‹ A travers les États-UnisChapitre 17 sur 38 · YORKTOWN 12 J · texte numérisé non relu

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tout pavillon quelconque avait, par ordre, disparu de la flotte, — c'était la seule solution possible, — tandis qu'à terre le pavillon français a continué au contraire de flotter seul pendant trois jours; la seconde, c'est que celui de tous les ministres américains qui par sa haute situation avait eu peut-être le plus de part dans l'incident a mis pendant les jours suivants tous ses soins à nous faire oublier ce que cet incident avait pu avoir de pénible, et qu'à force de prévenances, d'esprit, et de bonne grâce, il y a réussi complètement.

Ce petit épisode que je viens de rapporter a eu une conséquence assez piquante. Le premier jour des cérémonies d'Yorktown devait être consacré à la pose de la première pierre d'un monument commémoratif. Après nous avoir attendus pendant assez longtemps pour ouvrir la cérémonie, on avait jugé à propos de la commencer sans nous. Pendant que les pourparlers s'échangeaient, la cérémonie allait son train; les pourparlers duraient encore qu'elle était déjà finie. On est venu nous annoncer cette nouvelle qui coupait court à toute hésitation, de sorte qu'après être venus de France pour assister à la pose de la première pierre d'un monument, nous avons laissé la cérémonie se passer sans y paraître, et qu'après avoir disputé pendant deux heures sur le meilleur mode de débarquement, nous avons fini par ne pas débarquer du tout.

La nouvelle nous est apportée par quelques mem-

bres de Ja Cenlennial Association d'Yorklown, qiii ont été les véritables initiateurs de Tinvitation à nous adressée. Leur accueil chaleureux où nous retrouvons dans toute sa cordialité la pensée-mère de toutes ces fêtes, achève de dissiper les quelques nuages que les petites difficultés de ce jour avaient amassés et; après être retournés à bord de la City of Catskill, qui est venu s'accoster à l'un des piers, nous nous préparons à débarquer chacun pour notre compte, n'étant pas fâchés de toucher terre après deux jours de navigation. Une chose me fait regretter cependant d'avoir manqué la cérémonie officielle. La première pierre du monument commemoratif devait être posée non point parle président de la république, présent cependant à la cérémonie, mais par le grand maître de la loge maçonnique de la Virginie, assisté par les treize grands maîtres des loges des treize Etats primitifs. J'aurais été assez curieux de voir cette exhibition de francs-maçons en uniformes et tabliers, revêtus des insignes de leur grades. La substitution du grand-maître d'une loge maçonnique au chef de l'Etat dans une cérémonie officielle et patriotique m'étonne bien un peu, et j'interroge à ce sujet. On m'assure que cette intervention des francs-marons dans une cérémonie, toute maçonnique à la vérité, n'a rien d*insolite aux États-Unis, et que, Washington ayant été membre de la loge maçonnique de la Virginie, cette logo, particulièrement honorée aux États-Unis, avait droit

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en (jiielqiie sorte à y jouer le rôle priiici[)al. Un a joute que la franc-maçonnerie aux Etats-Unis n'a point le caractère politique et antireligieux qu'elle a pris chez nous. « C'est, me dit-on, une société secrète qui n'a pas de secrets. » Toutes ces explications laissent cependant subsister certains doutes dans mon esprit: et je me demande s'il n'y a pas là un indice de l'influence croissante qu'au dire de ( ertains auteurs peu favorables aux Etats-Unis la franc-maçonnerie serait en train de prendre dans ce pays. En tout cas, ce petit fait serait un argument en'/aveur de leur thèse, et je le leur livre de bonne foi.

Nous profitons des quelques heures qui nous restent avant la tombée du jour pour descendre trois ou quatre à terre et pour faire le tour des remparts de la ville, à la recherche des positions occupées autrefois par les troupes françaises. Ce pèlerinage l)alriolique ne répond pas tout à fait à nos rechei^ ches. Les environs d'Yorktown ont été, en effet, pendant la guerre de sécession, le théâtre de luttes acharnées entre l'armée du Nord, commandée par le général Mac-CIellan et celle des États confédérés, lutte où le Nord a eu le dessous; Le terrain a été remué de nouveau en maint endroit, et, malgré les connaissances topographiques de mes compagnons, il leur est souvent difficile de distinguer entre les anciens ouvrages et les nouveaux. Aussi j'avoue prendre prosaïquement plus d'intéfêt aux travaux

lOLiî modernes du chemin de fer. Il y a quelques jours encore il n'y avait pas de chemin de fer arrivant jusqu'à Yorktown. Yoici comment on procède. Sur un talus à peine tassé et égalisé on pose des traverses; sur ces traverses, des rails. Le chemin de fer va jusqu'au bout de ces rails et descend ses voyageurs en plein champ; chaque jour, chaque heure même, il avance de quelques mètres; hier, il s'arrêtait à un milledelaville, aujourd'hui, il va jusqu'aux portes; demain, on le poussera jusqu'au camp. Les trains font la navette, arrivant à des heures irrégulières et emmenant, après avoir stationné pendant deux heures, les voyageurs qui se trouvent là. C'est extrêmement simple et primitif, comme on voit, mais je ne suis pas étonné, quelques jours après, d'apprendre qu'à la jonction de cette ligne improvisée avec la grande ligne de Washington à Richmond, un accident a eu lieu qui a coûté la vie à plusieurs personnes. On n'en a point fait de bruit; les Américains savent que, lorsqu'on veut mettre les chemins de fer en exploitation sans perdre de temps, avoir beaucoup de trains et marcher vite, il y a une certaine somme de risques à courir. Pourvu qu'un chemin de fer marche, c'est tout ce qu'il faut : on monte dedans; un accident arrive : Never mind f Go ahead !

Nous traversons, en revenant, la ville ou plutôt le bourg d'Yorktown. Ce lieu, si célèbre dans l'histoire américaine, est en effet devenu un endroit des

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plus misérables, habité par des paysans lièvre ux. On nous avait parlé d'installations provisoires qui y seraient établies, d'hôtels en bois qui s'élèveraient avec une rapidité magique et qu'on démonterait ensuite] de toutes jnèces pour les emporter ailleurs. Je cherche ces hôtels, mais je ne vois que des baraques, et je plains fort ceux qui ont dû y chercher un refuge. Ce qu'il y a par exemple en quantité, ce sont des bars. Sur l'emplacement vrai ou supposé du quartier de chaque général américain, français ou même anglais, une guinguette a été impartialement établie, et je soupçonne ceux qui y sont attablés de n'avoir qu'une idée assez vague des événements historiques dont ils arrosent largement le souvenir. On enfonce jusqu'à la cheville dans une poussière indescriptible, et, la nuit tombée, il n'est pas très facile, en l'absence de tout éclairage, de retrouver son chemin. Décidément, l'intérêt sera tout entier dans la cérémonie officielle; l'endroit lui-même n'y ajoutera rien.

Le lendemain est en efl'et le grand jour, le jour des discours. Sur le rivage nous attend un immense omnibus, dans lequel nous nous entassons, et qui doit nous conduire au lieu de réunion.

Dans un chemin moulant, sablonneux, malaisé,

quatre maigres chevaux traînent notre omnibus. Au milieu de la côte, ils sont tellement essoufflés

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que nous mettons presque tous pied à terre pour les Soulager, et nous arrivons ainsi, un peu à la débandade, à la porte d'une grande baraque en bois, baptisée du nom de Lafayette Hall, où nous devons attendre le président. Je crains qu'arrivant ainsi à pied, dans la poussière, la délégation française ne manque complètement de prestige aux* yeux des populations. Mais sans compter que la population n'est pas nombreuse^ je ne me doutais pas combien peu le prestige est de rigueur dans une cérémonie publique aux États-Unis. Après quelques minutes d'attente, le président de la république arrive (en omnibus, je crois, comme nous), et nous nous rendons à sa suite au lieu où doit se passer la cérémonie. C'est une espèce &q stand Qn bois, entouré dé tribunes en gradins. L'une de ces tribunes est réservée aux autorités; quelques mètres carrés de toile grise cloués à quatre piquets sont destinés à préserver lesdites autorités du soleil. On dirait l'estrade d'une gigantesque distribution de prix. Au premier abord, cette simplicité m'a, je dois le dire, étonné; en y réfléchissant, j'ai fini par la trouver de meilleur goiit et en harmonie avec les institutions anciennes du pays. Le président, qui est le premier personnage de l'État, rentrera demain dans le commun des citoyens, et assistera peut-être^ perdu dans la foule, à la prochaine cérémonie politique. A quoi bon, pendant l'espace de quatre fois trois cent soixante-cinq jours, le traiter en soùve-^

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ralii? Los Américains sont dans le vrai, fi il serait pins logique à nous de les imiter en France, le uenre admis.

. Après exécution d'un chœur patriotique, la cérémonie commence et s'ouvre par une prière. C'est lévèque de Féglise méthodiste épiscopale de New- York qui est chargé de cette portion indispensable (le toute cérémonie américaine. Tl parle pendant un (| Il art d'heure environ dans ce beau et solennel lanliage, un peu différent de la langue ordinaire, qui se prête si bien à l'expression des sentiments reliiiioux. Tout le monde l'écoute, nu-tête, dans un [)rot'ond silence. Les États-Unis sont, dit-on, la terre classique de la sépar^ttion de l'Eglise et de l'Ktat; je le veux bien. La prière terminée, le président Arthur prend la parole : c'est, je crois, son début en public comme président, et beaucoup de curiosité se mêle à la déférence avec laquelle on l'écoute. Ses paroles sont parfaitement appropriées à la circonstance; elles tiennent un juste compte de la fierté patriotique des Américains qui n'aimeraient pas à voir enfler par trop la part prise par l'armée française dans la victoire d'Yorktown, des susceptibilités de la nation anglaise, qui aurait pu considérer d'un œil un peu ombrageux cette éclatante commémoration du passé, enfin des sentiments de la délégation française, un peu impatiente de voir, après le malentendu de la veille, la France recueillir l'hommage auquel elle avait exclusivement droit.

Aussi son discours est-il accueilli avec beaucoup de faveur.

M. Outrey, au nom de la mission officielle française, M. de Rochambeau en notre nom à nous, répondent en excellents termes. Cette première partie oratoire dure environ une demi-heure; pendant ce temps, je me suis laissé aller deux ou trois fois à écouter d'une oreille un peu distraite, et à étudier la foule. Elle se compose en grande parlie de nègres, d'habitants de la campagne, de bourgeois des petites villes environnantes, Richmond ou autres, qui sont arrivés par le chemin de fer le matin, et qui s'en retournent le soir. On n'y sent point battre le cœur de la nation. Le plus grand nombre ne doit pas entendre un mot des paroles que les orateurs prononcent en plein air, avec une voix assez faible. Ils n'en écoutent pas moins, dans un recueillement que rien ne parvient à troubler, debout, sous un soleil de plomb. Parfois on voit voltiger en l'air des tourbillons de petits papiers qui, emportés par le vent, vont tomber çà et là. Ce sont des annonces que des industriels américains saisissent ainsi l'occasion de distribuer. En France, ce serait une cause de rires et de bousculades ; ici, personne n'y fait attention, tout le monde étant absorbé dans l'intérêt de ce qui se passe. Ceux, en très petit nombre, qui entendent sont-ils cependant en état de comprendre? C'est une question que je me pose pour un homme d'un certain âge, campé en face de nous, la

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