NEWPORT
d'un plaloau sans relief que presque toutes les villas ont été construites, et on ne se doute pas du voisinage de l'Océan. Sur ce plateau, le mètre carré de terrain n'en a pas moins acquis un prix exorbitant que je ne me rappelle malheureusement plus, bien qu'on me l'ait répété nombre de fois. Tout ce qui possède, en effet, quelque fortune aux États-Unis et tout ce qui tient à faire partie du monde élégant (les deux réunis ne sont pas peu dire) possède ou cherche à posséder une villa à Newport. Aussi le nombre de celles qui existent déjà est-il considérable et il s'accroît chaque jour.
De celles qu'on cite et qu'on vous montre, je ne puis parler que par le dehors, car leurs propriétaires étaient absents; mais, grâce à l'hospitalité prévenante que nous avons rencontrée partout, j'ai pu pénétrer dans quelques-unes, plus modestes, quoique fort jolies encore ; une, entre autres, très simple mais d'un goût parfait, un véritable cottage à l'anglaise, avec des meubles en perse, mais orné de vieux portraits de famille. Trois femmes l'habitaient seules pour le moment et, au nom de leur sympathie pour la France, ont fait le plus aimable accueil aux quelques Français qui ont été amenés chez elles : une dame assez âgée, dont les plus anciens souvenirs de Paris remontent aux salons de la Restauration; une autre plus jeune, parfaitement au courant (j'en ai eu moi-même la preuve) des plus modestes productions de notre littérature; enfin une
ravissante jeune fille, type accompli de la grâce américaine, avec cette nuance d'érudition dans la conversation qui est propre aux jeunes filles de Boston. Il y a, soit dit en passant, querelle entre les jeunes filles de New- York et celles de Boston. Les premières reprochent aux secondes d'être pédantes, et les secondes reprochent aux premières d'être frivoles. Pour moi, qui n'en ai rencontré que d'aimables ou d'instruites (il se pourrait bien faire qu'il y en eût d'autres), je suis mauvais juge de la querelle; mais, s'il n'était dangereux de se décider sur un seul échantillon , ce serait peut-être aux jeunes filles de Boston que je donnerais la préférence.
Nous sommes venus à Newport pour répondre à une invitation des plus cordiales de l'État de Rhode Island. Cet État est, avec celui de Delaware, le plus petit que comptent aujourd'hui les États-Unis. Dans d'autres pays, il aurait été déjà absorbé par quelque puissant voisin. Mais, en Amérique, il est protégé par son ancienneté, car il est un des treize États de l'Union primitive, et par des souvenirs historiques dont il n'est pas médiocrement fier. Newport a été, en effet, le lieu de débarquement de l'armée de Rochambeau. Peut-être ne faut-il pas moins que ce souvenir, pour le défendre aujourd'hui contre la concurrence de la nouvelle ville industrielle de Providence, le Saint-Étienne des États-Unis, qui lui dispute l'honneur d'être le siège du gouvernement
de l'État. D'après la constitution de l'État deRhode- Island, les assemblées législatives doivent siéger tantôt à Newport et tantôt à Providence. Aussi estce à Newport que nous avons été d'abord reçus et harangués dans une sorte de corps législatif en miniature qui ressemble fort à une salle de conseil général. Mais c'est à Providence que va avoir lieu le banquet officiel. Celui qui nous est offert le second jour de notre séjour à Newport, dans un club fort élégant, a, au contraire, un caractère tout privé, et l'on s'excuse même auprès de nous d'avoir I été obligé par convenance d'inviter : so much officiai people. La séparation entre le monde officiel et le monde élégant, qui tend à s'accentuer chez nous, existe depuis longtemps aux États-Unis, et je ne saurais rendre l'inflexion de voix avec laquelle une habitante de Newport m'a dit : « C'est mon boucher qui est maire. »
A Providence^ nous ne trouvons pas ces nuances, et notre réception est tout officielle. La course rapide que nous avons faite par une pluie battante à travers les établissements publics et les principales manufactures de la ville s'est terminée par une visite à une institution des plus américaines, une école supérieure, high school, où l'instruction est donnée en commun aux garçons et aux filles de quatorze à dix-huit ans. Dans une grande salle dépendant de cette institution, on a réuni non seulement les élèves de la high school, mais ceux des autres écoles
de la ville : en tout, six cents garçons et six cents filles. Au moment où nous entrons, les six cents garçons battent des mains ; les six cents filles agitent leurs mouchoirs. On nous harangue. M. Outrey répond en notre nom, mêmes manifestations; un des descendants du général Lafayette adresse quelques mots aux enfants, reprise d'enthousiasme; enfin nous sortons, les douze cents mains applaudissent et les six cents mouchoirs s'agitent toujours. A raconter ainsi, cela peut sembler comique. A voir, c'était très touchant et je gage qu'il n'y a pas un d'entre nous qui ne se soit senti ému.
Le soir, au banquet officiel, on m'annonce que je serai assis à côté de l'évêque. Je ne doute pas que ce ne soit l'évêque méthodiste ou celui de l'Eglise épiscopale, et je me confirme encore dans cette idée lorsque, au commencement du dîner, le gouverneur de l'état de Rhode Island le prie de vouloir bien dire les grâces. Quelques minutes de conversation avec lui me détrompent bientôt ; c'est l'évêque catholique que le gouverneur, tout bon protestant qu'il est, a invité, et personne ne s'offusque de lui voir faire acte d'évêque devant une assistance dont la grande majorité ne partage pas sa foi. Je profite naturellement de ce voisinage pour m'instruire de la situation des catholiques aux Etats-Unis. Depuis plusieurs années, leurnombre va croissant. A l'avantdernier recensement, ils étaient déjà quatorze millions et composaient la plus nombreuse des Eglises
chrétiennes; celle qui venait immédiatement après ne compte que onze millions d'adhérents. Je ne sais pas le chiffre du dernier recensement, mais il doit être certainement plus considérable.
« Nous nous multiplierions plus rapidement encore, me dit Tévéque, si nous ne perdions un assez grand nombre d'enfants. En effet, parmi ces enfants vagabondant et mendiant par les rues qui sont recueillis par les sociétés charitables, il y en a beaucoup qui sont fils d'émigrants irlandais, et, comme presque toutes ces sociétés sont protestantes, beaucoup d'enfants cessent d'être élevés dans la foi de leurs parents. Les protestants sont plus riches que nous, ajoute-t-il, et l'exercice de la charité leur est plus facile. — En effet, lui dis-je, sachant que ce sont les Irlandais et les Allemands qui forment le principal noyau des catholiques, et qu'ils sont naturellement moins riches que les familles étabhes depuis longtemps dans le pays, je me suis plusieurs fois demandé comment les catholiques pouvaient subvenir à l'érection et à l'entretien de ces églises qu'on voit en si grand nombre, et quelques-unes si somptueuses, dans toutes les villes. « Par le grand nombre des petites souscriptions, me répondit-il. Bien qu'à New- York, à Boston et ailleurs, il commence à y avoir des fortunes assez considérables parmi les catholiques, cependant on peut dire que nos églises et nos chapelles sont construites sou par sou. Parfois nous nous endettons. C'est ainsi que la
chapelle de Newport, que vous avez pu voir (très jolie chapelle, en effet, par parenthèse, et remplie le dimanche) n'est pas encore payée. Mais cependant nous finissons toujours par nous tirer d'affaire. — Et quelles sont, lui demandai-je, vos relations avec les pouvoirs publics? Avez-vous à vous en plaindre ou à vous en louer? — Ni l'un ni l'autre, me répondit-il, et cela tient à ce que, comme catholiques, nous ne comptons pas plus dans un parti que dans un autre. En fait, les Irlandais sont presque tous démocrates, mais c'est comme Irlandais, ce n'est pas comme catholiques. Au contraire, beaucoup de catholiques allemands sont républicains. Nous n'avons donc pas, comme évêques, intérêt à voir au gouvernement plutôt un parti qu'un autre. Et, comme nous jouissons d'une liberté absolue, nous n'avons rien à craindre, ni rien à espérer d'eux. — Vous êtes bien heureux ! » lui répondis-je. Il comprit ma pensée et nous en restâmes là.
Ce banquet officiel, dont le menu, fort élégamment imprimé sur une pancarte en soie, portait comme exergue les deux lettres R. F., surmontées d'un bonnet phrygien, a été marqué par une particularité : l'absence inusitée « de toute liqueur fermentée », c'est-à-dire (pour parler en style moins biblique) de toute espèce de vin, remplacée par l'eau d'Apollinaris, et aussi par l'absence non moins inusitée de toute espèce de discours, l'éloquence officielle ayant peut-être été noyée dans les flots de l'Apollinaris.
J'avoue avoir regretté surtout le vin, et, quand j'ai demandé ce que nous avions fait pour mériter cette pénitence, voici ce qui m'a été répondu. — Bien que l'État de Rhode-Island ne soit pas un de ceux, comme son voisin l'Etat de Vermont, où la mise en vente des boissons fermentées soit défendue, cependant il existe dans l'état un parti de tempérance très nombreux et très puissant. Le gouverneur de l'État n'est pas personnellement enrôlé dans leurs rangs. Mais ils forment l'appoint de sa majorité, et, pour ne pas les mécontenter, il n'a pas osé faire distribuer publiquement du vin dans un banquet présidé par lui. — Publiquement, ai-je dit ; car en s'adressant discrètement aux garçons qui faisaient le service, il n'était pas très difficile d'obtenir individuellement une petite bouteille, et, comme à la fin du dîner le nombre des petites bouteilles qu'on apercevait sur la table était assez respectable, je finis par en conclure qu'il y avait avec la tempérance des accommodements.
Puisque j'ai occasion d'en parler, je dirai cependant que cette institution des sociétés de tempérance dont les membres s'engagent à ne boire jamais ni vin ni liqueurs, est beaucoup moins risible qu'elle ne le paraît à nos yeux de Français et correspond à des mœurs tout à fait différentes des nôtres. L'ivresse qu'il s'agit de combattre en Amérique, ce n'est pas cette ivresse du vin, fort dégradante au fond, mais sur les premiers effets de laquelle nos pères ont pu,
ojs'jiB suep mntir à la réalité des choses, rimer quelques joyeux couplets. C'est l'ivresse du whiskey, du gin, qui conduit promptement à l'abrutissement, à la tristesse, au suicide, au crime; cette ivresse est la seule que le peuple connaisse, carie vin est hors de la portée de sa bourse. Conseiller au peuple de s'abstenir de liqireurs fortes, c'est donc lui conseiller tout simplement de se contenter d'eau claire, et c'est pour pouvoir lui donner ce conseil avec plus d'autorité que les membres des sociétés de tempérance s'abstiennent eux-mêmes de boire, non seulement du whiskey ou du gin, mais même du vin, et se réduisent volontairement à l'eau ou au thé. On peut trouver le procédé peu efficace précisément parce qu'il est trop héroïque; on peut, et c'est l'opinion de beaucoup de gens en Amérique, compter davantage,, pour combattre l'usage funeste du whiskey et du gin, sur la vulgarisation de la bière; mais assez de gens donnent aux pauvres le conseil de vertus, de renoncement, d'austérités qu'ils seraient incapables de pratiquer eux-mêmes, pour que ceux qui ont le courage de prêcher d'exemple méritent plutôt le respect que le sourire.
Boston. — La maison de Prescott. — L'université d'Harvard. — Les écoles publiques, —L'enseignement laïque.
l""-.! novembre.
Il est écrit que de cette dernière et rapide tournée j'emporterai encore plus de regrets que de bons souvenirs. Un des plus vifs a été de ne faire en quelque sorte que traverser Boston et encore par une pluie battante. En y arrivant en chemin de fer, j'ai remarqué combien les campagnes que nous traversions ressemblaient à celles de l'Angleterre : ces pays les plus anciennement colonisés de l'Amérique se sont calqués davantage sur la mère patrie et méritent bien leur nom de Nouvelle-Angleterre. Certains quartiers de Boston, entre autres les environs du parc, ressemblent aux jolis squares de Londres; comparaison que j'ai faite, soit dit en passant, devant un Bostonien et qui ne m'a pas paru le flatter
autant que je l'aurais cru. J'aurais donné beaucoup pour pouvoir passer au moins quelques jours dans cette ville, qui est le centre de la haute culture intellectuelle en Amérique et oi^i les plaisirs de l'esprit tiennent la place que tiennent à New- York les plaisirs du monde ou les questions d'affaires. Pour une raison toute personnelle, c'était de toutes les villes d'Amérique la seule oh par l'imagination j'avais déjà vécu et j'aurais voulu savoir si la réalité répondait à l'idée que je m'en étais faite.
Je ne me flatte guère de compter parmi mes lecteurs quelqu'un ayant assez bonne mémoire pour se souvenir qu'une modeste étude sur Prescott est le premier essai que j'aie soumis au public, il y a malheureusement plusieurs années. C'est à Boston que Prescott a vécu ; c'est à Boston qu'il est mort après une vie consacrée tout entière au culte des lettres. Cette existence studieuse et sans tache a été un des enthousiasmes de ma première jeunesse : j'aurais voulu voir cette maison de Beacon-street où il a vécu, ce cabinet où il a passé de si laborieuses journées et où il a demandé qu'après sa mort son corps fût laissé seul pendant quelques heures. Pour un peu, j'aurais poussé jusqu'à sa maison de campagne de Pepperell, et j'aurais fait un pèlerinage au vieux cerisier à l'ombre duquel il mesurait sa promenade quotidienne de semi-aveugle, creusant profondément la terre sous ses pas, comme Bonnivard enchaîné creusait le sol du caveau de Chillon.
Mais on m'informe que sa maison a été vendue par ses héritiers, ses livres dispersés, et j'en suis réduit à la contempler de loin. Du moins, j'apprends avec plaisir que Pepperell est encore entre les mains de ses enfants, « exemple assez rare en Amérique, où, disait Prescott lui-même, le fils s'assoit rarement à l'ombre des arbres que le père a plantés ».
J'ai voulu tout au moins profiter de ce trop court séjour pour jeter un coup d'oeil aux établissements scolaires. Je parlerai peu de l'université d'Harvard, située à deux milles environ de la ville, que nous avons fort mal vue ; car nous y avons été conduits processionnellement, un escadron de lanciers de la milice, — dont beaucoup semblaient n'avoir pas fourni depuis longtemps une si longue traite, — galopant à nos portières. La partie la plus intéressante de notre visite a été peut-être une courte halte à la maison du poète Longfellow, qui malheureusement, étant déjà malade, n'a pu nous recevoir. C'est là que, peu de temps après notre départ, il s'est éteint, après une noble vie au cours de laquelle on peut appliquer ce que lui-même, dans un beau vers d^Fvangeline, a dit de ces rivières qui coulent au travers de forêts obscures, « assombries par les ombres de la terre, mais réfléchissant une image du ciel ».
Darkened by shadows of earth, but reflecting an image of heaven.
Quant à l'université elle-même, elle se compose
d'un assez grand nombre de bâtiments sans grand caractère architectural, mais présentant un assez bel ensemble, et séparés par des cours plantées d'arbres magnifiques. Qu'on se figure un Oxford on un Cambridge plus moderne, et en tout cas, quelque chose d'absolument différent de nos hideux bâtiments d'instruction secondaire ou supérieure, qu'ils s'appellent Louis-le-Grand ou la Sorbonne, bâtiments qui semblent construits dans l'unique dessein d'inspirer l'horreur de la vie studieuse. Tout en parcourant l'université au galop, je tâche d'attraper à la volée quelques renseignements sur le genre de vie des étudiants, assez semblable à celle des undergraduates d'Oxford ou de Cambridge, avec plus de liberté encore. Les étudiants y arrivent vers l'âge de seize ou dix-sept ans, de la force d'un bon élève de seconde ; ils en sortent au bout de trois ou quatre ans (ceux du moins qui ont suivi les cours jusqu'au bout) de la force d'un licencié es lettres ou es sciences, selon la voie qu'ils ont suivie. Travaille qui veut; mais comme aux États-Unis, le nombre de ceux qui poussent aussi loin leur éducation intellectuelle est assez restreint, tous travaillent plus ou moins, sans quoi ils no viendraient pas à l'université. Liberté et absence de surveillance encore plus grandes qu'en Angleterre. Les élèves ne sont astreints qu'à une seule obligation : avoir leurs 7'ooms dans l'intérieur de l'université ; mais aucune heure n'est fixée pour leur rentrée du soir. Ils ne sont point
obligés, comme à Oxford, de prendre, en principe du moins, leur repas dans le dining hall du collège, ni d'assister le matin à un court service religieux qui sert à constater leur présence. Impossible, vis-à-vis de jeunes gens de dix-huit à vingt ans, de pousser plus loin le principe du seif-control. Mais on s'attache aussi à leur fournir tous les moyens de distraction possible, et les exercices du sport sous toutes les formes jouent un grand rôle dans leur existence. On ne s'imagine pas, comme en France, que savoir le grec et monter à cheval, faire des vers latins et tirer l'épée, lire et ramer soient choses incompatibles. Quels sont les résultats de l'éducation ainsi donnée sur la généralité des étudiants, je n'en sais rien; mais ce que je sais, c'est que les hommes les plus distingués de l'Amérique, l'historien Prescott, le philosophe Emerson, l'orateur Everett, le poète Holmes ont compté au rang des sophomores de l'université d'Harvard.
J'ai eu un peu plus de loisir (au train dont nous allions, une matinée, c'était beaucoup) pour visiter les écoles publiques de la ville de Boston, qu'un membre de la commission scolaire, qui est en même temps le directeur du musée, a mis infiniment de bonne grâce à me montrer. Les écoles publiques et gratuites de Boston se divisent en primary schools, qui répondent à peu près à nos salles d'asile ; grammar schools, qui répondent à peu près à nos écoles primaires ; et high schoolsy qui ne répondent à rien
de ce que nous avons chez nous. Cependant, dans les primary schools, les enfants restent jusque vers huit ans, et dans les grammar schools jusque vers quatorze ans, c'est-à-dire dans les unes et dans les autres environ deux ans de plus que les enfants ne restent chez nous. C'est dire qu'un jeune garçon ou qu'une jeune fille de Boston qui n'a reçu que l'enseignement primaire en sait nécessairement plus long qu'un garçon ou qu'une jeune fille de Paris. C'est à dessein que je rapproche ces deux villes ; car les écoles de Boston ont une grande réputation en Amérique et celles de Paris sont incontestablement celles où l'enseignement est poussé le plus loin en France. Cependant, à parcourir les deux programmes, je n'y ai pas vu de différences bien saillantes, sauf peutêtre que les matières récemment ajoutées chez nous au programme de l'enseignement primaire^ quelques notions d'histoire naturelle et de physique, et quelques principes de droit constitutionnel, figurent depuis longtemps dans le programme de l'enseignement primaire américain et y tiennent une plus grande place.
En posant quelques questions aux enfants, en examinant quelques cahiers de devoirs, il ne m'a pas semblé qu'à âge égal, il y eût aucune supériorité d'intelligence naturelle ou d'instruction chez ceux que j'interrogeais par rapport aux enfants de Paris. Quant à l'installation matérielle de ces écoles, elle est très certainement supérieure à celle de la
moyenne de nos écoles parisiennes, des plus anciennes surtout; les salles de classe sont plus vastes, plus aérées, la fourniture du mobilier scolaire surtout est plus complète. Ce mobilier comprend des instruments de physique inconnus, ou du moins bien récemment introduits dans nos écoles. Les enfants, au lieu d'être assis à la file et serrés les uns contre les autres sur des bancs de bois, ont chacun leur pupitre et leur petit siège. Mais cette disposition, excellente à tous les points de vue, a été adoptée dans celles de nos écoles qui sont nouvellement construites, et je ne crois pas qu'entre nos plus nouveaux bâtiments scolaires et ceux de Boston il existe de bien grandes différences. En un mot, la grande supériorité des Américains en matière d'enseignement primaire me paraît être d'avoir pris les devants ; mais d'ici à quelques années, nous ne serons pas bien loin de les avoir complètement rejoints.
Deux choses donnent cependant à ces écoles un aspect tout différent des nôtres. La première, c'est la grande quantité d'enfants nègres mêlés aux enfants blancs. Le préjugé ne les exclut pas ici comme à Philadelphie, où il n'est pas possible de mêler dans une école de réforme les enfants des deux couleurs. Ces petites têtes crépues, avec leurs dents blanches et leurs yeux brillants, donnent un aspect pittoresque à l'école. Ce ne sont pas les élèves les moins intelligents et les moins précoces, ni ceux
dont les maîtresses se louent lé moins. Je dis intentionnellement les maîtresses, car (et c'est là le second trait dont je parlais) presque toutes les écoles, même celles des garçons, sont tenues par des femmes. L'inconvénient est assurément beaucoup moins grand de faire instruire des garçons par des femmes que de faire instruire, comme chez nous (je parle de nos écoles de campagne), des filles par les hommes. A la tête de chaque école de garçons, il y a cependant un head mâster, et généralement deux maîtres adjoints, qui s'occupent des classes supérieures, car chaque école comprend plusieurs classes ; mais ce sont partout des femmes, souvent des jeunes filles, qui font les classes inférieures, et c'est un spectacle fort curieux de les voir commander à des garçons parfois aussi grands qu'elles. Mon guide m'a assuré qu'on avait fort à se louer de ce système et que les garçons témoignaient volontiers plus de déférence et de docilité vis-à-vis de , leurs institutrices que vis-à-vis de leurs instituteurs. D'après le peu que j'en ai vu, j'ai été tout disposé à l'en croire sur parole.
Si la comparaison des primary sckools et des grammar schools avec nos salles d'asile et nos écoles primaires est tout indiquée, je serais fort embarrassé de savoir à quoi comparer la high school, ou école supérieure que j'ai visitée. Cette école se divise en deux branches : the English high school, où l'on enseigne principalement le français, l'allemand et les
sciences appliquées, et the Latin public school y oii l'on donne, au contraire, l'enseignement classique. Il y a entre ces deux divisions de la higk school la même différence qu'entre le collège Chaptal ou l'école Turgot et le lycée Louis-le-Grand. Mais ce qui fait la profonde différence entre cette institution et n'importe quel établissement d'enseignement secondaire français, c'est que la high school de Boston est gratuite et publique comme le sont chez nous les écoles primaires, et par conséquent accessible aux enfants des classes les plus humbles de la société. J'ajoute que, malgré cela, elle est, comme extérieur, plus belle qu'aucun de nos bâtiments scolaires, et que l'intérieur en est aménagé avec beaucoup d'entente et de goût. Aussi je comprends que les habitants de Boston soient excessivement fiers de cette institution qui, du reste, n'est pas spéciale à leur ville (on se souvient peut-être que nous en avions visité une à Providence) et qui n'est que l'application d'un principe essentiellement américain : mettre gratuitement l'instruction à tous les degrés à la portée des enfants de toutes les classes.
On peut discuter sur le principe, mais on ne saurait en aucun cas refuser son admiration au pays lui-même, aux États et aux villes qui, pour réaliser ce programme, consentent sans marchander à des sacrifices pécuniaires considérables et mettent leur honneur à aménager les écoles gratuites avec beaucoup plus de luxe que ne sont aménagées chez nous
les écoles payantes. Quant au système en lui-même, la grande majorité des esprits, et des meilleurs, est convaincue aux États-Unis de ses immenses avantages. Cependant j'ai entendu mettre en doute l'excellence de ce système par quelques Américains. Je leur ai entendu dire, ce qu'on ne manquerait pas d'alléguer chez nous, que l'enseignement littéraire et classique donné à des enfants sortis d'une condition très humble et destinés peut-être à y retomber, produisait des mécontents et des déclassés qui prenaient en dédain l'intérieur de leurs parents, et qui, incapables de vivre du travail de leurs mains, n'en étaient pas pour cela plus capables de vivre du travail de leur intelligence. En France, l'objection serait très forte, et ce n'est assurément pas faute de bacheliers que nous périssons. Mais, dans un pays jeune, où il y a tant de débouchés pour l'activité humaine, tant de choses à créer, tant de places à conquérir, l'objection ne me paraît pas très péremptoire, et tel qui serait chez nous un déclassé deviendra peut-être en Amérique un fondateur de villes. Sous ce rapport, je serais donc disposé à être plus Américain que certains Américains eux-mêmes. La durée des études dans la high school, Latin ou Fnglisk, est de quatre ans. Les garçons n'y sont pas admis au-dessous de treize ans, les filles au-dessous de quatorze ans ; car il existe des établissements de cette nature pour les filles, et les programmes sont absolument les mêmes. Mais, à la différence de ce
que nous avons vu à Providence, les enfants de chaque sexe ont à Boston leur école à part et on ne paraît pas faire grand cas dans le Massachusetts du système qui consiste à les réunir. Je dirai même en passant que quelques doutes sur les avantages de cette réunion m'ont été exprimés dans l'État de Rhode-Island, où elle est pratiquée, et que l'opinion générale m'a paru au moins très partagée sur ce point spécial.
Quant à la question si délicate et qui fait aujourd'hui en France l'objet de discussions si passionnées, de l'enseignement religieux, elle a été tranchée d'une façon bien simple. L'enseignement religieux a été supprimé complètement et ne figure dans aucune partie du programme d'aucune école, mais sans qu'on ait essayé de le remplacer par l'enseignement d'une morale laïque et civique. Comment dans la Nouvelle-Angleterre, cette patrie du puritanisme, en est-on arrivé là? Est-ce comme chez nous par hostilité contre l'idée religieuse elle-même? En aucune façon. C'est à cause de la difficulté de savoir quel enseignement religieux serait donné. Comme tous les pays protestants, mais plus que tout autre, les Etats-Unis sont divisés en sectes nombreuses et ardentes ; méthodistes, baptistes, épiscopaux, presbytériens, etc., sans compter les catholiques, qui sont presque partout les plus nombreux. Aucune de ces sectes n'était disposée à tolérer que dans une école publique, payée par conséquent avec les
deniers de tous, les croyances religieuses d'une secte fussent enseignées de préférence à celles d'une autre, parce que les adhérents de chaque secte voulaient pouvoir y envoyer librement leurs enfants. Les catholiques ont été les plus ardents dans cette campagne pour la laïcisation de l'enseignement, et cependant ils y étaient peut-être les moins intéressés ; car, dans beaucoup de villes, ils on leurs éocles à part. Mais, quel qu'ait été le mobile, le résultat a été le même qu'en France et aujourd'hui l'enseignement est laïque dans toute l'étendue du Massachusetts, comme au reste dans beaucoup d'états de la grande Union.
Je devais à la vérité de mettre en relief cette ressemblance, bien qu'elle soit plus apparente que réelle ; mais je lui dois également de dire que, si confiants que soient les Américains en général dans l'excellence de leur système d'éducation, des craintes s'élèvent dans beaucoup d'esprits sur les résultats de cette suppression de tout enseignement religieux doctrinal et moral, et que ces craintes commencent même à s'exprimer hautement. Des hommes qui, à Boston, ne sont pas les premiers venus, ont même soutenu que le résultat auquel on était arrivé dans l'éducation des filles avaitété tout simplement déplorable, et ils ont donné pour preuve que les femmes de mauvaise vie de New-York et de Boston sortaient en grande majorité des écoles publiques. Au point de vue moral, l'expérience qui se poursuit de l'autre
côté de l'Atlantique est donc loin d'être concluante. Plaise à Dieu que celle que nous sommes à la veille de tenter n'apporte pas dans le sens le plus fâcheux des arguments trop décisifs !