C'est la Khata, dont il a été parlé
CfiapittE til^=ntuUfèmc.
En rentrant à l'hôtellerie, nous rencontrâmes dans la vaste cour, qui le matin avait servi de théâtre, un tumultueux rassemblement d'hommes et d'animaux. On était occupé à recruter notre oulah, qui devait être de vingt-huit chevaux, de soixante-dix bœufs grognants, et de douze conducteurs, A l'entrée de la nuit, le Dhéba vint nous avertir que tout avait été organisé selon les saintes ordonnances du Talé-Lama, et que le lendemain nous pourrions nous mettre en route, tard ou de bonne heure, selon notre volonté.
Aussitôt que le jour parut, nous montâmes à cheval, et nous dîmes adieu à Midchoukoung. Après quelques heures de marche, nous quittâmes, comme par l'extrémité d'un immense entonnoir, la grande vallée que nous avions suivie depuis Lha-Ssa, et nous entrâmes dans un rude et sauvage pays. Pendant cinq jours, nous voyageâmes continuellement dans un labyrinthe, allant tantôt à droite, tantôt à gauche, quelquefois revenant en quelque sorte sur nos pas, pour éviter des gouffres et tourner des montagnes inaccessibles. Nous ne quittions jamais la profondeur des ravins ou les bords escarpés et rocailleux des torrents; nos chevaux bondissaient plutôt qu'ils ne marchaient. Des animaux vigoureux, mais qui seraient étrangers à ces affreuses contrées, ne pourraient résister longtemps aux fatigues d'une semblable route. Pendant une demi-journée seulement nous pûmes voyager avec assez d'agrément et de sécurité. Nous retrouvâmes la rivière que nous avions déjà traversée en sortant de Lha-Ssa; elle coulait tranquillement dans un lit légèrement incliné, et ses larges bords offraient aux voyageurs un chemin facile et uni. Au milieu de ces contrées sauvages, on ne rencontre, pour passer la nuit, que des masures froides, humides, et ouvertes à tous les vents. Cependant on y arrive tellement brisé de fatigue qu'on y dort toujours d'un sommeil profond.
Avant d'arriver à la ville de Ghiamda, nous traversâmes la montagne Loumma-Ri. « Cette montagne, dit l'Itinéraire chinois, est haute et peu escarpée; elle s'étend sur une largeur d'environ quarante lis. Les neiges, les glaces, et les menaçantes sommités que les voyageurs rencontrent en chemin, avant d'arriver à cette montagne, et qui épouvantent le cœur et offusquent les yeux, peuvent la faire regarder, par comparaison, comme une plaine aisée à passer. » — Le sommet du mont Loumma-Ri, quoique très élevé, est, en effet, d'un accès facile. Nous y arrivâmes par une pente douce, et sans être obligés de descendre une seule fois de cheval, circonstance très remarquable, quand il s'agit des montagnes du Thibet. Nous trouvâmes cependant, de l'autre côté de la montagne, une assez grande difficulté, à cause de la neige, qui, ce jour-là, tombait en abondance. Les animaux glissaient souvent; quelquefois leurs pieds de derrière venaient brusquement se réunir à ceux de devant; mais par bonheur ils ne s'abattaient jamais. Il en résultait seulement pour le cavalier comme
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un petit balancement d'escarpolette, auquel on s'habituait insensiblement.
Le Pacificateur des royaumes voulut descendre la montagne à pied, pour, se réchauffer un peu ; mais, après quelques pas mal assurés, il chancela un instant sur ses pauvres jambes, fit la culbute, et alla tracer dans la neige un large et profond sillon. Il se releva plein de colère, courut au soldat qui était le plus rapproché, et l'accabla de malédictions et de coups de fouet, parce qu'il n'était pas descendu de cheval pour le soutenir. Tous les soldats chinois sautèrent aussitôt en bas de leur monture, et vinrent se prosterner devant leur colonel et lui faire des excuses. Tous, en etret, avaient manqué à leur devoir; car, d'après l'étiquette chinoise, lorsqu'un chef met pied à terre, tous les subalternes doivent à l'instant descendre de cheval.
Quand nous fûmes au bas de la montagne de Loumma-Ri, nous continuâmes notre route le long d'une petite rivière qui serpentait au milieu d'une forêt de sapins tellement touffus que la clarté du jour y pénétrait à peine. La neige s'arrêtait, par couches épaisses, sur les larges branches des arbres, d'où le vent la secouait quelquefois par gros flocons sur la caravane. Ces petites avalanches, tombant à l'improviste sur les cavaliers, les faisaient tressaillir et leur arrachaient des cris de surprise; mais les animaux, qui, sans doute, avaient traversé d'autres fois cette forêt avec un temps semblable, demeuraient impassibles. Ils allaient toujours leur pas ordinaire, sans s'effaroucher, se contentant de secouer nonchalamment leurs oreilles lorsque la neige les incommodait.
A peine sortis de la forêt, nous fûmes tous obligés de mettre pied à terre, pour escalader pendant une heure d'horribles entassements de rochers. Quand nous fûmes arrivés au sommet, on replia les brides sur le cou des chevaux, qu'on abandonna à la sagacité de leur instinct, pour se diriger sur cette pente rapide et semée de précipices. Les hommes descendirent, tantôt à reculons, comme le long d'une échelle, tantôt en s'asseyant et en se laissant glisser sur la neige ; tout le monde se tira victorieusement de ce mauvais passage et on arriva au bas sans que personne se fût cassé ni bras ni jambes.
Nous fîmes encore cinq lis dans une étroite vallée, et nous aperçûmes enfin, au pied d'une haute montagne, une vaste agglomération de maisons, parmi lesquelles s'élevaient deux temples bouddhiques aux proportions colossales. C'était la station de Ghiamda. Un peu avant d'entrer dans la ville, nous rencontrâmes sur la route une compagnie de dix-huit soldats rangés en file, et ayant à leur tête deux petits mandarins décorés du globule blanc. Mandarins et soldats, tous avaient le sabre nu à la main, et un arc en bandoulière. C'était la garnison de Ghiamda, qui, sous les armes et en grand uniforme, attendait Ly, le Pacificateur des royaumes, pour lui rendre les honneurs militaires.
Côajjitte bîjc^nEubièmc.
Quand la caravane se fut suffisamment rapprochée, les dix-huit soldats et les deux mandarins tombèrent à genoux, appuyèrent contre terre la pointe de leur sabre, et s'écrièrent tous ensemble : - /;
La forêt que l'on traverse après avoir quitté le Loumma-Ri. (P. 481.)
(( Au Tou-Sse Ly-Kouo-Ngan, la chétive garnison de Ghiamda, salut et prospérité... » : . -
A ces mots, Ly-Kouo-Ngan et les soldats de sa suite firent aussitôt arrêter leurs chevaux, mirent pied à terre, et coururent vers la garnison pour
J>DuUcmr^ bc liauagc.
un petit balancement d'escarpolette, auquel on s'habituait insensiblement.
Le Pacificateur des royaumes voulut descendre la montagne à pied, pour se réchauffer un peu; mais, après quelques pas mal assurés, il chancela un instant sur ses pauvres jambes, fit la culbute, et alla tracer dans la neige un large et profond sillon. Il se releva plein de colère, courut au soldat qui était le plus rapproclié, et l'accabla de malédictions et de coups de fouet, parce qu'il n'était pas descendu de cheval pour le soutenir. Tous les soldats chinois sautèrent aussitôt en bas de leur monture, et vinrent se prosterner devant leur colonel et lui faire des excuses. Tous, en effet, avaient manqué à leur devoir; car, d'après l'étiquette chinoise, lorsqu'un chef met pied à terre, tous les subalternes doivent à l'instant descendre de cheval.
Quand nous fûmes au bas de la montagne de Loumma-Ri, nous continuâmes notre route le long d'une petite rivière qui serpentait au milieu d'une forêt de sapins tellement touffus que la clarté du jour y jiénétrait à peine. La neige s'arrêtait, par couches épaisses, sur les larges branches des arbres, d'oii le vent la secouait quelquefois par gros flocons sur la caravane. Ces jjetites avalanches, tombant à l'improviste sur les cavaliers, les faisaient tressaillir et leur arrachaient des cris de surprise; mais les animaux, qui, sans doute, avaient traversé d'autres fois cette forêt avec lui temjîs semblable, demeuraient impassibles. Ils allaient toujours leur pas ordinaire, sans s'effaroucher, se contentant de secouer nonchalamment leurs oreilles lorsque la neige les incommodait.
A peine sortis de la forêt, nous fûmes tous obligés de mettre pied à terre, pour escalader pendant une heure d'horribles entassements de rochers. Quand nous fûmes arrivés au sommet, on replia les brides sur le cou des chevaux, qu'on abandonna à la sagacité de leur instinct, jjour se diriger sur cette pente rapide et semée de précipices. Les hommes descendirent, tantôt h reculons, comme le long d'une échelle, tantôt en s'asseyant et en se laissant glisser sur la neige; tout le monde se tira victorieusement de ce mauvais passage et on arriva au bas sans que personne se fût cassé ni bras ni jambes.
Xous fîmes encore cinq lis dans une étroite vallée, et nous aperçûmes enfin, au pied d'une haute montagne, une vaste agglomération de maisons. ])armi lesquelles s'élevaient deux temples bouddhiques aux proportions colossales. C'était la station de Ghiamda. Un peu avant d'entrer dans la ville, nous rencontrâmes sur la route une compagnie de dix-huit soldats rangés en file, et ayant à leur tête deux petits mandarins décorés du globule blanc. Mandarins et soldats, tous avaient le sabre nu à la main, et un arc en bandoulière. C'était la garnison de Ghiamda, qui, sous les armes et en grand uniforme, attendait Ly, le Pîicificateur des royaumes, pour lui rendre les lionneurs militaires.
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Quand la caravane se fut suftisanunent rapprochée, les dix-luiit soldats et les deux mandarins tombèrent à genoux, appuyèrent contre terre la pointe de leur sabre, et s'écrièrent tous ensemble :
La foi'êt que l'on traverse après avoir quitté le Loumma-Ri. i r. ih.)
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l'inviter à se relever. De part et d'autre, on se fit des inclinations interminables, pendant lesquelles nous continuâmes sans façon notre route. A l'entrée en ville, nous eûmes, à notre tour, notre petite réception ofi&cielle. Deux Thibétains en habits de fête saisirent, pour nous faire honneur, la bride de notre cheval, et nous conduisirent à la maison qui nous avait été préparée. Là nous attendait le Dhéba, qui nous offrit une écharpe de félicité et nous introduisit dans une salle où était une table déjà servie de thé au lait, de beurre, de galettes et de fruits secs. Dans toutes ces marques de bienveillance et d'attention nous ne pûmes nous empêcher de voir un effet des ordres que le Régent avait envoyés.
Pendant que nous faisions honneur à cette modeste collation, on vint nous annoncer que nous serions obligés de nous arrêter pendant deux jours à Ghiamda, parce que le Dhéba du district, n'ayant reçu que dans la matinée la nouvelle de notre arrivée, n'avait pas eu le temps d'envoyer chercher les animaux, qui se trouvaient au pâturage, à une distance très éloignée de la ville. Cette nouvelle nous fut très agréable; mais elle plongea dans la désolation Ly-Kouo-Ngan et le lama Dsiamdchang. Nous essayâmes de les consoler, en leur disant que, lorsqu'on n'était pas maître de diriger les événements, il fallait les subir avec calme et résignation. Nos deux conducteurs trouvaient notre doctrine magnifique en théorie, mais la pratique était peu de leur goût. Cependant ils furent obligés de convenir, dans la suite, que ce retard était venu assez à propos ; car, pendant les deux jours que nous restâmes à Ghiamda, le ciel fut si sombre, le vent du nord souJBBa avec tant de violence, et la neige tomba si abondamment, que, de l'avis des gens du pays, on n'eût pu se mettre en route impunément par un temps si affreux. A en juger, en effet, d'après ce qui se passait dans la vallée, il était aisé de pressentir qu'un ouragan épouvantable devait désoler les montagnes.
Le lendemain de notre arrivée à Ghiamda, nous reçûmes la visite des deux of&ciers chinois résidant dans cette ville. L'un portait le titre de Pa-Tsoung, et l'autre celui de Wei-Wei. Le Pa-Tsoung était un bel homme, vigoureusement membre, ayant la parole vibrante et les mouvements brusques. Une large balafre, qui sillonnait sa figure, et de grandes moustaches noires ne contribuaient pas peu à lui donner une magnifique tournure de soldat. Pendant quatre ans, il avait fait la guerre dans le Kachkhar, en qualité de simple soldat, et en était revenu avec le titre de Pa-Tsoung et la décoration de la Plume de Paon. Le Wei-Wei, jeune homme de vingt-deux ans, était aussi d'une taille avantageuse ; mais son extérieur langoureux et efféminé contrastait singulièrement avec la mâle allure de son collègue.
La pluie torrentielle qui tomba presque sans interruption, pendant notre
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séjour à Ghiamda, ne nous permit pas de visiter en détail cette ville très populeuse et assez commerçante. On y rencontre un grand nombre de Pébouns ou Indiens du Boutan, qui exploitent, comme à Lha-Ssa, tout ce qui tient aux arts et à l'industrie. Les produits agricoles du pays sont presque nuls. On cultive, dans la vallée, de l'orge noire en quantité à peine suffisante pour la consommation des habitants. La richesse nationale provient de la laine et du poil de chèvre, dont on fabrique des étoffes. Il paraît que, parmi ces montagnes affreuses, il existe des pâturages excellents, où les Thibétains nourrissent de nombreux troupeaux. Le lapis lazuli, les cornes de cerf et la rhubarbe, sont l'objet d'un assez grand commerce avec Lha-Ssa et les provinces du Sse-Tchouen et du Yun-Nan. On prétend que c'est sur les montagnes qui environnent Ghiamda qu'on recueille la meilleure qualité de rhubarbe. Ce district foisonne aussi en gibier de toute espèce. La forêt que l'on traverse après avoir quitté le mont Loumma-Ri est particulièrement remplie de perdreaux, de faisans, et de plusieurs variétés de poules sauvages. Les Thibétains ne savent tirer aucun parti de ces mets si recherchés par les gourmets d'Europe. Ils les mangent bouillis et sans aucune espèce d'assaisonnement. Les Chinois sont sur ce point, comme sur tout le reste, beaucoup plus avancés que leurs voisins. Le cuisinier de Ly-Kouo-Ngan savait nous préparer la venaison d'une façon qui ne laissait rien à désirer.
Le jour fixé pour le départ étant arrivé, les oulah se trouvèrent prêts de grand matin. Le vent avait complètement cessé, et la pluie ne tombait plus. Cependant il s'en fallait que le temps fût beau ; une brume froide et épaisse remplissait la vallée, et dérobait à la vue les montagnes environnantes. Nous dûmes néanmoins partir, car les gens du pays s'accordaient à dire que, pour la saison, c'était tout ce qu'on pouvait désirer de mieux. Tant que vous serez dans la vallée, nous disait-on, vous ne verrez pas très clair ; mais une fois arrivés sur les hauteurs, l'obscurité disparaîtra : règle générale, quand il y a de la brume dans la vallée, il tombe de la neige sur les montagnes. Ces paroles étaient très peu rassurantes; il fallut pourtant se résigner et s'aguerrir contre la neige, car tout le monde nous assurait que, depuis Ghiamda jusqu'aux frontières de Chine, tous les jours, sans en excepter un seul, nous en verrions sur notre route.
Au moment où nous montions à cheval, le Dhéba de Ghiamda nous fit cadeau de deux paires de lunettes, pour mettre nos yeux à l'abri de la blancheur éblouissante de la neige. Nous ne pûmes d'abord nous empêcher de rire, à la vue de ces appareils d'optique d'une façon toute nouvelle. La place que tiennent les verres, dans les lunettes ordinaires, était occupée par un tissu en crin de cheval extrêmement bombé, et ressemblant g^sez, par la forme, à de
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grosses coques de noix. Pour tenir ces deux couvercles assujettis sur les yeux, il y avait des deux côtés deux longs cordons qu'on faisait passer derrière les oreilles, et qu'on nouait ensuite sous le menton. Nous remerciâmes cet excellent Dhéba du plus profond de notre cœur ; car, dans les circonstances où nous nous trouvions, ce cadeau était inappréciable. En traversant la montagne de Loumma-Ri, nous avions eu déjà beaucoup à souffrir de la réverbération de la neige.
En sortant de la ville, nous rencontrâmes, comme en y entrant, les soldats de la garnison, qui attendaient au passage Ly-Kouo-Ngan, pour lui faire le salut militaire. Ces hommes, rangés en file, au milieu d'un épais brouillard, et tenant dans la main un sabre qui reluisait dans l'obscurité, avaient quelque chose de si fantastique que presque tous les chevaux de la caravane en furent épouvantés. Ces saluts militaires se renouvelèrent, sur la route, partout où il y avait des soldats chinois. Ly-Kouo-Ngan en était exaspéré. Comme il ne pouvait, à cause de ses jambes malades, descendre de cheval et y remonter qu'avec de grandes difficultés, ces cérémonies étaient pour lui un véritable supplice. Il avait beau envoyer en avant un de ses soldats pour avertir qu'on ne vînt pas lui faire de réception, on n'y mettait que plus d'empressement et un plus grand appareil, car on s'imaginait que c'était par modestie qu'il voulait se soustraire aux honneurs qu'on devait rendre à sa dignité.
A quatre lis loin de Ghiamda, nous traversâmes un large et impétueux torrent, sur un pont formé avec six énormes troncs de sapin, non rabotés, et si mal unis ensemble qu'on les sentait rouler sous les pieds \ Personne n'osa passer à cheval, et ce fut un grand bonheur pour un des soldats de la troupe ; son cheval ayant glissé sur le pont humide et tremblant, une de ses jambes de devant s'enfonça jusqu'au poitrail entre les jointures de deux arbres, où il demeura pris comme dans un étau. Si le cavalier se fût trouvé dessus, il eût été infailliblement précipité au fond du torrent, et brisé sur les rochers. Après de longs et pénibles efforts, on finit par retirer ce pauvre animal de cette affreuse position. Au grand étonnement de tout le monde, il en sortit sans s'être cassé la jambe, sans même avoir reçu la moindre blessure.
Par-delà ce misérable pont, nous reprîmes notre rude pèlerinage, à travers des montagnes escarpées et encombrées de neige. Pendant quatre jours, nous ne rencontrâmes dans ces contrées sauvages aucun village thibétain. Tous les soirs, nous couchions dans les corps de garde chinois, auprès desquels se groupaient quelques cabanes de bergers, construites avec des écorces d'arbres. Pendant ces quatre jours, nous changeâmes pourtant trois fois les oulah, sans
1. Il y a aujourd'hui dans ces parages certains ponts bien différents de ces informas constructions, aussi jolies que solides, celui de la Testa, par exemple.
Ctiapîtrc îiîjr^nEutiièmp.
éprouver le moindre retard. Les ordres avaient été si bien donnés d'avance qu a notre arrivée au poste nous trouvions déjà tout disposé pour notre départ du lendemain. Si nous n'avions su que, parmi ces contrées, désertes en apparence, il y avait cependant, dans les gorges des montagnes, de nombreux bergers vivant sous des tentes, il nous eût été impossible de nous expliquer cette prompte organisation des oulah. En général, ce n'a jamais été que dans les grands endroits que le service de la caravane a éprouvé des retards et des difficultés.
Le quatrième jour depuis notre départ de Ghiamda, après avoir traversé sur la glace un grand lac, nous nous arrêtâmes au poste d'Atdza, petit village dont les habitants cultivent quelques lambeaux de terre dans une vallée entourée de montagnes dont la cime est couronnée de houx et de pins. L'Itinéraire chinois dit, au sujet du lac qu'on rencontre avant d'arriver à Atdza : « La licorne, animal très curieux, se trouve dans le voisinage de ce lac, qui a quarante lis de longueur. »
La licorne, qu'on a longtemps regardée comme un être fabuleux, existe réellement dans le Thibet. On la trouve souvent représentée parmi les sculptures et les peintures dans les temples bouddhiques. En Chine même, on la voit souvent dans les paysages qui décorent les auberges des provinces septentrionales \ Les habitants d'Atdza parlaient de cet animal sans y attacher une plus grande importance qu'aux autres espèces d'antilopes qui abondent dans leurs montagnes. Nous n'avons pas eu la bonne fortune d'apercevoir de licorne durant nos voyages dans la Haute- Asie. Mais tout ce qu'on nous en a dit ne fait que confirmer les détails curieux que M. Klaproth a publiés sur ce sujet dans le nouveau Journal Asiatique. Nous avons pensé qu'il ne serait pas hors de propos de citer ici une note intéressante que cet orientaliste, d'une immense érudition, a ajoutée à la traduction de V Itinéraire de Lou-Hoa-Tchou :
<( La licorne du Thibet s'appelle, dans la langue de ce pays, sérou ; en mongol, kéré; et en chinois, tou-kio-chou, c'est-à-dire l'animal à une corne, ou kiotouan, corne droite. »
La licorne se trouve mentionnée pour la première fois, chez le-s Chinois, dans un de leurs ouvrages qui traite de l'histoire des deux premiers siècles de notre ère. Il y est dit que le cheval sauvage, l'argali et le kio-touan sont des animaux étrangers à la Chine, qu'ils vivent dans la Tartarie, et qu'on se servait des cornes du dernier pour faire les arcs appelés arcs de licorne.
Un manuscrit thibétain, que feu le major Lattre a eu l'occasion d'examiner, appelle la licorne le tsopo à une corne. Une corne de cet animal fut envoyée à Calcutta; elle avait cinquante centimètres de longueur, et onze cen-
1. Nous avons eu longtemps ontre les mains un petit traité mongol d'histoire naturelle, à l'usage des enfants, où r.m voyait une licorne représentée sur une des planches dont cet ouvrage classique était illustré.
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timètres de circonférence ; depuis la racine, elle allait en diminuant, et se terminait en pointe. Elle était presque droite, noire, et un peu aplatie desdeux côtés; elle avait quinze anneaux, mais ils n'étaient proéminents que d'un côté.
M. Hodgson, résident anglais dans le Népal, est enfin parvenu à se procurer une licorne, et a fixé indubitablement la question relative à l'existence de cette espèce d'antilope, appelée tchirou, dans le Thibet méridional qui confine au Népal. C'est le même mot que serou, prononcé autrement suivant les dialectes différents du nord et du midi.
La peau et la corne, envoyées à Calcutta par M. Hodgson, appartenaient à une licorone morte dans la ménagerie du Radjah du Népal. Elle avait été présentée à ce prince par le lama de Digourtchi, qui l'aimait beaucoup. Les gens qui amenèrent l'animal au Népal informèrent M. Hodgson que le tchirou se plaisait principalement dans la belle vallée ou plaine de Tingri, située dans la partie méridionale de la province thibétaine de Tsang, et qui est arrosée par l'Arroun. Pour se rendre du Népal dans cette vallée, on passe le défilé de Kouti ou Nialam. Les Népaliens appellent la vallée de l'Arroun Tingri-Meïdam, de la ville de Tingri, qui s'y trouve sur la gauche de cette rivière ; elle est remplie de couches de sel, autour desquelles les tchirous se rassemblent en troupeaux. On décrit ces animaux comme extrêmement farouches, quand ils sont dans l'état sauvage ; ils ne se laissent approcher par personne, et s'enfuient au moindre bruit. Si on les attaque, ils résistent courageusement. Le mâle et la femelle ont en général la même apparence.
La forme du tchirou est gracieuse, comme celle de toutes les autres antilopes ; il a aussi les yeux incomparables des animaux de cette espèce. Sa couleur est rougeâtre, comme celle du faon, à la partie supérieure du corps, et blanche à l'inférieure. Ses caractères distinctifs sont : d'abord, une corne noire, longue et pointue, ayant trois légères courbures, avec des anneaux circulaires vers la base ; ces anneaux sont plus saillants sur le devant que sur le derrière de la corne; puis deux touffes de crin gui sortent du côté extérieur de chaque narine; beaucoup de soie entoure le nez et la bouche, et donne à la tête de l'animal une apparence lourde. Le poil du tchirou est dur, et paraît creux com^me celui de tous les animaux qui habitent au nord de l'Himalaya, et que M. Hodgson a eu l'occasion d'examiner. Ce poil a environ cinq centimètres de longueur; il est si touffu qu'il présente au toucher comme une masse solide. Au-dessous du poil, le corps du tchirou est couvert d'un duvet très fin et doux, comm.e presque tous les quadrupèdes qui habitent les hautes régions des monts Himalaya, et spécialement comme les chèvres dites de Kachemir.
Le docteur Abel a proposé de donner au tchirou le nom systématique d'an-
CftapittE bî|:*ncuUicitie.
tilope Hodgsonii, d'après celui du savant qui a mis son existence hors de doute.
A Atdza, nous changeâmes les oulah, quoique nous n'eussions que cinquante lis à parcourir avant d'arriver à la résidence de Lha-Ri. Il nous fallait des animaux frais et accoutumés à la route épouvantable que nous avions devant nous. Une seule montagne nous séparait de Lha-Ri, et pour la franchir, il était, disait-on, nécessaire de partir de grand matin, si nous voulions arriver avant la nuit. Nous consultâmes l'Itinéraire, et nous y trouvâmes la jolie description que voici : (( Plus loin, on passe par une grande montagne dont les sommets s'élèvent à pic. Les glaces et les neiges n'y fondent jamais pendant les quatre saisons de l'année. Ses abîmes ressemblent aux bords escarpés de la mer; souvent le vent les comble de neige ; les chemins y sont presque impraticables, tant la descente est rapide et glissante... » Comme on le voit, ce court, mais énergique aperçu, ne nous promettait pas pour le lendemain une trop agréable partie de plaisir. Oh ! comme nous eussions cédé volontiers notre placé à quelques-uns de ces intrépides touristes que l'amour de la neige et des glaces, des rochers et des précipices, conduit tous les ans au milieu des Alpes, ces miniatures des montagnes du Thibet.
Une chose peu propre à nous encourager, c'est que les gens de la caravane, les habitants même du pays, tout le monde paraissait préoccupé et inquiet. On se demandait avec anxiété si la neige, qui était tombée en abondance pendant cinq jours, et qui n'avait pas encore eu le temps de s'affaisser, ne rendrait pas la montagne infranchissable; si l'on n'avait pas à craindre de s'enfoncer dans des abîmes ou d'être écrasé par des avalanches; enfin, s'il ne serait pas prudent d'attendre quelques jours, dans l'espoir que la neige serait dispersée par le vent, ou fondue en partie par le soleil, ou solidifiée par le froid. A toutes ces questions, on n'avait que des réponses fort peu rassurantes. Afin de nous mettre à l'abri de la pusillanimité et de la présomption, nous tînmes, avant de nous coucher, un conseil auquel nous appelâmes les vieux montagnards de la contrée. Après une longue délibération, on décida, premièrement, que si le lendemain le temps était calme et serein, on pourrait se mettre en route sans témérité ; secondement, que, dans l'hypothèse du départ, les bœufs à long poil chargés de bagages, et conduits par les gens du pays, précéderaient les cavaliers, afin de leur tracer, dans la neige, un chemin plus facile. La chose étant ainsi arrêtée, nous essayâmes de prendre un peu de repos, comptant médiocrement sur les avantages de ce plan, et beaucoup sur la protection de ]a divine Providence. .
Quand nous nous levâmes, quelques étoiles brillaient encore au ciel, et luttaient contre les premières blancheurs de l'aube ; le temps était d'une beauté admirable. On fit donc promptement les préparatifs du départ, et aussitôt que
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les dernières obscurités de la nuit furent entièrement dissipées, nous conimençâmes à gravir la formidable montagne des esprits (Lha-Ri). Elle s'élevait devant nous comme un immense bloc de neige, oii les yeux n'apercevaient pas un seul arbre, pas un brin d'herbe, pas un point noir qui vînt rompre l'uniformité de cette blancheur éblouissante. Ainsi qu'il avait été réglé , les bœufs à long poil, suivis de leurs conducteurs, s'avancèrent les premiers, marchant les uns après les autres, puis tous les cavaliers se rangèrent en file sur leur trace, et la longue caravane, semblable à un gigantesque serpent, déroula lentement ses grandes spirales sur les flancs de la montagne. D'abord la pente fut peu rapide ; mais nous trouvâmes une si affreuse quantité de neige que nous étions menacés à chaque instant d'y demeurer ensevelis. On voyait les bœufs placés à la tête de la colonne, avançant par soubresauts, cherchant avec anxiété à droite et à gauche les endroits les moins périlleux, quelquefois disparaissant tout à fait dans des gouffres et bondissant au milieu de ces amas de neige mouvants, comme de gros marsouins dans les flots de l'Océan. Les cavaliers qui fermaient la marche trouvaient un terrain plus solide. Nous avancions pas à pas dans un étroit et profond sillon, entre deux murailles de neige qui s'élevaient au niveau de notre poitrine. Les bœufs à long poil faisaient entendre leur sourd grognement, les chevaux haletaient avec grand bruit, et les hommes, afin d'exciter le courage de la caravane, poussaient tous ensemble un cri cadencé, semblable à celui des mariniers quand ils virent au cabestan. Peu à peu la route devint tellement raide et escarpée que la caravane paraissait en quelque sorte suspendue à la montagne. Il ne fut plus possible de rester à cheval. Tout le monde descendit et, chacun se cramponnant à la queue de son coursier, on se remit en marche avec une nouvelle ardeur. Le soleil, brillant de tout son éclat, dardait ses rayons sur ces vastes entassements de neige, et en faisait jaillir d'innombrables étincelles, dont le scintillement éblouissait la vue. Heureusement, nous avions les yeux abrités sous les inappréciables lunettes dont nous avait fait cadeau le Dhéba de Ghiamda.
Après de longues et indicibles fatigues, nous arrivâmes ou plutôt nous fûmes hissés sur le sommet de la montagne. Le soleil était déjà sur son déclin. On s'arrêta un instant, soit pour rajuster les selles et consolider les bagages, soit pour détacher de la semelle des bottes ces insupportables blocs de neige, qui s'y étaient amassés et solidifiés en forme de cônes renversés. Tout le monde était transporté de joie; on éprouvait une sorte de fierté d'être monté si haut, et de se trouver debout sur ce gigantesque piédestal. On aimait à suivre des yeux cette profonde et tortueuse ornière qu'on avait creusée dans la neige, et dont la teinte roussâtre se dessinait sur le blanc immaculé de la montagne.
La descente était plus escarpée que la montée ; mais elle était beaucoup
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moins longue, et ne demandait pas les efforts que nous avions été obligés de déployer de l'autre côté du mont. L'extrême raideur de la pente était au contraire une facilité pour descendre ; car il n'y avait qu'à se laisser aller ; le seul danger était de rouler trop brusquement, de franchir le sentier battu, et d'aller s'engloutir pour toujours au fond de quelque abîme. Dans un semblable pays, des accidents de ce genre ne sont nullement chimériques. Nous descendîmes donc lestement, tantôt debout, tantôt assis, et sans autres mésaventures que des culbutes et de longues glissades, bien plus propres à exciter l'hilarité que ia crainte des voyageurs. -
Un peu avant d'arriver au bas de la montagne, toute la caravane s'arrêta sur un petit plateau où s'élevait un obo, ou monument bouddhique, en pierres amoncelées et surmontées de banderoles et d'ossements chargés de sentences thibétaines. Quelques énormes et majestueux sapins entouraient cet obo, et l'abritaient sous un magnifique dôme de verdure.
(( Nous voici arrivés au glacier de la. montagne des Esprits, nous dit Ly- Kouo-Ngan; nous allons rire un instant. »
Nous regardâmes avec étonnement le Pacificateur des royaumes.
(( Oui, voici le glacier, voyez de ce côté... »
Nous nous dirigeâmes vers l'endroit qu'il nous indiquait ; nous nous penchâmes sur le bord du plateau, et nous aperçûmes un immense glacier extrêmement bombé, et bordé des deux côtés par d'affreux précipices. On pouvait entrevoir, sous une légère couche de neige, la couleur verdâtre de la glace. Nous détachâmes une pierre du monument bouddhique et nous la jetâmes sur le glacier. Un bruit sonore se fit entendre, et la pierre, glissant avec rapidité, laissa sur son passage un large ruban vert. Il n'y avait pas à en douter, c'était bien là un glacier; et nous comprîmes une partie des paroles deLy-Kouo-Ngan; mais nous ne trouvions absolument rien de risible à être obligés de voyager sur une pareille route. Ly-Kouo-Ngan avait cependant raison en tout point, et nous pûmes bientôt nous en convaincre.
On fit passer les animaux les premiers, d'abord les bœufs, et puis les chevaux. Un magnifique bœuf à long poil ouvrit la marche : il avança gravement jusque sur le bord du plateau; là, après avoir allongé le cou, flairé un instant la glace, et soufflé par ses larges naseaux quelques épaisses bouffées de vapeur, il appliqua avec courage ses deux pieds de devant sur le glacier, et partit à l'instant, comme s'il eût été poussé par un ressort. Il descendit les jambes écartées, mais aussi raides et immobiles que si elles eussent été de marbre. Arrivé au bout du glacier, il fit la culbute, et se sauva grognant et bondissant à travers des flots de neige. Tous les animaux les uns après les autres nous donnèrent ce spectacle, qui était réellement palpitant d'intérêt. Les chevaux faisaient en
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général, avant de se lancer, un peu plus de façons que les bœufs; mais il était facile de voir que les uns et les autres étaient accoutumés depuis longtemps à ce genre d'exercice.
Les hommes s'embarquèrent à leur tour, avec non moins d'intrépidité et de succès que les animaux, quoique d'après une méthode toute différente. Nous nous assîmes avec précaution sur le bord du glacier ; nous appuyâmes fortement sur la glace nos talons serrés l'un contre l'autre; puis, nous servant du manche de notre fouet en guise de gouvernail, nous nous mîmes à voguer sur ces eaux glacées, avec la rapidité d'une locomotive. Un marin eût trouvé que nous filions au moins douze nœuds. Dans nos longs et nombreux voyages, nous n'avions encore jamais rencontré un moyen de transport à la fois si commode, si expéditif, et surtout si rafraîchissant.
Au bas du glacier, chacun rattrapa son cheval comme il put, et nous continuâmes notre route selon la méthode vulgaire. Après une descente peu rapide, nous laissâmes derrière nous la montagne des Esprits, et nous entrâmes dans une vallée parsemée çà et là de larges plaques de neige qui avaient résisté aux rayons du soleil. Nous longeâmes pendant quelques instants les bords glacés d'une petite rivière, et nous arrivâmes enfin au poste de Lha-Ri. Il y eut à la porte de la ville, comme à Ghiamda, une réception militaire. Le Dhéba du lieu vint nous offrir ses services, et nous allâmes occuper le logement qui nous avait été préparé dans une pagode chinoise, nommée Kouang-Ti- Miao \ c'est-à-dire temfle du Dieu de la guerre. De Lha-Ssa à Lha-Ri, on compte mille dix lis (cent et une lieues); il y avait quinze jours que nous étions en route.
Aussitôt que nous fûmes installés dans notre habitation, il fut convenu à l'unanimité entre Ly-Kouo-Ngan, le lama Dsiamdchang et nous, qu'on s'arrêterait un jour à Lha-Ri. Quoique les oulah fussent déjà préparés, nous jugeâmes prudent de faire une courte halte, et de puiser, dans une journée de repos, les forces qui nous étaient nécessaires pour franchir encore une formidable montagne que nous devions rencontrer sur notre route.
Le gros village de Lha-Ri est bâti dans une gorge entourée de montagnes stériles et désolées ; ce district ne présente pas les moindres vestiges de culture, et l'on est obligé d'aller chercher ailleurs la farine de Tsing-Kou. Les habitants sont presque tous bergers ; ils nourrissent des troupeaux de moutons, de bœufs grognants, et surtout de chèvres dont le poil fin et moelleux sert à fabriquer
1 . Kouang-Ti. célèbre général qui vivait au troisième siècle ; après de nombreuses et fameuses victoires, il fut mis à mort avec son fils. Les Chinois dirent qu'il n'est pas mort réellement, mais qu'il monta au ciel où il prit place parmi les dieux. Les Mantchous l'ont nommé Kouang-Ti, Esprit tutélaire de leur dynastie, et lui ont élevé un gi-and nombre de temples. On le représente ordinairement assis, ayant à sa gauche son fils Kouang-Ping qui se tient debout, et à sa droite son écuyer d'une figure presque noire.
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ces belles étoffes si connues sous le nom de châles de Kachemir. Les Thibétains de Lha-Ri sont beaucoup moins civilisés que ceux de Lha-Ssa: leur physionomie a quelque chose de dur et de sauvage ; ils sont habillés malproprement, leurs maisons ne sont que de grandes masures informes, construites avec de la pierre brute et grossièrement enduites de limon. On remarque pourtant, sur les flancs de la montagne, un peu au-dessus du village, un vaste couvent bouddhique dont le temple est assez beau : un Kampo est supérieur de cette lamaserie, et en même temps administrateur temporel du canton. Les nombreux lamas de Lha-Ri mènent une vie paresseuse et abjecte; nous les avons vus, à toute heure du jour, couchés ou accroupis en grand nombre dans les quartiers de la ville, essayant de réchauffer, aux rayons du soleil, leurs membres à moitié couverts de quelques haillons rouges et jaunes; c'était un spectacle dégoûtant.
A Lha-Ri, le gouvernement chinois entretient un magasin de vivres, confié à l'administration d'un Mandarin lettré, portant le titre de Leang-Taï (fournisseur), et décoré du globule de cristal blanc. Le Leang-Taï est chargé de distribuer la solde aux divers corps de garde échelonnés sur la route ; on compte de Lha-Ssa aux frontières de la Chine six magasins de vivres. Le premier et le plus important est à Lha-Ssa; le Leang-Taï de cette ville a inspection sur les cinq autres et reçoit un traitement annuel de soixante-dix onces d'argent, tandis que ses collègues n'en ont que soixante. L'entretien du magasin de vivres de Lha-Ssa coûte tous les ans au gouvernement chinois la somme de quarante mille onces d'argent; l'entretien de celui de Lha-Ri ne va qu'à huit raille onces. La garnison de cette dernière ville se compose de cent trente soldats, ayant à leur tête un Tsien-Tsoung, un Pa-Tsoung et un Wei-Wei.
Le lendemain de notre arrivée à Lha-Ri, le Leang-Taï, au lieu de venir saluer officiellement l'état-major de la caravane, se contenta de nous envoyer, en guise de carte de visite, une feuille de papier rouge oii étaient inscrits les caractères de son nom; il fit ajouter, par son commissionnaire, qu'une grave maladie le retenait dans sa chambre. Ly-Kouo-Ngan nous dit à voix basse, et avec un sourire plein de malice : "
« Le Leang-Taï sera guéri quand nous serons partis. »
Aussitôt que nous fûmes seuls, il s'écria :
« Ah ! je m'en doutais bien;... toutes les fois qu'une caravane passe, le Leang-Taï est à l'agonie; c'est un fait connu de tout le monde. D'après les rites, il aurait dû nous préparer aujourd'hui un festin de première classe, et c'est pour s'en dispenser qu'il fait le malade. Ce Leang-Taï est l'homme le plus avare qu'on puisse imaginer; il est toujours vêtu comme un porteur de palanquin, il mange du tsamba comme un barbare du Thibet, jamais il ne fume, jamais il neioue, jamais il ne boit de vin; le soir sa maison n'est pas éclairée;
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il se met au lit à tâtons, et se lève toujours très tard, de peur d'avoir faim de trop bonne heure. Oh ! un être comme cela n'est pas un homme, c'est un œuf de tortue. L'ambassadeur Ki-Chan veut le casser, et il fera bien ; est-ce que dans votre pays vous avez des Leang-Taï de ce genre?
— Quelle question ! les Leang-Taï du royaume de France ne se couchent jamais sans chandelle, et quand les oulah passent chez eux, ils ne manquent jamais de préparer un bon dîner.
— Ah ! c'est cela ;... voilà les rites ! mais ce personnage! Ecoutez une histoire. Avant d'être envoyé à Lha-Ri, il exerçait le mandarinat dans un petit district de la province du Kiang-Si. Un jour deux hommes du peuple se présentèrent à son tribunal, et le prièrent de prononcer son jugement au sujet d'une truie dont ils se contestaient mutuellement la propriété. Notre juge prononça ainsi son arrêt : « Ayant séparé la vérité du mensonge, je vois clairement que cette truie n'est ni à toi, ni à toi... Je déclare donc qu'elle m'appartient : qu'on respecte ce jugement ! » I^es satellites du tribunal allèrent s'emparer de la truie, et le juge la fit vendre au marché voisin. »
Nous quittâmes la ville de Lha-Ri avec un temps variable ; notre première journée de marche ne fut que de soixante lis, et n'offrit de remarquable qu'un grand lac auquel on donne huit lis de largeur, et dix de longueur : il était glacé, et nous pûmes lé traverser avec beaucoup de facilité, grâce à une légère couche de neige dont il était recouvert. Nous logeâmes dans un pauvre hameau nommé Tsa-Tchou-Ka, non loin duquel on trouve des eaux thermales; les Thibétains vont s'y baigner, et ne manquent pas de leur attribuer des propriétés merveilleuses.
Le lendemain nous eûmes une grande journée de fatigues et de tribulations: nous traversâmes la montagne de Chor-Kou-La qui, par sa hauteur et ses escarpements, peut avantageusement rivaliser avec celle de Lha-Ri. Nous en commençâmes l'ascension, le cœur plein d'anxiété; car le ciel gris et lourd qui pesait sur nous semblait nous présager du vent ou de la neige; la miséricorde de Dieu nous préserva de l'un et de l'autre. Vers le milieu du jour, il s'éleva un petit vent du nord, dont la piquante froidure nous eut bientôt fendillé la peau du visage; mais il ne fut pas assez fort pour soulever les épaisses couches de neige qui enveloppaient la montagne.
Quand nous fûmes parvenus au sommet, nous nous reposâmes un instant à l'abri d'un grand obo en pierres, et nous déjeunâmes en fumant une pipe de tabac; pendant ce frugal repas, le Mandarin Ly-Kouo-Ngan nous dit que du temps des guerres de Kien-Long contre le Thibet, les troupes chinoises, aigries par les fatigues et les privations d'un long voyage, s'étaient mutinées en fra,nchissant le Chor-Kou-La.
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« C'est sur ce plateau, nous dit-il, que les soldats s'emparèrent de leurs chefs et, après les avoir garrottés, les menacèrent de les précipiter dans ce gouffre si on ne leur promettait pas une augmentation de solde. Les généraux ayant pris l'engagement de faire droit aux réclamations de l'armée, la sédition s'apaisa, les Mandarins furent mis en liberté, et on continua tranquillement la route jusqu'à Lha-Ri. Aussitôt qu'on fut arrivé dans cette ville, les généraux tinrent leur promesse, on augmenta la solde ; mais en même temps ces troupes insubordonnées furent impitoyablement décimées.
— Et que dirent les soldats? demandâmes-nous à Ly-Kouo-Ngan.
— Ceux sur qui le sort ne tomba pas trouvèrent que les chefs avaient eu une grande habileté. »
En quittant le sommet du Chor-Kou-La, on suit une route peu inclinée, et on continue à voyager pendant plusieurs jours sur les hauteurs d'un immense massif dont les nombreux rameaux étalent au loin leurs cimes aiguës et les faces escarpées de leurs pics. Depuis Lha-Ssa jusqu'à la province du Sse- Tchouen, dans toute l'étendue de cette longue route, on ne voit jamais que de vastes chaînes de montagnes, entrecoupées de cataractes, de gouffres profonds, et d'étroits défilés. Ces montagnes sont tantôt entassées pêle-mêle et présentent à la vue les formes les plus bizarres et les plus monstrueuses ; tantôt elles sont rangées et pressées symétriquement les unes contre les autres, comme les dents d'une immense scie ; ces contrées changent d'aspect à chaque instant, et présentent aux yeux des voyageurs des table^aux d'une variété infinie. Cependant, au milieu de cette inépuisable diversité, la vue continuelle des montagnes répand sur la route une certaine uniformité qui finit par devenir fatigante. Une relation détaillée d'un voyage dans le Thibet pouvant par contrecoup se ressentir de cette monotonie, nous nous abstiendrons, de peur de tomber dans de trop fastidieuses répétitions, de parler des montagnes ordinaires ; nous nous contenterons de mentionner les plus fameuses, celles qui, selon l'expression des Chinois, réclament la vie des voyageurs. Cette manière, d'ailleurs, sera assez conforme au style des habitants de ces contrées montagneuses, qui nomment plaine tout ce qui ne va pas se perdre dans les nuages, et chemin uni tout ce qui n'est pas précipice ou labyrinthe.
Les hautes régions que nous suivîmes, après avoir franchi le Chor-Kou-La, sont considérées dans le pays comme une route plane, « D'ici à Alan-To, nous dirent les gens de l'escorte thibétaine, il n'y a pas de montagne ; le chemin est partout comme cela. . . ; » et ils nous montraient la paume de leur main. . . Cependant, ajoutaient-ils, a il est nécessaire d'user de beaucoup de précautions ; car les sentiers sont quelquefois étroits et glissants. » Or, voici ce qu'était cette route plane et unie comme la paume de la main. Aussitôt que l'on a quitté les som-
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il se met au lit à tâtons, et se lève toujours très tard, de peur d'avoir faim de trop bonne heure. Oh ! un être comme cela n'est pas un homme, c'est un œuf de tortue. L'ambassadeur Ki-Chan veut le casser, et il fera bien; est-ce que dans votre pays vous avez des Leang-Taï de ce genre?
. — Quelle question ! les Leang-Taï du royaume de France ne se couchent jamais sans chandelle, et quand les oulah passent chez eux, ils ne manquent jamais de préparer un bon dîner.
— Ah ! c'est cela ;... voilà les rites ! mais ce personnage! Ecoutez une histoire. Avant d'être envoyé à Lha-Bi, il exerçait le mandarinat dans un petit district de la province du Kiang-Si. Un jour deux hommes du peuple se présentèrent à son tribunal, et le prièrent de prononcer son jugement au sujet d'une truie dont ils se contestaient mutuellement la propriété. Notre juge prononça ainsi son arrêt : « Ayant séparé la vérité du mensonge, je vois clairement que cette truie n'est ni à toi, ni à toi... Je déclare donc qu'elle m'appartient : qu'on respecte ce jugement! » I^s satellites du tribunal allèrent s'emparer de la truie, et le juge la fit vendre au marché voisin. »
Nous quittâmes la ville de Lha-Ri avec un temps variable ; notre première journée de marche ne fut que de soixante lis, et n'ojffrit de remarquable qu'un grand lac auquel on donne huit lis de largeur, et dix de longueur : il était glacé, et nous pûmes îë traverser avec beaucoup de facilité, grâce à une légère couche de neige dont il était recouvert. Nous logeâmes dans un pauvre hameau nommé Tsa-Tchou-Ka, non loin duquel on trouve des eaux thermales; les Thibétains vont s'y baigner, et ne manquent pas de leur attribuer des propriétés merveilleuses.
Le lendemain nous eûmes une grande journée de fatigues et de tribulations: nous traversâmes la montagne de Chor-Kou-La qui, par sa hauteur et ses escarpements, peut avantageusement rivaliser avec celle de Lha-Ri. Nous en commençâmes l'ascension, le cœur plein d'anxiété; car le ciel gris et lourd qui pesait sur nous semblait nous présager du vent ou de la neige; la miséricorde de Dieu nous préserva de l'un et de l'autre. Vers le milieu du jour, il s'éleva un petit vent du nord, dont la piquante froidure nous eut bientôt fendillé la peau du visage ; mais il ne fut pas assez fort pour soulever les épaisses couches de neige qui enveloppaient la montagne.
Quand nous fûmes parvenus au sommet, nous nous reposâmes un instant à l'abri d'un grand obo en pierres, et nous déjeunâmes en fumant une pipe de tabac; pendant ce frugal repas, le Mandarin Ly-Kouo-Ngan nous dit que du temps des guerres de Kien-Long contre le Thibet, les troupes chinoises, aigries par les fatigues et les privations d'un long voyage, s'étaient mutinées en franchissant le Chor-Kou-La.