‹ A travers les États-UnisChapitre 20 sur 38 · octobre · texte numérisé non relu

octobre

Nous commençons à être un peu lassés des entrées processionnelles et des banquets; aussi ne serais-je pas surpris que meslecteurslefussent encore davantage d'en lire le récit, et je serais assez tenté de leur en faire grâce si je n'éprouvais quelque scrupule à ne pas payer mon modeste tribut de reconnaissance à chacune de ces villes américaines qui n'ont pas voulu nous] laisser quitter le sol de leur pays sans nous avoir fait fête. Comment pourrais~je, par exemple, ne pas dire qu'à Philadelphie, où nous nous étions figuré que la prédominance de l'élément germano-américain nous vaudrait peut-être une réception un peu froide, nous avons trouvé, au contraire, un plus chaleureux accueil que dans

aucune autre ville américaine? Pendant que nos voitures cheminaient au petit pas dans les rangs serrés de la foule, au milieu des applaudissements, un jeune homme qui m'entend parler anglais se détache et s'avance vers moi : « Monsieur, me dit-il, montrez-moi, je vous en prie, un des descendants du général Lafayette. » Je lui désigne dans la voiture suivante mon amiC... Aussitôt il se précipite vers lui, lui secoue vigoureusement la main, ameute la foule et lui fait pousser thi^ee cheers for the grandsons of Lafayette. Si les descendants du général étaient assez Américains pour porter leur généalogie inscrite sur leur chapeau, il en serait ainsi à chaque pas, tant le prestige de ce nom est demeuré Hitact aux États-Unis. Enfin nous arrivons à l'hôtel, où nous recevons immédiatement l'invitation de nous rendre à un lunch qui nous est offert par l'association des Français résidant à Philadelphie, ledit lunch précédant un dîner auquel nous convient les membres de l'ordre de Cincinnatus, ou comme on dit communément en Amérique, de Cincinnati.

0 les Français à l'étranger ! les souvenirs que j'ai gardés de nos nationaux en Orient ont donné, dans mon esprit, naissance à une théorie que je résume ainsi, au grand scandale de mes compagnons : en voyage, lorsqu'on rencontre un compatriote, la première chose à faire, c'est de l'éviter. Depuis notre arrivée aux États-Unis, je n'ai pas eu de raison pour changer d'avis sur ce point. Je me souviens

encore de l'affront qui nous a été infligé au Niagara par un ancien ïouave qui s'était grisé abominablement (un dimanche ! ! !) en l'honneur de notre arrivée et nous exprimait en termes tout à fait soldatesques la joie qu'il éprouvait à nous serrer la main. Ce n'est donc pas sans appréhension que je me rends au lunch des Français. Le peu que j'ai pu voir de nos compatriotes de Philadelphie a ébranlé, je dois le dire, cette théorie sans la détruire complètement. La colonie française m'a paru se composer en grande majorité d'ouvriers employés dans les nombreuses industries de cette ville manufacturière. Ils sont gens d'apparence assurément modeste, mais très honnête, et avec lesquels il y a plaisir à fraterniser. Pourquoi faut-il cependant, lorsque quarante Français sont assemblés quelque part, qu'il y ait toujours un fou parmi eux? Le fou est ici un orateur improvisé qui se met à nous haranguer et nous félicite « d'être les descendants de ces gentilshommes amis de la hberté qui se sont enrôlés au service de la république américaine, dignes disciples de Voltaire, de Montesquieu, de Rousseau et du Contrat social, après lequel il ny a plus rien ». Ce singulier idéal politique est, je le crains fort, celui de notre orateur, un réfugié de la Commune, me dit-on. Mais sa profession de foi me parait avoir peu de succès dans l'auditoire, qui se contente de lever les épaules. Les Français de Philadelphie sont des travailleurs, et le Contrat social les inquiète fort peu.

Des bras de nos compatriotes, nous passons sans reprendre haleine dans ceux des membres de l'ordre de Cincinnati. Cet ordre a été fondé en mémoire de la guerre de l'indépendance, et les premiers dignitaires étaient tous anciens officiers de l'armée de Washington et de celle de Rochambeau. Mirabeau a même écrit contre l'institution de cet ordre au sein de la république américaine une brochure remplie de déclamations. D'après ses statuts, l'ordre est héréditaire : en faire partie équivaut à un titre de noblesse. Aussi est-il fort prisé aux États-Unis, où l'on voudrait bien qu'il fût reconnu en France, et je ne vois pas pourquoi la grande république démocratique du vieux monde refuserait à celle du nouveau cette innocente satisfaction. De nombreux toasts à la mémoire des héros français et américains de la guerre de l'indépendance : Washington, Lafayette, Rochambeau, de Grasse, ont occupé la fin du dîner. Les morts ont tenu dans ces discours plus de place que les vivants, et la gaieté du repas s'en est fort convenablement ressentie.

Le lendemain (unique journée que nous devions passer à Philadelphie), c'est à travers la ville, de dix heures du matin à cinq heures du soir, une course enragée, dont le programme, avec l'indication des rues où notre cortège doit passer, a été distribué avec profusion à la population : visite à Indépendance Hall, où l'on a conservé telle quelle était en 1776, avec ses fauteuils en bois, et son

PHILADELPHIE tZb

aspect rigide, la salle où fut rédigée la fameuse déclaration d'indépendance ; de là, au nouvel hôtel de ville encore inachevé; de là, à la Monnaie, de là, à la gare en construction du Pensylvania railroad, qui sera la plus belle des États-Unis et ressemble beaucoup, à la gare Saint-Lazare ; de là, à Fairmount Park, très beau, très vaste parc surtout, oiî l'on voit encore le bâtiment qui, en 1876, a servi de coque à l'exposition universelle; de là, à Belmont- House, autrefois une maison de plaisance, aujourd'hui un restaurant, où l'on conserve sous une vitrine une collection complète de menus patriotiques; de là, à Girard Collège; de là à l'hôtel, puis, après dîner, au bal. Gomme je n'écris point ici un guide du visiteur à Philadelphie, je me bornerai à dire un mot du nouvel hôtel de ville et de Girard Collège.

Le nouvel hôtel de ville de Philadelphie a été édifié à cette fin d'être le plus magnifique monument de ce genre qui soit aux États-Unis, et ce ne sera pas peu dire. Construit tout entier en granit et en marbre, il a 470 pieds de l'est à l'ouest et 486 du nord au sud. « Tout l'extérieur, dit une description qui nous a été distribuée et que je traduis exactement, est orné de colonnes richement travaillées, de pilastres, de corniches, de fenêtres sculptées et d'autres ornements appropriés, qui sont l'expression des idées américaines et le développement du génie américain. Du milieu de la cour centrale s'élève

une tour colossale de 90 pieds carrés à la base, qui va en s'amincissantgracieusement jusqu'à ce qu'elle devienne, à la naissance du dôme (qui est à 395 pieds 2 pouces au-dessus du niveau de la cour), un octogone de 56 pieds de diamètre, s'élevant à la hauteur de 103 pieds 10 pouces et surmonté d'une statue de William Penn (le fondateur de l'État de Pennsylvanie), qui aura 36 pieds, ce qui complète la hauteur extraordinaire de 539 pieds et en fera la construction la plus élevée qu'il y ait au monde, highest in the world. Il s'en faut que le monument soit achevé dans son entier (ce qui n'empêche pas qu'il n'ait déjà coûté près de 35 millions); mais par avance le patriotisme des Philadelphiens a fait dresser un tableau comparatif de la hauteur des principaux monuments de l'Europe, Saint-Pierre, la cathédrale de Cologne, celle de Strasbourg, que domine de plusieurs coudées la tour de l'hôtel de ville de Philadelphie et la statue de William Penn. Gela est fort beau assurément; mais il me semble que, si quelque jour il prenait fantaisie au vieux quaker, du haut du piédestal extraordinaire où il sera juché, d'adresser quelques paroles à ses concitoyens, ceux-ci auraient peut-être à craindre de sa part des remontrances assez vertes. Ne risqueraient-ils pas fort de s'entendre dire par lui que l'esprit d'austère simplicité des vieux quakers ne s'est guère perpétué chez leurs descendants? que prodiguer ainsi des millions pour orner de marbre et de

statues un édifice public, c'est quelque peu sacrifier sur les autels du veau d'or? que pareilles prodigalités ne laissent pas d'être parfois d'un assez dangereux exemple? enCm que, pour les comptables des deniers publics, il n'y a souvent pas bien loin du gaspillage à l'infidélité? Ce dernier avis, si jamais William Penn prend la peine de le leur donner, sera peut-être plus aisément compris par les Philadelphiens aujourd'hui qu'il ne l'eût été il y a quelques années. Tout en visitant l'hôtel de ville, j'ai feuilleté rapidement le discours prononcé par le nouveau maire lors de son entrée en fonctions, et j'y ai remarqué cette phrase : « que les finances de la ville devaient être gérées avec économie et probité ». Je me suis demandé si c'était là un simple iru'ism ou bien une critique discrète des administrations antérieures à la sienne. Les journaux n'ont pas tardé à m'apporter la réponse ; avant de quitter les États-Unis, j'ai pu y lire qu'une enquête faite après certaines découvertes avait fourni la preuve de nombreuses irrégularités dans la perception des taxes municipales, dont le produit ne tombait pas exclusivement dans les caisses publiques. Mais que nous importe, à nous étrangers? L'hôtel de ville de Philadelphie n'en sera pas moins un très beau monument, et ces chefs-d'œuvre exquis de l'art gothique qui s'appellent l'hôtel de ville de Bruxelles ou de Bruges n'ont pas dû, pour leur temps, être construits à moins de frais que celui de

Philadelphie. C'était pour les bourgeois de ces cités flamandes afi'aire de patriotisme local comme aujourd'hui pour les habitants de Philadelphie, et le sentiment est par lui-même si respectable, il est la source de si grandes choses qu'on peut bien lui passer quelques fantaisies, fussent-elles un peu dispendieuses. Qui sait? peut-être, dans trois ou quatre cents ans, admirera-t-on l'hôtel de ville de Philadelphie comme un spécimen de l'art américain au xix*^ siècle.

L'hôtel de ville de Philadelphie est l'exemple le plus éclatant du luxe déployé en Amérique dans les constructions publiques. Girard Collège peut servir d'exemple du luxe déployé dans l'installation des institutions privées. L"'origine de cette institution remonte, chose rare en Amérique, à la libéralité d'un Français, Stephen Girard, qui avait amassé une fortune considérable dans le commerce au long cours et dans la banque, Stephen Girard mourut en 1830, laissant la plus grande partie de cette fortune à la ville de Philadelphie, sous la condition, entre autres, de fonder une institution dans laquelle seraient élevés huit cents orphelins. Celuilà était bien un disciple, sinon de Rousseau et du Contrat social, du moins de Montesquieu et de Voltaire. Aussi avait-il stipulé dans son testament que le programme des études imposé aux enfants de l'orphelinat ne comporterait aucune instruction, religieuse, et, pour mieux assurer le respect de sa

volonté, il avait prescrit qu'aucun ministre d'aucun culte ne serait admis dans l'intérieur du collège. Cette volonté a été scrupuleusement respectée et jamais ministre d'aucune religion n'a franchi le seuil du collège. A la bonne heure ! diront quelquesuns, voilà un excellent exemple d'enseignement laïque, et, puisque cela est mis en pratique depuis cinquante ans aux États-Unis, il n'est donc pas si monstrueux de vouloir chasser l'enseignement religieux des collèges de France. Patience! cette idée de l'enseignement purement laïque est, au contraire, tellement à rebours des sentiments d'un grand nombre de citoyens que la difficulté a été tournée par un procédé ingénieux. Une vaste salle de réunion a été construite tout exprès, en dehors des bâtiments du collège, et, avec le consentement de la commission d'administration, quelques habitants zélés de la ville de Philadelphie se relayent pour venir tous les dimanches, à tour de rôle, y tenir ce qu'on appelle dans les pays protestants une école du dimanche, c'est-à-dire lire aux enfants la Bible et l'Évangile, réciter des prières et chanter des cantiques. La volonté de feu Stephen Girard est respectée, quant à la lettre ; quant à l'esprit, c'est une autre affaire. N'est-ce pas à peu près le contraire de ce qui se passe dans la direction des collèges en France ?

De l'intérieur de Girard Collège, j'ai pu voir les murs d'une autre institution, dans laquelle j'aurais

bien voulu pénétrer également, une école de médecine pour femmes. Faute d'avoir le temps de la visiter, j'ai demandé quelques renseignements à un des membres de notre comité de réception, qui était précisément médecin et de plus professeur dans ce collège. Il m'a assuré que cette institution, aux cours de laquelle les étudiantes sont seules admises, donnait de très bons résultats. Celles qui sortent après avoir obtenu leur diplôme trouvent généralement à s'employer comme médecins dans les collèges de jeunes filles, dans les couvents ou dans d'autres institutions exclusivement féminines. Cependant quelques-unes ont, tout comme les médecins de l'autre sexe, leur clientèle en ville, et celui qui me renseignait m'a cité une de ses confrères qui gagnait ainsi près d'une centaine de mille francs par an à soigner des femmes et des enfants.

Le programme de la journée comportait, pour finir, un bal à nous donné par la première troupe de cavalerie de la cité de Philadelphie (c'est son nom officiel), dans sa caserne et dans son manège, fort élégamment disposé et transformé à cet effet. La première troupe de cavalerie de la cité de Philadelphie a une existence plus que centenaire, et, si son uniforme soigneusement conservé ne date pas tout à fait d'aussi loin, il ne s'en faut guère ; car il a été manifestement copié sur la tenue des dragons du premier empire et rappelle celui des cavaliers de Géricault. Si la première troupe de

cavalerie de la cité de Philadelphie avait de nouveau à tirer le sabre, — ainsi qu'elle l'a fait glorieusement en 1776, — la première chose qu'elle commencerait par faire serait probablement de changer de tenue. Mais cette perspective étant assez improbable, elle tient à conserver son uniforme actuel, qui lui est cher, comme le sont à tout bon Américain les souvenirs du passé, et elle se contente pour le moment de son rôle d'institution historique et aristocratique; car ce sont les jeunes gens des best families (meilleures familles) de Philadelphie qui en font presque exclusivement partie. Les invitations féminines étant strictement limitées aux femmes, filles ou sœurs des officiers et soldats du régiment, nous espérions, grâce à cette circonstance, voir réunies presque toutes les femmes de la société de Philadelphie. Mais, si quelques-unes ont daigné répondre à l'appel, la majorité cependant s'est abstenue, craignant, malgré la composition choisie du régiment, que la société ne fût encore trop mélangée pour elles. Ainsi s'est trouvé justifié à nos yeux un dicton qui a cours, paraît-il, en Amérique. Lorsqu'il s'agit d'une jeune fille à marier : « Combien a-t-elle ? » demande-t-on à New- York. « Que sait-elle? » demande-t-on à Boston. Mais, à Philadelphie, la question devient: « Qui est-elle ? » Who is she ?

C'est avec beaucoup de regrets que j'ai quitté si rapidement Philadelphie, comme au reste toutes les

villes américaines où j'ai passé, car ma curiosité avait été mise en éveil par bien des questions que j'aurais été heureux d'approfondir. La ville de Philadelphie est beaucoup moins peuplée que celle de New- York ; mais elle occupe un beaucoup plus plus grand espace de terrain et elle compte soixante mille maisons de plus. D'après une statistique récente, sur cent trente-quatre mille sept sept cent quarante bâtiments de toute nature, il y en avait cent vingt-quatre mille trois cent deux qui étaient des propriétés particulières occupées par autant de familles. Dix mille seulement étaient des hôtels ou des maisons meublées. Avoir sa maison à soi n'est pas seulement à Philadelphie, ville commerçante et manufacturière par excellence, le privilège de la richesse ou de l'aisance, c'est celui, je ne dirai pas de la pauvreté, mais de la condition la plus modeste. Les ouvriers que compte en très grand nombre la ville de Philadelphie sont presque tous logés avec leur famille dans une petite maison qu'ils louent ou qu'ils ont achetée à bas prix, avec toutes facilités de payement, des sociétés spéciales qui les ont construites pour eux. En un mot, le système que la Société industrielle a inauguré à Mulhouse avec tant de succès fleurit depuis longtemps à Philadelphie : il y a des quartiers entiers qui sont couverts de ces maisons.

J'aurais été très heureux de visiter ces quartiers, de me faire une impression, ne fût-ce que par les

yeux, et de m'assurer s'il est vrai, comme je suis tout disposé à le penser (car je crois le système excellent), que la population ouvrière, hommes, femmes et enfants, y présente un aspect de prospérité et de décence inconnu dans les autres villes industrielles. Mais j'ai été obligé de m'en rapporter sur ce point au témoignage des Philadelphiens euxmêmes : « Il n'y a, disait naguère dans une cérémonie publique un orateur officiel, il n'y a aucune ville au monde et il n'y en a jamais eu qui, dans ces proportions et avec cette population, présente pour ses habitants de pareilles facilités d'existence. Les artisans et même les ouvriers vivent chez nous dans des conditions oii ils ne vivent nulle part ailleurs. Des hommes auxquels leur salaire quotidien suffit à peine dans d'autres villes pour procurer à euxmêmes et à leur famille du pain et un logis, et encore dans les plus déplorables conditions au point de vue de l'encombrement et de la malpropreté, ces mêmes hommes sont chez nous les occupants d'une seule et confortable maison, et des milliers parmi eux en sont propriétaires. L'effet de ces conditions d'existence sur leur état intellectuel et moral apparaît avec évidence, même à des visiteurs de passage. Nous n'avons pas ici ce qu'on appelle ailleurs l'ouvrier pauvre; notre ville est remplie, au contraire, d'ouvriers aisés et indépendants, qui élèvent leurs enfants dans des habitudes de travail et d'économie : les garçons résolus à se procurer eux-mêmes un jour

une maison parce qu'ils conservent le souvenir de celle où ils ont été élevés dans leur heureuse enfance ; les filles toutes prêtes à tenir ces maisons avec ordre et économie, parce que garçons et filles ont été élevés par des parents qui aiment et honorent leurs familles et trouvent l'unique satisfaction de leur vie dans leurs afl'ections domestiques. Ce que je dis là de Philadelphie et de ses habitants est vrai ; il n'y a pas un mot qui ne soit vrai. »

Qu'il n'y ait pas un mot qui ne soit vrai dans les paroles que je viens de citer, je suis très loin d'en douter; car, partout où l'on a su procurer aux ouvriers pour un prix abordable une habitation décente, l'efi'et sur leur moralité et leur bien-être s'est fait immédiatement sentir. Mais d'autres choses sont vraies également, dont l'orateur en question n'avait dans la circonstance nulle raison de parler, et qui sont un peu le revers de la médaille. Voici, en effet, ce que je lis dans un article publié à Philadelphie qui m'a été récemment envoyé et qui a pour titre la Misère à Paris : « Sous beaucoup de rapports, nous avons beaucoup à apprendre de ces grandes villes du vieux monde. L'absence complète de toute assistance accordée à ceux que le malheur ou même le vice réduit à n'avoir d'autre ressource que le vol est une honte criante (a crying shamé) au milieu du bien-être général et de la richesse de notre ville. L'existence de rues malsaines, de districts infects, d'ignobles logements qui ne sont pas faits

pour abriter des êtres humains est pour nous un déshonneur que parviennent seulement à diminuer les efforts faits par un petit noyau d'hommes pour convertir cette région en un groupe de maisons décentes. Les autorités municipales ne font rien ou font peu de chose pour assainir ces foyers de vices, de crime et de misère. Satisfaits que nous sommes par la pensée des logements confortables que nous avons su assurer aux classes ouvrières, nous n'avons que trop de dispositions à passer légèrement sur les périls et sur les maux de toute sorte qu'engendre chez nous la pauvreté. Étudier cet état de choses, comme on le fait à Paris, en rechercher les causes, en découvrir les remèdes, est une tâche qui est encore à entreprendre. »

Que tout soit vrai dans ces lignes, qu'il n'y ait pas un mot qui ne soit vrai, cela est bien probable également. Est-ce à dire, cependant, qu'on fasse une chose inutile et sans profit moral en procurant aux ouvriers des habitations décentes à un prix modéré? Non. Gela veut dire seulement qu'à Philadelphie comme ailleurs, il y a un stock de misères, causées sans doute par la débilité physique ou intellectuelle, la paresse, le vice, parfois tout simplement la mauvaise chance, que les institutions prévoyantes et philanthropiques ne peuvent atteindre, et que la charité seule peut secourir efficacement. Gela n'a rien de surprenant, pas plus qu'il n'est surprenant que, dans un troupeau aussi nombreux

(Philadelphie ne compte pas moins d'un million d'habitants), il y ait une certaine quantité de brebis galeuses au traitement desquelles il a fallu pourvoir. Aussi ai-je donné, le matin de notre départ, quelques heures hâtives à la visite du pénitencier pour les adultes et à celles des écoles de réforme pour les enfants, sous la conduite d-un excellent guide, qui consacre à la surveillance de ces écoles une partie de son temps et de son argent.

Le pénitencier de Cherry Hill, ou Eastern Penitentiary, jouit d'une certaine célébrité dans le cercle assez restreint de ceux qui s'occupent en France des questions pénitentiaires. Il a été visité en 1831 par MM. de Tocqueville et de Beaumont et a fourni en grande partie les matériaux du célèbre rapport de M. de Tocqueville sur le système cellulaire. C'est là, en effet, que ce système a été pour la première fois mis en pratique, peut-être avec certaines exagérations, qui n'ont pas peu contribué à la réaction sous laquelle ce système avait en partie succombé avant d'être rétabli par une loi récente. Non seulement on isolait les condamnés de 'leurs compagnons de vice, ce qui est une excellente mesure, mais on rendait aussi rares que possible leurs relations avec tous les êtres humains, croyant (et là était l'erreur) que la solitude a par elle-même une influence moralisante sur les natures gangrenées. 0 retour des choses et décadence des systèmes! Non seulement on s'est aujourd'hui, et avec raison,

PHILADELi^HIÉ 237

relâché de ces rigueurs au pénitencier de Cherry Hill, mais encore on a introduit dans l'appHcation de l'emprisonnement cellulaire des adoucissements qui feraient frémir l'administration pénitentiaire française, avec son goût et son culte pour l'uniformité. C'est ainsi qu'on laisse les prisonniers fumer et chiquer, recevoir des journaux, introduire des meubles du dehors, et orner les murailles de leurs cellules de gravures et de photographies.

Passe pour tout cela, — l'inconvénient n'est pas grand ; — mais n'est-ce pas aller un peu loin que de mettre de préférence les récidivistes dans les cellules qu'ils ont déjà habitées, afin qu'ils puissent y continuer les travaux artistiques commencés par eux? Ainsi a-t-on fait en particuher pour un vieil Allemand, qui en est à sa quatrième ou cinquième condamnation et qui a décoré du haut en bas sa cellule favorite de fresques assez grossières. Dickens avait déjà vu cet homme dans sa cellule lors de son voyage de 1842, où il subissait alors un premier emprisonnement de cinq ans, et voici en quels termes il en parle : « Impossible d'imaginer une créature plus misérable et plus brisée. Je n'ai jamais eu devant les yeux le spectacle d'une pareille affliction et d'une pareille détresse. Mon cœur saignait pour lui, et, lorsque, les joues couvertes de larmee, les mains agitées par un tremblement nerveux, il s'attachait aux vêtements de l'un de nous en lui demandant si on ne lui ferait pas remise du restant

de sa peine; c'était un spectacle dont l'impression était véritablement trop pénible. » Admirez la puissance d'imagination des romanciers! Cet infortuné qui demandait si on ne lui ferait pas remise du montant de sa peine en est aujourd'hui à sa cinquième condamnation subie dans ce même pénitencier; cette créature brisée est arrivée à l'âge de soixante-douze ans et paraît en fort bonne santé. C'est Dickens qui est mort : du prisonnier et du visiteur, c'est le visiteur qui a quitté la vie le premier. J'ajoute que ce pauvre diable ne s'est point mis à pleurer pendant que je causais avec lui, que ses mains ne se sont point attachées à mes vêtements, mais qu'il m'a fait avec beaucoup de politesse les honneurs de sa cellule peinte à fresque, dont il n'est pas médiocrement fier.

Passe encore pour ces indulgences. Mais ce que j'ai plus de peine à comprendre, c'est que, dans beaucoup de circonstances, on ait recours à cette mesure déplorable qu'on appelle le doublement des cellules, c'est-à-dire qu'on enferme ensemble deux prisonniers. Il n'y a pas de système plus déplorable ni qui engendre plus d'inconvénients de toute nature. Je sais bien que le directeur n'en peut mais et que, s'il enferme deux prisonniers dans chaque cellule, c'est \ tout simplement que, le pénitencier n'ayant pas reçu d'agrandissement depuis sa création et le nombre des habitants de Philadelphie ayant doublé, le nombre des cellules se trouve insuffisant pour le

nombre des prisonniers. Mais, enfin, quelques-uns des millions qui ont été dépensés pour orner de marbres, de colonnes et de statues l'hôtel de ville de Philadelphie n'auraient-ils pas trouvé là un bien judicieux emploi? Je sais aussi, de par le monde, une grande ville oij l'on prodigue l'or et le marbre dans les monuments pubhcs et où l'on laisse les prisons dans un état honteux. En serait-il donc à Philadelphie comme à Paris, et aux Etats-Unis comme en France, serait-ce les dehors de la coupe et du plat qu'on se proposerait surtout de nettoyer? Ah! si jamais le vieux Penn revient au monde, gare aux Philadelphiens ! Ils pourront passer un mauvais quart d'heure.

Cette impression d'un peu de négligence et d'abandon des pouvoirs publics que j'ai eue en visitant le pénitencier (qui est une institution d'État), je ne l'ai point ressentie en visitant les deux écoles de réforme, qui sont, au contraire, une création de la charité privée. Dans ces deux écoles parfaitement installées et, aut int que j'ai pu en juger, parfaitement conduites, on sent, au contraire, l'influence d'une sollicitude et d'une surveillance morale incessante exercée par les fondateurs qui sont des citoyens de Philadelphie. Mais j'ai noté un trait curieux. Dans chacune de ces écoles, qui se recrutent exclusivement parmi la population des enfants nomades, — vagabonds, mendiants ou voleurs, — il y a deux quartiers distincts : celui des enfants de race nègre et

celui des enfants de race blanche. L'opinion publique ne supporterait pas le mélange, et, lorsque (le cas se présente souvent) une même condamnation est prononcée le même jour, contre une bande de petits voleurs nègres et blancs, pour les mêmes méfaits, ils n'en sont pas moins séparés pendant toute la durée de leur peine.

L'aspect de tous ces enfants n'est pas sensiblement différent de celui que présentent la plupart des enfants dans nos écoles correctionnelles en France. Cependant j'ai cru remarquer sur la figure d'un grand nombre d'entre eux la flétrissure, hélas î presque inefl'açable qu'impriment sur les jeunes visages de précoces souillures. Je ne me suis pas trompé dans cette triste supposition, et, à voix basse, on m'a confié que, trop souvent, ces enfants arrivaient à l'école de réforme après avoir été complices et victimes de monstrueuses débauches, devant la répression publique desquelles la justice s'arrête même en partie, par la crainte du scandale. Toute grande ville a ses plaies secrètes; mais la corruption de l'enfance est certainement l'une des plus tristes, et je comprends que la charité des citoyens de Philadelphie, centre charitable et religieux très actif, s'occupe particulièrement de la guérir.

L'état de Rhode Island. — Les villas de Newport. Providence. — Un banquet de Tempérance.

30 octobre-l""" novembre.

Impossible d'imaginer une transition plus brusque que celle de Philadelphie à Newport, où nous sommes arrivés le matin, de bonne heure, sans même nous arrêter à New-York, dont nous n'avons fait que traverser la rade, la nuit, en bateau. Philadelphie est une ville industrielle, affairée, bruyante, à l'aspect à la fois grandiose et négligé, plus vraiment américaine-peut-être que New-York, qui prend déjà un certain caractère cosmopolite. New^port est, au contraire, un endroit coquet, soigné, fashionable par excellence. Newport est, comme on sait, le grand bain de mer des États-Unis. A vrai dire, je ne devrais pas en parler. Que dirait-on d'un Américain qui parlerait de ses impressions sur

Trouville, qu'il aurait visité au mois de novembre par une pluie battante? C'est dans ces conditions que j'ai visité Newport. Néanmoins j'ai eu là, en quelque sorte, la divination d'une vie américaine, raffinée, brillante, luxueuse, un peu frivole peutêtre, et par tous ces points tout à fait semblable à celle que nos jeunes femmes françaises mènent pendant quelques semaines sur les côtes de Normandie, avec cette seule différence qu'à Newport cette même vie dure plusieurs mois et qu'elle finissait à peine quand nous sommes arrivés. Il ne m'a pas fallu un grand effort d'imagination pour me représenter ces grandes avenues droites sillonnées de voitures, de cavaliers et d'amazones; ces belles villas environnées de fleurs, avec leurs serres remplies de plantes rares ; ces pelouses vertes peuplées de jeunes filles se livrant aux délices du lawn-tennis; en un mot, tout un ensemble de vie, d'animation, d'éclat qui doit certainement faire de Newport, pendant la saison, un des endroits élégants du monde, le plus élégant, disent volontiers les Américains, qui n'en sont pas médiocrement fiers.

Delà mer, par exemple, pas question. Sauf quelques villas qui sont situées sur le sommet des cl'iffs, c'est-à-dire des falaises, et au pied desquelles passe un sentier de promenade tellement étroit qu'on ne peut s'y promener qu'à deux (il n'en est pas moins fréquenté pour cela, au contraire), sauf, dis-je, ces quelques villas privilégiées, c'est sur le sommet

Page 1