‹ À travers les déserts de la Tartarie et les neiges du Thibet [microform]Chapitre 28 sur 114 · Kouren en mongol signifie enceinte · texte numérisé non relu

Kouren en mongol signifie enceinte

Cbaptttre Quatrième.

Elle est bâtie sur les bords de la rivière Toula. Là commence une immense forêt qui s'étend au nord jusqu'aux frontières russes, l'espace de six ou sept journées de marche. Vers l'orient, elle compte, dit-on, près de deux cents lieues d'étendue, jusqu'au pays des Solons, dans la Mantchourie. Avant d'y arriver, il faut cheminer pendant un mois entier à travers des plaines immenses, stériles, et semblables à un océan de sable : c'est le grand désert de Gobi, à l'aspect mélancolique et triste. Pas un ruisseau, pas une petite source d'eau pour animer cette solitude ; pas un arbre qui en interrompe la monotonie. Aussitôt qu'on arrive sur la cime des monts Kougour, la nature change complètement. De toute part, ce sont des vallons pittoresques et animés, des montagnes rangées en amphithéâtre et couronnées de vieilles forêts. Le fond d'une grande vallée sert de lit au fleuve Toula qui arrose les plaines où paissent les troupeaux de la lamaserie, puis, après avoir fait un coude au-dessus du Kouren, va s'enfoncer dans la Sibérie et se perdre dans le lac Baïkal.

La lamaserie est bâtie au nord du fleuve, sur les flancs d'une montagne. Les divers temples se font remarquer par leur élévation et par les tuiles dorées dont ils sont recouverts. Trente mille lamas vivent habituellement dans cette grande lamaserie, ou dans celles des environs, qui en sont comme les succursales. Au bas de la montagne, la plaine est incessamment couverte de pavillons de grandeur différente, où séjournent les pèlerins. C'est là que se rendent pêle-mêle tous les adorateurs de Bouddha, venus des contrées les plus éloignées. Les Thibétains, cheminant lentement avec leurs longues processions de sarligues, ou bœufs à long poil, viennent s'y confondre avec les Mantchous des bords du Songari et de l'Amour, presque tous portés sur des traîneaux. C'est un mouvement continuel de pavillons qui se tendent ou se ploient ; ce sont des multitudes de pèlerins qui arrivent ou qui partent, sur des chameaux, des bœufs, des voitures, des traîneaux, à pied, à cheval, en mille bizarres équipages.

Vues de loin, les blanches cellules des lamas, bâties en lignes horizontales, au-dessus les unes des autres sur le penchant de la montagne, ressemblent aux degrés d'un autel grandiose, dont le tabernacle serait le temple du Guison- Tamba. ^

A une demi-lieue de là, et non loin des bords du fleuve, se trouve une grande station de commerçants chinois. Leurs maisons de bois ou de terre sont toujours entourées de palissades en pieux, pour se garantir des voleurs; car les pèlerins, malgré toute leur dévotion, ne se font pas faute de piller sans scrupule le bien d'autrui. Une montre et quelques lingots d'argent, volés pendant la nuit dans la tente de M. Gabet, ne nous ont pas permis de croire, sans restriction, à la probité des disciples du Saint.

La cour de Pékin entretient au Grand-Kouren quelques mandarins, sous

^nubeniré he bopagc.

prétexte de maintenir le bon ordre parmi les Chinois qui résident dans ce pays; mais en réalité, c'est pour surveiller le Guison-Tamha, dont la puissance ne cesse de donner de l'ombrage à l'empereur de la Chine. Le gouvernement de Pékin n'a pas oublié que le fameux Tching-Kis-Khan est sorti de la tribu des Khalkhas, et que le souvenir de ses conquêtes ne s'est pas encore effacé de la mémoire de ces peuples belliqueux. Aussi le moindre mouvement qui s'opère au Grand-Kouren ne manque pas d'aller donner l'alarme à l'empereur de Chine.

Dans l'année 1839, le Guison-Tamba descendit à Pékin pour rendre visite à l'empereur Tao-Kouan. Aussitôt qu'en Chine le bruit courut de son dessein, la terreur s'empara de la cour, et le nom du grand lama des Khalkhas fit pâlir l'empereur dans le fond de son palais. Des négociateurs furent envoyés pour tâcher de détourner le Guison-Tamba de ce voyage, ou du moins pour arranger les choses de manière à ne pas compromettre la sûreté de l'empire. On ne vint pas à bout de changer la résolution du lama-roi, mais on régla qu'il n'aurait qu'une suite de trois mille lamas, et qu'il viendrait sans être accompagné des trois autres souverains Khalkhas, qui s'étaient proposé de le suivre jusqu'à Pékin.

Aussitôt que le Guison-Tamba se mit en marche, toutes les tribus de la Tartarie s'ébranlèrent, et on vit accourir de toute part sur son passage des foules innombrables. Chaque tribu arrivait avec ses offrandes : des troupeaux de chevaux, de bœufs et de moutons, des lingots d'or et d'argent, et des pierres précieuses. On avait creusé des puits de distance en distance, dans toute la traversée du grand désert de Gobi ; et les rois des divers pays par oii le cortège devait passer avaient disposé longtemps d'avance des provisions, dans tous les endroits fixés pour les campements. Le lama- roi était dans un palanquin jaune, porté par quatre chevaux que conduisaient quatre grands dignitaires de la lamaserie. Les trois mille lamas du cortège précédaient ou suivaient le palanquin, montés sur des chevaux ou sur des chameaux, courant sans ordre dans tous les sens, et s'abandonnant à leur enthousiasme. Les deux côtés du passage étaient bordés de spectateurs, ou plutôt d'adorateurs, qui attendaient avec impatience l'arrivée du Saint. Quand le palanquin paraissait, tous tombaient à genoux, puis s'étendaient tout de leur long, le front touchant la terre. On eût dit le passage d'une divinité qui daigne traverser la terre pour verser ses bénédictions sur les peuples. Le Guison-Tamba continua ainsi sa marche pompeuse et triomphale jusqu'à la grande muraille ; là, il cessa d'être dieu, pour n'être plus que le prince de quelques tribus nomades, méprisées des Chinois, objet de leurs sarcasmes et de leurs moqueries, mais redoutées par la cour de Pékin, à cause de la terrible influence qu'elles pourraient exercer sur les destinées de l'empire. Il ne fut permis qu'à une moitié de la suite de passer

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