‹ A travers les États-UnisChapitre 3 sur 38 · BROADWAY · texte numérisé non relu

BROADWAY

d'entre nous n'auraient jamais assurément rêvé de faire à New- York cette entrée de souverains.

La foule assez nombreuse qui stationne sur les trottoirs nous salue souvent de ses applaudissements. Un grand nombre de femmes agitent leurs mouchoirs aux fenêtres. J'entends aussi par moments des sifflets, et j'en suis d'abord un peu surpris. Mais on m'explique que trois bordées de sifflets aigus sont au contraire une sorte de hurrah populaire et que nous aurions tort de prendre cette manifestation en mauvaise part. Fort occupé à rendre les saluts ■qu'on nous adresse (je n'ai pas l'habituJe de ce métier royal), c'est à peine si j'ai le temps d'avoir une première impression des yeux sur cette célèbre ville que je traverse-si singulièrement. Je suis toujours frappé de la pureté de la lumière et aussi des couleurs un peu criardes des maisons rouges, blanches, grises, brunes. Je vois beaucoup d'églises, de très beaux magasins, des maisons d'une hauteur prodigieuse et de grands bâtiments d'une architecture gothique, d'un goût un peu hardi, qui servent de bureaux à des sociétés financières ou à des journaux ; mais, à tout prendre, rien qui ait ce caractère étrange et excentrique que les Français s'attendent toujours, assez sottement, à trouver en Amérique. Une chose donne cependant à toutes ces maisons un aspect très particulier, c'est qu'elles sont à la fois tendues de crêpes et pavoisées de drapeaux tricolores. A la mort du président Garfield, toute la ville

s'est mise en deuil, et c'est en notre honneur seulenïent qu'elle commence à le quitter. Quelques-uns des membres du comité prennent même la peine de nous expliquer que, si, d'une part, ce tragique événement n'avait jeté New- York dans la tristesse, et si, de l'autre, le jour et l'heure de notre débarquement n'étaient demeurés nécessairement incertains, il y aurait eu sur notre passage bien autre foule et bien autre enthousiasme. Mais quelques-uns d'entre nous (et je suis du nombre), qui dans leur pays ne sont guère accoutumés à être acclamés par les masses, trouvent cette réception fort satisfaisante et ne songent à se plaindre de rien lorsqu'au terme d'une procession qui n'a pas duré moins d'une heure ils sont débarqués dans le magnifique hôtel de Fifth-A venue. Là, deux salons ont été préparés pour nous recevoir, l'un très vaste pour toute la bande, l'autre plus petit, orné avec goût de fleurs et de nœuds tricolores, pour madame de Rochambeau. Les membres du comité, comprenant que nous avons besoin de quelque repos, prennent alors congé de nous pour le reste de la journée. Deux ou trois d'entre eux restent cependant à l'hôtel pour s'assurer que rien ne nous manque , et il nous est impossible de faire un pas dans un couloir sans rencontrer quelqu'un qui nous demande si par hasard nous n'aurions pas besoin de quelque chose.

Madisoii Square. — Le chemin de fer métropolitam. — Le pont de Brooklyn. — Les miliciens. — Les pompes à feu.

5—7 octobre.

Madison-square, où est situé notre hùtel, est un des points les plus gais et les plus brillants de New- York. La longue artère de Broadway y est coupée à angle aigu par la large voie de Fith-Avenue, qui est, au contraire, bordée dans toute sa longueur d'habitations aristocratiques. D'autres rues et d'autres avenues, les unes toutes commerçantes comme la Vingt-Troisième Rue, les autres élégamment habitées comme Madison-Avenue, y aboutissent également. Aussi l'animation y est-elle extrême, et des fenêtres de l'hôtel on a sous les yeux le spectacle du perpétuel entrecroisement des tramways,

<les omnibus, des lourdes charrettes et des voitures de luxe. Le jardin public, qui est en face de l'hôtel, est assez bien tenu, et le square éclairé le soir à la lumière électrique au moyen d'un faisceau de quatre becs de lumière réunis au sommet d'un mât très élevé. Le jour, ce mât, qui ressemble à un grand mât de cocagne, est d'un aspect assez disgracieux, mais le soir, grâce à l'élévation du foyer lumineux, la place est brillamment illuminée sans qu'on soit exposé à être aveuglé dès qu'on lève un peu les yeux.

L'intérieur de l'hôtel n'est pas, dans un autre genre, moins animé que la place. L'enfdade de salons richement meublés qui occupe toute la façade du premier, et les couloirs mêmes, garnis de canapés et d'épais tapis, se remplissent, vers l'heure du dîner, de la foule des habitants de l'hôtel qui y passent leur soirée, en toilette assez soignée. Mais cette animation n'est rien auprès de celle que présente le grand hall situé au rez-de-chausée, de plain-pied avec la rue. L'hôtel de Fifth-Avenue étant un endroit très central, beaucoup de gens viennent, leurs affaires terminées, passer quelques instants dans ce hall pour y rencontrer du monde, lire les journaux, prendre un cock-tail au bar et fumer un cigare. Aussi est-ce une perpétuelle cohue d'entrants €t de sortants, par laquelle on est incessamment bousculé. Cette foule qui fume un acre tabac et qui crache partout n'a, comme toutes les foules, rien

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