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iour de notre départ. Des picotements importuns et continuels nous annonçaient que nos vêtements étaient peuplés de cette vermine immonde, à laquelle les Chinois et les ïartares s'accoutument facilement, mais qui est toujours pour les Européens un objet d'horreur et de dégoût. Les poux ont été la plus grande misère que nous ayons eu à endurer pendant notre long voyage ; nous avons eu à lutter et à nous raidir contre la faim et la soif, contre des froids horribles et des vents impétueux; pendant deux années entières, bêtes féroces, brigands, avalanches, gouffres des montagnes n'ont cessé de faire planer la mort sur nos têtes ; cependant tous ces dangers et ces épreuves nous ont paru peu de chose en comparaison de cette affreuse vermine dont nous sommes souvent devenus la proie.
Avant de quitter Tchagan-Kouren, nous avions acheté chez un droguiste pour quelques sapèques de mercure. Nous en composâmes un spécifique prompt et infaillible contre les poux. La recette nous avait été enseignée autrefois, pendant que nous résidions parmi les Chinois ; nous nous faisons un devoir de la signaler ici. On prend une demi-once de mercure, qu'on brasse avec de vieilles feuilles de thé, par avance réduites en pâte par la mastication; afin de rendre cette matière plus molle, on ajoute ordinairement de la salive, l'eau n'aurait pas le même effet; il faut ensuite brasser et remuer jusqu'à ce que le mercure se divise en petits globules aussi fins que de la poussière. On imbibe de cette composition mercurielle une petite corde lâchement tressée avec des fils de coton. Quand cette espèce de cordon sanitaire est desséché, on n'a qu'à le suspendre à son cou; les poux se gonflent, prennent une teinte rougeâtre, et meurent à l'instant. En Chine et en Tartarie, il est nécessaire de renouveler ce cordon à peu près tous les mois ; car dans ces sales pays il serait très difficile autrement de se préserver de la vermine. On ne peut s'asseoir un instant dans une maison chinoise ou sous une tente mongole sans emporter dans ses habits un grand nombre de ces dégoûtants insectes.
Les Tartares n'ignorent pas ce moyen efficace et peu coûteux de se préserver des poux, mais ils n'ont garde d'en user. Accoutumés dès leur enfance à vivre au milieu de la vermine, ils finissent par n'y plus faire attention ; seulement, quand ces hôtes importuns se sont multipliés au point d'attaquer leur peau d'une manière trop sensible, ils songent à en diminuer un peu le nombre. Ils se dépouillent de leurs vêtements et font la chasse à ce menu gibier; cette occupation est pour eux un délassement. Les lamas, toutefois, se gardent bien d'imiter l'impitoyable barbarie des hommes noirs, et de tuer les poux à mesure qu'ils les saisissent; ils se contentent de les lancer au loin, sans leur faire le moindre mal ; car, d'après la doctrine de la métempsycose, tuer un être vivant, c'est se rendre coupable d'homicide. Nous avons cependant rencontré
A travers les déserb.
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quelques lamas dont les croyances sur ce point étaient plus épurées : ils admettaient que les hommes appartenant à la tribu sacerdotale doivent s'abstenir de tuer les êtres vivants; non pas, disaient-ils, par crainte de commettre un meurtre, et de donner peut-être la mort à un homme transmigré dans l'animal, mais parce que cela répugne au caractère essentiellement doux d'un homme de prière et qui est en communication avec la divinité.
Il y a des lamas qui poussent sur ce point la délicatesse jusqu'à la puérilité. En voyage, ils sont toujours dans l'inquiétude : trouvent-ils sur leur route un petit insecte, ils arrêtent leur cheval et lui font prendre une autre direction. Ils avouent pourtant que, par inadvertance, l'homme le plus saint occasionne tous les jours la mort d'un grand nombre d'êtres vivants. C'est pour expier ces meurtres involontaires qu'ils s'imposent des jeûnes et des pénitences, récitent certaines formules de prières, et font un grand nombre de prostrations.
Pour nous, qui n'avions pas de semblables scrupules, et dont la conscience était solidement formée à l'endroit de la transmigration des âmes, nous fabriquâmes de notre mieux notre cordon mercuriel; nous doublâmes la dose de vif -argent, afin de détruire de fond en comble la vermine qui jour et nuit nous tourmentait.
Il fallut ensuite lessiver tous nos habits de dessous, car depuis longtemps il ne nous était plus possible d'envoyer notre linge au blanchissage. Depuis près de deux mois nous ne devions compter que sur nous-mêmes. Cette nécessité nous avait forcés de nous ingénier peu à peu, et d'apprendre quelque chose de tous les métiers; tour à tour cordonniers et tailleurs, le métier de blanchisseur devait aussi nous être imposé par notre vie nomade. Après avoir fait bouillir des cendres, et mis tremper notre linge dans l'eau de lessive, nous allâmes le laver sur les bords d'un étang voisin. Deux pierres, une pour recevoir le linge, l'autre pour le frapper, furent nos seuls instruments. Nous eûmes d'ailleurs peu de peine à nous donner, car l'eau salpêtreuse de l'étang était très favorable au lavage. Enfin nous eûmes l'inexprimable joie de contempler nos habits en état de propreté; les sécher sur les longues herbes et les plier ensuite fut pour nous une véritable jouissance.
La paix et la tranquillité que nous goûtâmes dans ce campement réparèrent merveilleusement nos fatigues. Le temps fut magnifique, et pour ainsi dire à souhait. Une chaleur douce et tempérée pendant le jour, un ciel pur et serein, du chauiîage à discrétion, des pâturages sains et abondants, des efflorescences de nitre et de l'eau saumâtre qui faisaient les délices de nos chameaux : tout cela contribuait à épanouir nos cœurs. Nous nous étions imposé un règlement de vie qui paraîtra peut-être bizarre, et peu en harmonie avec ceux qui sont en
CftapittE Septième.
vigueur dans les maisons religieuses. Toutefois il était assez bien adapté aux besoins de notre petite communauté.
Le matin, aussitôt que le ciel commençait à blanchir, et avant que les premiers rayoBs du soleil ne vinssent frapper la toile de la tente, nous étions debout. Notre courte toilette terminée, nous roulions dans un coin nos peaux de boue ; nous mettions en ordre nos quelques ustensiles de cuisine, et nous donnions un coup de balai dans notre appartement ; car nous voulions, autant qu'il était possible, faire régner dans notre maison l'esprit d'ordre et de propreté. Tout est relatif en ce monde'; l'intérieur de notre tente, qui eût excité le rire d'un Européen, faisait l'admiration des Tartares qui venaient parfois nous rendre visite. La bonne tenue de nos écuelles de bois, notre marmite bien récurée, nos habits qui n'étaient pas encore tout à fait incrustés de graisse, tout contrastait avec le désordre, le pêle-mêle et la saleté des habitations tartares. -■-■■-:'/■' ;:,:.;::/■.,■■;■■,'. -.'^ ^"-^V-:-/.:', ■:."-■■ !■:•■■/'■.
La chambre faite, nous récitons la prière en commun, puis nous nous dispersons, chacun de son côté, dans le désert, pour vaquer à la méditation de quelque sainte pensée. Au milieu du silence profond de ces vastes solitudes, il n'était pas besoin d'un livre pour nous suggérer un sujet d'oraison. Le vide et l'inanité des choses d'ici-bas, la majesté de Dieu, les trésors inépuisables de sa providence, la brièveté de la vie, l'importance de travailler pour un monde à venir, et mille autres pensées salutaires venaient d'elles-mêmes, et sans effort, occuper doucement notre esprit. C'est que dans le désert le cœur de l'homme est libre ; il n'a à subir aucun genre de tyrannie ; rien ne le distrait et ne l'empêche de réduire à leur juste valeur les bagatelles de ce monde, et d'apprécier à leur véritable prix les choses de Dieu et de l'éternité.
L'exercice qui suivait la méditation n'était pas, il faut en convenir, un exercice mystique; mais pourtant, il était nécessaire et ne laissait pas d'avoir aussi ses charmes. Chacun prenait un sac sur son dos et partait à la recherche des argols. Ceux qui n'ont jamais mené la vie nomade comprendront difficilement que ce genre d'occupation soit susceptible d'être accompagné de jouissances. Pourtant, quand on a la bonne fortune de rencontrer, caché parmi les herbes, un argol recommandable par sa grosseur et sa siccité, on éprouve au cœur un petit frémissement, une de ces émotions soudaines qui donnent un instant de bonheur. Le plaisir que procure la trouvaille d'un bel argol est semblable à celui du chasseur qui découvre les traces du gibier qu'il poursuit, de l'enfant qui regarde d'un œil pétillant de joie le nid de fauvette longtemps cherché, du pêcheur qui voit frétiller au bout de sa ligne un joli poisson.
Quand notre sac était rempli, nous allions avec orgueil le vider à l'entrée de la tente ; puis on battait le briquet, on construisait le foyer, et pendant que
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le thé bouillait dans la marmite, on pétrissait la farine et on mettait cuire sous la cendre quelques petits gâteaux. Le repas était sobre et modeste, mais toujours d'une saveur exquise; d'abord, parce que nous l'avions préparé nousmêmes, ensuite parce que toujours un excellent appétit en faisait l'assaisonnement.
Après le déjeuner, pendant que Samdadchiemba ramenait vers la tente les animaux dispersés dans les bons pâturages, nous récitions une partie de notre bréviaire. Vers midi, nous nous permettions un peu de repos, quelques instants d'un sommeil doux, profond, et jamais interrompu par les rêves pénibles. Ce délassement nous était nécessaire, parce que tous les soirs la veillée se prolongeait bien avant dans la nuit. Nous pouvions difficilement nous arracher aux charmes de nos promenades au clair de la lune sur le bord des étangs. Pendant la journée, tout était calme et silencieux autour de nous; mais aussitôt que les ombres de la nuit commençaient à se répandre dans le désert, la scène devenait bruyante et animée; les oiseaux aquatiques arrivaient par troupes innombrables, se répandaient sur les étangs voisins, et bientôt des milliers de voix rauques et stridentes remplissaient les airs d'une sauvage harmonie. En entendant les cris de colère et les accents passionnés de tous ces oiseaux voyageurs, qui se disputaient avec acharnement les touffes d'herbes marécageuses où ils voulaient passer la nuit, on eût dit un peuple nombreux dans les transports d'une guerre civile, où chacun s'agite dans la confusion et le désordre, espérant conquérir, à force de clameurs et de violence, un peu de bien-être, pour cette vie, hélas ! si semblable à une nuit passagère.
La ïartarie est peuplée d'oiseaux nomades; on les voit sans cesse passer dans les airs par nombreux bataillons, et former, dans leur vol régulièrement capricieux, mille dessins bizarres, qui renaissent aussitôt évanouis. Ces oiseaux voyageurs sont bien à leur place dans ces déserts, où les hommes eux-mêmes vivent au milieu de migrations continuelles ! Nous aimions à écouter le bruit confus de ces êtres, nomades comme nous. En pensant à leurs longues pérégrinations, aux nombreux pays qu'ils avaient parcourus, le souvenir de la patrie venait nous saisir, et l'image de notre France se présentait soudain à notre esprit. Qui sait?... nous disions-nous, parmi ces myriades d'oiseaux de passage, peut-être quelques-uns ont-ils traversé le beau climat de France! Peutêtre ont-ils cherché leur pâture dans les plaines du Languedoc, ou sur les montagnes du Jura ! Après avoir visité notre patrie, ils ont, sans doute, pris leur vol vers le nord de l'Europe, et sont venus jusqu'à nous en traversant les glaces de la Sibérie et la haute Tartarie. Oh! s'ils pouvaient entendre nos paroles, s'il nous était donné de comprendre leur langage, combien nous aurions de questions à leur faire !. . . Hélas ! nous ne savions pas alors que, pendant plus
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de deux ans encore, nous serions privés de toute communication avec notre
patrie! ■,■,■■:',.>■■:;•■/■■■
Ces innombrables migrateurs qui parcourent incessamment la Tartarie sont généralement connus en Europe ; ce sont des oies et des canards sauvages, des sarcelles, des cigognes, des outardes, et plusieurs autres de la famille des échassiers. Le Youen-Yang est une espèce d'oiseau aquatique, qu'on rencontre partout où il y a des étangs ou des eaux marécageuses ; il est de la grosseur et de la forme du canard, mais il a le bec rond et non aplati ; la tête est rousse et parsemée de petites taches blanches, la queue noire, et le reste du plumage d'une belle couleur pourpre. Son cri a quelque chose de triste et de mélancolique; ce n'est pas un chant, mais plutôt un soupir clair et prolongé, qui imite la voix plaintive d'un homme souffrant. Ces oiseaux vont toujours deux à deux; ils affectionnent d'une manière particulière les endroits déserts et aqueux ; on les voit sans cesse folâtrer à la surface des eaux, sans que le couple se sépare jamais; si l'un s'envole, l'autre le suit aussitôt, et celui qui meurt le premier ne laisse pas longtemps son compagnon dans le veuvage, car il se consume bientôt de langueur et d'ennui.
Nous avons remarqué en Tartarie une autre espèce d'oiseau voyageur, qui offre des particularités assez bizarres et peut-être inconnues des naturalistes. Il est à peu près de la grosseur d'une caille ; ses yeux, d'un noir brillant, sont entourés d'une magnifique auréole bleu de ciel; tout son corps est de couleur cendrée et tachetée de noir; ses jambes n'ont pas de plumes, elles sont garnies d'une espèce de poil long et rude, assez semblable à celui du daim musqué ; ses pattes n'ont nullement l'aspect de celles qu'on voit aux autres volatiles, elles ressemblent absolument aux pattes des lézards verts, et sont recouvertes d'éeailles d'une dureté à l'épreuve du couteau le plus tranchant. Ainsi, cet être bizarre tiendrait tout à la fois de l'oiseau, du quadrupède et du reptile; les Chinois le nomment Piec?-c?e-c?r'agro7i (Loung-Kio). Ces oiseaux arrivent ordinairement par grandes troupes du côté du nord, surtout lorsqu'il est tombé une grande quantité de neige ; ils volent avec une rapidité étonnante, et le mouvement de leurs ailes fait entendre un bruit sonore, entrecoupé, et semblable à celui de la grêle. Pendant que nous étions chargés, dans la Mongolie du nord, de la petite chrétienté de la Vallée-des-Eaux-Noires, un de nos chrétiens, habile chasseur, nous apporta un jour deux de ces oiseaux vivants ; ils étaient excessivement farouches; aussitôt qu'on approchait la main pour les toucher, le poil de leurs jambes se hérissait, et si on avait la témérité de les caresser, on recevait à l'instant de rudes et violents coups de bec. Il nous fut impossible de conserver longtemps ces Pied-de-dragon, tant ils étaient sauvages: ils ne touchaient à aucune des graines que nous leur présentions. Voyant
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qu'ils mourraient bientôt de faim, nous nous décidâmes à les manger; leur chair a un goût faisandé et assez agréable, mais elle est extrêmement coriace.
Il serait facile aux Tartares de faire la chasse à tous ces oiseaux de passage, surtout aux oies et aux canards sauvages, dont le nombre est prodigieux ; il suffirait de tendre des pièges sur les bords des lacs, ou d'aller les surprendre pendant la nuit parmi les plantes aquatiques. Mais, comme nous l'avons dit déjà, la viande des animaux sauvages est peu de leur goût. Il n'est rien pour eux qui puisse être comparé à un quartier de mouton bien gras et à moitié bouilli.
Les Mongols s'adonnent également fort peu à la pêche ; les lacs et les étangs poissonneux, qu'on rencontre si fréquemment en Tartarie, sont devenus en quelque sorte la propriété des Chinois. Ces rusés spéculateurs ont commencé par acheter des rois tartares la permission de faire la pêche dans leurs Etats ; et petit à petit ils se sont fait un droit rigoureux de cette espèce de tolérance. Le Paga-Gol (petite rivière), dont nous étions peu éloignés, avait sur ses rives quelques cases de pêcheurs chinois. Ce Paga-Gol, ou plutôt cette vaste étendue d'eau est formée par la jonction de deux rivières, qui, prenant leur source des deux côtés d'une colline, coulent en sens opposé; l'une, allant vers le nord, se jette dans le fleuve Jaune; et l'autre, descendant vers le midi, va grossir une seconde rivière qui a également son embouchure dans le Hoang-Ho : mais dans le temps des grandes inondations, les deux rivières, ainsi que la colline qui sépare leur cours, tout disparaît. Le débordement du fleuve Jaune réunit les deux courants, et on n'aperçoit plus qu'un immense bassin, dont la largeur s'étend à plus d'une demi-lieue. Il paraît qu'à l'époque des débordements, les poissons qui abondent dans le fleuve Jaune se rendent en foule dans ce bassin, où les eaux séjournent à peu près jusqu'au commencement de l'hiver; pendant l'automne, cette petite mer est sillonnée en tous sens par les barques des pêcheurs chinois, qui ont dressé sur le rivage quelques pauvres cabanes où ils résident pendant le temps de la pêche.
La première nuit que nous passâmes dans ce campement, nous fûmes sans cesse préoccupés d'un fracas étrange, qui de moment à autre se faisait entendre dans le lointain; on eût dit les roulements sourds et entrecoupés de plusieurs tambours. Quand le jour parut, ce bruit se continuait encore, mais à de plus longs intervalles et avec moins d'intensité ; il nous parut venir du côté de l'eau. Nous nous dirigeâmes vers le rivage, et un pêcheur nous donna le mot de l'énigme; il nous apprit que, pendant la nuit, tous les pêcheurs, montés sur leurs barquettes, parcouraient le bassin dans tous les sens, en exécutant des roulements sur des caisses de bois, afin d'effrayer les poissons et de les chasser vers les endroits où ils avaient tendu leurs filets. Notre pêcheur avait passé la nuit