‹ À travers les déserts de la Tartarie et les neiges du Thibet [microform]Chapitre 83 sur 114 · chapitre Quinstèmt · texte numérisé non relu

chapitre Quinstèmt

arriver, car je suis un lama du royaume d'Oui!... » A ces mots, il sauta sur son cheval et disparut dans le désert.

Ces paroles furent comme un coup de foudre pour le pauvre vieillard. Après un instant de morne stupeur, il s'abandonna aux cris et aux gémissements. ■':'' ')/-^'-' '-^...-''f ■; ■ ■/ ', ■'■-■..-■■--' ■■'v;"r-~-^:-^.:^ ■■■V-;,. '■ -.;.,,-

Pendant qu'il était dans cet état de désolation, son fils arriva, ramenant du pâturage un petit troupeau de sarligues.

« Mon fils, lui dit le vieillard, selle promptement ton cheval, arme-toi de ton sabre, et précipite-toi du côté de l'occident ; tu rencontreras un lama étranger, que tu dois immoler sur-le-champ, car il m'a volé ma courroie.

Nous nous mîmes donc à escalader ees montagnes. (P. 360.)

'— Quoi! s'écria le jeune homme, saisi d'épouvante, c'est un meurtre que vous me commandez ! Comment, mon père, pendant que nos tribus ne parlent qu'avec admiration de votre grande sainteté, vous osez m'ordonner d'immoler un pauvre voyageur, pour avoir pris dans votre tente une courroie dont il avait sans doute besoin?

— Pars vite, ô mon fils, je t'en conjure, répétait le vieillard, en se tordant les bras de douleur; pars vite, et immole cet étranger, si tu ne veux pas que nous soyons tous engloutis dans les flots. »

Le jeune homme, croyant que son père était dans un accès de délire, ne voulut pas le contredire de peur de l'irriter davantage : il monta à cheval, et

A travers les diserts.

^oiibciiiri^ bc bonagr.

s'en retournait donc triste et découragé, lorsqu'en traversant les grandes plaines qui séparent le Thibet de la Chine, la sous-venTrièi-e de sa selle venrait à se c;user. il tomba de cheval. Ayant ;)perçii sion loin de là, sur les bords d'un i.-et't étang, une tente pauvre et .lélabrce, il s'y l'endit pour ré]>arer sa .■;elle. Apr'^s avoir attaché so]i clievnl à un pieu !ixé à la porte de In tente, i] entr;! et trouva un vénérn.ble vieilh^rd libsorb.é d;i!!s la prière.

K Frèri', dit le voya'.'.eur, une la p;iix soii h.uiour.- dtaiis îa demeure.

— Frère, répoîidit le \icillnrd. .-^ans î';iire le moindre mouvement, assiedstoi uuj)rès de mon Foyer... "

Le lama thibétain criU s';ij;erc-.^\oir qn.e le \ieillard était .iveuglc.

.( -Te vois ;ivec douleur, lui dit-il. .que tu es |)ri\é de i'u.sjîge de tes yeux.

— Oui, il y a un gi'.ind n<mibre d\-\nnées que yn\ perdu le Itonheur de coulenipler le soleil et la verdu.'c de i\o-\ bielles ni-jsiries... Frère, il me semble que ton hnigage a un accent iiarticidier. riCs-iu pas uii honui»^ de nos tribtts?

— .Te si;is un ixuivre lama de l'orient. .l'ni iViit vo"^!! de visiter les temples qu'on -:. élevés dan> les contrées mongoles, et de me pi'osicrner devitnt les saWis |>::rsonnages que je reticontrerais sur m;t route, l'n accident m'est arrivé en prissaiit par ici: j'ai cassé la sous-ventrière de iru; selle, et je .suis venu dans t;! tenie potir la réparer.

— Je suis aveugle, dit le vieillard, ie ne luiis iiioi-inéme te servir: regartio à côté de la tente, m trouveras des courî'oies. lu-eiids celle (jui te conviendra le mieux ])0ur arranger ta selle... »

l'endant .que l'étranger choisi;;s;)it r.ne bonne ci^urroie j)Our faire tine sousventrière, le viedlard Itii dit :

'. 0 Ir.ma des contrées orientales, tu es lieureux de ]x>;ivoir pjisser tes jours à visiter nos montunents sacrés! Les temples les nlns m.-igiiifiques sont dans les contrées nio;ig<)les; les Tlubéîaius ne ])a rvi en di-niu j.amais à en ;ivoir de -sembhi))!?.. : c'est en \ain (ju'ils ïou{ des e'r'n'ts pour en éle\'er dans leur belle \-,d.!é:'; les î'ondemenis qu'ils jetteroiu sero;;t toujours sapi'-s par les flots d'urnmer soutcrraiine dont ils ne sottpçonneiit pas l'exislence... Après un momeiiî de silence, le ■■. ieill.ard ajouta : de \iens de proiioteer ces paroles, parce Qtic tti os iiii iam;i mor.gol. mrds tti dois les conserver daiU.s to:t creur, et ne les coni mituioM^r à r.rrsoiute. Si. dans tes [>3lerina'.'es. tu liens ;t reticontrer itn larn;; du royauiiic d'Oiti. \eille avec soin sur ta lan-rue. car l;i révélation de mon secret cattserait la ruine de nos contrées. Qu.iîîid u?: lama du r.oyaume d'Oui satira. qtte. d ms leur Aa.llée. il exista' tine mer sou.terrair;e, les eaux s'c'-chappe i'i>nt ai:ss!tôt. eî viei-drciul inonde'' nos l'irairies. >

A pleine :-:\t ï\ acîievé (^.e ]\arler. que l'étranger sele\a, et Itii dit :

(( Tni'ort;Mié -vieillard. s;'nve-t<n ! sau.ve-toi à la h.àte! les e.aux vont hietitô'

CJÙ^pitrc Qufnsièmc.

.irriver, car je suis un lama du royaume d'Oui!... » A ces mots, il sauta sur son cheval et disparut dans le désert.

Ces paroles furent comme un coup de foudre pour le pauvre vieillard. Après un instant de morne stupeur, il s'abandonna aux cris et aux gémisseîiients.

Pendant qu'il était dans cet état de désolation, son fils arriva, ramenant (lu pâturage un petit troupeau de sarligues.

« Mon fils, lui dit le vieillard, selle promptement ton cheval, arme-toi de ion sabre, et précipite-toi du côté de l'occident ; tu rencontreras un lama rtranger, que tu dois immoler sur-le-champ, car il m'a volé ma courroie.

Nous nous mîmes donc à escalader ces montagnes, d". ^Ml'.^

— Quoi! s'écria le jeune homme, saisi d'épouvante, c'est un meurtre que vous me commandez ! Comment, mon père, pendant que nos tribus ne parlent <]uavec admiration de votre grande sainteté, vous osez m'ordonner d'immoler un pauvre voyageur, pour avoir pris dans votre tente une courroie dont il avait sans doute besoin?

— Pars vite, ô mon fils, je t'en conjure, réj^était le vieillard, en se tordant les bras de douleur; pars vite, et inmiole cet étranger, si tu ne veux pas que nous soyons tous engloutis dans les flots. »

Le jeune homme, croyant que son père était dans un accès de délire, ne voulut pas le contredire de peur de l'irriter davantage : il monta à cheval, et

A travers les céâerts. 21

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^DUbEitir^ be hopage.

courut sur les traces du lama du royaume d'Oui. Il l'atteignit avant la fin du jour.

(( Saint personnage, lui dit-il, pardonné-moi si je viens interrompre ta marche; tu t'es reposé aujourd'hui sous notre tente, et tu as pris en partant une courroie que mon père redemande à grands cris ; la fureur du vieillard est si grande qu'il m'a ordonné de te mettre à mort ; mais il n'est pas plus permis d'exécuter les ordres d'un vieillard en délire que ceux d'un enfant. Rendsmoi cette courroie, et je retournerai calmer mon père. »

Le lama du royaume d'Oui descendit de cheval, détacha la sous-ventrière de la selle, et la remit au jeune homme, en lui disant :

(( Ton père m'avait donné cette courroie ; puisqu'il la regrette, reporte-lalui ; les vieillards sont fantasques, il faut cependant les respecter toujours, et éviter avec soin de leur causer du chagrin. »

Le lama détacha sa ceinture, en fit une sous- ventrière, et continua sa route, tandis que le jeune homme retournait en toute hâte vers sa demeure.

Il arriva pendant la nuit, et trouva sa tente environnée d'une multitudede bergers, qui, ne comprenant rien aux gémissements du grand saint de la contrée, attendaient son retour avec anxiété.

(( Mon père, mon père ! s'écria le jeune homme, en mettant pied à terre,, calmez-vous, voici votre courroie que je vous rapporte.

— Et l'étranger, dit le vieillard, l'as-tu mis à mort?

' — Je l'ai laissé aller en paix, dans son pays. N'aurais- je pas commis ungrand crime en tuant un lama qui ne vous a fait aucun mal? Voici la courroiequ'il vous avait volée. . . »

Et en disant ces mots, il la remit entre les mains de son père. Le vieillard frissonna de tous ses membres, car il comprit que son fils avait pris le change.. Le même mot mongol signifie, en effet, tout à la fois courroie et secret. Levieillard avait voulu dire à son jBls de tuer l'étranger qui lui avait volé son secret. Mais, voyant qu'on lui rapportait une courroie, il s'écria : « L'occident triomphe! c'est la volonté du ciel ! » Il avertit ensuite les bergers d& s'enfuir à la hâte avec leurs troupeaux s'ils ne voulaient pas être engloutis par les eaux. Pour lui, il se prosterna au milieu de sa tente, et attendit la: mort avec résignation.

Lé jour avait à peine commencé à paraître qu'on entendit sous terre un bruit sourd, semblable au grondement des torrents quand ils roulent leurs ondes à travers les rochers des montagnes. Le bruit avança avec une épouvantable rapidité, et on vit bouillonner Je petit étang au bord duquel le vieillard avait dressé sa tente. Bientôt, la terre éprouva de grandes secousses, les eaux souterraines montèrent avec impétuosité, et se répandirent comme une grande

Cflapitrc Qufnsièmc.

mer au milieu de ces plaines immenses ; il périt des bestiaux innombrables et beaucoup de familles qui n'eurent pas le temps de se sauver. Le vieillard fut le premier englouti dans les flots.

Le lama qui emportait le secret de cette grande catastrophe arriva dans le royaume d'Oui, et trouva ses compatriotes plongés dans la consternation ; ils avaient entendu dans la vallée un tumulte effroyable, et nul ne pouvait en assigner la cause. Il raconta l'histoire du vieillard aveugle et, après son récit, tout le monde comprit que le fracas qu'on avait entendu avait été produit par la mer souterraine, au moment oii elle s'était transportée à l'orient. On reprit avec enthousiasme les travaux de construction qui avaient été abandonnés, et on éleva un temple magnifique, qui est encore debout. Grand nombre de familles allèrent s'établir aux environs du temple, et peu à peu se forma une ville, qui prit le nom de Lha-Ssa (Terre des Esprits).

Cette singulière chronique sur l'origine de la mer Bleue nous fut d'abord racontée, pour la première fois, dans le Koukou-Noor ; on nous la répéta ensuite à Lha-Ssa, à peu près avec les mêmes circonstances. Il nous a été impossible de découvrir à quel événement historique pouvait faire allusion une fable aussi bizarre.

Nous séjournâmes dans le Koukou-Noor pendant près d'un mois. Des rumeurs continuelles sur le compte des brigands nous forcèrent à décamper cinq ou six fois, et suivre les tribus tartares, qui, au moindre bruit, changent de place, sans pourtant s'éloigner jamais trop des magnifiques pâturages qui avoisinent la mer Bleue.

Vers la fin du mois d'octobre, l'ambassade thibétaine arriva. Nous nous joignîmes à cette immense troupe, grossie en route par un grand nombre de caravanes mongoles, qui, comme nous, profitaient de cette excellente occasion pour faire le voyage de Lha-Ssa. Autrefois, le gouvernement thibétain envoyait, tous les ans, une ambassade à Pékin. Celle de 1840 fut attaquée en route par un grand nombre de Kolo; on se battit pendant une journée tout entière ; les Thibétains, ayant été assez heureux pour mettre en fuite les brigands, continuèrent leur route pendant la nuit. Le lendemain, on s'aperçut qu'on n'avait plus dans la caravane le Tchanak-Kampo ou Grand-Lama, accrédité près la cour de Pékin en qualité d'ambassadeur du Talé-Lama. Durant plusieurs jours, on fit des perquisitions sans pouvoir le retrouver ; on pensa que, dans la confusion du combat, il aurait bien pu être pris par les Kolo et emmené prisonnier. L'ambassade n'en continua pas moins sa route, et arriva à Pékin sans son personnage officiel. L'Empereur fut fort désolé de ce funeste événement.

En 1841, nouveau combat contre les brigands, et aussi nouvelle catastrophe.

j^oubenfi^ be bopagr.

Cette fois-là, le Tchanak-Kampo ne fut pas enlevé par les Kolo, mais il ftn reçut un affreux coup de sabre, dont il mourut quelques jours après. L'Empereur, en apprenant ce nouveau sinistre, fut, dit-on, inconsolable ; il envoya des dépêches au Talé-Lama, dans lesquelles il lui disait que, vu les difficultés et les dangers de la route, dorénavant il n'y aurait d'ambassade que tous les trois ans. D'après ces nouvelles dispositions, depuis 1841, il n'y avait pas eu d'autre ambassade que celle que nous venions de rencontrer, et qui était partie de Lha-Ssa en 1844. En allant, elle avait eu le bonheur de ne pas faire la rencontre des brigands et, par conséquent, son Tchanak-Kampo n'avait été ni volé ni tué.

Le lendemain de notre départ du Koukou-Noor, nous nous plaçâmes en tête de la caravane, puis nous nous arrêtâmes en route pour voir défiler devant nous cette immense troupe, et faire connaissance avec nos compagnons de voyage. Les hommes et les animaux qui composaient la caravane peuvent être évalués au nombre suivant : Quinze mille bœufs à long poil, douze cents chevaux, autant de chameaux, et deux mille hommes, soit Thibétains, soit Tartares ; les uns allant à pied, d'autres montés sur des bœufs à long poil, le plus grand nombre à cheval ou à dos de chameau. Tous les cavaliers étaient armés de lances, de sabres, de flèches et de fusils à mèche. Les piétons, nommés lakto, avaient la consigne de conduire les files de chameaux, ou de diriger la marche capricieuse et désordonnée des troupeaux de bœufs. Le Tchanak- Kampo voyageait dans une grande litière portée par deux mulets. En dehors de cette multitude, dont le voyage ne devait se terminer qu'à Lha-Ssa, il y avait une escorte de trois cents soldats chinois, fournis par la province de Kan-Sou, et deux cents braves Tartares, chargés de protéger la sainte ambassade jusqu'aux frontières du Thibet,

Les soldats de la province du Kan-Sou s'acquittaient de leurs fonctions en véritables Chinois. De peur de quelque fâcheuse rencontre, ils se tenaient prudemment à la queue de la caravane ; là, ils chantaient, ils fumaient et folâtraient tout à leur aise, sans- se mettre en peine des brigands. Tous les jours, ils avaient la remarquable habitude de ne se mettre en route que lorsque la caravane tout entière avait défilé ; alors, ils parcouraient soigneusement les divers campements, et ne manquaient pas de faire profit de tout ce qui avait pu être oublié. Marchant ensuite les derniers, ils avaient encore l'inappréciable avantage de pouvoir ramasser ce que les autres laissaient tomber. Les soldats tartares tenaient une conduite bien différente : on les voyait galoper sans cesse en avant et sur les flancs de la caravane, monter sur les collines, et s'enfoncer dans les profondes vallées, pour examiner si les brigands n'étaient pas en embuscade.

Cj^apitcE Quinsième.

La marche et les mouvements de la caravane s'exécutaient avec assez d'ordre et de précision, surtout dans les commencements. Ordinairement, on partait tous les jours deux ou trois heures avant le lever du soleil, afin de pouvoir camper vers midi et donner aux animaux le temps de paître pendant le reste de la journée; le réveil était annoncé par un coup de canon; aussitôt, tout le monde se levait, le feu s'allumait dans toutes les tentes et, pendant que les uns chargeaient les bêtes de somme, les autres faisaient bouillir la marmite et préparaient le thé beurré ; on en buvait à la hâte quelques écuellées, on dévorait quelques poignées de tsamba, et puis on jetait la tente à bas. Un second coup de canon donnait le signal du départ. Quelques cavaliers expérimentés et chargés de diriger la caravane se mettaient en tête; ils étaient suivis par les longues files de chameaux, puis venaient les bœufs à long poil, qui s'avançaient par troupes de deux ou trois cents, sous la conduite de plusieurs lakto. Les casraliers n'avaient pas de place fixe; ils allaient et venaient dans tous les sens, uniquement guidés par leur caprice. Les cris plaintifs des chameaux, les grognements des bœufs à long poil, les hennissements des chevaux, les clameurs et les chansons bruyantes des voyageurs, les sifflements aigus que faisaient entendre les lakto pour animer les bêtes de somme, et par-dessus tout les cloches innombrables qui étaient suspendues au cou des chameaux ; tout cela produisait un concert immense, indéfinissable, et qui, bien loin de fatiguer, semblait, au contraire, donner à tout le monde du courage et de l'énergie.

La caravane s'en allait ainsi à travers le désert par troupes et par pelotons, s'arrêtant tous les jours dans les plaines, dans les vallées, aux flancs des montagnes, et improvisant avec ses tentes si nombreuses, et si variées de forme et de couleur des villes et des villages qui s'évanouissaient le lendemain pour reparaître un instant après sur un plan toujours nouveau. Ces vastes et silencieux déserts étaient tout à coup traversés par une multitude énorme ! En voyant toutes ces tentes de voyage, ces nombreux troupeaux, et ces hommes, tour à tour pasteurs et guerriers, nous ne pouvions nous empêcher de penser souvent à la marche des Israélites lorsqu'ils s'en allaient à la recherche de la Terre promise, à travers les solitudes de Madian.

En quittant les bords de la mer Bleue, nous nous dirigeâmes vers l'ouest, en inclinant peut-être un peu vers le sud. Les premiers jours de marche ne furent que poésie; tout allait au gré de nos désirs, le temps était magnifique, la route était belle et facile, l'eau limpide,. et les pâturages gras et abondants. Quant aux brigands, on. n'y songeait même pas. Pendant la nuit, le froid se faisait bien un peu sentir; mais on obviait à cet inconvénient en endossant ses habits de peau. Nous étions, enfin, à nous demander ce que ce fameux voyage du Thibet avait de si épouvantable ; il nous semblait qu'il était impossible de

^oiibcnir^ bc bopage.

voyager d'une manière plus çonunode et plus agréable. Hélas, cet enchantement ne fut pas de longue durée !

Six jours après notre départ, il fallut traverser le Pouhain-Gol, rivière qui prend sa source au pied des monts Nana-Chan et va se jeter dans la mer Bleue. Ses eaux ne sont pas très profondes, mais étant divisées en douze embranchements très rapprochés les uns des autres, elle occupe en largeur un espace de plus d'une lieue. Nous eûmes le malheur d'arriver au premier embranchement du Pouhain-Gol longtemps avant le jour; l'eau était gelée, mais pas assez profondément pour que la glace pût nous servir de pont. Les chevaux, étant arrivés les premiers, furent effrayés et n'osèrent pas avancer; ils s'arrêtèrent sur les bords et donnèrent aux bœufs à long poil le temps de les joindre. Bientôt la caravane tout entière se trouva réunie sur un seul point ; il serait impossible d'exprimer le désordre et la confusion qui régnaient au milieu de cette immense cohue, enveloppée des ténèbres de la nuit. Enfin, plusieurs cavaliers poussèrent leurs chevaux et crevèrent la glace en plusieurs endroits. Alors, la caravane entra pêle-mêle dans la rivière; les animaux se heurtaient et faisaient rejaillir l'eau de toute part, la glace craquait, les hommes vociféraient ; c'était un tumulte effroyable. Après avoir traversé le premier bras, il fallut recommencer la manœuvre au second, puis au troisième, et ainsi de suite. Quand le jour parut, la sainte ambassade était encore à gargouiller dans l'eau; enfin, après avoir beaucoup fatigué et beaucoup frissonné, au moral comme au physique, nous eûmes le bonheur de laisser derrière nous les douze embranchements du Pouhain-Gol, et de nous trouver en pays sec ; mais toutes nos idées poétiques s'étaient évanouies, et nous commencions à trouver cette manière de voyager tout à fait détestable.

Et pourtant, tout le monde paraissait être dans la jubilation. On disait que le passage du Pouhain-Gol s'était exécuté admirablement bien. Un seul homme s'était cassé les jambes, et il ne s'était noyé que deux bœufs à long poil. Pour ce qui est des objets perdus ou volés pendant ce long désordre, on n'en tenait pas compte.

Quand la caravane reprit la marche accoutumée, elle présentait un aspect vraiment risible. Les hommes et les animaux étaient plus ou moins chargés de glaçons. Les chevaux s'en allaient tristement, et paraissant fort embarrassés de leur queue, qui pendait tout d'une pièce, raide et immobile, comme si on l'eût faite de plomb et non de crin. Les chameaux avaient la longue bourre de leurs jambes chargée de magnifiques glaçons, qui se choquaient les uns les autres avec un bruit harmonieux. Cependant, il était visible que ces jolis ornements étaient peu de leur goût ; car ils cherchaient de temps en temps à les faire tomber, en frappant rudement la terre de leurs pieds. Les bœufs à long poil

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Ctjapitrc rnifnâièiii?*

■étaient de véritables caricatures; impossible de se figurer rien de plus drôle: ils marchaient les jambes écartées, et portaient péniblement un énorme système de stalactites qui leur pendaient sous le ventre jusqu'à terre. Ces pauvres bêtes étaient si informes et tellement recouvertes de glaçons qu'il semblait qu'on les eût mises dans du sucre candi. '

Pendant les premiers jours de marche nous nous trouvâmes un peu isolés au milieu de cette grande multitude. Nous étions sans amis et sans connaissances. Cependant, nous ne tardâmes pas à nous faire des camarades; car, pour lier les hommes entre eux, il n'est rien de tel que les voyages. Les compagnons de route que nous nous fîmes, et auprès desquels nous allions tous les jours dresser notre tente, n'étaient ni marchands, ni pèlerins, ni attachés à l'ambassade, ni simples voyageurs comme nous; c'étaient quatre lamas, qui formaient une catégorie à part. Deux d'entre eux étaient de Lha-Ssa, un du Thibet ultérieur, et le quatrième du royaume de Torgot. Chemin faisant, ils nous racontèrent leur longue et pittoresque histoire, dont nous allons donner ici un raccourci. ^^ ^ :-\.:-S-^C^\ :'--.\-^.,' -' -■:'■-

Les trois lamas thibétains s'étaient fait les disciples d'un grand-lama nommé Altère, qui se proposait de bâtir, aux environs de Lha-Ssa, un temple bouddhique dont la grandeur et la magnificence surpasseraient tous ceux qui existaient déjà. Un jour, il annonça à ses trois disciples que, tous les plans étant arrêtés, il fallait commencer de grandes quêtes pour fournir aux frais énormes du saint édifice. Ils partirent donc tous quatre, le cœur plein de zèle et de dévouement, et dirigèrent d'abord leur marche vers le nord. Ils traversèrent toute l'Asie centrale, et s'avancèrent jusqu'au royaume de Torgot, tout près des frontières russes. Chemin faisant, ils s'arrêtaient dans toutes les lamaseries qu'ils rencontraient, et dans toutes les demeures des princes thibétains et tartares. Partout, ils recevaient de grosses offrandes ; car, outre que l'œuvre était capable d'exciter par elle-même le plus vif intérêt, l' Altère- Lama avait des lettres de recommandation du Talé-Lama et de tous les supérieurs des lamaseries les plus renommées du Thibet. Dans le Torgot, un riche lama mongol, touché du dévouement de ces intrépides quêteurs, leur offrit tous ses troupeaux, et conjura l' Altère-Lama de vouloir bien lui permettre de s'adjoindre à eux pour continuer les quêtes dans les pays tartares. L'Altère-Lama, de son côté, ému d'un zèle si pur et d'un si grand désintéressement, voulut bien recevoir ses offrandes et l'admettre au nombre de ses disciples. Les lamas quêteurs furent donc au nombre de cinq.

Du Torgot, ils dirigèrent leur marche vers l'est, allant toujours de tribu en tribu, et grossissant dans la route leurs troupeaux de chevaux, de bœufs^ de moutons et de chameaux. Ils parvinrent jusqu'au pays des Khalkhas, où ils

If-

j^outrenir^ tie bopagei

demeurèrent longtemps à la lamaserie du Grand-Kouren, car les offrandes des pèlerins tartares ne tarissaient pas. De là, ils descendirent vers le sud jusqu'à Pékin, oii ils convertirent en or et en argent les innombrables bestiaux qu'ils avaient amassés de toute part. Après un long séjour dans la capitale de l'empire chinois, ils recommencèrent leurs courses dans les déserts de la Tartarie, et toujours quêtant, toujours recevant des offrandes, ils arrivèrent à Kounboum. Dans cette fameuse lamaserie, capable d'apprécier le mérite des bons lamas, le zèle et le dévouement des célèbres quêteurs acquirent une renommée colossale ; ils devinrent l'objet de la vénération publique, et les maîtres, jaloux de la perfection de leurs disciples, ne manquaient pas de les leur proposer pour modèles.

L'Altère-lama, après trois ans de courses fort méritoires, ne soupirait plus qu'après le moment de retourner à Lha-Ssa, et de consacrer à la construction de son temple toutes les riches offrandes qu'il était parvenu à recueillir. Aussi, grande fut sa joie quand il apprit la nouvelle de l'arrivée de l'ambassade thibétaine. Il fut résolu qu'il la prendrait à son retour de Pékin, et qu'il profiterait de cette bonne occasion pour faire traverser à son or et à son argent le dangereux pays des Kolo. En attendant, on donnerait tous ses soins à faire les préparatifs de cet important voyage.

Mais, hélas! les projets des hommes sont souvent traversés, au moment même où ils semblent devoir réussir de la manière la plus triomphante. Un beau jour, arrive à Si-Ning-Fou un courrier extraordinaire de l'Empereur, portant des dépêches dans lesquelles il est enjoint au grand mandarin de la ville de s'entendre avec le supérieur de la lamaserie de Kounboum, et d'empoigner l'Altère-lama, accusé de se livrer depuis trois ans à des escroqueries de tout genre, au moyen de certaines lettres de recommandation faussement attribuées au Talé-Lama. Il fut fait ainsi qu'il avait été ordonné par Sa Majesté impériale. On comprend quelle dut être la stupéfaction de ce pauvre Altère-lama, et surtout de ses quatre disciples, qui, dans toute cette affaire, avaient été d'une candeur vraiment admirable. Cette ambassade, sur la protection de laquelle on avait tant compté, avait été chargée, par le gouvernement thibétain, de chercher à s'emparer du grand quêteur, dont les merveilleux succès avaient été divulgués à Lha-Ssa par les bouches indiscrètes des pèlerins.

L'Altère-lama, ayant été arrêté sans coup férir, fut immédiatement expédié sous bonne escorte pour Lha-Ssa. On lui fit suivre, par la province du Sse-Tchouan, la route des courriers de l'Empereur. Arrivé dans la capitale du Thibet, son affaire devait être examinée par ses juges naturels. En attendant, sa prodigieuse recette demeurait confisquée au profit du ïalé-lama; car

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