chapitre Quinstème
rien de plus juste que de le mettre en possession de l'or et de l'argent qui avaient été prélevés grâce à la toute-puissante influence de son nom. Pour ce qui est des quatre disciples du grand quêteur, il fut arrêté qu'ils attendraient l'ambassade thibétaine, et qu'ils s'en retourneraient avec elle, emmenant cinquante-huit magnifiques chameaux que s'était procurés l'Altère-lama, et dont le gouvernement thibétain disposerait à leur arrivée à Lha-Ssa.
Ces quatre infortunés disciples étaient les camarades de route que notre bonne fortune nous avait fait rencontrer. Le souvenir de leur maître déchu les poursuivait sans cesse, et les sentiments que ce souvenir excitait en eux n'étaient pas toujours les mêmes. Tantôt, ils regardaient leur maître comme un saint, et tantôt comme un voleur. Un jour, ils prononçaient son nom avec vénération, et en portant leurs mains jointes au front ; un autre jour, ils le maudissaient, et crachaient en l'air en signe de mépris. Le lama du Torgot surtout ne voyait que du bleu dans cette malencontreuse affaire. Il se reprochait parfois d'avoir fait offrande de tous ses troupeaux à un homme qui commençait à avoir passablement toutes les apparences d'un fripon. Cependant, il se consolait de sa duperie parce qu'elle lui avait fourni l'occasion de courir le monde et de visiter les lamaseries les plus célèbres. Au fond, ces quatre lamas étaient d'excellents jeunes gens et de bons compagnons de voyage. Tous les jours, ils avaient à nous raconter quelques nouvelles particularités de leurs longues aventures, et leurs récits contribuèrent plus d'une fois à nous faire oublier un instant les fatigues et les misères de la route.
Une cause permanente des souffrances que nous eûmes à endurer dans le trajet fut, sans contredit, notre pro-chamelier Charadchambeul. Dès Tabord, ce jeune lama nous avait paru un petit saint ; mais, dans la suite, nous nous aperçûmes que nous emmenions avec nous un petit diable à face humaine. L'aventure suivante nous ouvrit les yeux sur son compte, et nous fit entrevoir tout ce que nous aurions à souffrir de sa présence.
Le lendemain du passage du Pouhain-Gol, après avoir marché pendant une partie de la nuit, nous remarquâmes sur un de nos chameaux deux gros paquets soigneusement enveloppés, et que nous n'avions pas encore vus. Nous pensâmes que quelque voyageur, n'ayant pu les placer commodément sur ses bêtes de somme, avait prié Charadchambeul de s'en charger pour la journée; et là-dessus, nous continuâmes paisiblement notre route, sans plus nous occuper de cette particularité. Quand nous fûmes arrivés au campement, aussitôt qu'on eut mis bas les bagages, nous vîmes avec surprise notre lama des monts Ratchico prendre ces deux paquets, les envelopper mystérieusement d'un tapis de feutre, et puis aller les cacher au fond de la tente. Evidemment, cette conduite provoquait des explications. Nous demandâmes à Charadchambeul quel
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était ce nouveau bagage qu'on voyait dans la tente. Il s'approcha de nous et nous répondit à voix basse, comme craignant d'être entendu, que, pendant la nuit, Bouddha lui avait fait une faveur, qu'il lui avait fait trouver, sur le chemin, une bonne chose. Puis il ajouta, en souriant malicieusement, qu'à Lha-Ssa cette bonne chose se vendrait bien dix onces d'argent...
Ces paroles nous firent froncer le sourcil, et nous demandâmes à voir cette bonne chose. Charadchambeul ferma d'abord avec soin la porte de la tente, puis il dépouilla avec émotion sa prétendue trouvaille. C'étaient deux grandes jarres en cuir fondu, contenant une espèce d'eau-de-vie qu'on distille dans la province du Kan-Sou, et qui se vend assez cher. Sur ces deux jarres, il y avait des caractères thibétains, qui indiquaient le nom très connu du propriétaire. Nous eûmes la charité de ne pas nous arrêter à la pensée que Charadchambeul avait volé ces jarres pendant la nuit; nous aimâmes mieux supposer qu'il les avait ramassées le long du chemin. Mais notre pro-chamelier était un casuiste passablement relâché. Il prétendait que ces jarres lui appartenaient, que Bouddha lui en avait fait cadeau, et qu'il ne s'agissait plus que de les cacher avec soin, afin que le propriétaire ne les aperçût pas. Essayer de raisonner morale et justice avec un gaillard de cette trempe était peine et temps perdus. Nous lui déclarâmes énergiquement que ces jarres n'étant ni à nous ni à lui, nous ne voulions ni les recevoir sous notre tente, ni les placer sur nos chameaux pendant le voyage, que nous n'avions nullement envie d'arriver à Lha-Ssa avec une réputation de voleurs... Et afin qu'il prît bien au sérieux ce que nous lui disions, nous ajoutâmes que, s'il n'enlevait pas les jarres de notre tente, nous allions à l'instant avertir le propriétaire. Il se trouva un peu ébranlé par ces paroles. Afin d'achever de le déterminer à la restitution, nous lui conseillâmes de porter lui-même la trouvaille à l'ambassadeur, en le priant de la faire remettre à son adresse. Le Tchanak-Kampo ne manquerait pas d'être touché de cette probité; peut-être lui donnerait-il une récompense, ou du moins il se souviendrait de lui, et pourrait, à Lha-Ssa, lui être de quelque utilité. Après des contestations longues et violentes, ce parti fut adopté. Charadchambeul se présenta au Tchanak-Kampo, qui lui dit :
(( Tu es un bon lama. Un lama qui a la justice dans le cœur est agréable aux esprits. »
Charadchambeul revint furieux. Il prétendit que nous lui avions fait faire une bêtise, et que le Tchanak-Kampo ne lui avait donné que quelques paroles creuses. Dès ce moment, il nous voua une haine implacable. Il ne s'acquitta plus que par boutades du travail qui lui était confié ; il se plut à gaspiller nos provisions de bouche; tous les jours, il nous abreuva d'outrages et de malédictions ; et souvent, sa rage se tournant contré les animaux, il les frappait
Cljapitce Qtiinsième.
horriblement sur la tête, au risque de les assommer. Renvoyer ce malheureux était chose impossible au milieu du désert. Nous dûmes nous armer de patience et de résignation, et veiller à ne pas irriter davantage ce caractère faroiiche et indompté.
Après cinq jours de marche depuis le passage du Pouhain-Gol, nous arrivâmes au Toulain-Gol, rivière étroite et peu profonde, que nous traversâmes sans obstacle. La caravane s'arrêta ensuite non loin d'une lamaserie, qui paraissait avoir été assez florissante, mais qui, en ce moment, était entièrement déserte. Les temples et les cellules des lamas tombaient en ruines de toutes parts. Des chauves-souris et des rats énormes en avaient fait leur demeure. On nous dit que ce couvent bouddhique avait été assiégé durant trois jours par les brigands, qu'ils s'en étaient enfin rendus maîtres, et qu'après avoir massacré un grand nombre de ses habitants, ils l'avaient livré au pillage et à la dévastation. Depuis cette époque, aucun lama n'avait plus osé venir s'y fixer. Cependant le pays n'était pas entièremeat désert, comme nous l'avions d'abord pensé. En nous promenant à travers les collines rocheuses des environs, nous découvrîmes quelques troupeaux de chèvres et trois misérables tentes cachées dans les creux des ravins. Ces pauvres bergers sortirent, pour nous demander l'aumône de quelques feuilles de thé et d'un peu de tsamba. Ils avaient les yeux hagards, et la figure blême et amaigrie. Ils ne savaient, disaient-ils, 011 se réfugier pour vivre en paix. La peur des brigands les dominait au point de leur enlever jusqu'au courage même de la fuite.
Le lendemain, la caravane continua sa route ; mais l'escorte chinoise demeura campée sur les bords de la rivière; sa tâche était finie. Après quelques jours de repos, elle devait rebrousser chemin et rentrer dans ses foyers. Les marchands thibétains disaient que, les soldats chinois une fois partis, on pourrait du moins dormir en paix, sans avoir à se préoccuper des voleurs de nuit.
Le 15 novembre, nous quittâmes les magnifiques plaines du Koukou-Noor, et nous arrivâmes chez les Mongols de Tsaïdam. Aussitôt après avoir traversé la rivière de ce nom, le pays change brusquement d'aspect. La nature est triste et sauvage ; le terrain, aride et pierreux, semble porter avec peine quelques broussailles desséchées et imprégnées ds salpêtre. La teinte morose et mélancolique de ces tristes contrées semble avoir influé sur le caractère de ses habitants, qui ont tous l'air d'avoir le spleen. Ils parlent très peu, et leur langage est si rude et si guttural que les Mongols étrangers ont souvent de la peine à les comprendre. Le sel gemme et le borax abondent sur ce sol aride, et presque entièrement dépourvu de bons pâturages. On pratique des creux de deux ou trois pieds de profondeur, où le sel se rassemble, se cristallise et se purifie de
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lui-même, sans que les hommes aient le moins du monde à s'en occuper. Le borax se recueille dans de petits réservoirs, qui en sont entièrement remplis. Les Thibétains en emportent dans leur pays, pour le vendre aux orfèvres, qui s'en servent pour faciliter la fusion des métaux. Nous nous arrêtâmes pendant deux jours dans le pays des Tsaïdam. On ût bombance avec du tsamba et quelques chèvres, que les bergers nous troquèrent contre du thé en brique. Les bœufs à long poil et les chameaux se régalèrent avec du nitre et du sel qu'ils trouvaient partout à fleur de terre. La caravane tout entière chercha à reprendre le plus de forces possible pour franchir le Bourhan-Bota, montagne fameuse par les vapeurs pestilentielles dont elle est, dit-on, continuellement enveloppée.
Nous nous mîmes en marche à trois heures du matin et, après beaucoup de circuits et de détours dans cette contrée montueuse, nous arrivâmes à neuf heures au pied du Bourhan-Botha. La caravane s'arrêta un instant, comme pour consulter ses forces ; on mesurait de l'œil les sentiers abrupts et escarpés de cette haute montagne ; on se montrait avec anxiété un gaz subtil et léger, qu'on nommait vapeur pestilentielle, et tout le monde paraissait abattu et découragé. Après avoir pris les mesures hygiéniques enseignées par la tradition, et qui consistent à croquer deux ou trois gousses d'ail, on commence enfin à grimper sur les flancs de la montagne. Bientôt les chevaux se refusent à porter leurs cavaliers, et chacun avance à pied et à petits pas; insensiblement tous les visages blêmissent, on sent le cœur s'affadir, et les jambes ne peuvent plus fonctionner; on se couche par terre, puis on se relève pour faire encore quelques pas ; on se couche de nouveau, et c'est de cette façon déplorable qu'on gravit ce fameux Bourhan-Bota. Mon Dieu, quelle misère ! on sent ses forces brisées, la tête tourne, tous les membres semblent se disjoindre, on éprouve un malaise tout à fait semblable au mal de mer ; et malgré cela il faut conserver assez d'énergie, non seulement pour se traîner soi-même, mais encore pour frapper à coups redoublés les animaux qui se couchent à chaque pas et refusent d'avancer. Une partie de la troupe, par mesure de prudence, s'arrêta à moitié chemin dans un enfoncement de la montagne oii les vapeurs pestilentielles étaient, disait-on, moins épaisses ; le reste, par prudence aussi, redoubla d'efforts pour arriver jusqu'au bout et ne pas mourir asphyxié au milieu de cet air chargé d'acide carbonique. Nous fûmes de ceux qui franchirent le Bourhan-Bota d'un seul coup. Quand nous fûmes arrivés au sommet, nos poumons se dilatèrent enfin à leur aise. Descendre la montagne ne fut qu'un jeu et nous pûmes aller dresser notre tente loin de cet air meurtrier que nous avions laissé de l'autre côté.
La montagne Bourhan-Bota présente cette particularité assez remarquable, c'est que ce gaz délétère ne se trouve que sur la partie qui regarde l'est et le