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férent du mien, et, pour mon compte, j'ai singulièrement joui de me retrouver en quelque sorte sur le sol français. A ceux que cette bouffée de patriotisme ferait sourire je me bornerai à répondre : Il faut s'être trouvé, même pour un temps très court, à pareille distance de son pays pour savoir à quel point quelques mètres carrés de planches et un lambeau d'étoffe peuvent donner l'illusion et causer la douceur de la patrie.
Enfin nous arrivons à Yorktown, dont la rade ordinairement déserte (le York-River est en réalité un bras de mer) donne abri à l'escadre américaine et à de nombreux bateaux à vapeur ou yachts de plaisance qui ont amené des curieux pour les trois jours de fête. Il s'agit de procéder à notre débarquement. Mais ici se place un incident que j'aurais certainement passé sous silence si la presse américaine ne l'avait rapporté, si la presse française ne Tavait grossi, et s'il n'avait, m'a-t-on dit, donné lieu à toute sorte de commentaires inexacts. Je le rapporterai donc à mon tour en le ramenant, je crois, à sa juste proportion.
Parmi les gentilshommes étrangers qui étaient venus mettre leur épée au service de la cause américaine, se trouvait un officier allemand, originaire de Magdebourg, qui s'appelait le baron Frédéric-Guillaume-Auguste de Steuben. Il était à Paris au moment où éclata la guerre d'Amérique, et ce fut sur le conseil de notre ministre, le comte
de Saint -Germain, qu'il partit pour so joindro à. l'armée de Washington. Doué, à ce qu'il paraît, de qualités militaires assez remarquables, il parvint à un grade élevé dans l'armée américaine, où il exerça les fonctions d'inspecteur général. La guerre terminée, au lieu de retourner dans son pays natal, il continua à vivre en Amérique ; il y a même fondé une ville'qui s'appelle aujourd'hui Steubenville, et il y est mort sans enfants, après avoir déshérité les héritiers de son nom demeurés en Allemagne. Ce sont ces héritiers que le gouvernement américain a cru devoir inviter, comme l'avaient été les descendants des anciens officiers de l'armée commandée par le comte de Rochambeau. Non seulement, le principe étant posé, cette extension n'avait rien que de parfaitement correct, mais j'ajoute même qu'il eût été malséant d'exclure de ces fêtes anniversaires les représentants d'un homme qui a rendu de réels services à la cause américaine. Fùtil vrai qu'en gens avisés les membres du gouvernement américain aient craint, par une exclusion non justifiée, de donner un grief aux nombreux Germano-Américains (près d'un million) qui sont aujourd'hui électeurs aux États-Unis, il n'y aurait non plus, suivant moi, rien de reprochable dans cette préoccupation des plus légitimes. Il n'en est pas moins vrai que la nécessité de faire pendant quelques jours route et vie commune avec les descendants du baron de Steuben, (qui, du reste, dans ces
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cirooustancos délicates, se sont conduits en parfaits hommes du monde) devait nécessairement enlever [ quelque chose à l'aisance des relations et au plaisir du voyage.
Les choses se seraient pourtant passées sans incidents, grâce à un mutuel savoir-vivre, si le gouvernement allemand n'avait fort . habilement mis tout en œuvre pour donner le caractère d'un témoignage de sympathie internationale à une invitation qui était une simple politesse faite à une famille. Non seulement le gouvernement et Topiiiion en Allemagne ont encouragé les descendants (lu baron de Steuben à venir aussi nombreux que possible, de telle façon qu'ils étaient sept pour représenter une seule famille, tandis que nous n'étions que onze pour en représenter soixante ,i;râce aussi à l'indifférence, suivant moi fâcheuse; d'un trop grand nombre de familles françaises) mais rien n'a été négligé pour donner au voyage des Steuben une sorte d'allure officielle. Le ministre d'Allemagne en congé avait été rappelé tout exprèf» pour les recevoir à leur arrivée et les présenter au président de la république. Le premier secrétaire (le la légation en uniforme les accompagnait partout, et sa présence perpétuelle donnait ainsi à sept gentilshommes prussiens l'air d'une petite délégation officielle allemande, rivale de la grande délégation française. L'empire d'Allemagne s'étant fait ainsi de fête, il était impossible au gonverno-
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nement américain de ne pas reconnaître sa présence dans une certaine mesure, mais je dirai avec franchise qu'à mes yeux cette mesure a été dépas sée lorsque, pour saluer notre arrivée dans la rade d'Yorktown, les fréarates américaines ont
reçu l'ordre de hisser l'aigle allemande à coté des trois couleurs françaises. L'égalité du trailernent et des honneurs rendus au drapeau de deux pays dont l'un, il y a un siècle, a si efficacement contribué au triomphe de la cause américaine, dont l'autre n'est point intervenu dans la guerre comme empire et comme nation, comptait bon nombre de ses enfants à la solde de l'armée anglaise, cette égalité, dis-je, était une erreur frisant la maladresse, a mistake, et je crois qu'il en a été jugé ainsi dans tous les États-Unis.
Dans ces circonstances, il était assez naturel que la délégation officielle française, militaire et maritime, se refusât, ainsi que cela avait été primitivement convenu, à retourner à bord de la Clhj of Catsklll, pour chercher nos compagnons de voyage prussiens et qu'elle insistât pour se rendre à terre, suivant l'offre de l'amiral Halligon, dans les embarcations du bord sous les couleurs françaises. Voilà, réduite à ses véritables proportions, toute l'histoire du conflit qui s'est élevé à Yorktown entre le drapeau allemand et le drapeau français. Je ne serais cependant pas un historien fidèle si je n'ajoutais deux choses : la première, c'est que le lendemain