chapitre beujcième
asile où nous avions demeuré quelques heures. Nous le quittâmes sans regret, parce que nous l'avions choisi et occupé sans attrait. Cependant, avant d'abandonner cette terre hospitalière, sur laquelle nous avions dormi une nuit de notre vie, nous voulûmes y laisser un souvenir, un ex-voto de reconnaissance : nous plantâmes une petite croix de bois à l'endroit de notre foyer de la veille, et cette règle fut dans la suite observée dans tous nos campements. Des Missionnaires pouvaient-ils laisser une autre trace de leur rapide passage à travers le désert?
Après une heure de chemin environ, nous entendons derrière nous le piétinement de nombreux chevaux, et le bruit confus de plusieurs voix. Nous tournons la tête, et nous apercevons dans le lointain une nombreuse caravane, qui s'avance rapidement. Bientôt nous sommes atteints par trois cavaliers, et l'un d'eux, un mandarin tartare, s'écrie d'une voix étourdissante :
« Seigneurs lamas, votre patrie, où est-eHe?
— Nous sommes du ciel d'occident.
— Sur quelle contrée avez-vous fait passer votre ombre bienfaitrice?
— Nous venons de la ville de Tolon-Noor.
— La paix a-t-elle accompagné votre route?
— Jusqu'ici nous avons chevauché avec bonheur... Et vous autres, êtes-vous en paix? Quelle est votre patrie?
— Nous sommes de Khalkhas, du royaume de Mourguevan .
— Les pluies ont-elles été abondantes? vos troupeaux sont-ils en prospérité?
— Tout est en paix dans nos pâturages.
— Où se dirige votre caravane?
— Nous allons courber nos fronts devant les Cinq-Tours... »
Pendant cette conversation brusque et rapide, le reste de la troupe arrive. Nous étions tout près d'un ruisseau dont le rivage était bordé de broussailles. Le chef de la caravane donne l'ordre de faire halte; et aussitôt les chameaux, arrivant à la file, décrivent une grande circonférence, au centre de laquelle vient se placer un char à quatre roues. Sok, sok, s'écrient les chameliers ! et les chameaux, obéissant à cet ordre, s'accroupissent spontanément, comme frappes d'un même coup. Pendant que des tentes nombreuses s'élèvent comme par enchantement sur les bords du ruisseau, deux mandarins décorés du globule bleu s approchent de la voiture, en ouvrent la portière, et nous voyons descendre une femme tartare, revêtue d'une longue robe de soie verte. C'était une reine du pays des Khalkhas, qui se rendait en pèlerinage à la fameuse lamaserie des Cinq- Tours, dans la province du Chan-Si. Aussitôt qu'elle nous aperçoit, elle nous salue, en élevant ses deux mains.
« Seigneurs lamas, dit-elle, nous allons camper ici, l'endroit est-il heureux?
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— Royale pèlerine de Mourguevan, lui répondons-nous, tu peux allumer en paix ton foyer en ce lieu. Pour nous, nous allons continuer notre route; car le soleil était déjà haut quand nous avons plié la tente. »
A ces mots, nous prenons congé de la nombreuse caravane des Tartares de Mourguevan.
Cependant mille pensées préoccupaient notre esprit, en voyant cette reine et sa nombreuse suite poursuivant ainsi dans le désert leur lointain pèlerinage. Les dépenses ne les arrêtaient pas plus que les dangers, les fatigues et les privations du voyage. C'est que ces bons Mongols ont l'âme essentiellement religieuse; la vie future les occupe sans cesse, les choses d'ici-bas ne sont rien à leurs yeux ; aussi vivent-ils dans ce monde comme n'y vivant pas. Ils ne cultivent pas la terre, ne bâtissent pas de maisons ; ils se regardent partout comme des étrangers qui ne font que passer; et ce vif sentiment, dont ils sont profondément pénétrés, se traduit toujours par de longs voyages.
C'est une chose bien digne d'attention que ce goût des pèlerinages, qui, dans tous les temps, s'est emparé des peuples religieux. Le culte du vrai Dieu conduisait les Juifs, plusieurs fois par an, au temple de Jérusalem. Dans l'antiquité, les hommes qui se donnaient quelque souci des croyances religieuses s'en allaient en Egypte se faire initier aux mystères, et demander des leçons de sagesse aux prêtres d'Osiris. C'est aux voyageurs que le Sphinx proposait la profonde énigme dont Œdipe trouva la solution. Au moyen âge, l'esprit de pèlerinage était dominant en Europe, et les chrétiens de cette époque étaient pleins de ferveur pour ce genre de dévotion. Les Turcs, quand ils étaient encore croyants, se rendaient à la Mecque par grandes caravanes ; et de nos jours enfin, dans l'Asie centrale, on rencontre sans cesse de nombreux pèlerins qui vont et viennent, toujours poussés, toujours mus par un sentiment profond et sincère de religion. Il est à remarquer que les pèlerinages ont diminué en Europe à mesure que la foi s'est faite rationaliste, et qu'on s'est mis à discuter la vérité religieuse. Au contraire, plus la foi a été vive et simple parmi les peuples, plus aussi les pèlerinages ont été en vigueur. C'est que la vivacité et la simplicité de la foi donnent un sentiment plus profond et plus énergique de la condition de l'homme voyageur sur la terre, et alors il est naturel que ce sentiment se manifeste par de saints voyages. Au reste, l'Eglise catholique, qui conserve dans son sein toutes les vérités, a introduit dans la liturgie les processions, comme un souvenir des pèlerinages, et pour rappeler aux hommes que cette terre est comme un désert, où nous commençons tous en naissant le sérieux voyage de l'éternité.
Nous avions laissé loin derrière nous les pèlerins de Mourguevan; et déjà nous commencions à regretter de n'avoir pas campé avec eux, sur les bords du