chapitre Septième
à ce pénible travail. Ses yeux rouges et gonflés et sa figure abattue témoignaient assez que depuis longtemps il n'avait pas pris un sommeil suffisant.
« Ces jours-ci, nous dit-il, nous nous donnons beaucoup de peine ; car nous n'avons pas de temps à perdre si nous voulons faire quelque profit. La saison de la pêche est très courte, elle dure tout au plus trois mois; encore quelques jours, et nous serons obligés de nous retirer dans les terres cultivées. Le Paga- Gol sera glacé, il n'y aura plus moyen de prendre aucun poisson. J'ai donc passé toute la nuit à donner la chasse aux poissons. Quand j'aurai bu le thé et mangé quelques écuellées de farine d'avoine, j'irai lever mes filets que j'ai jetés vers l'ouest; ensuite je mettrai mes poissons dans ces réservoirs d'osier que vous voyez flotter là-bas, je ferai la visite des filets, je raccommoderai les mailles peu solides et, après avoir pris un peu de repos, au moment où le vieuxaïeul (le soleil) se cachera, j'irai de nouveau jeter mes filets; puis je parcourrai le bassin, tantôt d'un côté, tantôt d'un autre, sans cesse occupé à frapper le tambour de bois avec mes deux baguettes. » Ces détails nous intéressèrent: et comme nos occupations du moment n'étaient pas urgentes, nous demandâmes au pêcheur s'il nous serait permis de l'accompagner quand il irait lever ses filets. Il y consentit avec bonne grâce.
Nous nous assîmes donc à côté de son rustique foyer, pour attendre qu'il eût pris son repas. Le festin fut aussi court que les préparatifs en avaient été brefs. Quand le thé eut suffisamment bouilli, il en puisa une écuellée, plongea dedans une poignée de farine d'avoine, qu'il pétrit à moitié, en la remuant avec son index; puis, après l'avoir pressée un peu et roulée dans sa main, il l'avala sans façon. Après avoir répété trois ou quatre fois la même opération, le dîner fut fini. Cette manière de vivre n'avait rien qui pût piquer notre curiosité; une assez longue expérience nous l'avait rendue familière.
Nous montâmes donc sur une petite barque, et nous allâmes jouir du plaisir de la pêche. Après avoir savouré pendant quelques instants les délices d'une paisible navigation sur une eau tranquille et unie comme une glace, à travers des troupes de cormorans et d'oies sauvages qui se jouaient sur la surface du bassin, et qui, moitié courant, moitié voletant, nous laissaient le passage libre a mesure que nous avancions, nous arrivâmes aux filets. A mesure qu'on les retirait, on voyait, de temps en temps, reluire les poissons engagés dans les mailles. Ils étaient en général magnifiques; mais le pêcheur ne conservait que les plus gros; ceux qui étaient au-dessous d'une demi-livre, il les rejetait à l'eau, ,
Après avoir visité quelques filets, il s'arrêta un instant pour examiner si la pèche était bonne. Déjà les deux auges pratiquées aux deux extrémités de la barque étaient presque remplies.
^nubenic^ De bapage.
(( Seigneurs lamas, demanda le pêcheur, mangez-vous du poisson? Je vous en vendrai, si vous voulez en acheter. »
A cette proposition, les deux pauvres Missionnaires français se regardèrent sans rien dire. Dans leur regard on lisait qu'ils n'auraient pas été fâchés d'essayer un peu de la saveur des poissons du fleuve Jaune, mais ils n'osaient ; un motif sérieux les retenait :
« Combien vends-tu ton poisson?
— Pas cher, quatre-vingts sapèques la livre.
— Quatre-vingts sapèques! mais c'est plus cher que la viande de mouton.
— Parole pleine de vérité ; mais qu'est-ce que le mouton comparé au poisson du Hoang-Ho?
— N'importe, il est trop cher pour nous. Nous avons encore une longue route à faire, notre bourse n'est pas grosse, nous devons la ménager. »
Le pêcheur n'insista pas; il prit son aviron, et poussa la barque vers les endroits où étaient ses autres filets.
(( Pourquoi, demandâmes-nous, jettes-tu tant de poissons? Est-ce qu'ils sont de mauvaise qualité?
— Non, tous les poissons du fleuve Jaune sont excellents ; ils sont trop petits, voilà tout.
— Ah! c'est cela; l'an prochain ils seront plus gros. C'est un calcul, vous patientez pour avoir dans la suite un peu plus de profit. » Le pêcheur se mit à rire :
« Ce n'est pas cela, nous n'espérons pas les rattraper. Tous les ans, le bassin se remplit de nouveaux poissons, qui sont entraînés par les eaux débordées du Hoang-Ho ; il en vient de gros, et il en vient aussi de petits ; nous prenons les premiers, et les autres nous les rejetons, parce qu'ils ne se vendent pas bien. Le poisson est ici très abondant; nous pouvons choisir ce qu'il y a de mieux... Seigneurs lamas, si ces poissons vous plaisent, je ne les lâcherai pas. »
La proposition fut adoptée, et le menu fretin, à mesure qu'il se présenta, fut déposé dans une seille.
A la fin de la pêche, nous avions une petite provision de fort jolis poissons. Avant de descendre de la barque, nous lavâmes proprement un mouchoir et, après y avoir déposé notre pêche, nous nous dirigeâmes triomphalement vers la tente.
(( Oii avez- vous donc été, mes pères spirituels? nous cria Samdadchiemba, d'aussi loin qu'il nous aperçut; le thé a déjà bouilli deux fois et s'est refroidi.
— Vide ton thé quelque part, répondîmes-nous; aujourd'hui nous ne mangerons pas que de la farine d'avoine ; nous avons du poisson frais. Fais cuire quelques pains sous la cendre. »