‹ À travers les déserts de la Tartarie et les neiges du Thibet [microform]Chapitre 41 sur 114 · chapitre ^ij:iimt · texte numérisé non relu

chapitre ^ij:iimt

disposé sur un escabeau qui servait de table. C'était magnifique ! Après avoir soupe lestement et d'excellent appétit, nous échangeâmes une prise de tabac avec la famille, et nous retournâmes prendre notre sommeil où nous l'avions

quitté. '

Il faisait grand jour quand nous nous levâmes. La veille nous n'avions eu ni le temps ni la force de parler de notre voyage ; aussi nous nous hâtâmes de communiquer notre itinéraire au Tartare, et de lui demander ses conseils. Aussitôt que nous eûmes exposé notre projet de traverser le fleuve Jaune, et de continuer notre route à travers le pays des Ortous, des exclamations s'élevèrent de toute part.

« Ce voyage est impossible, dit le vieux Tartare ; le fleuve Jaune a débordé, depuis huit jours, d'une manière affreuse : les eaux ne sont pas encore retirées, elles inondent toute la plaine. »

Cette nouvelle nous fit frissonner; car nous n'étions nullement préparés à trouver un si sérieux obstacle. Nous savions bien que nous aurions à passer le fleuve Jaune, peut-être sur une mauvaise barque, et que cela serait d'un grand embarras à cause de nos chameaux; mais nous n'avions jamais pensé nous trouver en présence du Hoang-Ho, à l'époque d'un de ses plus fameux débordements. Outre que la saison des grandes pluies était passée depuis longtemps, cette année, la sécheresse avait été à peu ])rès générale; on ne pouvait donc s'attendre à une pareille crue. Cet événement surprenait aussi les gens du pays; car annuellement les débordements avaient lieu vers la sixième ou la septième lune.

A cette fâcheuse nouvelle, nous nous dirigeâmes promptement hors de la ville, afin d'examiner par nous-mêmes si ces récits n'étaient pas exagérés. Nous pûmes nous convaincre qu'on nous avait dit l'exacte vérité. Le fleuve était devenu comme une vaste mer, où l'on voyait seulement de loin en loin des îlots de verdure, des maisons, et quelques petits villages qui semblaient flotter sur les eaux. Nous consultâmes plusieurs personnes sur le parti que nous avions à prendre. Les uns dirent qu'il était inutile de penser à poursuivre notre route; que, dans les endroits d'où les eaux s'étaient retirées, la vase était si glissante et si profonde que les chameaux ne pourraient avancer; que nous avions surtout à redouter les plaines, encore inondées, où l'on rencontrait, presque à chaque pas, des précipices. D'autres, moins sinistres, nous assuraient que nous trouverions des barques, disposées d'étape en étape, pendant trois jours; qu'il en coûterait peu de chose pour faire transporter hommes et bagages; quant aux animaux, ils pourraient facilement suivre dans l'eau jusqu'à la grande barque, qui nous ferait passer le lit du fleuve.

La question ainsi posée, il fallait prendre une décision. Rebrousser chemin

^oubenir^ tie bopase.

nous paraissait chose moralement impossible. Nous nous étions dit que, Dieu aidant, nous irions jusqu'à Lha-Ssa, en passant par-dessus tous les obstacles. Tourner le fleuve en remontant vers le nord augmentait de beaucoup la longueur de notre route et nous contraignait à traverser le grand désert de Gobi. Demeurer à Tchagan-Kouren, et attendre pendant un mois que les eaux se fussent entièrement retirées, nous exposait à voir diminuer et maigrir à vue d'œil notre petite bourse. Restait un quatrième parti, celui de nous mettre exclusivement sous la protection de la Providence, et d'aller en avant, en dépit des bourbiers et des marécages. Il fut adopté, et nous retournâmes au logis faire nos préparatifs de départ.

Tchagan-Kouren est une grande et belle ville nouvellement bâtie. Nulle part, en parcourant la Chine, la Mantchourie et la Mongolie, nous n'en avons rencontré de semblable. Les rues sont larges, propres et peu tumultueuses; les maisons régulières, et assez élégantes, témoignent de l'aisance des habitants. Les boutiques, tenues avec propreté, sont assez bien fournies des produits de la Chine, et quelquefois même de marchandises européennes venues par la Russie.

Il était près de midi, quand nous rentrâmes à la maison tartare qui nous donnait l'hospitalité. Nous trouvâmes Samdadchiemba impatienté et de mauvaise humeur. Il nous demanda l'ordre du jour avec un laconisme affecté.

« Aujourd'hui, lui répondîmes-nous, il est trop tard pour nous mettre en route ; nous partirons demain, et ce sera par les Ortous : on dit qu'à cause de l'inondation il n'y a plus de route, eh bien, nous en ferons une. »

Le front de notre Dchiahour se dérida :

« Voilà qui est bien, dit-il; voilà qui est bien! Quand on entreprend un voyage comme le nôtre, on ne doit pas avoir peur des cinq éléments. »

Le Tartare de la bergerie voulut se hasarder à faire quelques objections contre notre projet ; mais Samdadchiemba le réfuta victorieusement : il alla même jusqu'à se permettre quelques propos durs et railleurs envers ce bon vieillard.

<( On voit bien, lui dit-il, que tu n'es plus qu'un Kitat. Tu crois maintenant que, pour pouvoir se mettre en route, il est nécessaire que la ferre soit sèche et que le ciel coit bleu. Tiens, tu viens de dire des paroles qui prouvent que tu n'es plus un homme mongol. Bientôt on te verra aller garder tes moutons avec un parapluie sous le bras et un éventail à la main... »

Personne n'osa plus argumenter avec le Dchiahour ; et il fut arrêté que le lendemain, dès l'aube, nous mettrions notre plan à exécution.

Le reste de la journée fut employé à faire quelques provisions de bouche. Dans la crainte de rester plusieurs jours au milieu des plaines inondées, et d'y

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CgapfttE ^i%ièmt.

manquer de chauffage, nous préparâmes une grande quantité de petits pains frits dans la graisse de mouton ; nos animaux ne furent pas oubliés ; nous leur servîmes à discrétion, pendant la soirée et pendant la nuit, du meilleur fourrage que nous pûmes trouver, et, aussitôt que le jour parut, on leur distribua généreusement un solide picotin d'avoine.

Nous nous mîmes en marche le cœur plein de courage et de confiance en Dieu. Le vieux Tartare, qui nous avait si cordialement logés, voulut nous faire la conduite jusqu'au dehors de la ville. Là, il nous fit remarquer dans le lointain une longue traînée de vapeurs épaisses qui semblaient fuir d'occident en orient : elles marquaient le cours du fleuve Jaune. <( A l'endroit où vous apercevez ces vapeurs, il y a une grande digue qui sert à contenir les eaux dans leur lit, lorsque la crue n'est pas extraordinaire. Maintenant cette digue est à sec : vous la remonterez jusqu'à cette petite pagode que vous voyez là-bas sur votre droite; là vous trouverez une barque qui vous portera de l'autre côté du fleuve. Ne perdez pas de vue cette petite pagode, et vous ne vous égarerez pas... » Après avoir remercié le bon vieillard, nous continuâmes notre route.

Nous voilà bientôt engagés dans des champs remplis d'une eau jaunâtre et croupissante. Devant nous, rien que des marais immenses, entrecoupés de distance en distance par quelques petites digues que les eaux avaient depuis peu abandonnées. Les laboureurs avaient été forcés de se faire bateliers, et on les voyait se transporter d'un endroit à un autre sur des nacelles qu'ils conduisaient à travers leurs champs. Nous avancions au milieu de ces terres inondées avec une lenteur et une peine inexprimables. Nos pauvres chameaux étaient hors d'eux-mêmes; à les voir tourner la tête incessamment de côté et d'autre avec anxiété; à voir leurs jambes frissonner et la sueur ruisseler par tout leur corps, on eût dit à chaque instant qu'ils allaient défaillir.

Vers midi nous arrivâmes à un petit village; nous n'avions fait encore quune demi-lieue de chemin, mais nous avions décrit tant de zigzags dans notre pénible marche que nous étions épuisés de fatigue. Un groupe de misérables à peine couverts de quelques haillons nous environna et nous escorta jusqu'à une grande pièce d'eau devant laquelle nous fûmes contraints de nous arrêter ; un lac immense s'étendait jusqu'à la digue du fleuve Jaune. Quelques bateliers se présentèrent s'engageant à nous conduire jusqu'à la digue; de là, disaient-ils, nous pourrions aller facilement jusqu'à la petite pagode, oii nous trouverions un bac. . . Nous demandâmes à l'un d'eux combien il prendrait de sapèques pour cette traversée.

« Peu de chose, dit-il, presque rien. Nous embarquerons les hommes, les bagages, le cheval et le mulet ; un homme conduira les chameaux à travers le lac; nos barques sont trop petites pour les recevoir. Vraiment, c'est bien peu

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j^Dubenir^ tic hopagc.

de sapèques pour tant de travail, c'est endurer beaucoup de misère pour rien.

— Tu as raison, c'est beaucoup de travail, on ne te dit pas le contraire ; mais enfin combien exiges-tu de sapèques?

— Oh ! presque rien ; nous sommes tous des frères ; vous êtes des voyageurs, nous comprenons tout cela, nous autres. Tenez, nous devrions vous prendre gratis sur notre barque, ce serait notre devoir...; mais voyez nos habits, nous autres nous sommes pauvres; notre barque est tout notre avoir; il faut biea qu'elle nous fasse vivre : cinq lis de navigation, trois hommes, un cheval, un mulet, des bagages... ; tenez, parce que vous êtes des gens de religion, nous ne prendrons que deux mille sapèques... »

Le prix était exorbitant ; nous ne répondîmes pas un seul mot. Nous tirâmes nos animaux par la bride, et nous rebroussâmes chemin, feignant de nous en retourner. A peine eûmes-nous fait une vingtaine de pas que le patron courut après nous.

« Seigneurs lamas, est-ce que vous ne voulez pas passer l'eau sur ma barque?

— Si, lui répondîmes-nous sèchement; mais tu es trop riche sans doute pour endurer un peu de misère. Si tu voulais louer ta barque, est-ce que tu demanderais deux mille sapèques?

— Deux mille sapèques, c'est le prix que je fais, moi ; vous autres, dites au moins combien.

— Si tu veux cinq cents sapèques, partons vite; il est déjà tard.

— Revenez, Seigneurs lamas, venez à l'embarcadère; » et il se saisit, en disant ces mots, du licou de nos animaux.

Nous pensions que le prix était définitivement conclu ; mais à peine fûmesnous arrivés sur les bords du lac, que le patron cria à un de ses compagnons:

<( Voyons, arrive ici; aujourd'hui notre destinée est mauvaise; il faut que nous endurions beaucoup de misère pour bien peu de chose. Nous allons ramer pendant cinq lis, et au bout du compte nous aurons mille et cinq cents sapèques à partager entre huit.

— Mille et cinq cents sapèques? dîmes-nous; ceci est une moquerie; nous partons... »; et nous rebroussâmes chemin pour la seconde fois.

Des entremetteurs, personnages inévitables dans toutes les affaires chinoises, se présentèrent et se chargèrent de régler le prix. Il fut enfin décidé que nous dépenserions huit cents sapèques : la somme était énorme; mais nous n'avions pas d'autre moyen de poursuivre notre route. Ces bateliers le comprenaient; aussi tirèrent-ils le meilleur parti possible de notre position.

L'embarquement se fit avec une remarquable activité, et bientôt nous quittâmes le rivage. Pendant que nous avancions à force de rameè sur la surface

Cftapîtte ^ixiimt.

du lac, un homme monté sur un chameau, et tirant les deux autres après lui, suivait le chemin tracé par une petite embarcation que gouvernait un marinier. Celui-ci sondait continuellement la profondeur de l'eau, et le chamelier devait veiller à diriger sa marche dans l'étroit sillage de la nacelle conductrice, de peur d'aller s'engloutir dans les gouffres cachés sous l'eau. On voyait les chameaux avancer à petits pas, dresser leur long cou, et quelquefois ne laisser apercevoir au-dessus du lac que leur tête et les extrémités de leurs bosses. Nous étions dans une continuelle anxiété; car, ces animaux ne sachant pas nager, il eût suffi d'un mauvais pas pour les faire disparaître au fond de l'eau.

Grâce à Dieu, tout arriva heureusement à la digue. Les bateliers, après nous avoir aidés à recharger à la hâte nos bagages, nous indiquèrent le point vers lequel nous devions nous rendre. « Voyez- vous à droite ce petit miao (pagode), et à quelques pas ces cabanes en branchages et ces filets noirs suspendus à de longues perches?... C'est là que vous trouverez le bac pour passer le fleuve. Marchez en suivant le bas de cette digue, et allez en paix. »

Après une demi -heure de marche pénible, nous arrivâmes au bac. Les bateliers vinrent aussitôt à nous. « Seigneurs lamas, vous avez sans doute l'intention de passer le Hoang-Ho... Mais voyez, ce soir la chose est impossible, le soleil est sur le point de se coucher. — Vos paroles sont sensées, nous traverserons demain à l'aube du jour. Cependant, ce soir, parlons du prix ; demain nous ne perdrons pas de temps à délibérer. » Ils eussent préféré attendre au lendemain pour discuter ce point important, dans l'espoir que nous offririons une plus grosse somme au moment de nous embarquer. Dès l'abord, leurs exigences furent folles. Par bonheur deux barques se faisaient concurrence, sans cela nous étions ruinés. Le prix fut enfin fixé à mille sapèques. Le trajet n'était pas long, car le fleuve était presque rentré dans son lit ; mais les eaux étaient très rapides, et de plus, les chameaux devaient monter sur le bateau. La somme, assez forte en elle-même, nous parut pourtant convenable, vu la difficulté de la traversée.

Nous songeâmes ensuite au moyen de passer la nuit. Il ne fallait pas penser a chercher un asile dans les cabanes de pêcheurs ; le local eût-il été assez vaste, nous aurions éprouvé une répugnance insurmontable à placer nos effets chez ces gens. Nous connaissions assez les Chinois pour ne pas nous fier à leur probité. Nous cherchâmes donc à dresser notre tente; mais il nous fut impossible de découvrir un emplacement sufiisamment sec. A une centaine de pas du rivage était le petit miao déjà signalé. On s'y rendait par un chemin étroit mais très élevé. Nous y allâmes. Tout était à souhait. Un portique, soutenu par trois colonnes en pierre, précédait la porte d'entrée, fermée avec un

^oubEtiit^ be bopagc.

gros cadenas; il s'élevait à quelques pieds au-dessus du sol, et on y montait à gauche, à droite et sur le devant, par cinq degrés. Nous décidâmes d'y passer la nuit. Samdadchiemba nous demanda si ce ne serait pas une superstition d'aller dormir sur les marches d'un miao. Quand nous eûmes levé ses scrupules, il fit des réflexions philosophiques. « Voilà, disait-il, un miao qui a été construit par les gens du pays, en l'honneur du Dieu du fleuve. Cependant quand il a plu dans le Thibet, le Pou-sa n'a pas le pouvoir de le préserver de l'inondation. Pourtant ce miao sert aujourd'hui à abriter deux Missionnaires de Jéhovah, et c'est la seule utilité qu'il aura eue... » Notre Dchiahour, qui tout d'abord avait eu des scrupules d'aller loger sous le portique de ce temple idolâtrique, trouva ensuite cela fort plaisant; il riait sans cesse du contraste que la chose lui présentait.

Notre bagage installé sur cet étrange campement, nous allâmes réciter notre rosaire sur les bords du Hoang-Ho. La lune éclairait cet immense fleuve, qui roulait, sur un sol plat et uni, ses eaux jaunâtres et tumultueuses. Le Hoang- Ho est, sans contredit, un des plus beaux fleuves du monde. Il prend sa source dans les montagnes du Thibet, et traverse le Koukou-Nor, pour entrer dans la Chine par la province du Kan-Sou. Il en sort en suivant les pieds sablonneux des monts Alécha, contourne le pays des Ortous et, après avoir arrosé la Chine d'abord du nord au midi, puis d'occident en orient, il va se jeter dans la mer Jaune. Ses eaux, pures et belles à leur source, prennent leur teinte jaunâtre après avoir traversé les sablières des Alécha et des Ortous. Elles sont presque toujours de niveau avec le sol qu'elles parcourent; et c'est à ce défaut général d'encaissement qu'on doit attribuer les inondations désastreuses de ce fleuve. Cependant ces terribles crues, si funestes en Chine, ne nuisent que faiblement aux Tartares nomades. Quand les eaux croissent, ils n'ont qu'à plier leur tente, et à conduire ailleurs leurs troupeaux.

Quoique ce fleuve Jaune, aux allures si sauvages, nous eût déjà beaucoup contrariés, nous aimions à nous promener pendant la nuit sur ses bords solitaires, et à prêter l'oreille au murmure solennel de ses ondes majestueuses. Nous en étions à ces contemplations des grands tableaux de la nature, lorsque Samdadchiemba vint nous rappeler au positif de la vie, en nous annonçant prosaïquement que notre farine d'avoine était cuite. Nous le suivîmes pour aller prendre notre repas, qui fut aussi court que peu somptueux. Ensuite nous étendîmes nos peaux de bouc sous le portique, de manière à décrire un triangle, au centre duquel nous empilâmes tout notre bagage. Car nous ne pensions nullement que la sainteté du lieu fût capable d'arrêter les filous, s'il s'en fût trouvé aux environs.

Comme nous l'avons dit plus haut, le petit miao était dédié à la divinité

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