chapitre bijc^s^cptième
donner, auprès des habitants de Lha-Ssa, une grande influence morale, et de faciliter notre mission apostolique.
En sortant du palais, nous allâmes, sans perdre de temps, visiter la maison qui nous avait été assignée; c'était superbe, c'était ravissant! Le soir même nous opérâmes notre déménagement, et nous prîmes possession de notre nouvelle demeure.
Notre premier soin fut d'ériger dans notre maison une petite chapelle. Nous choisîmes l'appartement le plus vaste et le plus beau ; nous le tapissâmes aussi proprement qu'il nous fut possible, et ensuite nous l'ornâmes de saintes images. Oh ! comme notre âme fut inondée de joie, quand il nous fut enfin permis de prier publiquement au pied de la croix, au sein même de la capitale du bouddhisme, qui, peut-être, n'avait jamais encore vu briller à ses yeux le signe de notre rédemption ! Quelle consolation pour nous de pouvoir enfin faire retentir des paroles de vie aux oreilles de ces pauvres populations, assises depuis tant de siècles aux ombres de la mort! Cette petite chapelle était à la vérité bien pauvre, mais pour nous elle était ce centuple que Dieu a promis à ceux qui renoncent à tout pour son service. Notre cœur était si plein que nous crûmes n'avoir pas acheté trop cher le bonheur que nous goûtions, par deux années de souffrances et de tribulations à travers le désert.
Tout le monde, à Lha-Ssa, voulut visiter la chapelle des Lamas français ; plusieurs, après s'être contentés de nous demander quelques éclaircissements sur la signification des images qu'ils voyaient, s'en retournaient en remettant à une autre époque de s'instruire de la sainte doctrine de Jéhovah; mais plusieurs aussi se sentaient intérieurement frappés, et paraissaient attacher une grande importance à l'étude des vérités que nous étions venus leur annoncer. Tous les jours ils se rendaient auprès de nous avec assiduité; ils lisaient avec application le résumé de la doctrine chrétienne, que nous avions composé à la lamaserie de Kounboum, et nous priaient de leur enseigner les véritables prières. .
Les Thibétains n'étaient pas les seuls à montrer du zèle pour l'étude de notre sainte religion. Parmi les Chinois, les secrétaires de l'ambassadeur Ki- Chan venaient souvent nous visiter, pour s'entretenir de la grande doctrine de l'occident ; l'un d'entre eux, à qui nous avions prêté plusieurs ouvrages chrétiens écrits en tartare-mantchou, s'était convaincu de la vérité du christianisme et de la nécessité de l'embrasser, mais il n'avait pas le courage de faire publiquement profession de foi, tant qu'il serait attaché à l'ambassade ; il voulait attendre le moment oii il serait libre de rentrer dans son pays. Dieu veuille que ses dispositions ne se soient pas évanouies!
Un médecin, originaire de la province du Yun-Nan, montra plus de généro-
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^ouhcnir^ De bopase.
site. Ce jeune homme, depuis son arrivée à Lha-Ssa, menait une vie si étrange que tout le monde le nommait l'Ermite chinois. Il ne sortait jamais que pour aller voir ses malades, et ordinairement il ne se rendait que chez les pauvres. Les riches avaient beau le solliciter, il dédaignait de répondre à leurs invitations, à moins qu'il n'y fût forcé par la nécessité d'obtenir quelque secours; car il ne recevait jamais rien des pauvres au service desquels il s'était voué. Le temps qui n'était pas absorbé par la visite des malades, il le consacrait à l'étude , il passait même la majeure partie de la nuit sur ses livres. Le jour il ne prenait qu'un seul repas de farine d'orge, sans qu'il lui arrivât jamais d'user de viande. Il n'y avait, au reste, qu'à le voir, pour se convaincre qu'il menait une vie rude et pénible : sa figure était d'une pâleur et d'une maigreur extrêmes; et quoiqu'il fût âgé tout au plus d'une trentaine d'années, il avait les cheveux presque entièrement blancs.
Un jour, il vint nous voir pendant que nous récitions le bréviaire dans notre petite chapelle ; il s'arrêta à quelques pas de la porte et attendit gravement et en silence. Une grande image coloriée, représentant le crucifiement, avait sans doute fixé son attention; car aussitôt que nous eûmes terminé nos prières, il nous demanda brusquement, et sans s'arrêter à nous faire les politesses d'usage, de lui expliquer ce que signifiait cette image. Quand nous eûmes satisfait à sa demande, il croisa les bras sur sa poitrine et, sans dire un seul mot, il demeura immobile et les yeux fixés sur l'image du crucifiement ; il garda cette position pendant près d'une demi -heure; ses yeux enfin se mouillèrent de larmes; il étendit ses bras vers le Christ, puis tomba à genoux, frappa trois fois la terre de son front, et se releva en s'écriant :
(( Voilà le seul Bouddha que les hommes doivent adorer ! » Ensuite il se tourna vers nous et, après nous avoir fait une profonde inclination, il ajouta :
(( Vous êtes mes maîtres, prenez-moi pour votre disciple. » Tout ce que venait de faire cet homme nous frappa étrangement ; nous ne pûmes nous empêcher de croire qu'un puissant mouvement de la grâce venait d'ébranler son cœur. Nous lui exposâmes brièvement les principaux points de la doctrine chrétienne; et à tout ce que nous lui disions, il se contentait de répondre avec une expression de foi vraiment étonnante : Je crois ! Nous lui présentâmes un petit crucifix en cuivre doré, et nous lui demandâmes s'il voudrait l'accepter. Pour toute réponse, il nous fit avec empressement une profonde inclination; aussitôt qu'il eut le crucifix entre ses mains, il nous pria de lui donner un cordon, et immédiatement il le suspendit à son cou ; il voulut ensuite savoir quelle prière il pourrait réciter devant la croix.
« Nous te prêterons, lui dîmes-nous, quelques livres chinois, où tu trouveras
Cftapitre tiij:*^cpticniE.
des explications de la doctrine ainsi que de nombreux formulaires de prières.
— Mes maîtres, c'est bien ;.. . mais je voudrais avoir une prière courte, facile, que je puisse apprendre à l'instant, et répéter souvent et partout. »
Nous lui apprîmes à dire : Jésus, Sauveur du monde, ayez pitié de moi. De peur d'oublier ces paroles, il les écrivit sur un morceau de papier, qu'il plaça dans une petite bourse suspendue à sa ceinture; il nous quitta en nous assurant que le souvenir de cette journée ne s'effacerait jamais de sa mémoire.
Ce jeune médecin mit beaucoup d'ardeur à s'instruire des vérités de la
La cime des Himalaya. (P. 438.)
religion chrétienne; mais ce qu'il y eut en lui de remarquable, c'est qu'il ne chercha nullement à cacher la foi qu'il avait dans le cœur. Quand il venait nous visiter, ou quand nous le rencontrions dans les rues, il avait toujours son crucifix qui brillait sur sa poitrine, et il ne manquait jamais de nous aborder en disant : « Jésus, Sauveur du monde, ayez pitié de moi. » C'était la formule qu'il avait adoptée pour nous saluer.
Tout en faisant des efforts pour répandre le grain évangélique parmi la population de Lha-Ssa, nous ne négligeâmes pas de faire pénétrer cette divine
J>DiilicnirG bc lioyaGC.
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Un jour, il vint nous voir pendant que nous récitions le bréviaire dans notre petite chapelle; il s'arrêta à quelques pas de la jiorte et attendit gravement et en silence. Tne grande image coloriée, représentant le crucifiement, avait sans doute lixé son attention: car aussitôt que nous eûmes terminé nos ])rières. il nous demanda brusquement, et sans s'arrêter à nous faire les politesses d'usage, de lui expliquer ce que signi liait cette image. Quand nous eûmes satisfait à sa demande, il croisa les bras sur sa poiti'ine et, sans dire un seul mot. il tlemeura immobile et les yeux fixés sur rimage du crucifiement ; il garda cette position j)endant près d'une demi-heui'C: ses yeux enhn se mouillèrent de larmes; il étendit ses bras vers le Christ, puis tomba à genoux, frap])a trois fois la terre de son front, et se releva en s'éci'iant :
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^Qutieinr^ de bopage.
semence jusque dans le palais du Régent; et ce ne fut pas sans l'espoir d'y recueillir un jour une précieuse moisson. Depuis l'espèce de jugement qu'on nous avait fait subir, nos relations avec le Régent étaient devenues fréquentes^ et en quelque sorte pleines d'intimité. Presque tous les soirs, quand il avait terminé ses travaux de haute administration, il nous faisait inviter à venir partager avec lui son repas thibétain, auquel il avait soin de faire ajouter, à notre intention, quelques mets préparés à la chinoise. Nos entretiens se prolongeaient ordinairement bien avant dans la nuit.
Le Régent était un homme d'une capacité remarquable; issu d'une humble extraction, il s'était élevé graduellement et par son propre mérite jusqu'à la dignité de premier kalon. Depuis trois ans seulement, il était parvenu à cette charge éminente; jusque-là il avait toujours rempli des fonctions pénibles et laborieuses ; il avait souvent parcouru, dans tous les sens, les immenses contrées du Thibet, soit pour faire la guerre ou négocier avec les Etats voisins, soit pour surveiller la conduite des Houtouktou placés au gouvernement des diverses provinces. Une vie si active, si agitée, et en quelque sorte incompatible avec l'étude, ne l'avait pas empêché d'acquérir une connaissance approfondie des livres lamaïques. Tout le monde s'accordait à dire que la science des lamas les plus renommés était inférieure à celle du Régent. On admirait surtout l'aisance avec laquelle il expédiait les affaires. Un jour, nous nous trouvions chez lui, quand on lui apporta un grand nombre de rouleaux de papier ; c'étaient les dépêches des provinces; une espèce de secrétaire les déroulait les unes après les autres, et les lui présentait à lire, en tenant un genou en terre. Le Régent les parcourait rapidement des yeux, sans pourtant interrompre la conversation qu'il avait engagée avec nous. Au fur et à mesure qu'il avait pris connaissance d'une dépêche, ils saisissait son stylet de bambou et écrivait ses ordres au bas du rouleau; il expédia ainsi toutes ses affaires avec promptitude, et comme en se jouant. Ajoutons que nous n'avons jamais vu d'écriture thibétaine aussi belle que la sienne.
Le Régent aimait beaucoup à s'occuper de questions religieuses, et le plus souvent elles faisaient la principale matière de nos entretiens. Au commencement, il nous dit ces paroles remarquables :
« Tous vos longs voyages, vous les avez entrepris uniquement dans un but religieux;... vous avez raison, car la religion est l'affaire importante des hommes; je vois que les Français et les Thibétains pensent de même à ce sujet. Nous ne ressemblons nullement aux Chinois qui comptent pour rien les affaires de l'âme. Cependant, votre religion n'est pas la même que la nôtre;. . . il importe de savoir quelle est la véritable. Nous les examinerons donc toutes les deux attentivement et avec sincérité; si la vôtre est la bonne,nous l'adopterons; comment
Cgapitre ttf^^^Eptfème.
pourrions-nous nous y refuser? Si, au contraire, c'est la nôtre, je crois que vous serez assez raisonnables pour la suivre. » Ces dispositions nous parurent excellentes; nous ne pouvions, pour le moment, en désirer de meilleures.
Nous commençâmes par le christianisme. Le Régent, toujours aimable et poli dans les rapports qu'il avait avec nous, prétendit que, puisque nous étions ses hôtes, nos croyances devaient avoir l'honneur de la priorité. Nous passâmes successivement en revue les vérités dogmatiques et morales. A notre grand étonnement, le Régent ne paraissait surpris de rien.
« Votre religion, nous répétait-il sans cesse, est conforme à la nôtre ; les vérités se ressemblent, nous ne différons que dans les explications. Parmi tout ce que vous avez vu et entendu dans la Tartarie et dans le Thibet, vous avez dû, sans doute, trouver beaucoup à redire ; mais il ne faut pas oublier que les erreurs et les superstitions nombreuses que vous avez remarquées ont été introduites par les lamas ignorants, et qu'elles sont re jetées par les Bouddhistes instruits.»
Il n'admettait entre lui et nous que deux points de dissidence, l'origine du monde et la transmigration des âmes. Les croyances du Régent, bien qu'elles parussent quelquefois se rapprocher de la doctrine catholique, finissaient néanmoins par aboutir à un vaste panthéisme ; mais il prétendait que nous arrivions aussi aux mêmes conséquences, et il se faisait fort de nous en convaincre.
La langue thibétaine, essentiellement religieuse et mystique, exprime avec beaucoup de clarté et de précision toutes les idées qui touchent à l'âme humaine et à la Divinité. Malheureusement, nous n'avions pas un usage suffisant de cette langue, et nous étions forcés, dans nos entretiens avec le Régent, d'avoir recours au gouverneur kachemirien pour nous servir d'interprète ; mais comme il n'était pas lui-même très habile à rendre en chinois des idées métaphysiques, il nous était très souvent difficile de bien nous entendre. Un jour le Régent nous dit: . - ■■-■■■-: ■- ^^:"'":■■■
« La vérité est claire par elle-même ; mais, si on l'enveloppe de mots obscurs, on ne l'aperçoit pas. Tant que nous serons obligés d'avoir le chinois pour intermédiaire, il nous sera impossible de nous comprendre. Nous ne discuterons avec fruit qu'autant que vous parlerez clairement le thibétain. »
Personne plus que nous n'était persuadé de la justesse de cette observation. Nous répondîmes au Régent que l'étude de la langue thibétaine était l'objet de notre sollicitude, et que nous y travaillions tous les jours avec ardeur.
(( Si vous voulez, nous dit-il, je vous faciliterai les moyens de l'apprendre. . . » Au même instant, il appela un domestique, et lui dit quelques mots que nous ne comprîmes pas. Un tout jeune homme, élégamment vêtu, parut aussitôt, et nous salua avec beaucoup de grâce. ; .
^nutienir^ be Uopasc.
(( Voilà mon neveu, nous dit le Régent ; je vous le donne pour élève et pour maître; il passera toute la journée avec vous, et vous aurez ainsi occasion de vous exercer dans la langue thibétaine; en retour vous lui donnerez quelques leçons de chinois et de mantchou. » Nous acceptâmes cette proposition avec reconnaissance, et nous pûmes, en effet, par ce moyen, faire des progrès rapides ■dans la langue du pays.
Le Régent aimait beaucoup à s'entretenir de la France. Durant nos longues visites, il nous adressait une foule de questions sur les mœurs, les habitudes et les productions de notre pays. Tout ce que nous lui racontions des bateaux à vapeur, des chemins de fer, des ballons, de l'éclairage au gaz, des télégraphes, de tous nos produits industriels, etc., le mettait comme hors de lui, et lui donnait une haute idée de la grandeur et de la puissance de la France.
Un jour que nous lui parlions des observatoires et des instruments astronomiques, il nous demanda s'il ne lui serait pas permis d'examiner de près cette machine étrange et curieuse que nous tenions dans une boîte. Il voulait parler du microscope. Comme nous étions de meilleure humeur, et infiniment plus aimables qu'au moment oii l'on faisait la visite de nos effets, nous nous empressâmes de satisfaire la curiosité du Régent. Un de nous courut à notre résidence, et revint à l'instant avec le merveilleux instrument. Tout en l'ajustant, nous essayâmes de donner, comme nous pûmes, quelques notions d'optique à notre auditoire; mais, nous étant aperçus que la théorie excitait fort peu d'enthousiasme, nous en vînmes tout de suite à l'expérience. Nous demandâmes si dans la société quelqu'un serait assez bon pour nous procurer un pou. La chose était plus facile à trouver qu'un papillon. Un noble lama, secrétaire de son excellence le premier kalon, n'eut besoin que d'un instant pour nous offrir un pou extrêmement bien membre. Nous le saisîmes immédiatement aux flancs avec la pointe de nos brucelles ; mais le lama se mit aussitôt à faire de l'opposition ; il voulut empêcher l'expérience, sous prétexte que nous allions causer la mort d'un être vivant.
« Sois sans crainte, lui dîmes-nous; ton pou n'est pris que par l'épiderme; d'ailleurs, il paraît assez vigoureux pour se tirer \'ictorieusement de ce mauvais pas. »
Le Régent, qui, comme nous l'avons dit, avait un symbolisme plus épuré que que celui du vulgaire, dit au lama de garder le silence et de nous laisser faire. Nous continuâmes donc l'expérience, et nous fixâmes à l'objectif cette pauvre petite bête, qui se débattait de toutes ses forces, à l'extrémité des brucelles. Nous invitâmes ensuite le Régent à appliquer l'œil droit, en clignant le gauche, au verre qui se trouvait au haut de la machine.
« Tsong-Kaba! s'écria le Régent, ce pou est gros comme un rat... »
CôapfttE bi^^^EptfÈitiE.
Après l'avoir considéré un instant, il leva la tête et cacha sa figure dans ses deux mains, en disant que c'était horrible à voir... Il voulut dissuader les autres de regarder, mais son influence échoua complètement. Tout le monde, à tour de rôle, alla se pencher sur le microscope, et se releva en poussant des cris d'horreur. Le lama-secrétaire, s'étant avisé que son petit animal ne remuait plus guère, réclama en sa faveur. Nous enlevâmes les brucelles, et nous fîmestomber le pou dans la main de son propriétaire. Mais, hélas ! la pauvre victime était sans mouvement. Le Régent dit en riant à son secrétaire:
« Je crois que ton pou est indisposé ;... va, tâche de lui faire prendre un& médecine; autrement, il n'en reviendra pas. »
Personne ne voulant plus voir des êtres vivants, nous continuâmes la séance en faisant passer sous les yeux des spectateurs une collection de tableaux microscopiques. Tout le monde était dans le ravissement, et on ne parlait qu'avec admiration de la prodigieuse capacité des Français. Le Régent nous dit :
(( Vos chemins de fer et vos navires aériens ne m'étonnent plus tant; des hommes qui peuvent inventer une machine comme celle-ci sont capables de tout.»
Le premier kalon était tellement engoué des choses de notre patrie qu'il lui prit fantaisie d'étudier la langue française. Un soir, nous lui apportâmes,, selon ses désirs, un A B C français, dont chaque lettre avait la prononciation écrite, au-dessous, avec des caractères thibétains. Il y jeta un coup d'œil; et comme nous voulions lui donner quelques explications, il nous répondit que cela n'était pas nécessaire, que ce que nous avions écrit était très clair.
Le lendemain, aussitôt que nous parûmes en sa présence, il nous demanda quel était le nom de notre souverain.
« Notre empereur s'appelle Louis-Philippe.
— Louis-Philippe! Louis-Philippe!... C'est bien. »
Puis il prit son poinçon, et se mit à écrire. Un instant après, il nous présenta un morceau de papier où l'on voyait écrit, en caractères très bien formés : louy filipe.
Pendant la courte période de notre prospérité à Lha-Ssa, nous eûmes aussi des relations assez familières avec l'ambassadeur chinois Ki-Chan. Il nous fit appeler deux ou trois fois pour parler politique, ou, selon l'expression chinoise, pour dire des paroles oiseuses. Nous fûmes fort surpris de le trouver si au courant des affaires d'Europe. Il nous parla beaucoup des Anglais et de la reine Victoria.
« Il paraît, dit-il, que cette femme a une grande capacité, mais son mari, selon moi, joue un rôle fort ridicule : elle ne le laisse se mêler de rien. Elle lui a fait arranger un jardin magnifique rempli d'arbres fruitiers et de fleurs de
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j^autienic^ de tropage.
toute espèce, et c'est là qu'il est toujours enfermé, passant toute sa vie à se promener... On prétend qu'en Europe, il y a encore d'autres royaumes où les femmes gouvernent. Est-ce vrai? Est-ce que leurs maris sont également enfermés dans des jardins? Est-ce que dans le royaume de France vous avez aussi cet usage?
— Non, en France les femmes sont dans les jardins, et les hommes se mêlent des affaires.
— Voilà qui est la raison; agir autrement, c'est du désordre. » Ki-Chan nous demanda des nouvelles de Palmerston, s'il était toujours
chargé des affaires étrangères...
« Et Ilu\ qu'est-il devenu? le savez-vous?
— Il a été rappelé; ta chute a entraîné la sienne.
— C'est dommage ; Ilu avait un cœur excellent, mais il ne savait pas prendre une résolution. A-t-il été mis à mort ou exilé?
— Ni l'un ni l'autre. En Europe, on n'y va pas si rondement qu'à Pékin.
— Oui, c'est vrai; vos mandarins sont bien plus heureux que nous. Votre gouvernement vaut mieux que le nôtre : notre Empereur ne peut tout savoir, et cependant c'est lui qui juge tout, sans que personne ose jamais trouver à redire à ses actes. Notre Empereur nous dit : <( Voilà qui est blanc... » Nous nous prosternons, et nous répondons : (( Oui, voilà qui est blanc. » Il nous montre ensuite le même objet, et nous dit : « Voilà qui est noir... » Nous nous prosternons de nouveau, et nous répondons : (( Oui, voilà qui est noir. »
« Mais si vous disiez qu'un objet ne saurait être à la fois blanc et noir ? — L'Empereur dirait peut-être à celui qui aurait ce courage : Tu as raison;... mais en même temps il le ferait étrangler ou décapiter. Oh ! nous n'avons pas comme vous une assemblée de tous les chefs (Tchoung-Teou-Y ; c'est ainsi que Ki-Chan désignait la chambre des députés.) Si votre Empereur voulait agir contrairement à la justice, votre Tchoung-Teou-Y serait là pour arrêter sa volonté. »
Ki-Chan nous raconta de quelle manière étrange on avait traité à Pékin la grande affaire des Anglais en 1839. L'Empereur convoqua les huit Tchoung- Tang qui composent son conseil intime, et leur parla des événements survenus dans le midi. Il leur dit que des aventuriers des mers occidentales s'étaient montrés rebelles et insoumis, qu'il fallait les prendre et les châtier sévèrement, afin de donner un exemple à tous ceux qui seraient tentés d'imiter leur audace... Après avoir ainsi manifesté son opinion, l'Empereur demanda l'avis de son conseil. Les quatre Tchoung-Tang mantchous se prosternèrent, et di-
1. Nom chinoise de M. Elliot, plénipotentiaire anglais à Canton au commencement de la guerre anglo-chinoise.
CSapitre bi]C=^eptfème.
rent : <( Tché, tché, tché, Tchou-Dze-Ti, Fan-Fou ; Oui, oui, oui, voilà l'ordre ■du maître. » Les quatre Tchoung-Tang chinois se prosternèrent à leur tour et dirent: « Ché, ché, ché, Hoang-Chang-Ti, Tien-Ngen; Oui, oui, oui, c'est le bienfait céleste de l'Empereur... » Après cela il n'y eut rien à ajouter, et le conseil fut congédié.
Cette anecdote est très authentique ; car Ki-Chan, nous l'avons dit, est un des huit Tchoung-Tang de l'empire. Il ajouta qu'il était persuadé que les Chinois étaient incapables de lutter contre les Européens, à moins de modifier leurs armes et de changer leurs vieilles habitudes, mais qu'il se garderait bien de jamais le dire à l'Empereur, parce que, outre que le conseil serait inutile, il lui en coûterait peut-être la vie.
Nos relations fréquentes avec l'ambassadeur chinois, le Régent et le gouverneur kachemirien, ne contribuaient pas peu à nous attirer la confiance et la considération de la population de Lha-Ssa. En voyant augmenter de jour •en jour le nombre de ceux qui venaient nous visiter et s'instruire de notre sainte religion, nous sentions nos espérances grandir, et notre courage se fortifier. Cependant, au milieu de ces consolations, une pensée venait incessamment nous navrer le cœur : nous souffrions de ne pouvoir offrir aux Thibétains le ravissant spectacle des fêtes pompeuses et touchantes du catholicisme. Il nous semblait toujours que la beauté de nos cérémonies eût agi puissamment sur ce peuple, si avide de tout ce qui tient au culte extérieur.
Les Thibétains, nous l'avons déjà dit, sont éminemment religieux; mais, à part quelques lamas contemplatifs, qui se retirent au sommet des montagnes -et passent leur vie dans le creux des rochers, ils sont très peu portés au mysticisme. Au lieu de renfermer leur dévotion au fond de leur cœur, ils aiment, au contraire, à la manifester par des actes extérieurs. Ainsi les pèlerinages, les cérémonies bruyantes dans les lamaseries, les prostrations sur les platesformes de leurs maisons, sont des pratiques extrêmement de leur goût. Ils ont continuellement à la main le chapelet bouddhique, qu'ils agitent avec bruit ; et ils ne cessent de murmurer des prières, lors même qu'ils vaquent à leurs affaires.
Il existe à Lha-Ssa une coutume bien touchante, et que nous avons été en quelque sorte jaloux de rencontrer parmi des infidèles. Sur le soir, au moment où le jour touche à son déclin, tous les Thibétains cessent de se mêler d'affaires, et se réunissent, hommes, femmes et enfants, conformément à leur sexe •et à leur âge, dans les principaux quartiers de la ville et sur les places publiques. Aussitôt que les groupes se sont formés, tout le monde s'accroupit par terre, et on commence à chanter des prières lentement et à demi-voix. Les concerts religieux qui s'élèvent du sein de ces réunions nombreuses produisent
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dans la ville une harmonie immense, solennelle, et qui agit fortement sur l'âme. La première fois que nous fûmes témoins de ce spectacle, nous ne pûmes nous empêcher de faire un douloureux rapprochement entre cette ville païenne, où tout le monde priait en commun, et les cités de l'Europe oii l'on rougirait de faire en public le signe de la croix.
La prière que les Thibétains chantent dans les réunions du soir varie suivant les saisons de l'année : celle au contraire qu'ils récitent sur leur chapelet est toujours la même, et ne se compose que des six syllabes : Om, mani fadmé houm. Cette formule, que les Bouddhistes nomment par abréviation <( le mani, » se trouve non seulement dans toutes les bouches, mais on la rencontre encore écrite de toutes parts, dans les rues, sur les places publiques, et dans l'intérieur des maisons. Sur toutes les banderoles qu'on voit flotter au-dessus des portes ou au sommet des édifices, il y a toujours un mani imprimé en caractères landza, tartares et thibétains. Certains Bouddhistes riches et zélés entretiennent à leurs frais des compagnies de lamas sculpteurs, qui ont pour mission de propager le mani. Ces étranges missionnaires s'en vont un ciseau et un marteau à la main, parcourant les campagnes, les montagnes et les déserts, et gravant la formule sacrée sur les pierres et les rochers qu'ils rencontrent.
Selon l'opinion du célèbre orientaliste Klaproth, Om mani padmé houm n'est que la transcription thibétaine d'une formule sanscrite apportée de l'Inde dans le Thibet. Vers le milieu du septième siècle de notre ère, le célèbre Hindou Tonmi Sambhodha introduisit l'usage de l'écriture dans le Thibet ; mais comme l'alphabet landza, qu'il avait d'abord adopté, parut au roi Srong-Bdzan- Gombo trop compliqué et trop difficile à apprendre, il l'invita à en rédiger un nouveau plus aisé, et mieux adapté à la langue thibétaine. En conséquence, Tonmi-Sambhodha s'enferma pendant quelque temps, et composa l'écriture thibétaine dont on se sert encore aujourd'hui, et qui n'est qu'une modification des caractères sanscrits. Il initia aussi le roi aux secrets du bouddhisme et lui transmit la formule sacrée, Om, mani yadmé houm, qui se répandit avec rapidité dans toutes les contrées du Thibet et de la Mongolie.
Cette formule a, dans la langue sanscrite, un sens complet et indubitable, qu'on chercherait vainement dans l'idiome thibétain. Om est, chez les Hindous, le nom mystique de la divinité, par lequel toutes les prières commencent. Il est composé de A, le nom de Vichnou; de O, celui de Si va, et de M, celui de Brahma. Cette particule mystique équivaut aussi à l'interjection ô ! et exprime une profonde conviction religieuse; c'est en quelque sorte une formule d'acte de foi... Mani signifie joyau, chose précieuse; yadma, le lotus; fadmé est le locatif du même mot... Enfin, houm est une particule qui exprime le vœu, le