CHAPITRE IV
Jeune Lama converti au christianisme. — Lamaserie de Tchoptchi. — Quêtes pour la construction des édifices religieux. — Aspect des temples bouddhiques. — Récitation des prières lamsuques. — Décorations, peintures et sculptures des temples bouddhiques. — Le grand Kouren, dans le pays des Khalkhas. — Voyage du Guison-Tamba à Pékin. — Le Kouren des mille Lamas. — Procès entre le Lama-Roi et ses ministres. — Achat d'un chevreuil. — Aigles de Tartarie. — Toumet occidental. — Tartares agriculteurs. — Arrivée à la Ville-Bleue. — Coup d'œil sur la nation mantchoue et sa littérature. — Topographie et productions de la Tartarie orientale. — Habileté des Mantchous dans l'exercice de l'arc. — Anecdotes diverses.
^MjttfcjMto uoiQUE nous n'eussions jamais visité la lamaserie de Tchortchi, nous la connaissions pourtant beaucoup, grâce aux renseignements qu'on nous en avait donnés. C'est là qu'avait été élevé le jeune lama qui vint enseigner la langue mongole à M. Gabet, et dont la conversion au christianisme donna de si douces espérances pour la propagation de l'Evangile parmi les peuples tartares. Il était âgé de vingt-cinq ans quand il sortit de sa lamaserie en 1837. Il y avait passé quatorze ans dans l'étude des livres lamaïques, et s'était rendu habile dans les littératures mongole et mantchoue. Il n'avait encore de la langue thibétaine qu'une connaissance superficielle; son maître, vieux lama très instruit et très vénéré, avait fondé sur son disciple de grandes espérances. Aussi ce fut avec peine qu'il consentit à se séparer de lui pour quelque temps; il ne lui permit qu'un mois d'absence. Au moment de partir, le disciple se prosterna, suivant l'usage, aux pieds de son maître, et le pria de consulter pour lui le livre des oracles. Après avoir lu quelques feuillets d'un livre thibétain, le vieux lama lui adressa ces paroles : « Pendant quatorze ans, tu es toujours resté à côté de ton maître comme un iidèle Chahi (disciple), aujourd'hui pour la première fois tu vas t'éloigner de moi. L'avenir me cause une grande tristesse; souviens-toi donc de revenir à l'époque fixée. Si ton absence se prolonge au delà d'une lune, ta destinée t« condamne à ne jamais remettre le pied dans notre sainte lamaserie. » Le jeune disciple partit, bien résolu de suivre les instructions de son maître.
Dès qu'il fut arrivé dans notre Mission de Si-Wan, M. Gabet prit, pour sujet de ses études mongoles, un résumé historique de la religion chrétienne. Les conférences orales et écrites durèrent près d'un mois. Le jeune lama, subjugué par la force de la vérité, abjura publiquement le bouddhisme, reçut le nom de Paul, et fut baptisé après un fervent catéchuménat. La prédiction du
C|^a))itre quatrième.
vieux lama s'est accomplie. Paul, depuis sa conversion, n'a jamais remis le pied dans la lamaserie dont il était sorti.
Environ deux mille lamas habitent la lamaserie de Tchortchi, qui était, dit-on, la lamaserie favorite de l'Empereur ; il l'a comblée de présents et de privilèges. Les lamas en charge reçoivent tous une pension de la cour de Pékin. Ceux qui s'absentent avec permission, et pour des raisons approuvées des supérieurs, continuent d'avoir part aux distributions d'argent et de vivres qui se font pendant leur absence. A leur retour ils reçoivent fidèlement tout ce qui leur revient. On doit sans doute attribuer aux faveurs impériales cet air d'aisance qu'on rencontre partout dans la lamaserie de Tchortchi. Les habitations y sont propres, quelquefois même élégantes; et jamais on n'y voit, comme ailleurs, des lamas couverts de haillons. L'étude de la langue mantchoue y est très en honneur : preuve incontestable du grand dévouement de la lamaserie pour la dynastie régnante.
A part quelques rares exceptions, les largesses impériales entrent pour Hen peu de chose dans la construction des lamaseries. Ces monuments grandioses et somptueux, qu'on rencontre si souvent dans le désert, sont dus au zèle libre et spontané des Mongols. Si simples et si économes dans leur habillement et dans leur vivre, ces peuples sont d'une générosité, on peut même dire d'une prodigalité étonnante, dès qu'il s'agit de culte et de dépenses religieuses. Quand on a résolu de construire quelque temple bouddhique entouré de sa lamaserie, les lamas quêteurs se mettent aussitôt en route, munis de passeports qui attestent la légitimité de leur mission. Ils se distribuent les royaumes de la Tartarie, et vont de tente en tente demander des aumônes au nom du vieux Bouddha. Aussitôt qu'ils sont arrivés dans une famille, et qu'ils ont annoncé le but de leur voyage, en montrant le bassin bénit où on dépose les offrandes, ils sont accueillis avec joie et enthousiasme. Personne ne se dispense de donner : les riches déposent dans le bassin des lingots d'or ou d'argent ; ceux qui ne possèdent pas des métaux précieux, comme ils disent, offrent des bœufs ou des chameaux ; les pauvres mêmes contribuent selon la modicité de leurs ressources, donnant des pains de beurre, des pelleteries, des cordages tressés avec des poils de chameau ou des crins de cheval. Au bout de quelque temps on a recueilli ainsi des sommes immenses; alors, dans ces déserts en apparence si pauvres, on voit s'élever, comme par enchantement, des édifices dont la grandeur et les richesses défieraient les ressources des potentats les plus opulents. C'est sans doute de cette manière, et par le concours empressé de tous les fidèles, qu'on vit autrefois surgir en Europe ces magnifiques cathédrales, dont les travaux gigantesques ne cessent d'accuser l'égoïsme et l'indifférence des temps modernes.
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Les lamaseries tartares sont toutes construites en briques ou en pierres. Les lamas les plus pauvres seuls se bâtissent des habitations en terre; mais elles sont toujours si bien blanchies à la chaux qu'elles ne contrastent nullement avec les autres demeures. Les temples sont en général édifiés avec solidité ; toutefois ces monuments paraissent écrasés ; ils sont trop bas, eu égard à leur dimension. Aux environs de la lamaserie on voit s'élever, avec profusion et sans ordre, des tours ou des pyramides grêles et élancées, reposant le plus souvent sur des bases larges, et peu en rapport avec la maigreur des constructions qu'elles supportent. Il serait difficile de dire à quel ordre d'architecture connue peuvent se rattacher les temples bouddhiques de la Tartarie. C'est toujours un bizarre système de baldaquins monstrueux, de péristyles à colonnes torses, et d'interminables gradins. A l'opposé de la grande porte d'entrée est une espèce d'autel en bois ou en pierre, affectant ordinairement la forme d'un cône renversé; c'est là que trônent les idoles, presque toujours assises les jambes croisées; elles sont de stature colossale, mais leurs figures sont belles et régulières ; elles n'ont rien de ces physionomies monstrueuses et diaboliques des Pou- Ssa chinois.
Devant la grande idole, et de niveau avec l'autel qu'elle occupe, est un siège doré où se place le Fô-vivant, grand lama de la lamaserie. Toute l'enceinte du temple est occupée par des espèces de divans placés à droite et à gauche du siège du grand lama, et s'étendant d'un bout de la salle à l'autre. Ces divans sont recouverts de tapis, et entre chaque rang il y a un espace vide, pour que les lamas puissent circuler librement.
A l'heure des prières, un lama, qui a pour office d'appeler au chœur les hôtes du couvent, va se placer devant la grande porte du temple, et souffle de toute la force de ses poumons dans une conque marine, en regardant tour à tour les quatre points cardinaux. Le bruit sonore de cet instrument, qui peut aisément se faire entendre à une lieue de distance, va avertir au loin les lamas que la règle les appelle à la prière. Chacun alors prend le manteau et le chapeau des cérémonies, et on va se réunir dans la grande cour intérieure. Quand le moment est arrivé, la conque marine résonne pour la troisième fois, la grande porte s'ouvre, et le Fô-vivant fait son entrée dans le temple. Après qu'il s'est assis sur l'autel, tous les lamas déposent au vestibule leurs bottes rouges, et avancent pieds nus et en silence. A mesure qu'ils entrent, ils adorent le Fôvivant par trois prostrations; puis ils vont se placer sur le divan, chacun au rang de sa dignité. Ils sont assis les jambes croisées, toujours tournés en chœur, c'est-à-dire face à face.
Aussitôt que le maître des cérémonies a donné le signal en agitant une clochette, chacun murmure à voix basse une sorte d'actes préparatoires, tout en
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déroulant sur les genoux le formulaire des prières marquées par la rubrique. Après cette courte récitation, vient un instant de profond silence. La cloche s'agite de nouveau, et alors commence une psalmodie à deux chœurs, sur un ton grave et mélodieux. Les prières thibétaines, ordinairement coupées par versets, et écrites en style métrique et cadencé, se prêtent merveilleusement à l'harmonie. Quelquefois, à certains repos fixés par la rubrique, les lamas musiciens exécutent une musique qui est peu en rapport avec la religieuse gravité de la psalmodie. C'est un bruit confus et étourdissant de cloches, de cymbales, de tambourins, de conques marines, de trompettes, de sifflets, etc. Chaque musicien joue de son instrument avec une espèce de furie. C'est à qui produira le plus de bruit et le plus de désordre.
L'intérieur du temple est ordinairement encombré d'ornements, de statuettes et de tableaux ayant rapport à la vie de Bouddha et aux diverses
Les physionomies monstrueuses et diaboliques des Poussa chinois. (P. 84.)
transmigrations des lamas les plus fameux. Des vases en cuivre, brillants comme de l'or, de la grosseur et de la forme de tasses à thé, sont placés en grand nombre sur plusieurs degrés, en amphithéâtre, devant les idoles. C'est dans ces vases qu'on fait de perpétuelles offrandes de lait, de beurre, de vin mongol et de petit millet. Les extrémités de chaque gradin sont terminées par des cassolettes, où brûlent incessamment les plantes aromatiques recueillies sur les montagnes saintes du Thibet. De riches étoffes en soie, chargées de clinquant et de broderies d'or, forment, sur la tête des idoles, principalement du Kouan- In aux vingt bras, comme de grands pavillons, d'où pendent des banderoles et des lanternes en papier peint ou en corne fondue.
Les lamas sont les seuls artistes mis à contribution pour orner et décorer les temples. Les peintures sont répandues partout : le bizarre et le grotesque y dominent; et les personnages, à l'exception des Bouddha, ont le plus sou-
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vent un aspect monstrueux et satanique. Il y a pourtant des morceaux qui ne sont pas dépourvus de beautés. Un jour que nous visitions, dans le royaume de Oechekten, la grande lamaserie appelée Temple d'Or, Altan-Somné, nous remarquâmes un tableau qui nous frappa d'étonnement. C'était une grande toile, au centre de laquelle on avait représenté Bouddha assis sur un riche tapis. Autour de cette image, de grandeur naturelle, était une auréole de portraits en miniature, exprimant allégoriquement les mille vertus de Bouddha. Nous ne pouvions nous lasser d'admirer ce tableau, remarquable non seulement par la pureté et la grâce du dessin, mais encore par l'expression des figures et la richesse du coloris. On eût dit que tous ces personnages étaient pleins de vie. Nous demandâmes à un vieux lama, qui nous accompagnai t^ des renseignements sur cette admirable peinture. <( Ce tableau, nous répondit-il, en portant ses deux mains jointes au front, ce tableau est un trésor de la plus haute antiquité; il renferme toute la doctrine de Bouddha. Ce n'est pas une peinture mongole; elle vient du Thibet; elle a été composée par un saint de l'Eternel sanctuaire. »
Les paysages sont, en général, mieux rendus que les sujets dramatiques. Les fleurs, les oiseaux, les arbres, les animaux mythologiques, tout cela est «xprimé avec vérité et de manière à plaire aux yeux. Les couleurs surtout sont d'une vivacité et d'une fraîcheur étonnantes. Il est seulement dommage que les peintres paysagistes n'aient qu'une faible connaissance de la perspective ■et du clair-obscur.
Les lamas sont de beaucoup meilleurs sculpteurs que peintres. Aussi ne ménagent-ils pas les sculptures dans leurs temples. Elles y sont répandues quelquefois avec une profusion qui peut attester la fécondité de leur ciseau, mais qui ne fait pas l'éloge de leur bon goût. D'abord, tout autour du temple, ce sont des tigres, des lions et des éléphants accroupis sur des blocs de granit. Les rampes en pierre bordant les degrés qui conduisent à la grande porte d'entrée sont presque toujours taillées, ciselées et ornées de mille figures bizarres, représentant des oiseaux, des reptiles, ou d'autres animaux imaginaires. A l'intérieur de l'édifice, on ne voit que reliefs, tantôt en bois, tantôt en pierre, mais toujours exécutés avec une hardiesse et une vérité admirables.
Quoique les lamaseries mongoles ne puissent être comparées, pour la grandeur et les richesses, à celles du Thibet, il en est quelques-unes qui sont renommées parmi les adorateurs de Bouddha. La plus fameuse de toutes est celle du Grand Kouren \ dans le pays des Khalkhas ; nous avons eu occasion de la visiter au cours d'un voyage dans le nord de la Tartarie.