même pour la huitième fois. Afin que nous pussions avoir tous les jours des notions précises sur les contrées que nous traversions, il nous prêta un ouvrage chinois, renfermant un itinéraire de Tching-Tou, capitale du Sse-Tchouen, à Lha-Ssa. Cet ouvrage est intitulé : Ouï-Tsang-Thou-Tchi, c'est-à-dire. Description du Thibet, acconi'pagnée de gravures. Cette compilation de plusieurs autres notices chinoises concernant le Thibet a été rédigée par un mandarin, nommé Lou-Houa-Tchou, qui, dans la cinquante et unième année de Kien-Long, était chargé de la direction des vivres de l'armée chinoise. Le P. Hyacinthe, archimandrite russe à Pékin, a publié une traduction de cette espèce de géographie du Thibet. M. Klaproth, après avoir revu, corrigé et enrichi de notes le travail du traducteur russe, l'a fait
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insérer dans le Journal Asiatique de Paris. La partie de cet ouvrage chinois ^ui concerne la route de Lha-Ssa à la province du Sse-Tchouen, et que nous avons eue journellement sous les yeux pendant notre voyage, est d'une exactitude remarquable ; mais cet itinéraire sec et laconique ne peut offrir d'intérêt qu'aux personnes qui s'occupent spécialement de géographie. Ce n'est qu'une aride nomenclature, étape par étape, des lieux qu'on rencontre sur sa route.
Nous partîmes de Detsin-Dzoûg, que le jour n'avait pas encore paru, car nous avions une longue traite à faire. Nous suivîmes la même vallée dans laquelle nous étions entrés en sortant de la ville de Lha-Ssa. Mais à mesure •que nous avancions, les montagnes, dont cette large plaine est environnée, s'élevaient insensiblement à l'horizon, et semblaient se rapprocher de nous; la vallée allait toujours se rétrécissant; le sol devenait plus rocailleux; les fermes étaient moins nombreuses ; et la population perdait peu à peu ces dehors d'élégance et de civilisation qu'on remarque toujours aux environs des grandes villes. Après quatre-vingts lis d'une marche précipitée et non interrompue, nous nous arrêtâmes pour prendre un peu de repos et de nourriture, dans un grand couvent bouddhique tombant en ruines, et qui servait de résidence à quelques vieux lamas salement vêtus. La pauvreté dans laquelle ils vivaient ne leur permit d'offrir à l'état-major de la caravane que du thé au lait, un pot de bière et une petite boule de beurre. En joignant à ces provisions des galettes et un gigot de mouton que le cuisinier de Ly-Kouo-Ngan avait eu l'atten- 1;ion de nous préparer la veille, nous eûmes une collation assez substantielle.
Aussitôt que nous eûmes rendu un peu de vigueur à nos membres grâce à cette nourriture, nous remerciâmes ces pauvres religieux bouddhistes, en leur offrant un khata, puis nous remontâmes promptement sur nos chevaux. Il était déjà tard, et nous avions encore quarante lis à faire avant d'atteindre le poste. Il était nuit close quand nous arrivâmes à Médehou-Koung. Notre premier «oin fut d'appeler nos grooms thibétains, et de leur recommander d'organiser nos lits le plus promptement possible ; nous pensâmes qu'ayant eu pendant une longue journée un mauvais cheval entre les jambes, nous devions être dispensés de faire salon. Après avoir pris un léger repas, et terminé nos prières, nous souhaitâmes une bonne nuit au Pacificateur des royaumes et au lama musicien; puis nous allâmes nous ensevelir sous nos couvertures.
Le lendemain, quand nous mîmes la tête hors du lit, le soleil brillait déjà de toute sa splendeur. Cependant, tout était calme dans la cour de l'hôtellerie ; on n'entendait ni les grognements des yaks, ni les hennissements des chevaux ; Tien n'annonçait les tumultueux préparatifs du départ d'une caravane. Nous nous levâmes et, après avoir passé nos pouces sur nos yeux, nous ouvrîmes la porte de notre chambre pour voir où en étaient les affaires. Nous trouvâmes
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Ly-Kouo-Ngan et le lama Dsiamdchang, assis à un angle de la cour, et se chauffant tranquillement aux rayons du soleil. Aussitôt qu'ils nous eurent aperçus, ils vinrent à nous, et prirent de nombreux détours pour nous annoncer qu'on serait obligé de s'arrêter une journée, parce qu'il y avait des difficultés à se procurer les chevaux et les bœufs de rechange.
(( Cette nouvelle est bien mauvaise, nous dirent-ils ; ce contretemps est très fâcheux ; mais nous n'y pouvons rien : la circonstance des fêtes du nouvel an est la seule cause de ce retard.
— Au contraire, leur répondîmes-nous, cette nouvelle est excellente; nous autres, nous ne sommes nullement pressés d'arriver. Allons tout doucement, reposons-nous souvent en route, et tout ira bien. »
Ces paroles tirèrent nos deux chefs d'escorte d'un grand embarras. Ces bonnes gens s'étaient imaginé que nous allions leur chercher querelle parce qu'il fallait se reposer un jour; ils se trompaient énormément. Si, dans nos voyages précédents, des retards avaient été pour nous quelquefois très douloureux, c'est que nous avions un but devant nous, et que nous avions hâte de l'atteindre. Mais pour le moment ce n'était pas le même cas, et nous désirions, autant que possible, voyager un peu en amateurs. Nous trouvions d'ailleurs qu'il n'était pas logique de nous en aller en courant d'un lieu dont on nous chassait.
Midchoukoung est un poste oii l'on change les chevaux, les bêtes de somme et les hommes chargés de les conduire. Ces espèces de corvées sont organisées par le gouvernement thibétain, sur toute la route qui conduit de Lha-Ssa aux frontières de Chine. Les officiers publics chinois ou thibétains, qui voyagent officiellement sur cette route, ont seuls le droit d'user de ce genre de service. Le gouvernement de Lha-Ssa leur délivre un passeport, sur lequel on indique clairement le nombre d'hommes et d'animaux que doivent fournir les villages soumis à la contribution des oulah. La notice chinoise sur le Thibet s'exprime ainsi au sujet de ces corvées :
(( Pour ce qui regarde le service local nommé oulah, tous ceux qui ont quelque fortune, hommes ou femmes, sont obligés de le remplir; ceux même qui arrivent des contrées les plus éloignées, s'ils occupent une maison entière, ne peuvent en être exempts. Le nombre des hommes qu'on doit fournir pour ce service est réglé d'après la fortune de chacun. Les anciens et les Dhéba président au choix, et déterminent, suivant la grandeur de la maison, le nombre d'hommes qu'elle doit donner comme oulah. On prend dans un hameau trois, quatre, et jusqu'à dix hommes. Les familles peu nombreuses prennent des pauvres comme remplaçants, moyennant un salaire, ou paient par jour, en commun, une demi -once d'argent. Ceux qui ont passé l'âge de soixante ans sont
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exempts de toute charge. Si le serviœ public l'exige, on requiert des bœufs et des chevaux, des ânes et des mulets dans les maisons riches; les pauvres se réunissent, et trois ou quatre maisons donnent une seule bête. »
Les Mandarins chinois, qui cherchent toujours à faire argent de tout, ont trouvé moyen de spéculer sur les oulah que leur fournit le gouvernement thibétain. Avant de partir de Lha-Ssa, ils intriguent, par tous les moyens imaginables, afin d'obtenir qu'on inscrive sur leur feuillet de route un grand nombre d'animaux; ils exigent ceux qui leur sont absolument nécessaires, et reçoivent pour l'excédant une compensation en argent, que les riches Thibétains aiment mieux leur donner que d'exposer les animaux aux dangers de la route. Il en est d'autres qui réclament le oulah complet, et l'emploient à transporter en Chine des marchandises thibétaines. Ly-Kouo-Ngan que nous avons vu protester si énergiqueraent de son désintéressement, quand l'ambassadeur Ki-Chan lui offrit un cadeau de la part de l'Empereur, avait montré des sentiments moins généreux à l'endroit des oulah. Pendant la journée que-sUDus passâmes à Midchoukoung, la feuille de route nous tomba par hasard entre les mains, et nous fûmes fort surpris d'y lire qu'on nous avait alloué deux chevaux et douze bœufs à long poil. Tout notre bagage se réduisait pourtant à deux malles et à quelques couvertures de lit.
((A quoi bon tous ces bœufs? demandâmes-nous au Pacificateur des royaumes. Comment s'y prennent-ils pour porter deux malles à douze?
— Ah! c'est une erreur, nous répondit-il; le scribe s'est trompé... »
Par politesse, nous dûmes avoir l'air de trouver cette explication excellente.
Il arrive pourtant assez souvent que les Chinois trouvent de grands mécomptes dans leurs spéculations sur les oulah; ils rencontrent sur la route certaines peuplades thibétaines qui ne sont nullement apprivoisées à ce genre de contribution. On a beau montrer à ces rudes et fiers montagnards la feuille de route scellée du sceau du Talé-Lama et de celui de l'ambassadeur chinois, ils demeurent impassibles. A tous les discours qu'on leur adresse pour les engager à se soumettre à la loi, ils n'ont que cette réponse : Pour un conducteur, vous donnerez tant; pour un cheval, tant; pour un yak, tant... La diplomatie chinoise est enfin poussée à bout, et il faut payer les oulah.
Les habitants du district de Midchoukung nous traitèrent avec beaucoup de politesse et de courtoisie : les chefs du village nous firent donner une représentation par une troupe de saltimbanques, qui se trouvaient réunis dans le pays pour les fêtes du nouvel an. La vaste cour de l'hôtellerie oii nous étions logés servit de théâtre : d'abord les artistes masqués, et bizarrement costumés, exécutèrent pendant longtemps une musique bruyante et sauvage pour appeler
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au spectacle les habitants de la contrée. Quand tout le monde fut réuni et rangé en cercle autour de la scène, le Dhéba de Midchoukoung vint solennellement offrir à nos deux conducteurs et à nous, une écharfe de félicité^, et nous invita à aller prendre place sur quatre épais coussins qu'on avait disposés au pied d'un grand arbre qui s'élevait à un angle de la cour. Aussitôt que nous nous fûmes assis, toute la troupe des saltimbanques se mit en mouvement, et exécuta au son de la musique une sorte de ronde satanique, dont la rapidité fut sur le point de nous donner le vertige. Ensuite il y eut des sauts, des gambades, des pirouettes, des tours de force, et des combats avec des sabres de bois : tout cela était accompagné tour à tour de chants, de dialogues, de musique, et de clameurs imitant les cris des bêtes féroces. Parmi cette troupe de comédiens il y en avait un plus grotesquement masqué que les autres, qui jouait spécialement le rôle de farceur et s'était réservé le monopole des plaisanteries et des reparties piquantes. Nous n'avions pas une habitude suffisante de la langue thibétaine pour apprécier le mérite de ses saillies; mais à en juger par les trépignements et les éclats de rire du public, il paraissait s'acquitter à merveille de ses fonctions d'homme d'esprit. En somme, ces espèces de représentations théâtrales étaient assez amusantes; les Thibétains en étaient enthousiasmés. Quand on eut bien dansé, sauté et chanté pendant plus de deux heures, tous les bateleurs vinrent se ranger en demi-cercle devant nous, détachèrent leur masque, et nous tirèrent la langue en s'inclinant profondément. Chacun de nous offrit au chef de la troupe une écharpe de félicité. . . et la toile tomba.
Dans l'après-midi, nous invitâmes Ly-Kouo-Ngan à une petite promenade ; malgré le peu d'élasticité dont jouissaient ses jambes, il accueillit de bonne grâce notre proposition, et nous allâmes ensemble explorer le pays. Le village de Midchoukoung est assez populeux ; mais tout y annonce que ses habitants ne vivent pas dans une grande aisance. Les maisons sont en général construites en cailloux grossièrement cimentés avec de la terre glaise. On en voit un assez grand nombre qui sont à moitié écroulées, et dont les ruines servent de retraite à des troupes de gros rats. Quelques petits autels bouddhiques, soigneusement blanchis à la chaux, sont les seules constructions qui présentent un peu de propreté, et dont la blancheur contraste avec la teinte grisâtre et enfumée du village.
Midchoukoung a un corps de garde chinois, composé de quatre soldats et d'un sous-caporal. Ces hommes nourrissent quelques chevaux, et leur poste sert de relais aux courriers qui portent les dépêches de l'administration chinoise.