‹ À travers les déserts de la Tartarie et les neiges du Thibet [microform]Chapitre 97 sur 114 · chapitre tiîj:=^EptfÈmE · texte numérisé non relu

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labeur gouvernemental. A Lha-Ssa, le système des corvées est dans un état prospère et florissant. Les Thibétains s'y prêtent gaiement, et de la meilleure grâce du monde.

Lorsque la gent corvéable fut arrivée en nombre suffisant, on lui distribua toutes nos possessions; on fit dans nos appartements un vide complet, et on se mit ensuite pompeusement en route pour le tribunal. Un cavalier thibétain, le sabre au poing et un fusil en bandoulière, ouvrait la marche ; venait ensuite la troupe des portefaix, s'avançant entre deux lignes de lamas-satellites ; le Régent, monté sur son cheval blanc, et entouré de quelques cavaliers d'honneur, suivait nos bagages; enfin, derrière le Régent, marchaient les deux pau-

Un palaisjau Thibet. (P. 417).

vres Missionnaires français, auxquels une grande multitude de curieux formait un cortège peu agréable. Notre allure n'était pas fière. Conduits comme des malfaiteurs, ou du moins comme des gens suspects, nous n'avions qu'à baisser les yeux, et qu'à traverser modestement la foule nombreuse qui se précipitait sur notre passage. Une pareille position était, sans doute, bien pénible et bien humiliante; mais la pensée de notre divin Sauveur traîné au prétoire à travers les rues de Jérusalem était aussi bien capable d'adoucir l'amertume dont nous étions abreuvés. Nous le priâmes de sanctifier nos humiliations par les siennes, et de les accepter en souvenir de sa douloureuse passion.

Quand nous arrivâmes au tribunal, l'ambassadeur chinois, entouré de son état-major, était déjà à son poste. Le Régent lui dit :

J»DubEnirG tic banagc.

avec de gra iules bandes de pou-lou. jaune et rouge. Nous nous demandions ce <}ue signifiait tout cela, pour cjui toutes ces démonstrations «l'honneur et de respect:... lorsque nous entendîmes retentir derrière nous de vives acclamations. Nous tournâmes la tête, et nous reconnûmes le Régent. Il s'avançait, monté sui' un magnilique cheval blanc, et entoure de nombreux cavaliers. Nous ari'i\âmcs presque en même temps que lui à notre logis. Nous ouvrîmes le cadenas cjui en fermait la porte, et nous priâmes le Régent de vouloir bien nous l'aire Thonneur d'entrer dans les appartements des Missionnaires l'rançais.

Samdadcliiemba. (|ue nous n'avions pas re\ u deiwis l'audience de l'ambassadeur chinois, se trouvait aussi au rendez-vt)us. 11 était complètement stupéfait, car il ne com])renait rien du tout à ces opérations. Les domesticiucs du Régent, avec lesquels il avait passé la nuit, n'avaient [)u le metti'C au courant des affaires. Nous lui dîmes un mot [)our le l'assui'er. et lui donnei' à entendre (ju'on n'allait pas tout de suite nous martyriser.

Le Régent s'assit, au milieu de iiotre chambre, sur un siège <loré (ju'on axait eu soin de prendi'e au |)alais; puis il nous demanda si ce (ju'il voyait dans notre demeure était tout notre avoir.

Il Oui. voilà tout ce «jue nous possédons, ni plus, ni moins. X'oilà toutes nos l'cssources pour nous emparer du Thibet.

— Il y a de la malice dans vos ])aroles. dit le Régent. d(> n'ai jamais pensé (jue vous fussiez des gens redoutables... Qu'est-ce ([ue c'est que cet objet t ajouta-t-il. en nous montrant un crucili.x (jue nous avions placé au nuir.

— Ah! si tu connaissais bien cet objet, tu no dirais ]ias (]ue nous sommes j)eu redoutables. C'est avec cela que nous voulons nous l'cndre maîtres de la Chine, de la Tartarie et du Thibet.

Le Régent se mit à l'ire; car il ne \ it (ju'une plaisanterie d;ins nos j'aroles. pourtaïit si vraies et si .sérieu.s(\s. o

V\\ scribe s'accroupit aux pieds du Régent, et lit l'inventaire de nos malles, de nos guenilles et de notre batterie de cuisine. On apporta une lampe allumée: le Régent tira d'une petite bourse, suspendue à son eou. un sceau en or. qu'on a]')})csa sur tout notre bagage. Rien ne fut épaî'gné: nos vieilles liottes. les clous même de notre tente de \()vage. tout fut barbouillé de cire rousse, et mar(|ué solennellement an cachet <lu Talé-lamri.

Quand cette longue cérémonie fut terminée, le Régent nous avertit (pi'il fallait se rendi'c au tribunal. On alla donc aussitôt ch.ercher des portefaix, ce qui demanda fort jieu de temj'js. ['n lama «le la police n'eut qu'à se présentei'dans la rue. et stMnmer. au nom (U^ la loi. des passants, hommes, femmes ou enfants, d'oitrer immédiatement dans la maison pour i)rendre {)art à un

Cftayinc biv^êcptièmc.

labeur gouverneinental. A Llia-Ssa, le système des et)rvées est dans un t'îat ))ros})èrc et florissant. Les Thibétaiiis s'y prêtent gaiement, ei de la. meilleure grâce du inonde.

Lorsque la gent corvéable fut arrivée en nombre suffisant, on lui distribua toutes nos possessions; ou lit dans nos a])})artements un vide complet, et on se mit ensuite pompeuseuieut en route ])oui' le tribunal. Lu cavalier tliibétaiii, le sabre au poing et un fusil en bandoulière, ouvrait la marche; venait ensuite la troupe des poi'tefaix. s'avançaut eulre deux lignes de lamas-satellites ; le liégeul. monté sui' sou clie\al blanc, v\. eutoui'é de quelques cavaliers d'iioiineur, suivait nos bagages; enfin, derrière le Régent. U'arcliaient les deux pau-

Un palaisjau Thibet. (P. 417).

vres Missionnaires français. an\(|uels unegraiule multituiie de (.-urieux formait un cortège peu agréable. Notre alluie n'était j)as (ière. Conduits ((immc des malfaiteurs, ou du moins fommc des gens suspects, nous n'a\ions (ju"à baisseï' les yeux, et (]u"à ti'averscî' modcstemenf la foule nombivuse qui se prét-ipilait sur notre passage, lue pareille ]^;osition était, sans doute, bien pénible et bien humiliante: mais la j)ensée de notre divin Sau\eur traîné au prétoire à travers les l'ues de Jéi'usalem était aussi bien eapabic d'adoiu'ii' ramertunte dont nous étions abremés. Nous le priâmes de sanctifier iKis humiliations ])ar les siennes, et de les acceptei' en souvenir de sa doul(Mireus(> i)assion.

Quand nous arrivâmes an tî'ibunal. lambassadeur chinois. iMitouré de son état-major, était déjà à son j)oste. Le Régent lui dit :

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^oubentr^ tie tidpage.

(( Tu veux examiner les effets de ces étrangers ; les voici, examine. Ces hommes ne sont ni riches, ni si puissants que tu le prétends.. »

Il y avait du dépit dans les paroles du Régent; et, au fond, il devait être un peu confus du rôle de gendarme qu'il venait de jouer. Ki-Chan nous demanda si nous n'avions que deux malles.

— Deux seulement, on a tout apporté ici ; dans notre maison, il ne reste plus un chiffon, plus un morceau de papier.

— Qu'avez-vous dans ces deux malles?

— Tiens, voilà les clefs; ouvre-les, vide-les, examine à ton aise. Ki-Chan rougit, et fit un mouvement en arrière. Sa délicatesse de Chi^

nois parut s'indigner.

— Est-ce que ces malles m'appartiennent ? nous dit-il avec émotion. . . Est-ce que j'ai le droit de les ouvrir? Si ensuite il vous manquait quelque chose, que diriez- vous ?

— Ne crains rien; notre religion nous défend de juger témérairement le prochain.

— Ouvrez vous-mêmes vos malles... Je veux savoir ce qu'il y a : c'est mon devoir. Mais vous seuls avez le droit de toucher à ce qui vous appartient. »

Nous fîmes sauter le sceau du Talé-Lama, le cadenas fut enlevé; et ces deux malles, que tout le monde perçait des yeux depuis longtemps, furent , enfin ouvertes à tous les regards. Nous retirâmes tous les objets les uns après les autres, et nous les étalâmes sur une grande table. D'abord, parurent quelques volumes français et latins, puis des livres chinois et tartares, des linges d'église, des ornements, des vases sacrés, des chapelets, des croix, des médailles, et une magnifique collection de lithographies. Tout le monde était en contemplation devant ce petit musée européen. On ouvrait de grands yeux, on se poussait du coude, on faisait claquer les langues en signe d'admiration. Jamais personne n'avait rien vu de si beau, de si riche, de si merveilleux. Tout ce qui brillait blanc était de l'argent; tout ce qui brillait jaune était de l'or. Toutes les physionomies s'épanouirent, et on. parut oublier complètement que nous étions des gens suspects et dangereux. Les Thibétains nous tiraient la langue, en se grattant l'oreille, et les Chinois nous faisaient les courbettes les plus sentimentales. Notre sac de médailles principalement faisait tournoyer les yeux dans toutes les têtes. On avait l'air d'espérer qu'avant de quitter le prétoire, nous ferions au public une large distribution de ces brillantes pièces d'or.

Le Régent et Ki-Chan, dont les âmes étaient plus élevées que celles du vulgaire, et qui certainement ne convoitaient pas notre trésor, n'en avaient pas moins oublié leur rôle de juges. La vue de nos belles images coloriées les mettait tout hors d'eux-mêmes. Le Régent tenait les mains jointes, et regardait fixe-

Cgapitre tii^^^Eptièmc.

ment et la bouche entr'ouverte, pendant que Ki-Chan pérorait, faisait le savant, et démontrait à l'auditoire comme quoi les Français étaient les artistes les plus distingués qu'il y eût au monde. « Autrefois, disait-il, il avait connu à Pékin un Missionnaire français qui tirait des portraits dont la ressemblance faisait peur. Il tenait son papier caché dans la manche de sa robe, saisissait les traits comme à la dérobée, et dans l'espace d'une pipe de tabac tout était terminé. »

Ki-Chan nous demanda si nous n'avions pas des montres, des longues-vues, des lanternes magiques, etc., etc.. Nous ouvrîmes alors une petite boîte que personne n'avait encore remarquée, et qui contenait un microscope. Nous en ajustâmes les diverses parties, et chacun n'eut plus d'yeux que pour cette singulière machine en or pur, et qui, sans contredit, allait opérer des choses étonnantes. Ki-Chan était le seul qui comprît ce que c'était qu'un microscope. Il en donna l'explication au public, avec beaucoup de prétention et de vanité. Puis il nous pria de placer quelque animalcule à l'objectif... Nous regardâmes Son Excellence du coin de l'œil, puis nous démontâmes le microscope pièce à pièce, et nous le casâmes dans sa boîte.

(( Nous pensions, dîmes-nous à Ki-Chan, sur un ton tout à fait parlementaire, nous pensions être venus ici pour subir un jugement, et non pas pour • jouer la comédie.

— Quel jugement a-t-on à faire? dit-il, en se redressant vivement. Nous avons voulu visiter vos effets, savoir au juste qui vous êtes, et voilà tout.

— Et les cartes de géographie, tu n'en parles pas?

— Oui, oui ; c'est le point important; oii sont vos cartes de géographie?

— Les voilà; » et nous déployâmes les trois cartes que nous avions, savoir: une mappemonde, une terre-plate d'après la projection de Mercator, et un Empire chinois.

Il était impossible de passer outre sans faire un peu de géographie. Nous nous prêtâmes charitablement aux désirs que nous manifestèrent le Régent et l'ambassadeur chinois. Nous leur indiquâmes du doigt, sur la terre-plate de Mercator, la Chine, la Tartarie, le Thibet et toutes les autres contrées du globe. Le Régent fut anéanti en voyant combien nous étions éloignés de notre patrie, et quelle longue route nous avions été obligés de faire, sur mer et sur terre, pour venir lui faire une visite dans la capitale du Thibet. Il nous regardait avec stupéfaction ; puis il levait le pouce de la main droite, en nous disant :

« Vous êtes des hommes comme cela. . . » Ce qui voulait dire, dans la langue figurée des Thibétains : vous êtes des hommes au superlatif.'

Après a\roir reconnu les points principaux du Thibet, le Régent nous demanda où était Calcutta.

^^^^Simî^^H^f^^^^

^nubenir^ îje bopage.

<( Voilà, lui dîmes-nous, en lui indiquant un tout petit rond sur les bords de la mer.

— EtLha-Ssaîoùest doncLha-Ssa?

— Le voici ...» Les yeux et le doigt du Régent se promenèrent un instant de Lha-Ssa à Calcutta, et de Calcutta à Lha-Ssa.

(( Les Pélins de Calcutta sont bien près de nos frontières, dit-il en faisant la grimace et en branlant la tête... Peu importe, ajouta-t-il ensuite, voici les monts Himalaya !»

Le cours de géographie étant terminé, les cartes furent repliées et mises dans leurs étuis respectifs, et on passa aux objets de religion. Ki-Chan en savait assez long là-dessus. Lorsqu'il était vice-roi de la province du Pé-Tche-Ly, il avait suJ0B.samment persécuté les chrétiens pour avoir eu de nombreuses occasions de se familiariser avec tout ce qui a rapport au culte catholique; aussi, ne manqua-t-il pas de faire le connaisseur. Il expliqua les images, les vases sacrés, les ornements; il sut même dire que, dans la boîte aux saintes huiles, il y avait un remède fameux pour les moribonds. Pendant toutes ces explications, le Régent était préoccupé et distrait; ses yeux se tournaient incessamment vers un grand fer à hosties. Ces longues pinces terminées par deux larges lèvres paraissaient agir fortement sur son imagination ; il nous interrogeait des yeux, et semblait nous demander si cet affreux instrument n'était pas quelque chose comme une machine infernale. Il ne fut rassuré qu'après avoir vu quelques hosties que nous tenions renfermées dans une boîte. Alors, seulement, il comprit l'usage de cet étrange ustensile.

Le bonhomme de Régent était tout rayonnant de joie et tout triomphant, de voir que, parmi nos effets, on n'avait rien trouvé qui pût nous compromettre.

(( Eh bien ! dit-il à l'ambassadeur chinois, avec un ton plein de malice, que penses-tu de ces hommes? que faut- il en faire?

— Ces hommes sont Français, ils sont ministres de la religion du Seigneur du ciel, ce sont de braves gens; il faut les laisser en paix... »

Ces paroles flatteuses furent accueillies dans la salle par un léger murmure d'approbation, et les deux Missionnaires répondirent au fond du cœur : Deo gratias!

La gent corvéable s'empara de notre bagage, et nous retournâmes à notre logis avec une démarche sans doute plus alerte et plus dégagée que lorsque nous en étions partis. La nouvelle de notre réhabilitation s'était promptement répandue dans la ville, et le peuple thibétain accourait de toutes parts pour nous faire fête. On nous saluait avec empressement, et le nom Français était dans toutes les bouches. Dès ce moment, les Azaras blancs furent complètement oubliés.

CSapittE Èiî^'^cptièmE.

Aussitôt que nous eûmes regarni nos appartements, nous distribuâmes quelques pièces de monnaie aux porteurs de nos effets, afin qu'ils pussent boire à notre santé un pot de petite bière thibétaine, et apprécier la magnanimité des Français qui ne font pas travailler le peuple gratis.

Tout le monde étant parti, nous rentrâmes dans notre solitude accoutumée, et la solitude amenant la réflexion, nous nous avisâmes de deux choses très importantes : la première, que nous n'avions pas encore dîné, et la seconde, que nos deux coursiers n'étaient plus à leur râtelier. Pendant que nous songions aux moyens de faire promptement notre cuisine, et de découvrir ce qu'étaient devenus nos chevaux, nous vîmes apparaître au seuil de notre porte le gouverneur des Katchi qui nous tira de ce double embarras. Cet excellent homme, ayant prévu que notre séance à la cour d'assises ne nous avait pas permis de faire bouillir notre marmite, arrivait suivi de deux domestiques portant une corbeille remplie de provisions. C'était un festin d'ovation qu'il nous avait préparé.

« Et nos chevaux, pourrais-tu nous en donner des nouvelles? nous ne les voyons plus dans la cour.

— J'allais vous en parler ; ils sont depuis hier soir dans les écuries du Régent. Pendant votre absence, ils n'ont souffert ni de la faim ni de la soif. J'ai ouï dire que vous étiez dans l'intention de les vendre;... la chose est-elle vraie?

— Oui, c'est vrai, ces animaux nous ruinent; mais ils sont si maigres! qui voudrait les acheter à cette heure?

— Le Régent désire les acheter.

— Le Régent?

Oui, lui-même; ne riez pas, ce n'est pas une plaisanterie... Combien en

voulez-vous?

— Oh ! ce qu'on voudra !

— Eh bien! vos chevaux sont achetés. »

Et à ces mots, le Kachemirien déploya un petit paquet qu'il portait sous son bras, et posa sur le plancher deux lingots d'argent du poids de dix onces chacun.

— Voilà, dit-il, le prix de vos deux chevaux. » :

Nous pensâmes que nos animaux, maigres et éreintés comme ils étaient, ne valaient pas cela, et nous le dîmes consciencieusement au gouverneur des Katchi; mais il fut impossible de rien changer à cette affaire, qui avait été déjà conclue et arrêtée d'avance. Le Régent prétendait que nos chevaux, quoique maigres, étaient d'excellente race, puisqu'ils n'avaient pas succombé aux fatigues de notre long voyage. De plus, ils avaient à ses yeux une valeur exceptionnelle, parce qu'ils avaient parcouru de nombreuses contrées; et surtout

^aubcnit^ bc bonagc.

parce qu'ils avaient brouté les pâturages de Kounboum, patrie de Tsong-Kaba, et qu'ils avaient porté des missionnaires français. ■

Vingt onces d'argent de plus dans notre maigre bourse, c'était une bonne fortune, nous avions de quoi faire les généreux. Aussi, sans désemparer, nous prîmes un de ces lingots, et nous le plaçâmes sur les genoux de Saradadchiemba.

(( Voilà pour toi, lui dîmes-nous; tu en auras pour t'endimancher des pieds à la tête. »

Samdadchiemba remercia froidement et maussadement ; puis les muscles de sa figure se détendirent, ses narines se gonflèrent, et sa large bouche se mit à sourire. Enfin il ne lui fut plus possible de comprimer sa joie; il se leva, et fit deux ou trois fois sauter en l'air son lingot, en s'écriant :

« Voilà un fameux jour ! ... »

Au fait, Samdadchiemba avait raison; cette journée, si tristement commencée, avait été bonne au delà de ce que nous pouvions espérer. Nous avions maintenant à Lha-Ssa une position honorable, et il allait enfin nous être permis de travailler librement à la propagation de l'Evangile.

La journée du lendemain fut encore plus heureuse que la précédente, et vint en quelque sorte mettre le comble à notre prospérité. Dans la matinée, nous nous rendîmes, accompagnés du gouverneur kachemirien, chez le Régent, auquel nous désirions exprimer notre gratitude pour les témoignages d'intérêt qu'il nous avait donnés. Nous fûmes accueillis avec bienveillance et cordialité. Le Régent nous dit, comme en confidence, que les Chinois étaient jaloux de nous voir à Lha-Ssa, mais que nous pouvions compter sur sa protection, et séjourner librement dans le pays sans que personne eût le droit de s'immiscer dans nos affaires.

« Vous êtes très mal logés, ajouta-t-il, votre chambre m'a paru sale, étroite et incommode; je prétends que des étrangers comme vous, des hommes venus de si loin, se trouvent bien à Lha-Ssa. Est-ce que, dans votre pays de France, on ne traite pas bien les étrangers?

— On les traite à merveille. Oh! si un jour tu pouvais y aller, tu verrais comme notre roi te recevrait !

— Les étrangers, ce sont des hôtes ; il vous faut donc abandonner la demeure que vous vous êtes choisie. J'ai donné ordre de vous préparer une demeure convenable dans une de mes maisons... »

Nous acceptâmes avec empressement et reconnaissance une offre si bienveillante. Etre logés commodément et gratis n'était pas chose à dédaigner dans notre position; mais nous appréciâmes, surtout, l'avantage de pouvoir fixer notre résidence dans une maison même du Régent. Une faveur si signalée, une protection si éclatante de l'autorité thibétaine, ne pouvait manquer de nous

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