‹ À travers les déserts de la Tartarie et les neiges du Thibet [microform]Chapitre 15 sur 114 · chapitre beu):îème · texte numérisé non relu

chapitre beu):îème

ioli ruisseau et parmi les gras pâturages où ils avaient dressé leur tente. Nous aperœvions de gros nuages noirs monter de l'horizon, s'étendre et obscurcir le ciel. Nous cherchions avec anxiété un endroit où nous pussions faire halte ; mais nulle part nous ne rencontrions de l'eau. Pendant que nous étions dans cette perplexité, quelques grosses gouttes vinrent nous avertir que nous n'avions pas de temps à perdre. « Campons vite, campons vite, s'écria Samdadchiemba avec impétuosité. . . A quoi bon nous amuser à chercher de l'eau ? campons avant que le ciel ne tombe. . ;

— Tu parles à merveille; mais où abreuver les animaux? A toi seul tu bois chaque soir un chaudron de thé; où iras-tu prendre de l'eau?

— De l'eau? Mes Pères, tout à l'heure il va en tomber plus qu'il ne nous en faut. Campons vite, n'ayez pas peur. Certainement aujourd'hui personne ne mourra de soif; nous ferons promptement des creux, et nous boirons de l'eau de pluie. Non, non, continua Samdadchiemba, pas besoin de faire des creux. Voyezvous là-bas ce berger? voyez-vous ce troupeau? à coup sûr il y a là de l'eau. »

Nous aperçûmes, en effet, dans un vallon, uii homme qui poussait devant lui un grand troupeau de moutons. Nous quittâmes aussitôt notre route, et nous nous dirigeâmes de ce côté à pas précipités.

La pluie, qui commence à tomber à torrents, accélère encore notre marche. Pour surcroît d'infortune, la charge d'un de nos chameaux chavire, et passe d'entre ses bosses au-dessous du ventre; nous voilà obligés de faire accroupir le chameau et de rajuster les bagages sur son dos. Nos habits ruissellent, lorsque nous arrivons à un petit lac dont l'eau est troublée et grossie par la pluie. Inutile de délibérer ce soir-là sur l'endroit où nous devons dresser la tente, car nous n'avons pas à choisir, la terre étant partout imbibée à une grande profondeur.

La pluie avait diminué ; mais le vent était devenu plus violent. Nous eûmes une peine horrible pour dérouler notre misérable tente, devenue semblable à un paquet de linge sortant d'un cuvier de lessive. Les difficultés augmentèrent encore quand nous voulûmes essayer de la tendre ; et, sans la force extraordinaire dont était doué Samdadchiemba, nous n'y serions jamais parvenus. Enfin nous fûmes abrités contre le vent et une petite pluie glaciale qui ne cessait de tomber. Sitôt le logement disposé, Samdadchiemba nous adressa ces consolantes paroles :

« Mes Pères spirituels, je vous ai prédit qu'aujourd'hui nous ne mourrions pas de soif...; mais mourir de faim, je n'en réponds pas. »

En effet nous étions dans l'impossibilité de faire du feu. Pas une branche, pas une racine. Aller à la recherche des argols, c'était peine perdue ; la pluie avait réduit en bouillie cet unique chauffage du désert.

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Nous étions sur le point de faire notre souper d'un peu de farine délayée dans de l'eau froide, lorsque nous vîmes arriver deux Tartares conduisant un petit chameau. Après les saluts d'usage, l'un d'eux nous dit :

« Seigneurs lamas, aujourd'hui le ciel est tombé; vous ne pouvez pas sans doute dresser votre foyer?

— Hélas ! comment pourrions-nous dresser un foyer puisque nous n'avons pas d'argols!

— Les hommes sont tous frères et s'appartiennent entre eux. Mais les hommes noirs doivent honorer et servir les saints ; voilà pourquoi nous sommes venus pour allumer votre feu... »

Ces bons Tartares nous avaient aperçus pendant que nous cherchions un campement; et, présumant notre embarras, ils s'étaient hâtés de venir nous offrir deux hottes d'argols. Nous remerciâmes la Providence de ce secours inespéré, et le Dchiahour se mit aussitôt à préparer la farine pour le souper. La dose fut un peu augmentée, en faveur des deux convives qui nous étaient survenus.

Pendant notre modeste repas, nous remarquâmes que l'un de ces Tartares était l'objet de beaucoup de prévenances de la part de son compagnon. Nous lui demandâmes quel grade militaire il occupait dans la bannière bleue.

— Quand les bannières du Tchakar ont marché, il y a deux ans, contre les rebelles du midi \ j'avais le grade de Tchouanda.

— Comment ! tu étais de cette fameuse guerre du midi ! Mais comment vous autres, bergers, pouvez-vous avoir le courage des soldats? Accoutumés à une vie paisible, vous devriez être étrangers à ce terrible métier, qui consiste à tuer les autres, ou à se faire tuer !

— Oui, oui, nous sommes bergers, c'est vrai : mais nous n'oublions pas non plus que nous sommes soldats, et que les huit bannières composent l'armée de réserve du Grand-Maître (l'Empereur). Vous savez la règle de l'empire : quand l'ennemi paraît, on envoie d'abord les milices des Kitat. En second lieu, les bannières du pays des Solon se mettent en mouvement. Si la guerre ne finit pas, alors on n'a qu'à donner un signal aux bannières du Tchakar, le bruit de leur marche suffit toujours pour faire rentrer les rebelles dans l'ordre.

— Est-ce que, pour cette guerre du midi, toutes les bannières du Tchakar ont été convoquées?

— Oui, toutes. Au commencement, on pensait que c'était peu de chose; chacun disait qu'on ne toucherait pas au Tchakar. Les milices des Kitat sont parties les premières, mais elles n'ont rien fait ; les bannières des Solon ont

1. Les Anglais, qui à cette époque faisaient la guerre à la Chine, étaient généralement appelés par les Tartares : Rebelles du midi.

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