‹ A travers les États-UnisChapitre 27 sur 38 · UNE NOUVELLE CONNAISSANCE · texte numérisé non relu

UNE NOUVELLE CONNAISSANCE

conversation du matin et s'exalte un peu en parlant :

— Vous avez vu comme cette dame m'a répondu, me dit-il, et cependant je lui avais parlé très poliment. Voilà comme on nous traite, en Amérique, nous autres mormons. On croit faire œuvre pie en nous injuriant. On nous calomnie sans nous connaître ; et cependant nous ne demandons qu'à être connus, car il n'y a rien à cacher dans nos vies. Aussi suis-je content d'avoir obtenu du chapelain avec lequel je discutais tout à l'heure et qui est correspondant de VEvening Star de Washington, qu'il s'arrêterait une journée à Salt-Lake City et qu'il rendrait compte impartialement dans son journal de tout ce qu'il aurait vu.

L'idée me vient aussitôt que je pourrais peut-être mettre à profit l'honneur d'une collaboration trop fréquente au plus répandu de nos recueils mensuels pour partager avec le chapelain-journaliste cette occasion inespérée. Je dis à mon nouvel ami que, sans être correspondant d'un journal, je ne suis pas moimême sans quelques relations littéraires en France et que je serais disposé à rendre compte, avec une impartialité au moins égale à celle du chapelain, de. tout ce que j'aurais vu, s'il m'était permis de m'associer à lui. Il saute avec joie sur cette idée :

— Vous descendrez tous les deux chez mon père, s'écrie-t-il. Il demeure àvOgden, où nous arriverons ce soir. Vous coucherez chez lui et, demain, je vous mènerai à Salt-Lake City, où je vous procurerai la

connaiss9,nce de quelques personnes. Nous reviendrons le soir à Ogden et vous pourrez prendre le train du Central Pacific pour San-Francisco.

J'hésite un peu d'abord à accepter cette invitation, trouvant qu'il y aurait de ma part quelque indiscrétion à me mêler aux joies de cette réunion de famille. Puis je me ravise. — Après tout, me dis-je, ce père , de trente-cinq enfants ne saurait avoir pour chacun une tendresse bien vive, et la rentrée de l'un d'eux au bercail, même après une absence de trois années, ne produira vraisemblablement pas grand émoi. Je finis par accepter cette offre, ne voulant pas perdre cette occasion unique de coucher sous le toit d'un mormon, et je vais m'entendre avec le chapelain, dont je trouve la curiosité tout aussi éveillée que la mienne. Peu à peu le bruit se répand dans le wagon qu'un correspondant de VEvening Star et un French count vont s'arrêter à Ogden pour coucher chez un mormon, et nous devenons l'objet d'une certaine curiosité, d'autant plus, nous dit-on, que ce qui nous a été offert est fort rare et que les mormons, généralement très jaloux comme tous les peuples polygames, n'admettent pas volontiers des étrangers en présence de leurs femmes. Un peu avant notre arrivée à Ogden, le conducteur du sleeping car me prend à part et me demande s'il est bien vrai que je ferai paraître un récit de ma visite chez les mormons dans un recueil français, ou si je me suis servi tout simplement de ce prétexte

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pour accompagner le chapelain. Je lui réponds que, sans m'engager à rien, il serait fort possible que je publiasse quelques notes sur ce que j'aurais vu. Il me prie alors de ne pas manquer de lui envoyer mon récit : il ne sait pas le français, mais il se le fera traduire, et, pour plus de sécurité, il me donne sa carte. Il se nomme James Inglish et demeure à Omaha, État de Nébraska.

La famille d'un mormon. — Salt-Lake City. Le grand temple des mormons.

Nous arrivons à. Ogden à la nuit close et nous descendons, le chapelain, le mormon et moi, dans une complète obscurité, sur le trottoir en bois de la gare : « Je pense qu'on sera venu à ma rencontre, » nous dit notre ami. A peine a-t-il prononcé ces mots, qu'il tombe dans les bras de quatre grands jeunes gens qui l'entourent et lui serrent les mains avec force exclamations de joie. Un peu en arrière se tient un vieillard auquel le jeune mormon va serrer la main à son tour avec une certaine déférence. Nous supposons, le chapelain et moi, que c'est son père et nous nous tenons à l'écart. Mais, au^ bout de quelques minutes, il revient vers nous « Mon père n'est pas ici, nous dit-il; la veille du jour où est arrivée la dépêche annonçant mon re-

tour, il est parti pour amener ses deux femmes à mon frère, qui est missionnaire dans l'état d'Arizona. Mais ce n'est pas une raison pour que vous ne veniez pas chez nous. Ma mère sera très heureuse de vous recevoir, et mon oncle que voilà viendra passer la soirée avec nous. » Nous nous consultons un moment. En effet, le cas devient embarrassant. Admettant que la mère de notre ami nous fasse, sur sa recommandation, bonne figure, quel accueil recevrons-nous des quatre autres femmes du maître de la maison absent? Cependant embarqués dans l'aventure, nous voulons aller jusqu'au bout, et nous lui déclarons que nous sommes prêts à le suivre.

Nous montons alors avec lui dans un petit boggy conduit par un de ses frères et traîné par deux bons chevaux qui nous font traverser rapidement la petite ville d'Ogden. Par moments, une vive clarté se projette sur la route obscure. Ce sont des magasins éclairés par la lumière électrique. Nous sortons de la ville et notre voiture finit par s'arrêter à la porte d'un pptit jardin précédant une maison de modeste apparence. Notre ami saute à terre et traverse rapidement le jardin. Nous le suivons. Il ouvre la porte et s'élance dans la pièce d'entrée en s'écriant : There 1 ami Aussitôt une femme d'un certain âge se lève précipitamment : My boy ! s'écrie-t-elle ; et, se jetant à son cou, elle le tient longtemps embrassé. Cependant, quatre ou cinq jeunes filles de tout âge poussent des cris de joie et sautent en

battant des mains autour d'eux. Le jeune homme embrasse chacune d'elles à son tour, pendant que sa mère s'essuie les yeux, riant et pleurant tout à la fois. Je me sens ému par cette scène à laquelle je ne m' attendais pas, et, par une conséquence naturelle, un peu embarrassé de mon personnage. J'avais oublié que, si le père de notre ami avait trente-cinq enfants, sa mère n'en avait que sept, et j'avais eu bien tort de supposer, en me faisant ainsi de fête, que les liens de famille étaient moins forts chez les mormons que chez les chrétiens. Cependant, nous ne sommes pas oubliés ; après quelques mots d'explication de ses fils, la mère vient à nous fort simplement et, nous souhaitant la bienvenue, nous invite à nous asseoir. Nous prenons place, et, pendant que le chapelain (derrière lequel je ne suis pas fâché de m'effacer un peu) soutient la conversation, je regarde autour de moi.

La pièce oii nous sommes, éclairée par une grosse lampe à pétrole et chauffée par un poêle, est assez petite, très propre et garnie d'un mobilier très simple. Contre la muraille un canapé en velours rouge; autour d'une grande table ronde quelques chaises en paille ; dans un coin un harmonium. Sur les murailles, je lis quelques inscriptions pieuses : God bless our home! — Pray without ceasing. Sur la table, je reconnais la grosse Bible, reliée en noir, qui est le livre de famille de tant de maisons protestantes. A l'aspect de tout ce qui nous environne

je pourrais croire que nous sommes tombés dans un de ces intérieurs puritains de la Nouvelle-Angleterre, si bien décrits par madame Beecher-Stowe dans la Fiancée du ministre. Mais je trouve la pièce bien petite pour toutes les femmes et tous les enfants du chef de famille, et je me demande quelle est l'organisation de leur vie domestique. Poussé sans doute par la même curiosité, le chapelain adresse à notre ami quelques questions discrètes, auxquelles celui-ci répond sans le moindre embarras :

« Toutes les femmes de mon père, nous dit-il, ne demeurent pas dans la même maison. Chacune d'elles en a une dont elle est chargée. Vous êtes ici chez ma propre mère. Deux de mes demi-mère {halfmothers) demeurent de l'autre côté du chemin. La quatrième a une maison à Ogden et la cinquième demeure dans un autre village, à deux ou trois milles. Quant à tous ces garçons et à toutes ces filles que vous voyez ici (la chambre s'était en effet remplie peu à peu), ce sont mes frères ou mes demi-frères, mes sœurs ou mes demi-sœurs. Mais je les aime tous également. » Et il les embrassa tous en effet dans un regard affectueux auquel chacun et chacune répondit pir un sourire d'assentiment.

Satisfait de cette explication, je me pris à regarder les physionomies qui m'environnaient. Les garçons étaient des gaillards délurés, à l'air intelligent et résolu. La mère avait une physionomie distinguée, douce, expressive, mais l'air un peu

triste et harassé. Elle était, nous dit-elle, norvégienne de naissance. Je me demandais intérieurement par quels chemins mystérieux, par quelles aventures de cœur et d'imagination, cette femme avait pu passer pour venir, des rivages de la mer du Nord, jusqu'au versant des montagnes Rocheuses, être la cinquième femme d'un mormon, et quels regrets de la terre natale, des fîords et des sapins delà Norvège se cachaient derrière cette physionomie placide et résignée. Parmi les sœurs du jeune mormon se trouvait une petite fille d'environ dix ans. Je la pris sur mes genoux (j'ai un certain faible pour les petites filles) et je lui demandai comment elle employait son temps. Elle me répondit qu'elle allait à l'école et que, dans les intervalles, elle apprenait, sous la direction d'une de ses sœurs, la couture et un peu de musique. Tout en écoulant son gentil babil, je ne pouvais penser sans tristesse à la destinée qui l'attendait probablement, à cette existence de harem sous les aspects de laquelle il m'était encore impossible de ne pas considérer la vie desmormonnes. Et, cependant, j'étais bien obligé de convenir à part moi qu'il était impossible aussi d'imaginer un intérieur plus décent, plus respectable, plus uni au moins d'apparence que celui où je me trouvais. La conversation languissait cependant : « Faites-nous donc un peu de musique, Suzie, » dit notre ami à l'une de ses sœurs. Sans se faire prier, la jeune fille se dirigea vers l'harmonium. Je prêtai

l'oreille avec attention, m'attendant à entendre quelque mélopée extraordinaire. Mais elle nous joua tout simplement la valse de la Tramata. Cette pauvre Dame aux camélias! je savais bien que, sous un nom ou sous un autre, elle était en train de faire le tour du monde; mais je ne m'attendais pas à la rencontrer aussi loin.

Nous passons dans la salle à manger. J'allais m'asseoir sans façon, quand je vois que tout le monde est encore debout. « Voulez-vous avoir la bonté de dire les grâces? » dit le jeune mormon en s'adressant au chapelain. Celui-ci, sans témoigner Hucune surprise, récita à haute voix, tout le monde l'écoutant dévotement, cette courte et belle prière, commune aux protestants et aux catholiques, dont on fait précéder les repas dans les intérieurs pieux des deux communions. Puis nous nous mettons à lable, la mère et une des sœurs, la cuisinière probablement, servant et s'asseyant tour à tour, comme dans l'intérieur de nos riches fermiers ; le repas lini, nous repassons dans la première pièce. A ce moment, entre l'oncle de notre ami, celui que nous avions rencontré à la gare. « Je vais vous laisser avec mon oncle, nous dit-il alors; si vous avez quelques questions à poser sur notre foi et sur nos mœurs, il sera mieux que moi en état de vous répondre. Pour moi, je vais, si vous le permettez, passer dans la chambre à côté pour causer avec ma mère et mes sœurs, car nous avons bien des choses

à nous dire. » Ainsi fut fait, et nous demeurâmes, le chapelain et moi, en tête-à-tête avec le vieillard.

Notre nouvel interlocuteur était un homme d'assez grand âge, mais droit, sec, vert, aux traits plutôt ascétiques. Il était entré dans la chambre un grand bâton et une lanterne à la main, la tête couverte d'un chapeau de feutre noir à larges bords et enveloppé jusqu'aux pieds dans un épais manteau de drap retenu à son cou par une chaînette en cuivre. Ainsi, mon imagination se serait assez volontiers représenté le vieux Silas Deans de la Prison d'Edimbourg, le père de Jeanie et de la malheu reuse Effie. Nous étions un peu embarrassés, car, même lorsqu'on y est invité, il est toujours délicat d'interroger un homme sur sa foi et surtout sur ses mœurs. Notre chapelain, auquel je laissais naturellement le dé de la conversation, finit cependant par lui demander : « Y a-t-il longtemps que vous demeurez dans le pays? » Cette question banale suffît pour rompre la glace.

« Oh! oui, répondit le vieillard; je suis un des rares survivants de ceux qui sont arrivés ici avec Brigham Young. Vous savez qu'après l'indigne massacre du chef de notre religion, Joseph Smith, dans la prison de €arthage, Brigham Young rassembla tous ses disciples, pour lesquels il n'y avait plus de sécurité dans l'État d'Illinois où ce crime affreux s'était passé, et qu'il entreprit, conforinément aux ordres qu'il avait reçus de Dieu en

songe, de les conduire à travers le désert vers une nouvelle terre promise. Ah! le chemin fut rude. Il n'y avait pas de chemins de fer alors; il n'y avait même pas de route tracée dans les prairies, et, à l'exception peut-être de quelques chercheurs d'aventures, personne n'avait traversé la chaîne des montagnes Rocheuses. Hommes, femmes, enfants, nous voyagions tous à pied ou dans des chariots, et nous étions obligés à la fois de trouver à nous nourrir et de veiller à nous défendre contre les animaux sauvages et contre les Indiens. Les Indiens étaient ceux que nous redoutions le moins. Nous allions à eux. « Nous sommes, leur disions-nous, des » victimes comme vous, des proscrits comme vous. » Laissez-nous passer.» Et ils ne nous faisaient point de mal. Mais ce n'en fut pas moins un dur exode, et la seule chose qui soutenait nos courages, c'était la pensée que nous ressemblions aux Israélites dans le désert et la confiance que, comme eux. Dieu ne nous abandonnerait pas.

» Brigham Young ne nous disait pas oij il nous conduisait. Peut-être ne le savait-il pas lui-même. Il se bornait à nous dire que Dieu, dans une vision, lui avait fait voir l'endroit où nous devions nous arrêter. Enfin, lorsqu'à trois ou quatre journées de marche des montagnes Rocheuses, nous sommes arrivés sur les bords du lac Salé, que vous verrez demain et qui ne portait alors aucun nom, Brigham Young s'écria : « C'est ici le lieu que Dieu m'a fait

» voir en songe, où nous allons construire une nou- » velle Sion. » Et c'est en effet sur l'emplacement de notre dernier campement que nous avons construit la ville que vous appelez Salt-Lake City, mais que, nous, nous nommons Sion. Nous n'étions pas cependant au bout de nos peines, car il fallait vivre et la contrée était absolument inculte. Nous nous sommes adonnés aussitôt à l'agriculture, et nous sommes toujours restés depuis un peuple agricole. Mais il s'est écoulé bien du temps avant que les produits de nos travaux fussent suffisants pour satisfaire à nos besoins. Bien souvent, je me rappelle m'être promené mourant presque de faim dans le petit jardin que je cultivais et avoir regardé avec angoisse si les légumes que j'avais plantés poussaient assez rapidement pour subvenir à mes repas des jours suivants. Mais, grâce au Tout-Puissant, ces épreuves ont pris fin. Sa bénédiction s'est étendue sur moi. comme sur les autres enfants de son peuple, et je suis aujourd'hui, sinon riche, du moins dans l'aisance, comme le sont devenus, au reste, tous ceux que vous appelez les mormons, grâce à leur foi, à leur persévérance dans le travail et à la pureté de leurs mœurs. »

Tout ce long récit avait été débité avec une gravité et une émotion concentrée qui produisirent sur moi une certaine impression. Je ne sais s'il en fut de même du chapelain ; mais, en tout cas, ce fut avec beaucoup de sérieux qu'il lui demanda : « Ainsi, vous croyez que votre peuple est l'objet d'une pro-

lection particulière de Dieu, comme Tétait autrefois le peuple d'Israël, et que c'est sa main qui vous a conduits ici? — C'est notre conviction, reprit notre interlocuteur; nous sommes un peuple biblique {a Bible people); aussi, tandis que vous nous appelez mormons, sans doute à cause du livre de Mormon, qui est en effet un de nos ouvrages sacrés, le nom que nous nous donnons à nous-mêmes est celui d'Église de Jésus -Christ des saints des derniers jours [church of Jésus Christ of later days saints), en souvenir de l'Église des saints des premiers jours, auxquels nous nous efforçons de ressembler, et nous appelons comme eux gentils tous ceux qui n'appartiennent pas à notre foi. Nous avons conservé, en effet, autant que possible, l'organisation de la primitive Église, dont nous nous croyons plus près qu'aucune communion chrétienne, et nous avons la ferme croyance que nous sommes appelés par Dieu à prêcher et à répandre par tout l'univers la révélation de Joseph Smith, qui n'est que le complément de la révélation chrétienne. »

A ces mots, notre figure, au chapelain et à moi, exprima probablement une certaine surprise, car il reprit avec vivacité : « Je vous étonne, n'est-ce pas? Voilà bien comment vous êtes, vous autres gentils. Vous nous jugez sans nous connaître et vous nous calomniez. Vous ne savez qu'une chose des mormons, c'est qu'ils pratiquent la polygamie, et vous en concluez que nous sommes un peuple débauché,

païen, adorant peut-être des idoles. Vous ne savez pas que nous croyons tout ce que vous croyez, et qu'il n'y a pas un article de foi de la religion chrétienne qui ne soit adopté par nous. Seulement, nous croyons autre chose encore, et nous avons complété la révélation chrétienne par la révélation de Joseph Smith, que nous considérons comme le plus grand bienfaiteur de l'humanité après le Christ.

— Ainsi, vous croyez tout ce que, nous autres chrétiens, nous croyons? dit le chapelain non moins étonné que moi.

— Parfaitement.

— Voulez-vous me permettre de m'en assurer mieux encore? Je v^ais réciter le symbole des apôtres, et vous aurez la bonté de m'interrompre s'il y a quelque article que vous n'acceptez point. »

Ainsi fut fait, et le chapelain récita lentement, d'une voix grave, le symbole des apôtres, le mormon faisant de la tête un signe d'assentiment à chaque article. Quand le chapelain eut fini : « Il y a un article, dit le mormon, que nous acceptons, mais que nous n'interprétons pas tout à fait comme vous; c'est celui de la descente aux enfers. Nous croyons que, pendant ce temps, le Christ est venu en Amérique apporter la bonne nouvelle à ceux des enfants d'Israël qui étaient venus à travers les mers peupler ce continent. C'est l'histoire de ces peuplades dispersées du peuple de Dieu qui est racontée dans le livre de Mormon, dont l'existence et la découverte

furent une des premières révélations de Dieu à Joseph Smith. Nous mettons ce hvre au même rang que la Bible et les Évangiles, que nous acceptons dans leur entier. Nous avons les mêmes sacrements que vous, le baptême et la communion, dont nous faisons un usage très fréquent. Seulement, nous avons conservé le baptême par immersion, tel qu'il était pratiqué dans la primitive Eglise, et nous croyons que c'est une impiété d'en avoir changé la forme.

— Mais alors, dit le chapelain, prenant son courage, si vous acceptez les dogmes du christianisme, vous devez aussi accepter sa morale. Gomment pratiquez-vous donc la polygamie?

— Je vous attendais là, reprit le vieux mormon avec feu. La polygamie, c'est toujours ce qui préoccupe les gentils quand ils parlent de nous. Ils croient que c'est la pierre angulaire de notre foi, et ils ne savent pas que ce n'est qu'un accessoire dans nos croyances. Mais je vous répondrai sur ce point. La polygamie est, vous n'en disconviendrez point, formellement autorisée par la Bible, et nous ne voyons nulle part dans l'Évangile qu'elle soit formellement défendue. En ayant chacun plusieurs femmes, nous croyons d'abord mettre en pratique le précepte que Dieu a donné aux hommes au commencement du monde : « Croissez et multipliez-vous. » La polygamie favorise le rapide développement de l'espèce. Gomme il y a toujours un certain nombre d'hommes qui ne peuvent pas ou ne veulent pas se marier, on

'Mi A TRAVERS i.E;S ÉTATS-UNIS

voit chez les gentils un grand nombre de vieilles filles qui consument inutilement leur vie dans la stérilité et dans l'aigreur. Rien de semblable chez nous. Toutes les filles trouvent un mari. Ensuite, nous croyons que la polygamie favorise la pureté des mœurs. Oh! je sais bien ce que vous dites à ce sujet. Vous croyez que nous sommes des hommes semblables aux pachas d'Orient, adonnés à la volupté et à la luxure; que nous vivons dans une sorte de harem peuplé, non d'épouses légitimes, mais d'esclaves favorites et choisies au gré de nos caprices, et que, dans nos rapports avec elles, nous ne cherchons que la satisfaction de nos fantaisies et de nos passions. C'est une erreur prof onde. Le lien conjugal n'est pas moins en honneur chez nous que chez vous. Chacune de nos épouses a, sauf de très rares excep- j tiorls, sa maison et son foyer; chacune a droit aux mêmes égards, à la même tendresse, et un mormon ne pourrait pas commettre un plus grand péché que de favoriser l'une aux dépens des autres. Si même cette faveur se traduisait ouvertement, s'il vivait toujours avec l'une et négligeait les autres, l'autorité civile, qui se confond chez nous avec l'autorité religieuse, ne tarderait pas à intervenir, et il serait l'objet d'une réprimande publique. Il doit, au contraire, demeurer successivement avec chacune d'elles un temps à peu près égal et, autant que possible, aller voir chaque jour celles avec lesquelles il ne demeure pas pour le moment. Ainsi fais-je avec mes

deux femmes; ainsi fait mon frère avec les siennes. Chacune d'elles est aussi respectée, aussi chérie par nous que pourrait l'être une épouse unique, et parce que nous avons le cœur assez" large pour partager ainsi notre amour entre plusieurs, nous ne nous croyons pas inférieurs à ceux qui prétendent n'aimer qu'une seule femme*.

Je crus remarquer que les yeux de notre interlocuteur commençaient à briller d'un éclat qui ne sentait pas seulement l'ardeur religieuse, et je me demandais si l'oreille du satyre ne perçait pas sous le masque du fanatique. Le chapelain était évidemment résolu à n'engager aucune controverse. Aussi se borna-t-il à demander :

— Est-ce qu'il n'arrive pas qu'il s'élève entre vos femmes des querelles, suscitées par la jalousie, qui troublent la paix de vos intérieurs?

— Sans doute, reprit le mormon, cela peut arriver quelquefois. Suzie peut se plaindre qu'on témoigne trop de tendresse àBessie, ou Bessie qu'on témoigne trop de tendresse à Suzie; mais ce sont de ces légers nuages qu'un bon mari sait bien vite dissiper. Est-ce qu'il n'y a pas aussi des querelles dans vos intérieurs

1. A en croire un livre publié il y a trois ans par une mormonne revenue de son erreur, sous ce titre: Women'a life in Utah, la condition des femmes ne serait pas aussi douce, et elles auraient, au contraire, beaucoup à souffrir de l'indifférence et des infidélités de leurs maris. Je ne prétends rier affirmer dans un sens ni dans l'autre. Je me borne à rapporter ces deux témoignages également intéressés.

monogames? Tenez, voulez-vous me permettre de vous parler franchement ? (Et ici le vieillard s'anima et commença à s'exprimer avec une certaine éloquence.) Vous autres peuples qui pratiquez la monogamie, vous prétendez à des vertus que vous êtes incapables de pratiquer. Vous n'avez et vous n'aimez, dites-vous, qu'une seule femme. C'est à merveille. Mais combien y a-t-il parmi vous de maris qui prennent des maîtresses, et combien y a-t-il de femmes qui prennent des amants? Chez nous, l'adultère est inconnu, et, si une femme commettait un adultère, je ne sais si nous ne la lapiderions pas selon l'ancienne loi, tant le crime serait grand à nos yeux. Demain, en vous promenant dans les rues de Salt- Lake City, vous ne verrez pas un seul enfant abandonné ou mendiant. Combien y a-t-il sur le pavé de vos grandes villes d'enfants qui ne connaissent pas leur père? Chez nous, les naissances illégitimes sont inconnues. Nous prenons soin de nos enfants et nous les faisons instruire. Si vous rencontrez un ivrogne, ce sera un gentil, ce ne sera pas un mormon. Ce n'est pas que l'usage du vin nous soit formellement interdit, mais il nous suffit d'avoir lu dans l'Écriture les péchés que l'ivresse a fait commettre aux enfants d'Israël pour que nous nous tenions en garde contre elle. La principale différence qu'il y a entre vous et nous, c'est que nous observons notre loi, tandis que vous n'observez pas la vôtre. Aussi sommes-nous convaincus qu'un jour ou

l'autre le monde nous rendra justice et que c'est par nous qu'il sera régénéré. »

Pendant que le mormon débitait avec une âpreté singulière cette diatribe contre les sociétés chrétiennes, d'ans laquelle j'étais obligé de reconnaître qu'il entrait bien un peu de vérité, j'entendais dans la pièce à côté un bruit incessant de voix juvéniles, de portes qui s'ouvraient et se refermaient, d'exclamations joyeuses et d'embrassades sonores : c'étaient évidemment les frères et les sœurs de notre jeune ami qui venaient lui souhaiter la bienvenue. Parfois, la porte de notre petit salon s'ouvrait, et une' dés jeunes filles, probablement chargée du soin de la maison, venait mettre une bûche au poêle, qui ronflait doucement ; ou bien elle s'occupait de préparer nos chambres et traversait la pièce, portant à la main des brocs ou des serviettes. Blonde, fraîche, avec une jolie taille et de grands cheveux fïottants sur son dos, elle ne manquait pas d'un certain charme» Pour moi, qui m'imaginais assez sottement (j'en demande pardon à mes lecteurs, mais peut-être quelques-uns partageaient-ils mon erreur) que mormons et mormonnes avaient des mœurs et des toilettes à eux particuhères, je me demandais, en regardant tout ce qui m'environnait, ce petit salon si décent d'aspect, ces inscriptions pieuses sur les murailles, cette grosse Bible sur la fable ronde, si je n'étais pas le jouet d'une mystification, et si tout à l'heure on n'allait pas m'apprendre

avec force éclats de rire que j© me trouvais tout simplement dans l'intérieur d'une famille protestante. Je fus cependant convaincu de la réalité de mon séjour au pays des mormons lorsque, rentrant dans la chambre avec sa mère et ses sœurs, mon jeune ami me présenta à une de ses demi-mères, qui était venue également l'embrasser.

Il était temps d'aller nous coucher. On me donna le choix entre partager le large lit du chapelain dans la plus belle chambre de la maison (la chambre du mari sans doute) ou bien avoir à moi seul, dans une petite pièce, la jouissance solitaire d'une couchette assez étroite. Trouvant que la première proposition aA^ait quelque chose de par trop patriarcal, j'optai pour la couchette, où je m'endormis avec peine d'un sommeil un peu agité. Je rêvais que je m'étais fait mormon, que j'étais devenu le mari de plusieurs femmes, et que, faute sans doute de savoir aussi bien m'y prendre que le vieux mormon, je ne pouvais arriver à faire vivre en paix Suzie, Bessie et plusieurs autres encore.

Le lendemain matin, réveillé un des premiers, je sortis de la maison et je cherchai à faire connaissance avec l'endroit où nous avions passé la nuit. Il faisait un temps froid, mais clair, et, à quelques lieues de nous, la ligne sombre des montagnes Rocheuses se dessinait nettement sur un ciel bleu pâle. La maison de notre hôte était située un peu en dehors de la petite ville d'Ogden, au centre d'un

grand verger. Dans ce même verger étaient semées d'autres maisons plus petites, dont les unes semblaient également des maisons d'habitation, les autres de simples dépendances. De l'autre côté d'un chemin assez large, je remarquai une maison basse et longue, etivironnée de bâtiments agricoles d'une certaine importance. Comme je regardais tout cela, en me demandant par qui toutes ces habitations pouvaient bien être occupées, je vis sortir de la maison une des jeunes filles avec lesquelles nous avions dîné la veille. Elle portait une robe de mérinos bleu et une large capeline blanche, sans doute pour préserver du soleil son teint des plus roses. Comme elle me souhaitait le bonjour au passage, je lui demandai, pour engager la conversation, où elle allait si matin :

— Je rentre chez moi, me répondit-elle; je ne demeure pas ici, mais dans cette grande maison de l'autre côté du chemin : c'est la maison de ma mère. Je suis venue passer la soirée hier chez ma demi-mère parce que j'avais envie de voir mon frère et aussi parce que j'avais de l'ouvrage à faire. C'est moi, ajouta-t-elle, qui suis chargée de tenir en état le linge et les robes de la famille. Comme nous sommes dix-sept, vous pensez qu'il y a de la besogne. Mes sœurs m'ont laissé cette tâche sur ma demande, parce que je trouvais le house work trop dur et que cela me fatiguait.

Tout cela dit avec beaucoup de gaieté et de l'air

le plus satisfait du monde. J'aurais ,eu assez envie de poursuivre la conversation et de lui demander comment elle envisageait la perspective d'être un jour la troisième ou quatrième femme de quelque mormon ; mais nous fûmes interrompus par l'arrivée du chapelain et de notre jeune ami, qui, en quelques n^ots, me mit au courant de leur vie de famille.

— Dans cette grande maison longue que vous voyez de l'autre côté du chemin demeurent, me ditil, deux des femmes de mon père. La maison est divisée entre elles deux. Celle-ci, plus petite, comme vous le voyez, a été construite récemment pour un de mes frères, qui vient de se marier. Il n'a encore qu'une seule femme. Quand il sera devenu plus richC; il en épousera une autre et bâtjra proljablement une seconde maison pour elle. Qjuant ^ tous ces bâtiments, ils servent à l'exploitation agricole de mon père, qni est très considérable. .C'est exclusivement avec l'aide de mes frères et de mes sœijrs que mon père fait valoir son exploitation. Mes f|^"èreslui servent de laboureurs Ou de moissonneurs^ suivant les saisons ; mes sœurs se partagent le reste de 1^ besogne. L'une f^it le beurre et le pain, une aiitr.e s'occupe de la volaille et ^n poulailler, une ^ulre du jardin et des fruits, celle avec laquelle vous causiez tout à l'heure de l'entretien du linge. Tel est le secret de 1^ richesse croissante des mormons. Ils travaillent en famille et ne sont pas obligés, comme les geptils, de payer .des frais écrasants de main-

d'œuyre. C'est moji père qui administre tout et qui pourvoit aux besoins de ses enfants.

YoUà, pensai-je en moi-même, la famille-souche idéale, tant préconisée par l'école de la réforme sociale et son illustre fondateur M. Le Play. Quel malheur qu'il faille venir si loin pour Ja rencontrer! Il est vrai que la polygamie gâte peut-être un peu la chose ; mais, bast! quand il s'agit de sauver la société, faut-il donc y regarder de si près?

Après avoir visité les bâtiments de l'exploitation agricole, nous rentrâmes pour déjeuner. Cette fois, ce fut le jeune mormon lui-même qui dit les grâces sans laisser ce soin au chapelain. Le pain et le beurre me parurent de la qualité la plus remarquable, et je ne manquai pas de le proclamer h 1^ grande satisfaction de la jeune fille chargée de ce jcjépartement. 4près le repas, nous prîmes congé avec force remerciements, très simplenient acceptés, pour l'hospitalité si cordiale que nous ayions reçi^e, et nous nous dirigeâmes vers Ja gare.

Malgré toutes les instances que nous avions faites pour qu'il demeurât avec sa mère, notre jeune ami voulait absolument nous accompagner à Salt-Lake City. Il tenait à nous présenter lui-même au président John Taylor, qui a remplacé Brigham Young à la tête de l'Église des saints des derniers jours. Salt-Lake City est située à une heure enyiron d'Og- (len, sur un embranchement de chemin de fer qui est en partie l'œuvre des mormons. En attendant

le départ du train, le chef de gare nous ouvrit son bureau, et la conversation s'engagea bientôt entre lui, le chapelain et un troisième interlocuteur à l'air intelligent, mais fort grossièrement vêtu, les cheveux ébouriffés, la ifigure et les mains noires. Au cours de la conversation, le chapelain demanda si les mormons croyaient avoir à se plaindre de quelques-uns des actes du congrès de Washington. A cette question, l'interlocuteur inconnu prit vivement la parole :

— Nous n'aurions rien à dire si le Congrès ne s'était avisé d'édicter un bill contre la polygamie. Pourquoi vouloir nous empêcher de pratiquer la polygamie, si nous estimons qu'elle est encore conforme à la loi chrétienne comme elle était autrefois conforme à la loi biblique? C'est une question de conscience individuelle que chacun a le droit de résoudre comme il lui plaît, et le Congrès n'avait pas à légiférer sur cette matière.

Le chapelain n'ayant pas voulu soutenir la controverse, la conversation tomba sur ce sujet. Alors l'inconnu, se tournant vers moi •

— Vous êtes Français, monsieur, me dit-il. Je ne sais pas le français malheureusement, mais je possède quelques livres français traduits que j'admire beaucoup. Connaissez-vous les Conférences sur le christianisme de M^'^ Frayssinous?

Ne voulant pas avoir à rougir de mon ignorance devant ce mormon, je lui réponds intrépidement

que je les connais. Ce n'est qu'à moitié vrai, car je ne les ai jamais lues.

T— C'est, me dit-il, la plus belle et la plus solide apologie du christianisme que je connaisse, et écrite à un point de vue excessivement large. Catholiques, protestants et mormons peuvent s'en prévaloir également contre les incrédules. J'ai lu aussi quelques ouvrages plus modernes, entre autres la Vie de Jésus de M. Renan. Mais ceux-ci me plaisent moins, je l'avoue.

Je m'épuisais en conjectures pour deviner quel pouvait bien être ce personnage si inculte d'aspect, si cultivé d'esprit, lorsqu'un coup de cloche s'étant fait entendre, nous nous empressâmes de rassembler nos affaires.

— N'ayez pas peur, nous dit-il en riant, le train ne partira pas sans moi. C'est moi qui suis le cocher.

En effet, c'était notre mécanicien, et, quelques minutes après, nous le vîmes sur sa machine, du haut de laquelle il nous fit un signe d'amitié.

Le trajet d'Ogden à Salt-Lake City dure environ une heure. Pendant ce trajet^ nous fîmes connaissance avec un juge du pays, appointé par le gouvernement fédéral, étranger par conséquent aux mormons et pouvant en parler avec indépendance. Je lui demandai comment, la polygamie ayant été interdite par un bill du Congrès (ce que je venais d'apprendre), les mormons pouvaient cependant continuer à la mettre en pratique. 11 m'explique

que l'application de cette loi a été jusqu'à présent tenue en échec par l'impossibilité de trouver dans le territoire d'Utah des femmes pour porter plainte, des témoins pour déposer et des jurés pour condamner. Notre nouvelle connaissance est au reste très sévère pour les mormons.

— Ce sont; nous dit-il, des gens licencieux et débauchés qui vivent dans la luxure. La polygamie ne sert qu'à cacher le désordre de leurs mœurs et la promiscuité des femmes qui règne parmi eux.

Ceci est quelque peu contraire à ce que le vieux mormon nous a dit la veille. Aussi j'insiste.

— Est-ce que, lui demandai-je, indépendamment do la polygamie, qui est assurément un grand désordre, les mœurs des mormons sont très mauvaises ? Hier, nous nous sommes laissé dire que l'adultère et les naissances naturelles étaient inconnus parmi eux.

— Pour être juste, repartit le juge, on ne peut pas dire qu'ils aient précisément de mauvaises mœurs. Hommes et femmes se marient de très bonne heure, et les mormons ont su très habilement persuader à leurs femmes que leur bonheur dans l'autre vie dépendait de celui qu'elles auraient su procurer à leurs maris dans celui-ci. Aussi leurs maris sont-ils des demi-dieux pour elles, les instruments de leur bonheur à venir, sans l'aide desquels elles ne sauraient parvenir à leurs destinées bienheureuses. C'est à cause de cela qu'elles leur sont

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scrupuleusemeut fidèles, et, comrrie juge, je n'ai jamais eu à connaître d'pn seul cas d'adultère.

— C'est déjà quelque chose, ne puis-je m'empêcher de lui dire, d'autant plus que cette fidélité si peu payée de retour n'est pas sans quelque njérjte. Mais est-il yrai également, comme ils le prétendent, qu'ils soient très supérieurs aux gentjls sous tous les autres rapports et que les crimes soient très rares parmi eux ?

— La population des gentils qui habite le territoire d'Utah, reprit le juge avec un certain e^jbarras, laisse quelque peu à désirer sous le rapport de la moralité. Ce sont très souvent des aventuriers qui viennent ici, comme ils venaient autrefois en Californie, attirés par les richesses njinièresdu sol. Cette race de mineurs est toujours une rajce turf?ulente et cupide. L'ivresse, les rixes suivies de meurtre sont fréquentes chez eux, et je suis obligé de convenir que, sur dix crimes, il y en a neuf commis par djes gentils. ]^ais je vous répète que c'est une population tout à fait exceptionnelle et qu'il ne serait pas équitable de prendr,e commjç .tern^je id/d comparaison.

Je ne voulus pas faire remarquer au juge que la sévérité de son jugement sur les mormons ne me paraissait pas, d'après son propre témoignage, èij-e tout à fait justifiée par les faits, et notre arriv^^ à Salt- Lake City mit un terme à la conversation. Pour peu que mes lecteurs entretiennent des idées aussi ^rro-

néos que moi sur les us et coutumes des mormons, ils seront peut-être désappointés d'apprendre que Salt-Lake City, pour être leur entière création, n'en présente pas moins le même aspect que toutes les nouvelles villes américaines : des grandes rues droites sillonnées de tramways, des trottoirs très larges, des magasins plus ou moins vastes, quelques hôtels et beaucoup de petites maisons particulières. En été, cependant, l'aspect de la ville doit être agréable, car les rues sont presque toutes plantées d'arbres et arrosées par des ruisseaux d'eau courante. Mais, au mois de novembre, lorsque les montagnes sont couvertes de neige, ce genre d'agrément n'est pas de ceux qu'on recherche le plus, et je ne puis dire que l'aspect de la ville m'ait particulièrement séduit.

Ce qui continue à nous préoccuper, le chapelain et moi, c'est de recueillir encore quelques détails sur les croyances et les mœurs des mormons. Mais le hasard ne nous favorise pas sous ce rapport. Le président John Taylor est absent pour quelques jours, ainsi que deux ou trois des plus importants personnages de la communauté. La seule connaissance intéressante que nous ayons faite a été celle du délégué du territoire d'Utah au Congrès de Washington, qui est, en même temps, à Salt-Lake City, membre du conseil des douze apôtres et mari de trois femmes. Il nous reçoit dans un cabinet d'affaires fort bien installé : dans un coin, un appa-

reil téléphonique; sur les murailles, des cartes indiquant la conformation géologique du territoire d'Utah et ses ressources minérales. Il se plaint à nous de l'ennui qu'il éprouve à passer seul, tous les ans, de longs mois à Washington, où il a peu de chose à faire. « L'année prochaine, nous dit-il, j'amènerai ma femme. » — Laquelle? me demandèje. Sans doute il compte alterner. J'avouerai que ce personnage n'a pas produit chez moi l'impression favorable que m'avait laissée, somme toute, notre connaissance de la veille, le vieux mormon. Je lui ai trouvé l'air d'un franc hypocrite, et c'est tout à fait sous ses traits que je me représente le PecksnifT de Dickens. J'ai acheté dans la journée un journal où par hasard il était question de lui (il y a deux journaux à Salt-Lake City, l'un qui est l'organe des mormons, l'autre qui est l'organe des gentils, et qui naturellement rivalisent d'injures), et dans ce journal il était tout simplement accusé d'avoir fait, il y a quelques années, assassiner un de ses rivaux. Mais peut-être est-ce pure méchanceté, car dans leurs polémiques les Américains n'y regardent pas de si près.

L'intérêt de notre visite à Salt-Lake City s'est donc borné à la visite que tout le monde peut faire : celle du grand temple des mormons; mais, comme tout le monde n'a pas été à Salt-Lake City, j'en dirai cependant quelques mots. Dans leur ardeur à imiter le peuple juif, la première préoccupation des

mormons arrivés au terme de leur exode fut do construire un temple à l'instar du temple de Salomon, Ce temple est un bâtiment long et bas, construit en forme d'ellipse et revêtu d'une calotte en maçonnerie qui lui donne un aspect aussi disgracieux que possible. L'intérieur en est sombre et triste. La nudité des murailles n'est interrompue que par un magnifique orgue à tuyaux dorés, le plus beau, m'a-t-on assuré, qui existe aux Etats-Unis, et qui est l'œuvre patiente et solitaire d'un organiste mormon. L'acoustique de ce temple est parfaite. Il peut contenir plusieurs milliers de personnes et, à quelque point qu'on se place, on entend distinctement les paroles prononcées^ même àdemi-yoix, sur l'estrade réservée aux dignitaires de l'Église. Cette perfection de l'acoustique tient probablement à la forme elliptique de la salle et à sa voûte surbaissée. Mais le portier qui nous faisait les honneurs du temple (qu'on ne le prenne point pour un vulgaire concierge : il remplit, comme dans la primitive Kglise, un office pieux) ne paraissait pas éloigné d'expliquer cette perfection de l'acoustique par quelque opération miraculeuse.

La seule portion du temple dans laquelle nous n'ayons point pénétré a été celle où l'on administre le baptême aux néophytes. Cette portion interdite contient, paraît-il, une grande piscine, et comme, d'après le rite mormon, le bapténie 4oit avojr Heu non par aspersion, mais par immersion, le prêtre

plongeant lui-même dans l'eau la tête du fidèle, l'un et l'autre sont obligés d'y descendre. Ils se revêtent pour cela d'un costume tout d'une pièce qui ressemble beaucoup à un costume de bain. Mais, pour éviter sans doute les commentaires malicieux, l'accès de celte piscine est interdit aux profanes, et c'est chemin faisant, entre Ogden et Salt-Lake City, que j'ai appris ces détails en même temps qu'on me montrait un de ces costumes séchant prosaïquement au soleil sur une haie, en compagnie de vulgaires chemises.

Les matériaux avec lesquels a été édifié le temple construit par Brigham Young sont de la qualité la plus simple. Aussi les mormons se proposent-ils d'en construire un autre beaucoup plus magnifique. Mais ce nouveau temple sort à peine de terre, et ne s'élève que fort lentement, car il y a longtemps qu'il est commencé. Tout bon mormon doit contribuer par sa souscription à l'érection du nouveau temple, et, s'il ne peut verser une contribution en argent, il doit la verser en nature, en fournissant une certaine quantité de moutons, de poulets ou de canards qui sont vendus pour le compte de la caisse des travaux. De même, il doit mettre gratuitement la main à l'œuvre lorsqu'il en est requis pour les ouvrages de maçonnerie et pour les charrois. C'est, en un mot, le système de la dîme et de la corvée que les mormons ont ressuscité. Aussi le caractère de tyrannie sacerdotale dont toute leur constitution sociale

et religieuse est marquée n'est-il pas le moindre des griefs que nourrissent contre eux les Américains.

Le temple des mormons n'a pas seulement l'inconvénient d'être trop simple aux yeux des fidèles qui s'y rassemblent tous les dimanches, ou plutôt tous les lundis, qui est leur jour férié, il a de plus celui d'être excessivement froid en hiver. Or, pour s'être fait mormon, on n'a pas renoncé à ce goût et à cette recherche du confortable qui sont poussés si loin en Amérique. Aussi les mormons ont-ils construit provisoirement un temple d'hiver chauffé à la vapeur d'eau. Des peivs en bois, très convenablement installés, reçoivent les fidèles, et sous les bancs courent des tuyaux sur lesquels ils peuvent poser leurs pieds pour les réchauffer pendant la durée des offices. Les murailles sont couvertes de fresques peintes en grisaille. D'un côté, Moïse et Enoch pour représenter la révélation ancienne; de l'autre, le Christ et Joseph Smith pour représenter la révélation nouvelle. Au-dessus de l'estrade réservée aux autorités ecclésiastiques, une ruche environnée d'abeilles, symbole de l'activité industrieuse àa^ mormons, surmontée d'un immense œil, qui est celui de la Providence. En face, la première apparition des anges à Joseph Smith. Ces raffinements do confortable qui sentent leur xix*^ siècle, ces peintures bibliques et chrétiennes, avec cet hommage simultanément rendu au Christ, à Moïse et à Joseph Smith, tout cela présente aux yeux du visiteur le plus sin-

gulier mélange qui se puisse imaginer : c'est le mormonisme lui-même.

Au sortir de l'enceinte sacrée, nous prenons prosaïquement le tramway et nous retournons à la gare. Nous y retrouvons notre ami le mécanicien, qui nous apporte quelques documents que nous lui avons demandés, entre autres une longue dissertation juridique sur la question de savoir si le Congrès avait constitutionnellement le droit d'interdire par une loi la polygamie. Nous remontons dans le chemin de fer qui doit nous ramener à Ogden. Chemin faisant, un peu fatigué de cette longue course, je m'abstrais de la conversation de mes compagnons de route et je regarde par la fenêtre le pays, auquel je n'avais donné le matin qu'une médiocre attention. Déjà cependant j'avais remarqué la singulière ressemblance des bords du lac Salé avec ceux de la mer Morte. Cette réflexion que j'avais faite à haute voix avait amené sur la figure de notre guide un sourire de satisfaction. « C'est, avait-il répondu, ce qu'a dit Brigham Young lorsqu'il est arrivé sur les bords de ce lac, et cependant il n'avait jamais été à Jérusalem. » Cette ressemblance, au retour, me frappe encore davantage. Ma pensée se reporte en arrière, à une course que j'ai faite il y a quelque vingt ans, non pas en chemin de fer, mais à cheval, du monastère de Saint-Saba, dont Chateaubriand a si bien décrit l'unique palmier, dessinant sur les roches arides sa vert e silhouette, jusqu'aux ruines de l'antique Jéricho .

Tout l'après-midi, nous avions longé la rive infertile du lac Asphaltite, dont l'.eau mate et huileuse semblait dormir d'un lourd somjneU. Vers la fin de la journée, après avoir mené pos chevaux se désaltérer aux e^ux du Jourdain, nous avions planté i>otre tente aux fontaines d'Elisée; je me rappelle encore m'être promené longtemps, le soir, au coucher du soleil, regardant la ligne violette que dessinaient au loin sur la pâleur du ciel ces montagnes du pays de Moab, dont il est parlé daps l'histoire de Ruth, et me répétant à moi-même cette plainte mélancolique de Noémi, la pauvre exilée, que je ^'ai jamais pu lire sans émotion : « Ne m'appelez plus Noémi, appelez-moi Mara, car le Seigneur m'a remplie d'amertume. Je m'en allai pleine de biens, et l'Éternel me ramène vide. Pourquoi m appelleriezyous Noémi, c'est-3,-jdir^ bieulieureuse, puisque l'Éternel m'a abattue et que le Tonjl-Puissant m'a aflligée? »

Ph bien, tous ces souvenirs, et les riyes de la mer Morte, et les montagnes du pays de Moab, et la plainte de Noémi elle-même, reviennent à ma mémoire avec une yivacité singulière, étonné que je suis de trouyer aux riyes du lac Salé le même aspect désolé, à ses eaux Ja même teinte d'un bleu mat et la même lourdeur, aux contreforts lointains (Jes montagnes Rocheuses la même teiute violette qui avaient autrefois frappé rftes regards. Et, peu h peu, par uue pente naturelle, je me prends à penser à l'extraordinaire

destinée de ce petit peuple juif (jui n'a jamais possédé qu'un coin sur la surface du globe, qui n'a jamais constitué qu'une peuplade dans la foule des humains, et qui cependant a joué un si grand rôle dans l'histoire morale du monde, rôle qui ne paraît même pas près de finir. Il a vu passer en des mains étrangères le sol qui l'avait engendré; il a été dispersé comme la poussière aux quatre yents du ciel ; il a traversé des siècles de persécutions inouïes; mais il est cependant demeuré un peuple à part, parce qu'il a su conserver ce qui fait la force des natix)ns : l'unité de sa foi, l'orgueil de son passé, la confiance dans son avenir. Peu à peu, sans bruit, il est même en train de prendre sa revanche, et l'on dirait parfois qu'il est à la veille d'asservir sous la puissance de l'argent ce monde chrétien qui avait cru le détruire. Même il ne ï s'en faut guère que, dans certains pays, l'âpreté de sa vengeance ne provoque le réveil des persécutions sous lesquelles il a failli succomber autrefois, et que le nom sepl de juif ne devienne en Europe un terme s de réprobation. Mais voici qu'à plus, de quatre mille I lieues de la Judée, en plein XIX° siècle, en pleine ciï vihsation chrétienne, croît et se développe une secte î (jui met, au contraire, son honneur à renouveler I les traditions des Juifs. Une nouvelle Sion s'élèye, f un npuveau temple, et, dans ce continent dont leurs 1 pères ne soupçonnaient même pas l'existence, les Dorps I et les souvenirs qui leur furent chers sont remis en I honpcur. Singulier retour de fortune doftt notre âge

est témoin et qui doit dépasser leurs plus hautaines espérances.

Cependant nous arrivons à Ogden. Le train du Central- Pacific va partir. Il nous faut prendre congé de notre jeune ami et du mécanicien, venu une dernière fois pour nous serrer la main. A ce moment, le chapelain sent que son caractère lui impose cependant la nécessité de faire quelques réserves, et il s'en tire à merveille.

— Nous ne voyons pas les choses sous le même point de vue, dit-il ; mais nous nous retrouverons au dernier jour, et chacun sera jugé suivant ses œuvres.

— C'est une bonne parole, cela, monsieur, s'écrie le mécanicien en lui serrant chaleureusement la main, et nous l'acceptons. Oui, nous serons jugés suivant nos œuvres, et il sera tenu compte à chacun de sa bonne foi.

Pour moi, je me contente plus modestement dç remercier notre hôte de la peine qu'il s'est donnée pour nous. Je suis bien au moment de lui dire que, si j'ai été touché du spectacle d'affection mutuelle que semble présenter la nombreuse famille de son père et delà cordialité avec laquelle j'y ai été accueilli, j'espère cependant pour lui qu'un jour la sienne sers moins nombreuse et qu'il arrivera à une conception plus pure et plus élevée de la vie conjugale. Puis je m'arrête. A l'âge de vingt ans, ce jeune homme a quitté courageusement son pays pour aller prêcher ce qu'il croit être la vérité. Il a vécu trois ans loin d'une

famille qui lui était chère : il s'est épuisé en travaux et en veilles, et il revient tout prêt à repartir si on lui en donne l'ordre. Il a donc fait preuve d'une abnégation dont je me sens incapable, et ce n'est certainement pas à moi qu'il appartient de prendre sur lui des airs de supériorité morale.

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TTTCTTTT-T'-D C-TT'AT

Joseph Smith. — La perle de grand prix. — L'avenir des mormous. — La sierra Nevada.

• 15-17 novembre.

Le pays qui sépare Ogdeii des premiers contre-forts de la sierra Nevada est aussi désolé qu'il est possible d'imaginer. C'est ce qu'on appelle le grand désert américain, mais un désert gris sans couleur et sans grandeur. Le sol est comme saupoudré d'une sorte de substance alcaline qui le rend infertile; or dirait des plaines de cendre, et j'en suis à regrette! les prairies. Aussi, pour employer mon temps, je me mets à feuilleter quelques livres de théologie mormonne que j'ai achetés à Salt-Lake City : La Perle de grand prix, le Livre des doctrines et covenants, le Catéchisme pour les enfants, tout à fait semblable de reliure et d'apparence à ces petits catéchismes qui sont ou du moins étaient en usage dans nos

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