‹ À travers les déserts de la Tartarie et les neiges du Thibet [microform]Chapitre 42 sur 114 · chapitre ^i%iimt · texte numérisé non relu

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du fleuve Jaune. L'idole, placée sur un piédestal en briques grises, était hideuse, comme toutes celles qu'on rencontre ordinairement dans les pagodes chinoises. Sur une figure large, aplatie, et de couleur vineuse, s'élevaient en bosse deux yeux gros et saillants comme des œufs de poule, qu'on aurait placés, la pointe en l'air, dans les orbites. D'épais sourcils, au lieu de se dessiner horizontalement, partaient du bas des oreilles et allaient se joindre au milieu du front, de manière à former un angle obtus. L'idole était coiffée d'une espèce de conque marine, et brandissait, d'un air menaçant, une épée en forme de scie. Ce pou-sa avait, à droite et à gauche, deux petits acolytes qui tiraient la langue, et paraissaient se moquer de lui.

Au moment où nous allions nous coucher, nous vîmes venir vers nous un homme tenant à la main une petite lanterne de papier peint. Il ouvrit la porte en grillage qui fermait l'enceinte du miao, se prosterna trois fois, brûla de l'encens dans les cassolettes et alluma un lampion aux pieds de l'idole. Ce personnage n'était pas bronzé. Ses cheveux qui descendaient en tresse, et ses habits bleus, témoignaient qu'il était homme du monde. Quand il eut achevé ses cérémonies idolâtriques, il vint à nous.

— Je vais, nous dit-il, laisser la porte ouverte ; vous serez mieux en couchant dans l'intérieur que sous le portique.

— Merci, lui répondîmes-nous, referme ta porte ; nous sommes très bien ici... Pourquoi viens-tu brûler de l'encens? Quelle est l'idole de ce petit miao?

— C'est l'esprit du Hoang-Ho qui habite ce miao. Je viens de brûler de l'encens afin que la pêche soit abondante, et que l'on puisse naviguer en paix.

— Les paroles que tu viens de prononcer, s'écria l'insolent Samdadchiemba, sont absurdes. Comment se fait-il que ces jours derniers, quand l'inondation est venue, les eaux soient entrées dans le miao et que ton pou-sa soit couvert de boue?... »

A cette apostrophe imprévue, l'homme se sauva à toutes jambes. Cela nous étonna beaucoup ; mais le lendemain nous en eûmes l'explication.

Nous essayâmes de prendre un peu de repos. Le sommeil ne vint que lentement, et par intervalles. Placés entre de vastes mares d'eau et le lit du grand fleuve, nous ressentîmes, la nuit entière, un froid vif et glacial, qui nous pénétrait jusqu'à la moelle. Le ciel était pur et serein, et le matin en nous levant nous aperçûmes les marécages d'alentour recouverts d'une assez forte couche de glacei. Nous fîmes promptement nos préparatifs de départ ; mais en recueillant tous nos effets, un mouchoir manqua à l'appel. Imprudemment nous 1 avions placé sur le grillage qui était à l'entrée du miao, de manière à ce qu'il pendît moitié en dedans, moitié en dehors. Personne n'avait paru, excepté 1 homme qui le soir était venu faire ses dévotions devant l'idole. Nous pûmes

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donc, sans jugement téméraire, croire qu'il était le voleur du mouchoir ; et nous comprîmes alors pourquoi il s'était vite sauvé, sans ajouter un mot de riposte à l'allocution de Samdadchiemba. Nous aurions bien pu retrouver ce filou, puisque c'était un des pêcheurs fixés sur les bords du fleuve ; mais « c'eût été vainement troubler une affaire, » comme disent les Chinois. Il eût fallu saisir le voleur sur le fait.

Nous chargeâmes notre bagage sur les chameaux, et nous nous rendîmes en caravane au bord du fleuve. Nous eussions déjà voulu être à la fin de cette journée, que nous prévoyions devoir être remplie de misères et de difficultés de tout genre. Les chameaux craignant beaucoup l'eau, il est parfois absolument impossible de les faire monter sur une barque : on leur déchire le nez, on les meurtrit de coups, sans pouvoir les faire avancer d'un pas ; on les tuerait plutôt. La barque que nous avions devant nous semblait surtout nous présenter des obstacles presque insurmontables; elle n'était pas plate et large, comme celles qui, d'ordinaire, servent au passage des fleuves. Ses bords étaient très élevés, de sorte que les animaux étaient obligés de sauter par-dessus, au risque de se casser les jambes '.

Les bateliers s'emparaient déjà de nos effets, mais nous les arrêtâmes.

« Un instant, leur dîmes- nous; il faut avant tout essayer de faire passer les chameaux ; car, s'ils ne veulent pas entrer, il est inutile de transporter le bagage.

— D'oii viennent donc vos chameaux, pour qu'ils ne sachent pas monter sur des barques?

— Peu importe de savoir d'oii ils viennent...; ce que nous te disons, c'est que cette grande chamelle blanche n'a jamais voulu passer aucun fleuve, même sur une barque plate.

— Barque plate ou non plate, grande ou petite chamelle, il faudra bien que tout passe. . . »

Et il courut dans son bateau s'emparer d'une énorme barre.

<( Empoigne la ficelle, dit-il à son compagnon, et pince un peu le nez de cette grande bête; on verra si on ne parviendra pas à la faire asseoir dans notre maison. »

Pendant qu'un homme placé dans la barque tirait de toutes ses forces la corde attachée au nez du chameau, un autre lui donnait de grands coups de barre sur les jambes de derrière, afin de les faire avancer. Efforts inutiles : le pauvre animal poussait des cris perçants et douloureux et tendait son long cou; le sang ruisselait de ses narines, ses jambes frémissaient, mais il n'avan-

1. Quand il s'agissait de faire passer une chanette, c'était bien autre chose : il fallait d'abord commencer par la démonter complètement, puis embarquer les pièces à force de bras.

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çait pas d'un pouce. Il n'avait pourtant qu'un pas à faire pour entrer dans la barque, ses pieds de devant touchant les rebords; ce pas était impossible.

Nous ne pûmes tenir plus longtemps à ce spectacle.

Assez, dîmes-nous au batelier; inutile de frapper davantage; tu lui

casseras les jambes, tu le tueras plutôt que de le faire entrer dans ta mauvaise

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Les deux bateliers s'assirent fatigués, l'un de tirer, l'autre de frapper. Le chameau eut un moment de repos; il se mit alors à vomir. Notre embarras était extrême. Nous délibérâmes pour savoir quel parti nous devions prendre dans cette triste circonstance. Retourner à Tchagan-Kouren, y vendre nos chameaux, et acheter quelques mulets, tel fut notre premier plan. Les bateliers nous en suggérèrent un second : ils nous dirent qu'à deux journées de Tchagan^ Kouren il y avait un autre endroit de passage nommé Pao-Teou; que les barques qu'on y trouvait pour traverser le fleuve étaient plates, et tout à fait disposées pour les chameaux... Ce parti nous paraissant valoir mieux que le premier, nous l'adoptâmes. Déjà nous étions occupés à replacer le bagage entre les bosses de nos chameaux, lorsque le patron se leva brusquement.

(( Il faut faire encore une tentative, s'écria-t-il avec l'accent d'un homme qui vient de trouver une bonne idée; si le moyen que j'imagine ne réussit pas, je ne m'en occupe plus. »

Après avoir dit ces mots, il éclata de rire. Nous mîmes fin à son hilarité en lui disant : « Voyons, si tu as trouvé un moyen, mets-le vite à exécution : le temps presse, et nous n'avons guère envie de rire, nous autres.

— Prends la corde, signifia-t-il à son compagnon, et attire tout doucement le chameau aussi près que tu pourras. »

Quand l'animal fut avancé de manière à toucher de ses genoux les bords de la barque, le batelier prend son élan à quelques pas et vient se ruer de tout son poids sur le derrière de la bête. Ce choc brusque et violent fait plier les jambes du chameau. Une seconde décharge suivit la première presque sans intervalle : le chameau, pour éviter une chute, n'a d'autre moyen que de lever ses jambes de devant et de les appuyer dans le bateau. Ce premier succès obtenu, le reste fut facile. Quelques légers tiraillements de nez et quelques petits coups sufiirent pour achever l'opération. L'hilarité fut générale devant un tel succès. On usa de la même méthode pour les deux autres chameaux, et bientôt tout fut embarqué de la manière la plus satisfaisante.

Avant de détacher la corde qui tenait la barque amarrée au rivage, le patron voulut faire accroupir les chameaux, de crainte que le mouvement de ces grandes masses ne vînt à causer un naufrage. Ce fut une véritable comédie. Le batelier, d'un caractère emporté, allait d'un chameau à l'autre, tirai]-

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lant tantôt celui-ci et tantôt celui-là. Aussitôt qu'il approchait, le chameau, tenant en réserve dans sa bouche de l'herbe à moitié ruminée, la lui lançait au visage. Le batelier ripostait en crachant au nez du chameau. Pourtant la besogne n'avançait pas; car l'animal qu'on était parvenu à faire accroupir se relevait aussitôt qu'on le quittait pour aller à un autre : c'était un va-et-vient continuel, et toujours accompagné de crachements réciproques. Dans cette lutte acharnée, le batelier eut le dessous; il fut bientôt habillé des pieds à la tête d'une substance verdâtre et nauséabonde, sans qu'il eût réussi pour cela à arranger ses chameaux à sa fantaisie. Samdadchiemba, qui riait jusqu'aux larmes en voyant cette singulière manœuvre, eut enfin pitié du batelier.

(( Va-t'en, lui dit-il, occupe-toi de ta navigation, et laisse-moi manier ces bêtes; chacun son métier. »

Le patron avait à peine démarré sa barque que tous les chameaux étaient accroupis et serrés les uns contre les autres.

Nous voguâmes enfin sur les eaux du fleuve Jaune ; quatre rameurs ne pouvaient qu'à grand'peine résister à la violence du courant. Nous avions fait à peu près la moitié du trajet lorsqu'un chameau se leva tout à coup, et secoua si rudement la barque qu'elle fut sur le point de chavirer. Le batelier, après avoir- vociféré une épouvantable malédiction, nous dit de prendre garde à nos chameaux, et de les empêcher de se lever si nous ne voulions pas être tous engloutis. Le danger était en effet fort sérieux ; le chameau, mal assuré sur ses jambes, et s'abandonnant aux brusques mouvements de la barque, paraissait nous menacer d'une catastrophe. Samdadchiemba, par bonheur, s'en approcha avec adresse, et le fit tout doucement accroupir; enfin, nous arrivâmes sains et saufs de l'autre côté du fleuve.

Au moment du débarquement, le mulet, impatient de se retrouver à terre, s'élança d'un bond hors de la barque; mais s'étant heurté à un aviron, il alla tomber sur le flanc au milieu de la vase : nous fûmes donc obligés de nous déchausser, et de transporter le bagage sur nos épaules jusqu'à un monticule voisin ; là nous demandâmes aux bateliers si nous en avions encore pour longtemps à traverser les marécages et les bourbiers que nous apercevions devant nous. Le patron leva la tête, considéra un instant le soleil, et nous dit : <( Il sera tantôt midi ; ce soir vous arriverez au bord de la petite rivière, demain vous trouverez la terre sèche. » Ce fut sur ces tristes données que nous nous mîmes en route, dans le pays le plus détestable peut-être qu'un voyageur puisse rencontrer.

On nous avait indiqué la direction à suivre ; mais l'inondation ayant détruit tout chemin et tout sentier, nous ne pouvions régler notre marche que sur le cours du soleil, autant que les marécages et les fondrières nous le permettaient.

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Quelquefois nous faisions péniblement de longs détours pour parvenir à quelque endroit oti nous espérions trouver un terrain moins vaseux; mais, souvent, quand nous avions gagné le lieu tant désiré, nous n'avions devant nous qu'une vaste étendue d'eau croupissante; les herbes qui flottaient à la surface nous avaient donné le change. Alors il fallait rebrousser chemin, tenter de nouvelles voies, essayer de toutes les directions, sans jamais trouver un terme à nos misères. ^ : :

Bientôt nos animaux, effrayés et accablés de fatigue, n'eurent plus ni la force ni le courage d'avancer; il fallut user de violence, les frapper à coups redoublés, et pousser de grands cris pour les ranimer. Quand leurs jambes venaient à s'entrelacer parmi les plantes marécageuses, ils ne marchaient que par bonds et par soubresauts, au risque de précipiter bagages et cavaliers dans des eaux bourbeuses et profondes. La Providence, qui veillait sur ses Missionnaires, nous préserva de ce malheur; trois fois seulement le plus jeune de nos chameaux perdit l'équilibre et se renversa sur le flanc; mais ces accidents ne servirent qu'à nous faire admirer davantage la protection dont Dieu nous entourait. La chute eut lieu chaque fois dans les rares endroits où le sol était un peu sec ; si le chameau se fût abattu par malheur au milieu des marais, il eût été impossible de le relever, et il serait mort suffoqué dans la vase.

Dans cet affreux pays, nous rencontrâmes trois voyageurs chinois ; ils avaient fait de leurs souliers et de leurs habits un petit paquet qu'ils portaient sur leurs épaules. Appuyés sur un long bâton, ils s'en allaient péniblement à travers les marécages. Nous leur demandâmes dans quelle direction nous pourrions trouver une bonne route. « Vous eussiez mieux fait, nous répondirentils, de rester à Tchagan-Kouren ; des piétons ont une peine horrible à traverser ces bourbiers; vous autres, où prétendez- vous aller avec vos chameaux?» et ils continuaient leur route en nous regardant avec compassion, persuadés que nous ne viendrions jamais à bout de notre entreprise.

Le soleil était sur le point de se coucher, lorsque nous aperçûmes une habitation mongole; nous nous y acheminâmes en droite ligne, sans plus nous préoccuper des difficultés de la route. Les précautions, du reste, étaient inutiles; nous savions par expérience qu'il n'y avait pas à choisir et que les détours et les circuits ne servaient qu'à prolonger notre misère. Les Tartares furent effrayés en nous voyant arriver chargés de boue, et inondés de sueur ; ils nous servirent sur-le-champ du thé au lait et nous offrirent généreusement l'hospitalité. Leur petite maison en terre, quoique bâtie sur un monticule assez élevé, avait été à moitié emportée par les eaux. Il nous eût été difficile de comprendre comment ils s'étaient fixés dans ce misérable pays, s'ils ne nous avaient appris eux-mêmes qu'ils étaient chargés de faire paître les troupeaux

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des habitants chinois de Tchagan-Kouren. Après nous être reposés un instant, nous leur demandâmes notre route ; ils nous dirent que la rivière était à cinq lis de distance, que les bords en étaient secs, et que nous y trouverions des barques pour nous transporter au delà. Quand vous aurez traversé le petit fleuve, ajoutèrent-ils, vous pourrez voyager en paix, vous ne rencontrerez plus d'eau. Nous remerciâmes ces braves gens des bonnes nouvelles qu'ils venaient de nous donner, et nous nous remîmes en route.

Au bout d'une demi-heure de marche, nous découvrîmes en effet une vaste étendue d'eau sillonnée par de nombreuses barques de pêcheurs. Le nom de petite rivière (Paga-Gol) qu'on lui donnait pouvait sans doute lui convenir dans les temps ordinaires ; mais à cette époque c'était comme un immense lac. Nous allâmes dresser notre tente sur la rive qui, vu sa grande élévation, était parfaitement sèche. La beauté remarquable du pâturage nous engagea à nous y arrêter quelques jours pour faire reposer nos animaux, qui venaient d'endurer des fatigues incroyables ; et nous-mêmes nous sentions le besoin de nous délasser un peu des souffrances morales et physiques dont nous avions été accablés au milieu des marécages.

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