‹ A travers les États-Unis de lA̓tlantique au PacifiqueChapitre 17 sur 31 · LE PAYS DES MORMONS · texte numérisé non relu

LE PAYS DES MORMONS

Une lessiye naturelle. — Tinnulus indien. — Curiosités que j'y découvre. — Caverne funéraire. — Deux crânes anciens. — Un bain dans le lac. — Le Bassin-Intérieur. — Un déjeuner d*évêque. — Sources sulfureuses. — Le baptême à l'eau minérale.

Les environs de la ville du Lac-Salé ne sont pas moins intéressants à parcourir que la ville elle-même. La première visite que le voyageur songe tout d*abord à faire est celle du grand lac, cette Mer-Morte des mormons. Bien qu'on ait donné à la capitale des Saints le nom de Ville du Grand-Lac-Salé {Great-Salt-Lake-City), elle n'est pas sur les bords, mais bien à vingt milles, ou plus de trente-deuK kilomètres de cette mer intérieure. Le chemin qui conduit au lac est tracé dans une plaine aride, au milieu d*un terrain de sable et d'argile. Des sels alcalins sont répandus dans le sol, et quand il a plu, la potasse, la soude, Tammoniaque, contenus dans Targile, forment à la surface comme une lessive naturelle, dont on pourrait faire, dont on a même es-

sayé de faire du savon. Dans les parties sablonneuses poussent quelques plantes sauvagesodoriférantes, thym, romarin, sauge, quelques bruyères ; sur les argiles viennent seulement des tournesols, à la tige élevée, à la fleur jaune si connue. On les compte par millions dans toute cette partie de TUtah, et ils lui donnent un aspect significatif. En deçà du Missouri, nous les avions également rencontrés dans tout Tlowa. Cette plante est là dans son terrain naturel, à cette latitude de quarante à quarante-deux degrés, et caractérise la végétation primitive de ces régions.

En allant vers le lac, nous aperçûmes à mi-chemin un monticule de sable, qui s'élevait comme un tumulus. La tête pleine de toutes les découvertes qu'on venait de faire en France et en diverses contrées européennes, depuis quelques années, sur les monuments préhistoriques, je m'arrêtai instinctivement devant ce tumulus, que je regardai tout de suite comme un frère de ceux d'Europe. Bien m'en prit, car en fouillant le sable, j'y trouvai des pointes de flèches en silex, en cornaline, en obsidienne, des débris d'ossements d'animaux calcinés, des restes de coquilles ou de petits anneaux d'argile perforés. Je découvris également des débris de poterie grossière, et des restes de meules et de rouleaux en pierre dure, grès ou granit. Nulle part trace de métal. Aucune tradition non plus sur ce qu'avait pu être cette antique station indienne. L'interprète des Yutes, qui m'accotaipagnait, le vieux Dimick Huntington, me dit que les indigènes n'avaient sur ce lieu aucun souvenir, et qu'aucune légende n'existait sur cette ancienne station des Peaux-Rouges. Elle remontait donc peut-être

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à rhomme primitif américain f Dans lou^J:ésc^^i,z^'op^^LQ, j'étais un des premiers à l'avoir signalée (je sus bientôt que quelques personnes l'avaient déjà remarquée comme moi), je voulus être le premier à la fouiller et j'envoyai sur les lieux, dès le lendemain, des hommes avec une charrette et des outils. Je leur fis ouvrir des tranchées, creuser un petit puits ; mais nulle part ils ne rencontrèrent autre chose que ce que nous avions tout d'abord découvert. Il n'y avait probablement là aucune sépulture, comme je me l'étais un moment imaginé.

La récolte que je fis d'objets divers, ayant très-certainement appartenu à une population aborigène qui avait jadis fréquenté ces parages, était assez importante pour être rassemblée, classée et envoyée en France, ce que j'exécutai plus tard.

Tous ces objets ont été donnés avec d'autres au musée archéologique de Saint-Germain-en-Laye, où l'on peut les voir. Us ont été disposés sous des vitrines spéciales. On a fait une place d'honneur à une meule primitive à broyer le maïs, qui avait été découverte avant ma venue, et qui^ déposée d'abord au marché de la ville du Lac-Salé, où je la vis,, me fut plus tard galamment envoyée à Paris avec son rouleau par le surintendant des affaires indiennes de l'Utah, qui J'avait prise sous sa protection.

L'interprète des Indiens possédait une pierre analogue, complète comme la précédente ; mais quel que fût le prix que je lui en offrisse,il ne voulut pas s'en dessaisir, dès qu'il en connut la valeur scientifique. La veille, il l'eût donnée pour rien. J'appris plus tard qu'il s'était enfin décidé à la vendre très-cher à un professeur de

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'liill&irtWIiltéQoîdi'.dQ -Washington, envoyé en mission dans le Far-West.

Tous ceux que préoccupe Télude de l'homme primitif, lequel semble avoir procédé partout de même façon, par les mêmes moyens, en Amérique et dans le vieux monde, s'intéressent à ces choses. Voici d'ailleurs comment M. G. de Motiliet rend compte, dans son catalogue du musée de Saint-Germain, des différents objets en pierre que je rapportai de ma mission en Amérique :

« Moulin des Peaux-Rouges. — Dans un meuble spécial, au milieu de la fenêtre voisine du pilier n° 32, se voit un moulin complet trouvé dans un tumulus du Grand-Lac-Salé, territoire d'Utah, États-Unis de TAmérique du Nord (rapporté par M. Simonin, et don du ministre de l'instruction publique). C'est une pierre en grès quartzeux rougeâtre, qui sert de meule dormante, et un rouleau en granité, qu'on promène sur cette pierre avec un mouvement de va-et-vient, ce qui fait que la meule dormante, comme celle d'Abbevilie, offre une surface usée, légèrement arquée *.

« Objets en pierre de P Amérique du Nord. — La vitrine contre la paroi latérale du pilier n* 31, eh face du moulin indien, est consacrée aux objets de l'Amérique du Nord. La série la plus grande et la plus complète provient du voyage de M. Simonin (don du ministre de l'instruction publique). Elle se compose :

a 1° Des objets découverts, avec le moulin, dans le

1 M. de Mortillet fait ici allusion à un moulin semblable découvert en France dans les tourbières d'Abbevilie (Sommei)^ et don du regrettable M. Boucher de Perthes au musée de Saint-Ger- (aftin;

lÈ t>ÂVs DÈS BioUHôr^s iOâ

tumulus du Grand- Lac-Salé, Ce sont des débris d'os brûlés et des fragments de poterie assez fine, assez bien faite et passablemenf cuite. En fait d'ornementation on remarque un pastillage assez original. 11 y a quelques grains de collier, principalement en coquilles d'unios ou mulettes d'eau di)uce, percées. Mais ce qui est., surtout remarquable, c'est une nombreuse série de toutes petites pointes de flèche en silex, en cornaline et en obsidienne, parmi lesquelles il en existe de charmantes, on ne peut plus fines et déliées.

« 2° Trois belles pointes de lance en quartzite desalluvions de Washington.

« 3' Pointes de flèche et de lance en obsidienne, et une en silex, trouvées au fond du lac de Borax de la Californie.

4® Pointes de lance en silex de Saint-Louis, État de Missouri ; marteau-hache indien avec une cannelure pour fixer le manche ; pointes de flèche actuelles des Indiens de la Californie : elles sont en obsidienne des environs du lac de Borax. Une de ces pointes, grande, fine, déliée est en verre de bouteille, les Indiens trouvant beaucoup plus simple et plus commode d'utiliser les fonds de bouteilles, qu'ils rencontrent maintenant partout, que d'aller chercher au loin l'obsidienne*. »

A quelque distance du Lac-Salé, sur les pentes de la

1 L'obsidienne est un verre volcanique noir, qui a été partout employé, en Amérique et en Europe, pour la fabrication des pointes de flècbe. U n'existe cependant que dans quelques localités distinctes, ce qui suppose déjà chez l'homme primitif d'assez longs voyages et un commencement d'échanges pour se proco* fer l'utiU matière.

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montagne qui borde le lac au sud, nous rencontrâmes non plus un tumulus, mais une caverne funéraire. Elle est ouverte dans une anfractuosité de la roche, à cent mètres environ en verticale au-dessus du niveau du lac. Entre le lac et la caverne passe la route. La caverne est ce qu*on nomme en géologie une faille ou fente naturelle. L'entrée en est masquée par une touffe de pruniers sauvages, et il est assez difdcile de la découvrir. La roche s'est disjointe à Tintérieur sur une hauteur de dix à vingt mètres et une largeur de deux à trois. La galerie est rectiligne ; on dirait une galerie de mine. Les parois en sont lisses, inclinées. Le sol est terreux, argileux, un peu humide.

Ce tunnel naturel finit en un étroit boyau, dans lequel nous nous engageâmes en rampant. Nous arrivâmes dans une chambre assez vaste, rien de plus. Les parois de la roche se dressaient devant nous comme un obstacle insurmontable. Sur un côté^ à gauche, la fente se continuait en profondeur, inclinée, très étroite, et semblait se réduire bientôt à une simple fissure. J'interrogeai les parois de la caverne, elles étaient partout solides, formées d'un grès quartzeux très-dur, comme la roche extérieure. Je sondai également le seuil de la galerie, celui sur lequel nous marchions ; mais je ne découvris rien.

La caverne avait déjà été fouillée. On en avait retiré deux crânes, dont un avec sa mâchoire, l'autre réduit à la boite osseuse ; à côté des crânes étaient les squelettes qui n'avaient pas tardé à tomber en poussière. Un de ces crânes servait au théâtre du Lac-Salé pour les représentations d'Hamlet : Ala$ I poor Yoriek ! Us

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m*ont été tous les deux généreusement offerts par Tentremise de MM. Savage et Ottinger, et j'en ai fait don au Muséum de Paris. On pourra les étudier dans la belle collection anthropologique de cet établissement.

J*ai soumis ces pièces aux observations de quelques spécialistes :,le modeste et si savant M. Ed. Lartet, que la science pleure aujourd'hui, M. de Quatrefages, les docteurs Pruner-Bey, Brocà, Hamy, Daily, et autres membres de la Société d'anthropologie de Paris, qui tous ont prononcé sur les caractères intéressants et tout particuliers que ces crânes offraient.

L'un des crânçs est surtout remarquable. C'est un crâne d'homme ; l'autre est un crâne de femme. Tous les deux sont brachycéphales, c'est-à-du*e à boîte ronde plutôt qu*ailongée. Le crâne de l'homme, qui parait le plus ancien des deux, présente au milieu de la tête, vers le sommet, une bosse en forme d'exostose. Ce cas est très-curieux, môme unique. Le front est étroit, le prognathisme (disposition de la face qui porte la mâchoire en avant, comme chez les bêtes) est très-prononcé, ce qui indique une race sauvage inférieure.

En résumé, ce crâne a été trouvé très-typique par tous les savants qui l'ont examiné. Il n'y aurait rien de surprenant qu'il appartint à une race tout à fait aborigène. Par un très-long ensevelissement sous le sol, la contexture de l'os s'est modifiée, et la couleur est'devenue d'un brun noirâtre : on dirait un crâne fossile.

Le crâne de la femme, au contraire, est d'un blanc jaunâtre, comme un crâne moderne, et pourrait bien être celui d'une femme indienne appartenant aux tribus actuelles de l'Utah. Il se pourrait aussi que ce crâne

fût d'un âge non moins ancien que le premier, la modification osseuse ne prouvant rien pour ou contre l'antiquité d'un crâne.

Ces deux pièces n'ont pas encore été officiellement examinées. Elles le seront un jour quand les collections du Muséum de Paris, si tristement endommagées par le bombardement prussien, auront été complètement remisés en place. Alors la science prononcera définitivement sur ces deux crânes de Peaux-Rouges, et l'on pourra s'en remettre à ce que décidera là-dessus mon excellent maître et ami M. de Quatrefages, professeur d'anthropologie au Muséum.

Les touristes ne vont guère au Lac-Salé pour y fouiller des tumulus et y sonder des cavernes. Le but qu'on se propose est pour l'ordinaire de parcourir les bords de cette nier intérieure et d*y prendre un bain ; ce que nous fîmes. Les rives du lac sont parsemées de débris de roches tombées des hauteurs voisines. Nulle part un peu de sable. Des myriades de moucherons voltigent au bord de l'eau. On ne voit aucun poisson, aucun oiseau aquatique. En quelques points, des sources d'eau douce très-pures se dégagent au bord même du lac.

Nous choisîmes un de ces endroits pour nous baigner. L'eau est si dense (elle renferme pour cent de sel, contre quatre ou cinq que contient Teau de mer ordinaire) qu on ne pourrait s'y noyer. En nageant, les pieds sortent d'eux-mêmes au-dessus de l'eau, tant on a peine à enfoncer. Sorti de là, on est bien vite recouvert d'in- ' crustations salines que l'on pourrait racler au couteau. L'eau douce qui coule sur le rivage sert à prendre un

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second bain, et celui-ci mitigé heureusement les effets du premier.

Je goûtai Teau : elle rappelle une forte saumure, et il ne serait pas bon de pratiquer avec elle c< la médecine marine », qui consiste à se purger avec l'eau de mer. L'eau du Grand-Lac-Salé est si chargée de sel que les parois de l'estomac en seraient bien vite désorganisées. On dit que, depuis les premières mensurations, qui furent faites, je crois, par Fremont, en 1844, le niveau du Lac-Salé a beaucoup baissé, environ de trois pieds (un mètre). Gela se pourrait, car, en considérant le flanc des montagnes qui bordent le lac d'un côté, on aperçoit comme une série de lignes horizontales, de cordons superposés qui régnent sur toute la longueur de cette chaîne. Ge seraient là les traces successives des anciens niveaux du lac ; mais ce point demanderait à être éclairci entièrement par une étude approfondie. De mensurations précises qui ont été faites récemment (1B74) il semble résulter, contrairement à ce qui vient d'être dit, que le niveau du lac est constant.

La formation de cette mer intérieure, qui rappelle la Mer-Morte, la mer Gaspienne, la mer d'Aral et autres dépôts d'eaux salées continentales, est due à ce que le pays où nous sommes n'a aucun écoulement vers l'Océan. Entre les Montagnes-Rocheuses et les montagnes de la Sierra-Nevada, il existe un grand plateau que Humboldt avait nommé le Bassin-Intérieur, et dont les eaux ne s'écoulent pas vers la mer. Elles se rendent dans des lacs, sortes de mers fermées, dont la salure augmente sans cesse. Les eaux qui s'y réunissent parcourent en effet des terrains déjà salés. Par Tévapora-

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lion, elles s'élèvent dansTalmosphère, et, retombant de nouveau en pluie, elles se chargent d'une nouvelle quantité de sel en parcourant le sol pour se rendre dans les lacs, de sorte que la salure de ces lacs, mers trèslimitées, augmente de plus en plus.

Quelques naturalistes prétendent que le Bassin-Intérieur de rutah était jadis occupé par la mer, et qu'il a été soulevé peu à peu jusqu'à l'altitude actuelle de quatre mille pieds. Le retrait de la mer expliquerait alors la salure du sol, et l'existence de ces lacs salés si nombreux dans rutah.

Le Grand-Lac-Salé est le plus remarquable de tous ces amas d'eau. Il a une forme ovale allongée comme la mer Caspienne, Sa longueur est de cent milles américains et sa largeur moyenne de trente-cinq. Il renferme plusieurs îles. Une d'elles, un simple rocher, connue sous le nom de Black-Rock ou la Roche-Noire, se voit de la ville du Lac. C'est un petit piton qui se dresse pittoresquement au-dessus de l'eau en forme de Pyramide tronquée.

Une des principales rivières qui se jettent dans le lac est le Jourdain, qui passe près de la capitale des mormons, à un mille à l'ouest. Le Jourdain descend du lac d'Utah, qui n'est formé que d'eau douce ; on vante la bonté de ses truites.

La surface du lac d'Utah est beaucoup moins étendue que celle du Lac-Salé ; il n'a guère que trente-cinq milles de long.

Avant de rentrer dans la ville sainte, nous nous arrêtâmes chez l'évéque du Lac, qui nous servit, moyennant finance, un excellent déjeuner. Les œufs et le lai-

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tage en formaient la base. Pour toute boisson, de Teau ou du lait. On se serait dit à la Grande-Chartreuse, près de Grenoble, en Dauphiné. C'était un déjeuner comme il convient d'en faire au désert, chez des « saints » ; mais tout était si proprement servi, et Tévèque lui-môme fut si aimable, s'asseyant à table avec nous pour causer, que le rôti fut remplacé, comme jadis chez madame de Maintenon, par des récits intéressants.

Le Lac-Salé n'est pas la seule des curiosités naturelles que l'on rencontre près de la capitale des mormons. Il y a, au voisinage de la ville, des sources sulfureuses chaudes très-abondantes, où naguère, m'a-t-on dit, se donnait le baptême par immersion, ce qui fit dire à un apôtre, quelque peu sceptique, que « si cela ne faisait pas de bien, cela ne pouvait faire de mal. »

Nous nous rendîmes à ces sources, un matin. Un omnibus y conduit ; en bons touristes, nous préférâmes faire la route à pied. Tout près de l'établissement de bains, on voit encore une série de retranchements en terre que les mormons avaient édifiés en 1848-49 et en 1853 pour résister aux attaques de l'armée fédérale. Depuis lors, ils n'ont plus eu de guerre avec l'Union, et sont restés neutres, môme pendant la guerre de Sécession. Cela n'a pas empoché leurs milices dé s'exercer et de se tenir prêtes à toute éventualité.

L'eau minérale sourd de terre en deux endroits ; elle est éminemment saline et sulfureuse. Sur le point qui n'a pas été capté, la température de l'eau est de cinquante-deux degrés centigrades. La source s'échappe de la roche en jaillissant. Le débit en est très-abondant, environ deux cent cinquante litres par seconde, autant

no A TRAVERS LES ÉTATS-UNIS

que j*ai pu m'en assurer par une mensuration approximative.

Le terrain avoisinant est formé d'un grès quartzeux, dont la texture et la composition ont été fortement modifiées par Teau thermale. L'eau dépose sur son parcours cette substance blanche et verdâtre, à la fois animale et végétale, la glairine, caractéristique des eaux sulfureuses chaudes, et dont la nature intime est encore si peu étudiée.

La source dont nous parlons est connue sous le nom de Hot Spring ou Source-Brûlante, par opposition à celle qui a été captée et que Ton prend en bains ou en piscine dans un établissement spécial. Celle-ci est appelée Warm Spring ou Source-Chaude. La température n'en est que de trente-huit degrés centigrades. L'eau a la même saveur, la môme composition que celle de la source voisine.

Après nous être baignés dans l'eau salée du lac, l'envie nous vint de nous baigner dans l'eau sulfureuse ; double baptême que nous reçûmes en Mormonnie, sans préjudice de la communion qui nous avait été administrée dans le Tabernacle, et qui faillit, on l'a vu, nous faire tout à fait mormons.

LES INDIENS DE L UTAH

Les mormoDs, amis des indigènes. — Un<i distribution de cadeau. — Les cantonnements. — Les chefs des Serpents et rinterprëte Hantington. — Légende des Yutes sur la création de l'homme. — Les langues et les types. — Quelques mots de Yute.

Quand les mormons arrivèrent au Lac-Salé, ils y trouvèrent les Indiens. Des tribus errantes campaient autour du lac, au pied des montagnes qui Tentourent, et couraient au hasard, vivant d'une maigre chasse, mangeant des sauterelles ou des racines sauvages, et rarement de la venaison. Le bison, aujourd'hui encore si abondant dans les prairies qui s'étendent du Missouri aux Montagnes-Rocheuses, l'élan, Tours, qui habitent ces montagnes, l'écureuil, le chien de prairies, sorte de marmotte qui vit en société dans des villes souterraines, le castor ami des cours d'eau, l'antilope, ou gazelle des plaines, sont presque partout absents du territoire d*Utah, et la chasse y est réduite à quelques lièvres et

lapins, et à quelques oiseaux ; cailles, perdrix, coqs de bruyères ou autres.

Le plus souvent c'est avec leurs flèches que les Indien tuent ces animaux. Ils tirent de Tare avec la plus grande adresse, comme tous les sauvages. L'arc a sur les armes à feu l'avantage de ne faire aucun bruit, ce qui n'éloigne pas le gibier.

Les Indiens se servent aussi de l'arc pour pécher quand ils n'ont pas d'hameçons. En Utah, la pèche ne leur est guère plus fructueuse que la chasse.

Les mormons, dès leur arrivée, firent alliance avec les indigènes, et depuis ils ont toujours vécu en bonne harmonie avec eux. Outre que c'est la meilleure politique à suivre, ils voient dans les Peaux-Rouges, non point l'homme primitif américain, qui selon eux n'existe pas, mais un asiatique émigré, un juif venu de Jérusalem, après la destruction du Temple, pour faire souche d'hommes en Amérique. Gomme la doctrine mormonne entend que la Nouvelle-Sion sera rebâtie et que le rassemblement des Hébreux s'opérera dans le territoire d'Utah, comme du reste les Peaux-Rouges pratiquent la polygamie, on peut dire que leur présence a été plutôt utile que nuisible, moralement du moins, à l'établissement des Saints. Au point de vue matériel, elle n'a pas eu non plus de conséquence fâcheuse, car les Indiens de l'Utah sont très-doux. Je ne prétends pas qu'ils aient répondu avec enthousiasme aux prédications des mormons, mais ils les ont laissé prêcher sans encombre, et n'ont généralement dirigé aucune attaque contre leur colonie naissante.

Les principales tribus de l'Utah sont d'abord les Utea

lËS INDIENS DB L^UTAtt 113

OU Yutes, qui ont donné leur nom au territoire, et qui se divisent en difiTérentes bandes, celles desPah-Vent, des Gosh-Utes, des Weber, puis viennent les Shoshones ou Serpents^ une fraction de la grande tribu des Apaches, dont le serpent a toujours été remblème, enfin les Bannocks, qui se rattachent aux Serpents. Ces tribus se font quelquefois la guerre entre elles ou s'allient pour attaquer les blancs. Si les mormons établis dans le territoire n'ont pas génércdement à se plaindre d'elles, on ne peut en dire autant des émigrants qui traversent rutah pour se rendre en Californie. Toutefois, depuis quelques années la fréquence de ces attaques a bien di-p minué. Le nombre des Indiens diminue aussi chaque jour. Là, comme partout ailleurs, la petite vérole, l'ivrognerie, une foule d'autres maladies, quelques-unes apportées par les blancs, font des milliers de victimes parmi les Peaux-Rouges. L'Indien doit disparaître fatalement, non point que l'Américain se montre pour lui plus cruel que ne l'a été l'Anglais, le Français, l'Espagnol, mais une loi de l'histoire semble partout donner l'empire à celles des nations qui sont le plus propres à l'exercer, à celles qui travaillent et progressent, et non à celles qui ne font rien et restent stationnaires ; c'est pourquoi l'homme rouge, qui ne veut pas se civiliser, s'éteint devant le blanc, qui colonise et féconde le sol *.

Le colonel Hay, surintendant des affaires indiennes pour le territoire d'Utah, et l'interprète Dimick Huntington, me présentèrent aux tribus de ces parages. Une bande de Yutes était campée au voisinage delà ville du Lac-Salé, sur le bord du Jourdain. S'ils n'avaient pas

1 Voir chapitre XVII, ki Derniers PeatM-Rouges,

suspendu Itenrs harpes aux arbres du rivage, comme jadis les Hébreux sur le Tigre, super flumina Babylonis, ils y avaient attaché leurs loques, ce qui signalait au loin leur présence, non moins que la file des tentes coniques sous lesquelles ils s'abritaient.

Toutes ces tribus, Yutes, Serpents, Bannocks, sont soumises au gouvernement fédéral, c'est-à-dire qu'elles ont signé avec lui des traités d'alliance en vertu des-, quels elles acceptent de vivre en paix avec les blancs, d'écouter la voix du grand père qui commande à Washingtony et d'habiter les réserves ou cantonnements qui leur sont indiqués. Gomme le gouvernement fédéral a reconnu le droit des Indiens à la possession primitive du sol, il consent à son tour à leur payer chaque année une certaine somme d'argent, et à leur délivrer une certaine quantité de cadeaux pour compenser la valeur du sol primitivement occupé par eux et depuis conquis par les colons. Ce principe a été de tout temps en vigueur dans la politique intérieure des États-Unis et de leurs prédécesseurs en Amérique. C'est ainsi que l'île Manhattan, sur laquelle est bâtie New-York, fut payée par' les Hollandais, il y a deux siècles et demi, quelques carottes de tabac aux Mohicans qui l'occupaient ; la valeur en est aujourd'hui de plusieurs milliards, grâce à rétablissement des blancs dans ces parages. A ceux qui pleurent sur le sort des sauvages, on peut répondre par ce seul argument.

J'eus le plaisir d'assister, au Lac-Salé, à la distribution annuelle de présents faite à une bande de Yutes par le colonel Hay au nom du gouvernement de Washington, Ils étaient au nombre de cent quatre hommes^

IBS INBtENS DE L^UTAH 115

femmes ou enfants, à peine vêtus, fort sales, la face tatouée de rouge, les cheveux pendants. Un d'eux portait son miroir à son cou en guise de collier, un miroir entouré d'une vieille toile ornée de perles, agrémentée de dessins sauvages. J'aurais désiré en faire l'acquisition, mais il ne voulut me le céder à aucun prix, pas plus que son carquois, son arc et ses flèches, qu'il portait fièrement à la main. J'ai appris depuis à mes dépens qu'il n'était pas bon, — à moins d'avoir recours à certaines précautions, comme, par exemple, de faire usage de fumigations soufrées et de lavages à l'acide phénique, — de rapporter ainsi au logis des bibelots indiens. S'ils ne sont pas directement habités, ils renferment les germes d'habitants nombreux, et quand on est de retour à la maison, on est tout étonné, l'été venu, de voir éclore des vers et des papillons qui mangent les bibelots, et par surcroît vos habits, vos fourrures et les étofifes de vos meubles. Avis aux collectionneurs enragés.

Le calme avec lequel les Yutes reçurent leurs présents était surprenant. Pas un ne s'émut, pas un ne fit une réclamation. Certaines choses se donnèrent indivises, d'autres par groupes, d'autres à chacun séparément. C'étaient des couvertures rouges dont les Indiens s'entourent le corps et qui leur servent pour dormir, de la toile grise ou blanche, des chemises de toile ou de flanelle rouge, des tartans, des habits de soldats et des pantalons noirs pour les chefs, des cotonnades bariolées, des chapeaux de feutre mou, des aiguilles et du fil, des peignes, en sommes divers objets pour le vêtement et la toilette.

116 A Ttl AVERS LES ÉTATS-UNtS

Pour le ménage, il y avait des couteaux, des cuillères, des plats et des bottes en fer blanc, des poêles à frire, des chaudrons ; comme aliments, du sucre, du café, des sacs de farine ; il y avait aussi du tabac à fumer.

Pour la chasse et la pèche, des hameçons, des fils de ligne, des pièges à castor, de la poudre, des chevrottines, des capsules.

La valeur de tous ces cadeaux, estimés à huit cents dollars dans Fensemble, met la part de chaque individu environ à huit dollars ou quarante francs.

Tous ces présents furent reçus, je le répète, sans aucun signe apparent de joie ou de mécontentement, et peu à peu les Indiens retournèrent à leur campement sans mot dire.

On remarquera qu*aucune distribution d'eau-de-vie n'est faite aux Peaux-Rouges ; mais ils échangent souvent, dans les boutiques des blancs ou auprès des traitants et des trappeurs, les cadeaux qu'ils ont reçus contre du wisky, et s'enivrent à qui mieux mieux.

Gomme le gouvernement fédéral joint du reste des dons en argent aux dons en nature, les sauvages se ser^ vent de cet argent pour acheter de l'eau-de-vie : l'ivrognerie est le plus grand vice des Peaux-Rouges.

Le cantonnement des Indiens dans TUtah et dans la vallée d'Uintah, a quatre-vingts milles environ à l'ouest du Lac-Salé. Il y a là un fort pour tenir en respect les Indiens. Le lieu est bien choisi et arrosé de nombreux cours d'eau. Les enfants du désert peuvent y chasser et y pêcher tout à leur aise. Nul colon blanc n'a le droit de s'établir sur toute cette étendue de terrain* Là mnX

LES INDIENS DE L'UTAH 117

cantonnés tous les Yutes de FUtah *. La surface occupée peut avoir quatre-vingts milles de long sur quarante de large ; soit environ trois mille deux cents milles carrés. Les Serpents et les Bannocks sont cantonnés au nord, au-delà de la limite de TUtah, dans le territoire d'Idaho, environ à cent cinquante milles de la viUe du Lac-Salé, et au nord-est, à peu près à la même distance, dans le territoire de Wyoming. L*étendue de ces deux cantonnements réunis est à peu près le double de celle des Yutes de rutah.

Un jpur que j'étais chez Tinterprète des Indiens, arrivèrent six hommes rouges : c'étaient des chefs de la nation des Serpents qui venaient se plaindre à lui de ce que leurs bandes n'avaient rien reçu des présents qui auraient dû leur être faits. Moins loyal que le colonel Hay, l'intendant des affaires indiennes en Idaho avait sans doute mis en poche l'argent destiné à l'achat de ces présents. Cela se fait malheureusement quelquefms aux États-Unis. A ces distances, les juges sont si loin, et le Peau-Rouge a si peu de moyens de se faire rendre justice, que les agents des Indiens volent volontiers les sauvages.

Ces pauvres Serpents avaient fait à pied une route de deux cent cinquante kilomètres, marchant jour et nuit, à la grâce de Dieu, munis seulement de leur arc et de leurs flèches ; l'un deux portait un vieux revolver. Ils avaient mis sept jours pour arriver au Lac-Salé : ils étaient exténués, morts de faim. A peine avaient-ils pu

1 Les Yates coDfé(iéré& occupent les parcs (iuGolorado,un cantonnement à peu près quadruple en étendue de celui des Yutes de rUiab.

118 A T&àTBRS LBS ÉTATS-UNIS

tuer un lièvre et quelques oiseaux. Le reste du temps ils avaient vécu de maigres racines.

Dimick les reçut avec bonté, comme un Saint peut recevoir ses frères rouges, et n'ayant rien de mieux à leur offrir, il secoua vivement un pécher de son jardin. L*arbre était couvert de fruits mûrs, qui étalaient au soleil leur peau rose et veloutée. Les pêches de TUtah sont renommées. Celles-ci tombèrent par dizaines, et les enfants du désert se jetèrent dessus pour les dévorer à belles dents. Après quoi, l'interprète les conduisit devant leur grand chef blanc, le colonel Hay, où ils expliquèrent encore une fois la honteuse injustice dont ils avaient été victimes.

Dimick est une des autorités du Lac-Salé, au moins en matière de Peaux-Rouges. Je passai de longues heures avec lui. Il me donna sur les Yutes, qu'il connaissait fort bien, ayant vécu la moitié de sa vie auprès d'eux (il a aujourd'hui 70 ans), une foule de détails nouveaux et fort curieux. Dimick a d'abord été traitant, c'est-àdire trafiquant près des Yutes, leur portant des vivres, des objets de chez les blancs, et recevant en échange des peaux de castor ou de bison, des bibelots travaillés ornés de perles : mocassins, vestes en peau de daim, etc. Je l'interrogeai sur les légendes des Yutes, et il m'en raconta une qui mérite d'être placée ici, celle sur l'origine du monde et la création de l'homme.

« Au commencement, disent les Yutes, la terre était couverte de vapeurs. On n'y voyait pas devant soi. Le Grand-Esprit prit son arc et ses flèches et tira, tira tant, qu'il dissipa ces vapeurs. La terre lui apparut, mais il n'y avait pas d'hommes. Alors il prit de l'argile, façonna

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un homme et le fit cuire. L'homme sortit blanc ; le feu n'avait pas été assez vif. Le Grand-Esprit recommença son œuvre, et cette fois l'homme sortit tout noir : il était resté trop longtemps dans le four. 11 fallut recommencer une troisième fois. L'expérience enfin réussit, et l'homme sortit cuit à point, bien rissolé : c'était le Peau— Rouge, le plus parfait des types humains. »

On peut recommander cette légende aux partisans de l'unité de l'espèce humaine. Elle explique à sa façon ce point tant controversé, et prouve aussi que chacun ici-bas sait se faire la meilleure part, le blanc quand il se compare au Peau-Rouge, le Peau-Rouge quand il se compare au blanc. Nul doute que les jaunes et les noirs n'aient aussi une légende analogue. S'ils ne l'ont pas, ils peuvent dire comme le lion de la fable :

Avec plus de raison nous aurions le dessus,

Si nos confrères savaient peindre. ■

Profitant du temps qu'il m'était donné de passer près de Dimick et des recommandations que lui avaient faites le colonel Hay de me dire tout ce qu'il savait sur les Yutes, je m'enquis non point seulement des légendes, mais encore de la langue de ces sauvages. Une chose m'a toujours frappé dans la race américaine ou rouge, comme on l'appelle encore, c'est l'unité de type, comparée à la diversité de langues, tandis que partout ailleurs, notamment pour la race blanche et la race jaune, les types sont divers et les langues à très peu près les mêmes.

Du nord au sud des Amériques, du détroit de Beh-

ring au détroit du Magellan, la figure du Peau-Rouge présente les mêmes caractères typiques : pommettes saillantes, lèvres fines, œil noir, un peu oblique, nez aquilin, cheveux noirs, longs et raides, peau bistrée ou rougeâtre. Les Espagnols de la conquête avaient été frappés de cette uniformité et disaient : « Visto à un Indio de cualquiera région sepuededecir que se han visto todoSj quand on a vu un Indien de quelque région que ce soit, on peut dire qu'on les a tous vus. » L*adage des Espagnols doit être accepté par les ethnologistes.

Pour les langues, au contraire, il n'y a aucune similitude dans les mots, et deux tribus voisines ne s'entendent presque jamais entre elle. Le mécanisme grammatical est seul le même pour toutes ces langues. Elles composent, on le sait, la famille des langues />o/ysyn^Aétiquesy c'est-à-dire que les mots ont la faculté de se grouper de manière à former un seul mot présentant une idée entière et complexe. Humbold a dit avec raison : « C'est une disparité totale des mots, à côté d'une grande analogie dans la structure, qui caractérise les langues américaines. Ce sont comme des matières différentes revêtues de formes analogues. »

Il est presque impossible d'arriver à reproduire exactement les sons indiens avec nos caractères alphabétiques. On a déjà remarqué que l'œil ne voit pas de la même manière chez tous les individus, et que les couleurs n'apparaissent pas à chacun avec la même teinte; à plus forte raison l'oreille n'entend pas de même les sons suivant les personnes. La difficulté augmente encore quand il s'agit de sons nouveaux, pour lesquels nos lettres ne sont aucunement faites, tels que les sons

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des langues indiennes, et qu'il tàui peindre ces sons aux yeux. Sans me laisser arrêter par ces obstacles, qui m'étaient déjà apparus encore plus grands peut-être lors de mon voyage chez les Sioux, les Corbeaux, les Arrapahoeset les Ghayennes en 1867, j'ai dressé un petit dictionnaire de mots yutes du mieux que j'ai pu. Je transcris ici, d'après les indications que m'a données l'interprète Dimick, et après lui avoir fait plusieurs fois répéter lentement chaque mot, les noms de nombre, de parenté, d'astres, d'éléments. Ce sont des noms dont il sera curieux de rechercher la similitude ou la dissemblance avec ceux employés par les nations voisines pour désigner les mêmes objets.

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