NOMS DBS ASTRES, DES ÉLÉMENTS
lANÇAIB
TDTR
fbauçais
YOTE
Soleil
Tabbi
Eau
Pah
LUDO
Mal
Fea
Koonah
Étoile
Poochich
• Terre
Tiwip
Beaucoup de noms yutes sont semblables aux noms serpents ou shoshones. Ainsi tous les noms de nombre, sauf neuf et dix ; les noms d'astres, d'éléments (Feau et le feu). Parmi les noms de parenté, le mot sœur (sœur cadette) est le même dans les deux langues. Le mot' poisson [pangwitch) est aussi le même en yute et en serpent. 11 en est ainsi de quelques autres. Cela vient de ce que la langue des Serpents est partout parlée et comprise, de TArizona à la Colombie britannique, des Montagnes- Rocheuses à la Sierra-Nevada. Cela vient aussi peutêtre de ce que les Yutes et les Serpents se rattachaient originairement à la même famille. Or, nous savons que les Serpents eux-mêmes ne sont qu'une tribu de la grande nation des Apaches.
A une époque que l'histoire ne précise pas, cette nation a dû régner sur toute l'étendue du continent américain, des Montagnes-Rocheuses à la Sierra Nevada de Californie, du Colorado à la Colombie britannique, comme jadis les Algonquins et les Iroquois occupèrent tout l'espace entre l'Atlantique et les grands lacs de l'Amérique du Nord.
C'est ainsi que la linguistique éclaire ce que Tethno* logie indienne peut présenter de ténébreux, et permet même de rétablir des faits qui souvent ont entièrement
LES INDIttNS Dt L^UTAH 123
disparu de là mémoire des hommes. Cet exemple n'est pas le seul, et Ton sait que c'est également par la linguistique que l'origine aryenne des diverses populations de l'Europe a pu être scientifiquement établie.
Départ de la yille da Lac-Salé. — Un maître de poste malin. — En carriole. — Washaki. — Un dandy PeauRouge. —L'oncle Jack. — Le père Smith à la jambe de bois. — Fondation d*Aas« tin. — Physionomie de la ville. — Une bonne nuit. — La mine et Tusine de Manhattan. — Traitement des minerais d'argent. — Honneur au blanc métal.
Le sage dit qu'il n'y a ici-bas aucun plaisir qui dure. En voyage, il n'y a non plus jaucune station qui dure, et souvent, à peine arrivé, il faut repartir.
Nous étions depuis huit jours dans la ville du Grand- Lac-Salé, et nous y serions bien restés huit mois, ne fût-ce que pour devenir des mormons accomplis ; mais un beau soir, le 19 septembre, obéissant aux nécessités d'un itinéraire tracé d'avance plutôt qu'à nos désirs; nous dûmes nous remettre en route.
Nous primes notre place à la diligence transcontinentale qui, de TUtah, devait nous porter dans le territoire voisin de Nevada, où nous voulions nous arrêter pour visiter les mines d'argent d'Austin.
ENCORE lE bÉSBR!i) ISH
Le directeur du service postal, homme malin et ruse s'il en fût (les Américains disent smari), laissa charger nos maies sans rien dire ; puis, la chose faite, il nous réclama cinquante cents par livre, soit cinq francs par kilogramme d'excédant: nous n'avions droit, paraît-il, qu'à un port gratuit de vingt livres : c'est ce que pèse une malle vide. On allait partir ; nous ne devions plus revoir le Lac-Salé, nous n'y pouvions laisser nos bagages, et il fallait bien souscrire aux exigences de ce satrape du Far- West, qui nous avait pris dans les filets de son tarif. Ce fut le seul adieu qu'il nous donna, en réponse à une lettre d'introduction que nous lui avions remise en arrivant. Tous ses collègues, pour l'honneur de la corporation des maîtres de poste américains, ne sont pas heureusement comme lui.
L'unique voyageur partant avec nous, un médecin militaire qui s'en allait du camp Douglas à San- Francisco, mieux avisé que nous ne le fûmes, voyageait sans colis, et n'eut à payer que son passage.
Le prix du voyage était fort élevé. Nous donnâmes cent soixante dollars pour nos deux places et quatrevingt-dix dollars d'excédant de bagages, en tout deux cent cinquante dollars( le dollar vaut un peu plus de cinq francs). Pour un voyage de trois jours, et pour deux personnes, cela faisait douze cent cinquante francs, soit plus de deux cents francs par jour et par tête, rien que pour le transport.
La distance entre le Lac-Salé et Austin (le point où nous devions nous arrêter) est de quatre cent vingt-six milles. Le voyage se fait à petites journées : environ cent quarante millespar jour,oudix kilomètres à l'heure.
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11 faut compter avec les difficultés du désert et le mauvais état des routes. Et puis le chemin de fer du Pacifique n'allait-il pas être achevé, et le service de la diligence supprimé? C'est pourquoi la maison Wells-Pargo, qui avait installé la malle de terre, profitait de ses derniers beaux jours, en nous faisant payer le plus cher et en nous voiturant le plus mal possible.
Nous partîmes dans un coche à peu près acceptable. Le lendemain matin, sans rien nous dire, on le laissa à Tune des stations, puis on nous invita poliment à monter dans une carriole munie à l'intérieur de deux bancs de bois, recouverte sur les flancs d'un rideau de cuir qui tombait nonchalamment, et sans nous préserver de la poussière nous cachait la lumière du jour. Pas de portières ni de vitres. Les courants d'air se donnaient libre carrière dans le véhicule, et la nuit une fraîcheur pénétrante y régnait. On gagne à ce mode de voyager pas mal d'ophthalmies, d'angines, de rhumatismes ; l'hiver, plus d'un touriste y a eu les mains ou les pieds gelés ; mais never mind, il n'importe I on va toujours, et vogue la galère 1 L'Américain ne se plaint jamais, au moins chez lui.
Les stations sont encore plus pauvres que celles que nous connaissons déjà, le pays non moins désert. Les maisons de poste sont construites en troncs d'arbres superposés (%s), dont les joints sont garnis de boue : c'est le log-house du pionnier américain. Le colon est là avec sa femme, et ses enfants, marquant, bien à l'avance, la place où quelque jour s'élèvera peut-être un village ou une riche ferme.
Nous croisons une série de ravins ou canons comme
ËNCOCiB LE DÉSSRT 137
ceux que nons avons reneontrés de l'autre côté* du Lac- Salé. Quelques maisons en troncs d'arbres ou en planches ; des haies pour retenir le bétail qui pait en liberté dans ces parcs ; çà et là des piles de foin. De temps en temps un Indien maraudeur, qui passe et vous regarde étomié. Puis rien, plus de vie, le désert vide, rien que le désert! Ahl que le voyage à travers ces vastes solitudes est à la longue monotone et comme le rail est venu à propos abréger ces fastidieuses distances I
A une maison de poste, une femme indienne est employée aux soins les plus abjects du ménage ; dans la cour, un Indien fend du bois. C'est la première fois que je vois le Peau-Rouge au service du blanc. Je m'approche et demande à Thomme de quelle tribu il est. Il fixe sur moi un œil hébété, et ne me répond pas. J'adresse la même question à la femme. Contre l'ordinaire, elle est moins sauvage et plus intelligente que l'homme. Elle me répond: « Washaki, Washaki. » Je comprends qu'elle fait partie delà bande des Serpents que commande le grand Washaki, le chef incontesté des Peaux- Rouges qui occupent ces districts, et dont le colonel Hay m'a déjà parlé avec éloges au Lac-Salé.
Washaki est assurément l'homme le plus intelligent, le 1^8 raisonnable de sa tribu, et c'est pourquoi son élection au titre de chef a toujours été respectée. Il est âgé aujourd'hui de soixante-deux ans environ, à la figure oavffirte,trôs-avenante. Il porte cheveux longs,une chemise de flanelle, les mocassins et les jambières de eoir; au cou, une médaille d'argent à l'effigie d'un président des États-Unis, ce qui indique qu'il est venu en mission à Washington. Il y a deux ans (1872), il a si*
ii& À TÀAYÉRâ tES ÉTAÏS-UNIS
gné un nouveau traité avec le gouvernement des États- Unis. Un des guerriers de sa bande, un vrai dandy, fait honneur au chef : les cheveux, divisés sur le milieu de la tète, sont retenus séparés au moyen d*un ornement en perles qui court sur la peau du crâne ; les tresses tombent librement de chaque côté, jusqu'à la taille. La veste de cuir est parsemée de longues franges sur les coutures, et d'une série de boutons de métal sur les épaules ; le pantalon est de laine bariolée ; une large ceinture, découpée à jour sur la longueur, prend la poitrine par le travers, comme une écharpe de grand officier ou de franc-maçon; au cou, un collier d'os ; aux oreilles, de longues pendeloques ; à la main, le calumet de guerre : hachette d'un côté, fourneau de pipe de l'autre. « De quel côté voulez-vous en user ? » vous demande le guerrier. Vous répondez : « Du côté du fourneau. » C'est le bon, car vouloir vous servir de l'autre, ce serait, comme on dit, fumer sans pipe et ce n'est pas le cas.
Au milieu de ces bandes de Serpents vivaient naguère et vivent encore quelques trappeurs. La plupart sont des Canadiens et des Louisianais, enfants perdus des plaines et du désert, parlant toujours le français comme leurs pères, qui les premiers ont parcouru, la carabine au poing,, ces lointaines régions. Il y a aussi parmi eux quelques émigrant8,Irlandais,Écossais,qui sont restés là et y ont planté leur tente, au lieu de continuer leur route vers la Californie ou TOrégon. L'oncle Jacques Robinson, un vieux de la vieille,comme on dirait en France,est du nombre de ceux-ci, et il est meilleur qu'il n'en a Tair. Ancien trappeur, colon du territoire d'Utah et mormon, Toncle Jack, comme on l'appelle au Lac-Salé, s'est ma*
ENCORE LE DÉSËRt 129
rié à trois Indiennes de la tribu des Yutes, soit qu'il ait voulu fidèlement pratiquer la polygamie, soit qu'il ait trouvé qu'il fallait trois peaux rouges pour remplacer une peau blanche, absolument comme en musique une blanche vaut deux noires.
Un autre vieux montagnard, naguère traitant auprès des Indiens, et qui a laissé un grand renom dans ces parages, c'est le vieux Smith à la jambe de bois.
Voici à quelle circonstance il dut le surnom qui le distingue :
Il y a quelque vingt-cinq ans, une bande de trappeurs, qui parcouraient ensemble ces déserts, avait bu plus que de raison, comme c'est malheureusement la coutume parmi ces gens-là. L'un d'eux se prit de dispute avec un de ses camarades, et, furieux, lui tira un coup de fusil. Il le manqua ; la balle vint frapper Smith à la jambe, au-dessous du genou. Pendant plusieurs jours, le blessé souffrit horriblement et supplia que quelqu'un de la bande voulût bien l'amputer ; mais personne ne savait et n'osait le faire. Smith, loin de perdre courage, voyant que la gangrène commençait à se mettre à la plaie, lima en forme de dents de scie le dos de la lame de son couteau, il aiguisa ensuite le fil de la lame, coupa la chair, cautérisa les artères avec un fer rougi à blanc, scia l'os et banda le tout sans être assisté de. personne.
Gomme* il était de cette race de pionniers qui ont la vie dure, il revint bien vite à la santé, et se fabriqua lui-même une jambe de bois. Gela ne l'empêcha pas de prendre part à mainte affaire ; il y a huit ans, il était en Californie. Peut-être y est-il toujours, le père Smith à la jambe de bois Old-peg-leg-Smith^ comme l'ont bap-
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tisé les colons du Far- West, qui savent tous son histoire par cœur et sont en train d'en faire une légende.
Parlerai-je des différentes stations où nous nous arrêtâmes, soit pour relayer, soit (une fois par jour seulement) pour prendre un maigre repas arrosé d'un peu d'eau saline. Yoici Bush- Valley ^ la Vallée aux Joncs, à quatre-vingt milles du Lac-Salé ; il y fait déjà grand froid le matin, en septembre, et le thermomètre^ à sept heures, y marque à peine cinq degrés centigrades. A deux cent trente milles plus loin, voici Mount-S/nings ouïes Sources de la Montagne. Le terrain a changé, les collines sableuses du désert ont fait place à des roches granitiques ; peu à peu les montagnes s'élèvent. L'aridité du sol est la même, sauf dans quelques vallées arrosées. On rencontre çà et là des maisons en plus grand nombre. Sur quelques points, des mines d'or et d'argent sont exploitées. Yoici enfin une petite ville, Austin, où nous arrivons le troisième jour, le 22 septembre, dans l'après-midi, non sans bénir le Dieu qui veille sur les voyageurs de nous avoir préservés cette fois de tout accident sur une route aussi périlleuse que fatigante.
Austin doit sa naissance à la découverte de mines d'argent très-riches, qui n'étaient pas même soupçonnées il y a quelques années. La malle continentale pas* sait par là et s'y arrêtait une demi-heure : le temps de changer les chevaux, de prendre et de donner les dépêches et de permettre aux voyageurs de se restaurer. Un certain jour (juillet 1862), un des employés de la station étant allé puiser de l'eau pour faire boire les bêtes, rapporta un échantillon assez lourd, d'éclat métallique, gris d'acier sur certains points, couleur de rubi^ sur
d'autres. Ce n'était rien moins qu'un magnifique spécimen de minerai d'argent, de la variété que les minéralogistes américains nomment ruby silver ou argent* rubiSy et les français argent rougè. C'est un mélange de soufre et d'argent, très-riche en métal, une des variétés les plus estimées de minerais qui contiennent l'argent. La nouvelle de cette trouvaille se répandit bien vite ; les mineurs accoururent, une petite ville se fonda ; on l'appela du nom d'Austin, le découvreur de cette mine.
Parmi les villes du désert, Austin a une physionomie propre. Qu'on se figure une seule rue en pente, aux maisons, aux larges trottoirs de bois. Peu de maisons ont un étage ; la plupart du temps, tout se passe au rez-de-chaussée. Devant la porte, quatre poteaux, soutenant un toit en bardeaux et disposé en appentis : on dirait le porche des anciennes églises.
Suivons le milieu de la rue, pour jouir du coup d'œil. A droite, à gauche, ce ne sont que magasins, que boutiques : bazars où Ton trouve de tout, des objets de ménage, des montres, des habits confectionnés ; boutiques de barbier, reconnaissables à l'énorme bâton bariolé, bleu, blanc et rouge, qu'elles ont partout adopté aux États-Unis, et que partout on fiche debout sur le trottoir, sans plus de façons ; là, un nègre infatigable rase et peigne du matin au soir, et vous inonde d'eau et de savon. Voici maintenant un restaurant qui ne désemplit point aux heures des repas ; on ne mange que là. Un pharmarcien indique sa boutique par un gigantesque mortier doré. Puis viennent des buvettes, où tous les breuvages composites, chers aux gosiers américains, les
mint'juleps les portwine-sangries les scherry-eobblen, les scherry-cocktaiU, vous sont servis à la seconde ; à côté, des salles de billard, des « salons », comme on les nomme, qui le soir se transforment en salles de jeu, et rappellent, par les disputes qui y régnent et les coups de revolver qui y sont quelquefois tirés, les anciennes salles de jeu de San-Francisco, dont jadis on a tant parlé. Voici plus loin des maisons plus paisibles, les banques, le bureau de la malle Ôoerland, le télégraphe, les offices des ingénieurs, essayeurs, etc. Dans tout cela, chose étonnante, pas un hôtel ; il paraît qu'il y en avait un, mais il a fait faillite. Il nous faut cependant trouver quelque part un coin où reposer, et nous ne pouvons attendre qu'il plaise à Fancien hôtel du signor Moliuelli de se rouvrir et de nous abriter.
De part et d'autre de la rue, à mi-côte, sont disséminés quelques cottages. On nous en indique un, Graham housCj ou la maison de madame Graham. Cette excellente personne, d'âge fort respectable, consent à nous loger pour la nuit. C'est pour rien, quatre dollars ou vingt francs pour mon ami et moi. — Avec le café au lait ? Allez-vous dire. — Avec rien, cher monsieur, pas même un domestique pour porter notre valise, que nous traînons nous-mêmes, pas même un traversin k notre petit lit. Je plie mon paletot en quatre et j'appuie la tête dessus. Comme une des vitres de la fenêtre est brisée, je bourre de mon pantalon l'orifice par où l'air s'engouffre avec des bruits de harpe éolienne, et je m'endors, au risque de prendre un bon rhume à ces hauteurs et par le iroid qu'il fait. Mon compagnon n'est pas mieux partagé que moi, et il n'en dort pas plus
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mal. Un voyage dans le désert forme vite aux petits dérangements de la vie : il faut hurler, dit-on, avec les loups.
Le lendemain matin, de bonne heure, nous allons visiter les mines. La principale est celle de Manhattan, qui a été ouverte en 1863. L'exploitation porte sur trois filons qui ont de six pouces à trois pieds d'épaisseurs, une direction du nord-ouest au sud-ouest, et une incliaisoa de vingt-huit. degrés vers le nord-est. Le minerai est composé d'Argent rouge et de divers sulfures argentifères. On en extrait environ deux cents tonnes (de mille kilogrammes chacune) par mois, et le rendement du minerai varie de deux cents à quatre cents dollars, ou mille à deux mille francs d'argent par tonne. Soixante-seize ouvriers sont attachés à la mine. Le puits d'extraction a trois cents pieds de profondeur. Sur cette hauteur régnent trois étages d'exploitation. Le puits est divisé en trois compartiments : un pour les pompes qui retirent l'eau des souterrains, un pour les ^'agonnets qui extraient le minerai, un troisième pour une cheminée d'aérage, destinée à la ventilation de la mine. Nous visitons tout cela en détail avec beaucoup d'intérêt, et parcourons également les galeries, munies de rails pour la circulation des wagons. Tout est en ordre : les ouvriers sont à leur poste, abattant avec la poudre la roche métallifère très-dure, mais très-riche.
Le minerai, trié à la main, d'abord à l'intérieur de la mine, ensuite au dehors, est envoyé à l'atelier de broyage ou moulin, où on le réduit en poudre. On commence par le briser en menus morceaux entre deux rouleaux ou cylindres d'acier, qui tournent en sens in-
verse Tun vers Fautre, comme les laminoirs à étirer le fer on les cylindres à broyer la canne à sucre, puis on le pulvérise sous d'énormes pilons mécaniques en fonte, alignés sur un rang au nombre d*une vingtaine.
Il faut maintenant traiter à la fonderie le minerai ainsi préparé. On le calcine d*abord dans des fours à réverbère, où la flamme venant de la grille est rejetée, réverbérée par le dôme du four vers la sole ou aire plane sur laquelle est étendu le minerai. Celui-ci est mêlé avec du sel marin, et le minerai sort de cette opération désulfuré, oxydé par l'air venant de la grille, et chloruré par le sel marin ou chlorure de sodium ; ii se forme, en dernière analyse, un chlorure d'argent.
L'amalgamation, qui suit la désulfuration et chloruration du minerai, a pour but de provoquer la combinaison du chlorure d'argent avec le mercure, et d'obtetenii ce qu'on nomme l'amalgame d'argent. Cette amalgamation s'opère ici dans des appareils mécaniques particuliers, perfectionnés, brevetés, qu'on appelle du nom d'un de leurs inventeurs Wheelet^'s pans ou bassins de Weeler. Ils ne rappellent que vaguement les arasiras, appareils primitifs, sur lesquels nous aurons ailleurs occasion de revenir, et qui sont encore en usage dans d'autres mines du Nevada, ainsi qu'au Mexique et au Pérou.
On sait que les arastras ont été inventées aux premiers temps de la domination espagnole, et que c'est sur une aire ou patio que s'y fait le broiement et l'amalgamation du minerai, sous les pieds des mules, qui tournent en rond comme sur les aires à fouler le blé.
De là le nom de procédé du paiio qu'on donne à cette antique méthode d'amalgamation.
L'amalgame d'argent, quelle que soit la manière dont on Ta préparé, est recueilli, lavé, épuré, et s'obtient à rétat solide en filtrant le mercure à travers une peau de chamois. On a ainsi une boule, d'un blanc mat, rappelant la couleur de l'étain, qui reste sur la peau, tandis que le mercure liquide, libre de tout alliage d'argent, passe à travers les pores du tissu.
L'amalgame est finalement distillé dans une retorte ou cornue : le mercure se vaporise, est condensé au moyen d'un jet d'eau froide et reçu dansi un bassin ; l'argent reste en gàleau au fond de la cornue.
Le mercure dissout l'argent et certaines combinaisons d'argent, telles que le chlorure, absolument comme l'eau dissout le sucre ; et de même que l'eau, en se vaporisant, restitue le sucre à l'état de sucre candi, de même le mercure, en se distillant, abandonne l'argent à l'état de gâteau. Les deux opérations sont chimiquement les mêmes, et l'une fait bien comprendre l'autre.
Le degré de pureté ou de fin de l'argent obtenu à Austîn varie de sept cent quatre-vingts à huit cent vingtquatre millièmes, e' est-à-dire que sur mille parties le gâteau d argent en renferme de sept cent quatre-vingts à huit cent vingt-quatre d'argent pur. Le reste est composé d'or, de cuivre, de plomb, de fer, d'un peu de mercure, etc.
A l'état de gâteau, l'argent peut d^à être vendu. On préfère le raffiner au moyen du borax et le couler en lingot. Le horax ou borate de soude (combinaison de soude ou d'acide borique) est une sorte de savon ou de
fondant minéral qui ramasse, absorbe toutes les impuretés de Fargent, et laisse le blanc métal à peu près pur, ou seulement allié à Tor.
L'usine de Manhattan renferme dix fours à réverbère, vingt et un appareils d'amalgamation, deux cornues distillatoires, plus deux fours de fusion ; on traite dans ceux-ci les minerais qui échappent à l'amalgamation.
Le poids des lingots d'argent coulés à l'usine est de treize à quinze cents onces, et la valeur de treize à quinze cents dollars chacun. Il y avait une vingtaine de lingots tout prêts lors de notre visite. Ces lingots devaient être chargés sur la malle Overland, et envoyés à la Monnaie ou à la banque de San Francisco.
On traite dans l'usine cinq à six cents tonnes de minerai par mois, dont trois cents à trois cent cinquante tonnes sont achetées à des mines voisines. Le prix de vente est déterminé sur un essai. On paye au vendeur quatre-vingts pour cent du titre trouvé par l'essayeur, et on déduit sur ce prix quarante-cinq dollars pour les fraits de traitement métallurgique. Si, par exemple, un minerai renferme cent dollars d'argent par tonne, on n'en payera que quatre-vingts : et comme il faut encore déduire sur ce prix quarante-cinq dollars pour le traitement, il restera seulement pour le vendeur trente-cinq dollars, c'est-à-dire le tiers de la valeur de l'argent contenu ; sur cette dernière somme, le vendeur doit se rembourser de tous les frais d'exploitation et de transport du minerai. Décidément tout n'est pas rose en Ne^ vada dans le métier d'exploitant de mines d'argent.
Le minerai de la mine Manhattan est un mélange de sulfures gris et rouges, avec des chlorures et iodures
d'argenty provenant surtout des parties superficielles. Les minerais des mines voisines sont de qualités analogues.
Le rendement mensuel de l'usine est en moyenne de cent vingt mille dollars en lingots d'argent ; on est allé jusqu'à cent soixante-dix mille.
Nous sommes ici dans un district, dans un État de mines argentifères, et parler d'argent en Nevada, c'est comme parler d'or en Californie, de thé en Chine, de coton à la Nouvelle-Orléans, de tabac à la Havane, de grains et de viande salée à Chicago. Ici l'argent extrait des mines a tout fait. Il a peuplé cet État qui n'était pas même un territoire en 1860, il a fondé Austin et d'autres villes encore plus riches, Virginia-City, Silver- City, que nous saluerons bientôt, près desquelles existe le fameux filon de Comstok, au pied du mont Davidson, et la grande usine modèle de Gould et Curry ; en un mot, l'argent a contribué pour la plus large part à la rapide colonisation, au peuplement de ces déserts : honneur au blanc métal, frère de l'or 1
Belmont et Pahranagat. — Découverte des mines de White-Pine Mines de Humbold. — Des voleurs imaginaires. — Un chien enragé. — Arrivée à Wadsworth.
Il y a aux environs d*Austin et un peu plus loin dans le sud, d'autres mines et usines d'argent, entre autres celles de Belmont, fondées par un énergique pionnier de ces districts, M. D. Buel, qui fut délégué du Nevada à l'Exposition universelle de 1867 à Paris. Il avait apporté avec lui des charretées d'échantillons très-riches qui vinrent à grand frais à travers les plaines, et qu'il distribua généreusement à tous les collectionneurs, à tous nos musées, à toutes nos écoles, à toutes nos sociétés scientifiques. Ces échantillons étaient arrivés dans des sacs de peau, cousus en forme d'outrés, et il avait fallu louer un magasin pour contenir toutes ces richesses, M. Buel conviait les colons à le suivre et à venir exploiter ces mines.La France, affolée comme elle l'était alors, prêta à peine une
IBS SOUTÙDES 1)Ù NÈVÀbA lâd
oreille distraite à Tappel du ' délégué américain, et il est probable que bien peu des visiteurs de TExposition universelle se souviennent aujourd'hui des merveilleux minerais d'argent du Nevada exposés dans les jardins du Champ de Mars.
Je retrouvai à Austin M. Buel, toujours confiant, toujours prêt à tenter la chance, et je ne doute pas que le succès le plus complet n'ait depuis couronné les efforts de ce vaillant et infatigable mineur.
Bien au delà de Belmont, vers là frontière qui sépare l'État de Nevada du territoire d'Utah, nous avons un autre district argentifère non moinsriche, celui de Pahranagat, qui mériterait également d'être visité. Il faut lamorce du gain, que dis-je? d'une rapide fortune, qui souvent, hélas I ne vient jamais, pour amener à ces lointaines distances, dans ces endroits absolument perdus, la foule des mineurs et des colons.
Dès qu'une découverte importante est signalée, ils viennent par centaines, par milliers. Ils ouvrent les premiers la route, sur des sentiers à peine tracés, des pistes d'Indiens, de chasseur. Ile doivent tout apporter avec eux, les vivres, les outils, les tentes. Si le succès couronne les premiers efforts, si la chance répond aux premières tentatives, un embryon de village s'élève : c*est le camp, comme on l'appelle là-bas. Si la fortune continue à sourire, le village ne tarde pas àdevenir une petite ville. Bientôt la ville est incorporée, c'est-à-dire qu'elle est reconnue comme commune par l'État ou le territoire, qu'elle a sa charte, son conseil municipal, son école, sa justice de paix. L'église est bâtie par les citoy^s tout seuls ; qui veut prier paye ; l'État, les
4to A TRAVERS LES ÉTATS-UNIS
communes ne s'en mêlent en rien. Puis vient l'imprimerie avec son journal. Tout cela s'est fait ainsi à Austin et en mille autres villes du désert. La Californie a la première donné l'exemple, les autres, États et territoires miniers ont suivi. Cette façon de procéder était du reste dans les usages américains, et sur ce point la Californie n'a rien créé de nouveau.
En 1868, quand je traversai ces régions, je fus témoin d'un des plus curieux mouvements d'immigration qu'amènent les découvertes de mines. On venait de rencontrer à "White-Pine, précisément dans le Nevada, à cent milles environ au sud-est d'Austin, un magnifique amas de minerai d'argent pareil à ceux qu'on trouve par moment au Pérou et au Chili, et qui en un jour peuvent faire la fortune de toute une compagnie de chercheurs. Qui amène ces heureuses trouvailles? La plupart du temps le hasard. C'est tantôt un chasseur qui, au lieu de tomber sur le gibier qu'il cherche trouve le minerai qu'il ne cherche pas ; c'est un bûcheron qui, en abattant un arbre, découvre dans la forêt les traces d'un filon métallique ; c'est un valet de ferme, comme Austin, qui en allant chercher de l'eau, met le pied sur un caillou brillant ; c'est un pauvre Indien qui signale au blanc, en quête de veines métallifères, le minerai que celui-ci a poursuivi jusque-là Vainement.
C'est de cette dernière façon que l'amas si puissant et si riche de White-Pine fut découvert.
Des mineurs partis en recherche, à la chasse au mi« nerai, sortes de gambusinosy frères de ceux du Mexique» s'étaient éloignés d'Austin et de Belmont. En vain^ de«
puis plusieurs jours, sondaient-ils tous les ravins, toutes les crêtes ; en vain frappaient-ils du pic les flancs des montagnes, et surtout les veines de quartz ou silex blanc qui accompagnent si souvent les minerais et en trahissent la présence, rien ne répondait à leur appel. Des Indiens s'approchèrent, quelques misérables Pah- Yutes errants, comme on en rencontre dans tout le Nevada. « Le frère blanc cherche du minerai, le frère blanc n'a pas frappé au bon endroit,c*estlà-bas qu'il faut aller. » Et le Peau-Rouge montrait aux mineurs une colline aux flancs noirâtres^ voisine du vallon où ils s'étaient engagés. Les mineurs y allèrent et, à leur grand étonnement, trouvèrent là un amas immense de minerai facile à tailler, très-lourd ; c'était du chlorure d'argent, qui se laisse couper au couteau si bien que les mineurs, les cateadore du Chili appellent cette espèce plata-phmo ou Targent-plomb, et d'autres plus familièrement du fromage minéral. Il n'en fallait pas autant pour rendre nos chercheurs des Grésus. C'était aussi sur un amas de ce genre que les frères Bolados, au Chili, avaient un jour retiré des millions ; mais cette fortune, comme il est d'usage pour ceux auxquels la chance vient trop vite, ne leur avait guère profité *.
Nous ne savons si les premiers découvreurs de White- Pine ont mieux tiré parti de leur découverte ; mais nous savons que celle-ci a amené sur ce point un flot de mineurs, que partout des exploitations se sont établies, et que, grâce à un événement en apparence presque insignifiant, le décret de la nature qui semble avoir appelé le blanc à la colonisation rapide et décisive de
^ Yoy. la Vie tmtterraine, Paris, Hachette, i807.
ces déserts, a reçu une fois encore son exécution. En dépit du froid qui, à ces hauteurs, «sttrèsrvif (l'hiver de 1868 a été des plus rigoureux à White-Pine), en dépit des difficultés de tous genres qu'a présentées, le peuplement de ce lointain désert, l'exploitation ne s*e&t pas arrêtée un instant, et aujourd'hui le Nevada enregistre un district productif de plus parmi tous les districts argentifères dont il est âer à juste titre.
Ce n'est pas seulement au sud, c'est aussi au nord de la ligne que nous avons suivie pour entrer dans cet État, que sont groupées les mines d'argent. A Austin^ tout le monde me montre des échantillons etveutm*entrainer à des explorations minières. « Venez voir mes mines, me dit un essayeur, mon frère y est établi ; nous extrayons, nous fondons le minerai, nous en achetons aux mines voisines, trop pauvres pour le traiter elles^ mêmes. Venez, c'est près, d'ici, à cent milles, sur la ri* vlère Humbold ; dans deux ou trois jours nousy serons* Les travaux du chemin de fer Central Pacific^ qui vont à la rencontre de ceux de VUnian Pacific que vous avez laissé à Benton, passent non loin de là et vous pourrez aussi les visiter. » Admirable pays que celui où les hommes font aussi bon marché des distances et des conditions habituelles de la vie policée I Je vois des médecins, des avocats, des ingénieurs, des hommes d'affaires, qui sont venus ici pour se créer une position, lis ont reçu une bonne éducation, ont vécu dans de grandes villes, et ne sontpas habitués aux mœurs étranges des centres miniers. Tous ne font pas de brillantes affaires. Dans la lutte de la vie, encore plus difficile ici ({u'ailleurs, il y a plus d'un blessé; mais personne ne se
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plaint, et totitle monde travaille de grand cœur. Là est surtoat, répétons-le, le secret de la colonisation amé* ricaine, partout si rapide et marquée de si brillants succès.
Malgré le vif désir que nous en avions, malgré l'intérêt que nous prenions à tous les travaux des mineurs de Nevada, nous n* allâmes pas visiter les mines de Humboldt. Des gisements beaucoup plus riches que tous ceux que nous connaissions nous attiraient principalement, c'étaient ceux de Virginîa-City, la jeune capitale des mines d'argent du Nevada, le vrai centre d'exploitation des âlons métallifères de cet État privilégié. C'est pourquoi nous reprimes une après-midi et pour la dernière fois la malle continentale, qui nous mena à la limite de la partie du chemin de fer Central Pacific ^slovs construite et livrée à la circulation. Cet endroit s'appelait Wadsworth. Nous n'y arrivâmes que le lendemain dans la nuit.
Nous étions partis au complet neuf en tout, dans le stage si incommode, et quelques-uns des voyageurs étaient d'un volume et d'un poids fort au-dessus de la moyenne. Les premiers milles furent franchis rapidement, au grand galop de nos six chevaux, d'autant plus vite que la route, en quittant Austin, est toute en pente, et qu'il n'est rien que les habiles cochers américains craignent moins que de se casser le cou dans un précipice. Cela arrive quelquefois, mais pas si souvent qu'on pourrait le croire.
Après cette descente vertigineuse, qui rappelait celle
des montagnes russes, nous nous engageâmes dans des
taillis à hauteur d'homme. La nuit venait. Tous les
voyageurs étaient armés, et cela a,vec d'autant plus de raison que nous avions chargé à Austin pas mal de lingots d'argent à destination de San Francisco. Tout à coup nous fûmes croisés par des hommes à cheval, suivis d*une amazone. Us nous regardèrent curieusement, et nous fûmes encore plus étonnés qu'eux, car s'il est d'usage de rencontrer la malle-poste dans ces déserts, il ne l'est guère de rencontrer des amazones.
« Ce doit être un homme déguisé, » dit un des voyageurë, un yankee placide, qui cependant n'avait guère l'air d'être un poltron ; et il arma son revolver. Chacun de nous en fit autant.
« L'autre jour, dit notre compagnon, la malle a été arrêtée de cette façon, ici même ; » et il fit de nouveau jouer le chien de son arme.
Il y eut uti moment de silence solennel. Chacun se prépara à lutter de son mieux. Lq postillon, ému lui aussi, arrêta un- instant ses chevaux. Nul de nous n'eut un moment peur, car la compagnie d'un bon revolver enhardit singulièrement.
J'ai hâte de dire que nous en fûmes quittes pour ce branle-bas de combat, qui ne fut suivi d'aucune lutte effective.
Les armes rentrèrent au repos, et les cavaliers à Austin, d'où probablement ils s'étaient éloignés un peu trop dans leur cavalcade.
« C'est égal, dit notre Argus américain, si nous
n'avions pas été aussi nombreux, et n'avions pas fait
aussi bonne contenance, on pillait la malle et l'on nous
enlevait les lingots. »
Nous n'essayâmes pas de contredire notre homme,
qui peut-être avait bien raison, et dormîmes d'un sommeil assez bon, eu égard aux cahots de la diligence et à Tencaquement auquel on nous avait condamnés.
Le lendemain malin, avant le jour, à quatre heures, on nous arrêta à une station, et Ton nous annonça que «le déjeuner était servi». A cette heure-là, nous eussions préféré dormir, car ce n'était guère le cas de déjeuner, même du premier repas réglementaire, café au lait ou chocolat, qu'on ne connaît point au désert. Il fallut néanmoins s'exécuter et filer à la table d'hôte. La marche nous réveilla, et comme on nous avait laissés la veille sans dîner, suivant l'heureuse coutume de la malle Ooerland de donner à manger quand elle peut, et pas du tout si c'est nécessaire, quelques-uns firent bonne contenancedevant ce déjeuner si matinal, servi plusieurs heures d'avance. L'Américain du reste mange en route quand on le sert, et semble avoir faim dès qu'il est à table.
Comme je me rendais à mon tour vers le lieu du festin, un chien qui rôdait au dehors vint à moi. J'ai toujours aimé les chiens, et je me flatte qu'ils m'accordent aussi quelque estime. Celui-ci paraissait de bonne compagnie. Croyant qu'il faisait partie de la maison, j'essayai de le caresser. 11 poussa un grognement et me mordit le gras de la jambe.
« Vous avez là un bien vilain animal, dis-je au maître de poste ; serait-il vexé de ce que la diligence continentale va bientôt ne plus passer, et s'en preud-il aux voyageurs de la concurrence du chemin de fer ?
— Monsieur, je ne connais pas cette bête.
— Alors, c'est un chien errant.
— Sans doute.
— Mais il n'y a pas d'eau dans vos déserts ; c'est peut-être un chien enragé.
— Cela se pourrait ; il en est passé deux hier. »
Je n'hésitai pas à cautériser la morsure au moyen de Tammoniaque. Pour la seconde fois, mon compagnon mit à ma disposition sa trousse de pharmacie, dont je m'étais si bien trouvé quand la diligence nous renversa si élégamment en plein désert près de Green-River. Je baignai la plaie avec l'alcali, et ne songeai plus à mal. Seulement, pendant plusieurs semaines, de temps en temps (on sait que l'incubation de la rage, la période pendant laquelle la maladie couve avant d'éclater, peut aller jusqu'à soixante jours) je me demandai si je n'allais pas me réveiller enragé, et si, comme certain pacha d'Egypte, mais pour tout autre raison, on n'allait pas avoir à m'étouffer entre deux matelas.
Décidément, ô mon lecteur, je ne sais pas broder des récits émouvants, et j'ai tort. Quelles belles aventures il y aurait ici à conter pour une autre plume que la mienne ! Premier incident : diligence versée, deux voyageurs tués, tous les autres blessés ; j'échappe par miracle avec une large entaille à la tempe. Deuxième incident : rencontre des Indiens, tous les voyageurs frappés de flèches, scalpés ; je reviens à la vie, sauvé par un vieux trappeur, et j'en suis quitte pour porter tonsure et perruque. Troisième incident : attaque de la malle-poste parles voleurs; deux voyageurs blessés; voleurs mis en fuite, un tué sur place. Quatrième et dernier incident : je suis mordu par un chien enragé, je mords
mes compagnons de route, nous sommes tous enragée, et nous n'en mourons pas: « Us. n'en mouraient pas tous, mais tous étaient frappés. » Et voilà comme on écrit l'histoire, et comme jadis les voyageurs qui savaient leur métier contaient leurs aventures au crédule lecteur. Il en est encore aujourd'hui, et Ton pourrait les citer, qui ne se font pas faute de conter de ces billevesées, et qui y trouvent renom et profit.
Pendant que je m'amuse à ruminer ces choses, la malle a relayé et nous reprenons notre course. Le désert, toujours le désert ! c'est toujours le même refrain. Aux roches quarlzeuses et granitiques ont succédé des roches volcaniques noirâtres, principalement des basaltes. Dans les sables on continue à trouver des échantillons d'agate blanche mousseuse. Çà et là, quelques conifères : des sagins, des cèdres, des mélèzes. Quelques peupliers le long d'un cours d'eau et d'un étang. Sur ce point, la station de poste est assez confortable. Les murs sont blanchis à la chaux, on vous sert un brandy potable (cinquante cent, ou deux francs cinquante le petit verre). Il vaut mieux payer ce prix que de boire Teau du marais voisin, la seule qu'on serve aux voyageurs. Elle est encore plus alcaline que toutes celles dont nous avons bii jusque-là. Je veux m'en laver les mains et la figure. J'en sors les doigts rouges comme ceux d'une cuisinière, et la face brûlée, comme si je l'avais épongée avec une solution dépotasse ou de soude caustiques.
Consolons-nous ; car nous voici bientôt au terme de notre dernière étape postale. On crie : Wadsworth, Wadsworth ! comme Colomb dut crier : terre I terre I
en voyant pour la première fois l'Amérique. Il fait nuit noire, mais nous nous livrons à mille folies : nous demandons à manger, et il n y a rien à mettre sous la dent ; nous nous faisons cirer, brosser par le nègre de Tendroit, qui nous demande pour sa peine un dollar, et refuse de porter nos malles : « Vous êtes bien assez forts pour les porter vous-mêmes I » Enfin à onze heures du soir, nous nous mettons en route sur la voie ferrée. Que ferons-nous ? Irons-nous directement jusqu'en Californie, car le rail se déroule sans discontinuité jusqu'à Sacramento? Irons-nous saluer Winnemuka, le Napoléon des Pah-Yutes, qui fait parler de lui dans le nord du Nevada? Winnemuka jouissait déjà d'une grande renommée en 1859, époque où son nom était partout répété en Californie. Fort content de sa personne, il s'est fait photographier à Virgina-City en uniforme d'officier général. Ses cheveux tombent librement sur le front et sur les côtés en longues tresses, d'après la mode indienne, et il porte à l'orifice du nez, traversant horizontalement les deux narines, un os de dinde. Il prétend que cela lui économise un mouchoir. Aujourd'hui, il a entonné le chant de guerre contre les Serpents ou Shoshones, s'est tatoué de rouge, a revêtu son plus bel uniforme, et mène ses bandes au combat. — Si nous n'allons pas visiter le grand sachem, nous arrêteronsnous au moins à Reno, pour gagner de là, parle coche, Virginia- City, la ville aux mines d'argent, que nous avons entrevue dans nos rêves ? Nous mettons ces divers projets en délibération, et le résultat de la petite enquête à laquelle nous nous hvrons est qu'il faut aller tout droit jusqu'à Sacramento, de là à San Francisco, sauf
à revenir au bout de quelques jours sur nos pas pour saluer le pays de l'argent, après avoir salué le pays de For. Nous avons trop longtemps parcouru le désert, les pays sauvages. Allons nous reposer dans une grande ville ; nous retournerons ensuite au désert avec plus de plaisir.
La Sierra-Nevada. — Le lac Donner. — Sacramento. — Derniers travaux des chemins de fer Central et Union. — CérémoDie an point de rencontre. — Importance du grand railway du Pacifique. — Le tour du monde en trois mois.
Ah ! l'agréable chose que de se retrouver en pays civilisé après une course au désert, surtout si la civilisation est représentée par ce qui aujourd'hui la caractérise le mieux, un chemin de fer I Avec quelle joie nous échangeons les voitures rapides et commodes du railway contre le coche étroit et lent ! A peine avonsnous eu le temps de fermer l'œil, que déjà voici le jour, A cinq heures et demie, nous saluons la station de Truckee,où coule une rivière aux eaux poissonneuses, puis celle de Summit, qui marque le point le plus élevé du chemin de fer dans la traversée de la Sierra-Nevada que nous effectuons en ce moment.
Ce point est à sept mille quarante-deux pieds d'élévation au-dessus du niveau de l'Océan, et nous dirions
que c'est le point le plus haut que jamais chemin de fer ait franchi, s'il n'y avait pas de chemin de fer dans les Andes du Pérou, et si le col d'Évans, que nous avons déjà traversé dans les Rocheuses, n'était pas lui-même à huit mille deux cent soixante-deux pieds.
A Truckee il gelait, la température était à zéri) ; ici le thermomètre marque déjà sept degrés, hien que nous soyons plus haut ; mais il est six heures et demie du matin, et le soleil se lève.
Par quels miracles d'opérations géométriques est-on arrivé à franchir pour ainsi dire sans tunnel cet épais rempart de la sierra, qui semblait interposé là par la main de Dieu comme une muraille interdite au rail? C'est à peine si nous entrons dans quelques galeries trèscourtes ; partout nous courons librement sur le sol nivelé, abaissé par la poudre et le pic. En quelques points nous passons sous des toits en charpente destinés à préserver le train de la chute des avalanches en hiver : ce sont comme des tunnels artificiels établis exprès par la main de l'homme.
La route est toute en pente, et le train descend par son propre poids, manœuvré seulement par les freins. A la montée, il faut au contraire une locomotive de renfort.
Le spectacle est saisissant. Enfin, voici des forêts I Pour nous, qui depuis longtemps n'avons presque plus vu d'arbres, les noirs sapins ont quelque chose de gracieux. Aux cimes neigeuses succèdent peu à peu les cimes boisées. Par une échappée apparaît un lac, à l'eau dormante, polie comme la surface d'un miroir. C'est le lac Donner, ainsi appelé du nom du premier
i52 A TRAVERS LES ÉTATS-UNIS
trappeur qui le découvrit. On s'y rend de la station de Pollard. Avec quels cris de joie ce lac était signalé naguère par les émigrants, qui arrivaient à pied par les plaines I Après plusieurs moi^ de souffrances et de privations de toute sorte dans le grand désert, ils saluaient enfin l'eau vive, et les arbres, et les pâturages plantureux.
Le lac de Cristal, qui justifie son non) par l'étonnante limpidité et le calme de ses eaux, fait concurrence au lac Donner. Il est près de la rivière Yuba, et Ton s'y rend de la station de Cisco. C'est le lieu choisi de préférence par les jeunes misses pour ces bruyantes excursions suivies de pique-niques qui plaisent tant aux Américaines.
Nous traversons une série de ponts en charpente, hardis, élancés, élégants, comme savent si bien les construire les Américains, qui ont donné leur nom à ce genre de construction. Puis viennent d'immenses tranchées dans les terrains d'alluvions solides, comme celle de Bloomer, près d'Auburn.
Nous descendons toujours. Aux sapins ont succédé les chênes, plus bas les pins et les manzantllas, arbustes aux petites pommes sauvages [manzanas) dont se nourrissent les Indiens. La température a monté considérablement ; elle est maintenant de vingt-huit degrés centigrades. Il fait très-chaud en Californie dans toute cette région.
Le chemin de fer a créé partout des centres habités, et chaque station^ Cisco, Alta, Colfax, est un embryon de ville nouvelle.
A droite, à gauche de la voie, sont les placers, toujours activement travaillés.
ENTRÉE EN GAUFORNIE 153
On s'arrête au buffet d'Auburn. Ce n'est pas sans une certaine émotion que je descends à cette gare. Neuf ans auparavant (1859), j'y passai pour la première fois, en route vers les mines d*or de Grass- Valley, situées plus au loin vers le nord Ml n'y avait à cette époque qu'un petit tronçon de chemin de fer qui s'en allait de Sacramento à Folsom, et celui qui aurait dit qu'avant dix ans un rail continu unirait Sacramento à New- York, l'Atlantique au Pacifique, eût été traité de rêveur, même en Amérique, où les rêveurs ont si souvent raison.
Enfin nous arrivons à Sacramento, en pleine foire agricole, c'est-à-dire en plein mouvement, et nous allons admirer les gigantesques betteraves et les colossales citrouilles qui, depuis les premiers temps, ont fait connaître aux quatre coins du globe la fécondité exceptionnelle du sol californien.
Les fruits ne sont pas oubliés dans cette exposition, qui a attiré dans la capitale de l'Eldorado encore plus de monde que l'habitude. Voici des grappes de raisin du poids de plusieurs livres, et des pommes et des poires qui mesurent un demi-mètre de tour. Si vous n'y croyez pas, allez-y voir.
Nous employons l'après-midi à visiter Sacramento, le Gapitole, les bords de la rivière qui a donné son nom à la ville, les principales rues, le quartier chinois. La ville a fait bien peu de progrès depuis neuf ans que je ne l'ai vue. Même en Amérique il est des villes stationnai res, et ce n'est pas un mal quand elles sont capitales d'État.
* Voy. le Tour du Monde, t. V, p, 33 et suivantes. Paris, Hachette, 1862.
Le régime démocratique américain s*accommode mal de métropoles populeuses, bruyantes ; c'est pourquoi ce n'est pas New-York qui est la capitale de FEtat de New-York, mais Albany ; ni Chicago la capitale de TÉtatd'Illinois, mais Springfield ; ni la Nouvelle-Orléans la capitale de la Louisiane, mais Bâton- Rouge. De même ce n'est pas San Francisco qui est la capitale de la Californie, mais Sacramento. Celle-ci, du reste, n'a pas toujours eu cet honneur, et la capitale de la Californie a été une première fois à San José, ensuite à Nevada, chef-lieu du comté californien de ce nom. C'est peut-être pour cette raison que Sacramento ne se presse pas d'achever son Capitole (on appelle ainsi en Amérique le lieu où siègent les représentants et les sénateurs de l'État). Le Capitole par excellence est à Washington, et c'est là que se rassemble le Congrès fédéral, les représentants et les sénateurs de l'Union.
La capitale de la Californie n'est pas encore reliée par le rail à San Francisco ; mais un service de steamers très-rapides descend le fleuve Sacramento, et, traversant les baies de Suisun, de San Pablo et de San Francisco, vous porte en une nuit devant les quais de la Reine du Pacifique. C'est ce service que nous prenons, et le steamer qui nous emporte, muni d'excellentes cabines, d'une bonne table, de salons somptueux, a de plus un nom d'heureux augure, ChrysopoliSy ou la Ville d'Or I
Ces steamers rapides, élégants, qui satisferaient les plus difficiles, ne suffisent pas aux Américains. Le rail s'avance de San Francisco vers Sacramento, de l'un et de l'autre côté de la baie, et bientôt les deux villes, et
ENTRÉE EN GALIFORIIIE 15S
dès lors les deux océans seront reliés sans discontinuité par le rail. Aujourd'hui (1875), ce grand travail est achevé.
C'est le 10 mai 1869 qu'a eu lieu la grande fête d'inauguration des deux chemins de fer du Pacifique, Central et Union.
Le chemin de fer Union Pacific était représenté par M. Thomas Durant, vice-président, quei'avais connu à New-York, et rencontré aussi à Paris dans les salons du général Dix, alors ministre des États-Unis et président de la compagnie de V Union ; le chemin Central par M. Stanford, président, que j'avais vu à San Francisco.
Quelques jours avant l'inauguration, la pose des rails avait été poursuivie d'une façon fiévreuse. Les travailleurs du Central ayant un jour posé jusqu'à dix kilomètres de rails, avaient nommé l'endroit où ils s'étaient arrêtés Challenge- Point, comme qui dirait le lieu du Défi, indiquant qu'ils provoquaient les ouvriers de la compagnie de l'Union à en faire autant. Ceux-ci avaient relevé le gant et posé à leur tour, dans une journée, près de douze kilomètres de rails ; mais les Californiens ne voulaient admettre aucune supériorité, et continuant la lutte, ils avaient posé, en onze heures de travail continu, lé 28 avril 1869, dix milles de rails, ou seize kilomètres deux tiers. Ce fait sans précédent fut accompli sous la direction de l'inspecteur général Crocker, auquel j'ai été présentée Sacramento, et qui m'a fourni sur le chemin de fer Central une série de documents de grand prix.
Le lieu où, le 28 avril, s'arrêta le travail sur le che-
min Central fut nommé Victory-Point, ce qui indiquait que les Centraux avaient battu les Unionistes, sans laisser à ceux-ci aucun espoir de revanche.
Les principaux travaux de terrassement sur le chemin de fer Central avaient été faits par des Chinois, fort habiles en ce genre d*ouvrage. Sur le chemin de l'Union, c'étaient des Irlandais qui avaient accompli la même besogne. Sur Tune et l'autre voie, la pose des rails était faite par des ouvriers de choix, presque tous Américains, dressés de longue main à ce délicat exercice.
Ce fut le 10 mai, on Ta dit, que se posa le rail réunissant les deux sections de la grande ligne. La jonction fut effectuée à Promontory-Point, territoire d'Utah, vers la partie la plus septentrionale du Grand-Lac-Salé. Ce lieu est à quatre mille neuf cent quarante-trois pieds au-dessus du niveau de Tocéan, et situé entre quarante et un et quarante-deux degrés de latitude nord (exactement 41* 45'), et entre cent quatorze et cent quinze degrés de longitude ouest (méridien de Paris). 11 est environ à huit cents milles de San Francisco et deux mille cinq cents milles de New- York.
A la date précitée, un millier de personnes, représentant toutes les classes de la société américaine, se trouvèrent réunies en cet endroit pour célébrer Tachèvement de la grande ligne nationale. Un millier de personnes seulement, c'est bien peu, quand il est question de l'Amérique, où ce genre de fêtes est si répandu et en si grand honneur^ mais, pour des raisons diverses, on tint à ne pas donner à cette cérémonie un caractère trop marqué.
Le Central Pacific, entre Sacramenio et Promontory- Point, avait une longueur de six cent quatre vingt-neuf milles, soit onze cent quarante-huit kilomètres etVUnion Pacifie, entre Omaha et ce point de jonction, une longueur de mille quatre-vingt-trois milles, ou dix -huit cent dix kilomètres. Depuis, le point de jonction définitif entre les deux lignes a été reporté à Ogden, à cinquantre-trois milles au sud-est de Promontory-Point, près de la rive orientale du Grand- Lac-Salé.
On eut bientôt fait les préparatifs pour poser d*une manière solennelle les derniers rails. On avait laissé entre les deux extrémités des lignes un espace libre d'environ cent pieds *. Deux escouades composées d'Irlandais du côté des Unionistes, et de Chinois du côté des Centraux, s'avancèrent en tenue correcte pour combler cette lacune. Dans les deux camps, c'était l'élite des travailleurs. Les Chinois, graves, silencieux, alertes, s'entr'aidant adroitement, furent l'objet de l'admiration générale. « Us travaillent comme des prestidigitateurs, » dit un témoin oculaire ; et pour qui a vu avec quel art opèrent les Chinois, même dans les plus petites choses, cette expression est des plus justes.
Bientôtdeux locomotives s'avancèrent l'une au devant de l'autre, et exhalèrent dans un jet de vapeur un salut sympathique qui fut comme le prélude de la rencontre des deux océans. Les fils de la ligne télégraphique, qui correspond avec les États de l'Est et de l'Ouest, avaient été reliés électriquement avec l'endroit même où le dernier boulon allait être posé. A Omaha, on s'était
Voyez rintéressante étude de M. R. Lindaa, dans la Revue des Deux -Mondes du mois de novembre 1869.
158 A TRATBRfl LES ÉTATS-ttNiS
mis en relation directe avec Chicago, New-York, Washington, Saint-Louis, Cincinnati, Boston, la Nouvelle- Orléans et autres grandes cités de l'Union ; et partout on avait pris des dispositions particulières, à Taide desquelles les lignes télégraphiques communiquaient avec les signaux électriques à incendie établis dans les principales villes. Grâce à ces ingénieux moyene, les coups de marteau frappés à Promontory-Point pour fixer le dernier rail du chemin de fer interocéanique, allaient trouver un écho immédiat dans tous les États de TUnion.
Le dernier rail devait reposer sur une traverse de bois de laurier. Un des boulons qui allaient unir la traverse au rail était en or massif, et en argent le marteau dont on devait se servir pour enfoncer le boulon dans la traverse. Le docteur Harkness, délégué de la Californie, que depuis j'ai eu l'honneur de voir à Paris et qui m'a raconté les détails de cette cérémonie imposante, remit aux présidents des deux railways, MM. Stanfort et Durant, la traverse et le boulon. « Cet or extrait des mines, et ce bois précieux coupé dans les forêts de Californie, dit-il, les citoyens de l'Etat vous les offrent pour qu'ils deviennent partie intégrante de la voie qui va unir la Californie à ses sœurs les États de l'Est, le Pacifique à l'Atlantique. »
Le général Sanfiord, délégué du territoire d'Arizona, offrit un autre boulon formé de fer, d'or et d'argent; « Riche en fer, en or et en argent, dit-îl, le territoire d'Arizona présente cette offrande à l'entreprise qui est comme le grand trait d'union des Etats américains et qui ouvre une nouvelle voie au commerce. »
ENTRÉS EN CALIFORNIE i89
Les derniers rails avaient été apportées par la compagnie de rUnion. Le général Dodge, cet infatigable ingénieur que j'avais rencontré à Chayennes moins de deux ans auparavant, au pied même des Montagnes- Rocheuses, et qui m'avait prédit qu'avant dix-huit mois le chemin de fer du Pacifique serait achevé, ce qui faisait alors sourire les plus confiants, le général Dodge présenta les rails, forgés en fer de Pensylvanie, et prononça, en le désignant, un discours qui finissait par cette péroraison prophétique : « Vous avez accompli Toeuvre de Christophe Colomb ; ceci est le chemin qui conduit aux Indes." »
Enfin le dernier délégué, celui de l'Etat de Nevada, ofi'rit un boulon d'argent et dit : Au fer de TEst et à Tor de l'Ouest, Nevada joint son lien d'argent. » Il va sans dire que les boulons d'or et d'argent, et la traverse de laurier n'ont été ici qu'emblématiques, comme cela arrive toujours dans ces sortes de cérémonies, et qu'ils ont bien vite disparu pour faire place à des matériaux ordinaires. Le point de raccord des deux lignes est seulement marqué par un mât de pavillon où flottent les couleurs étoilées des Etats-Unis* On distingue encore ce point à la dissemblance des poteaux télégraphiques, carrés sur la section du Central, (ronds sur celle de l'Union.
Les présidents des deux chemins de fer auxquels était échu l'honneur de fixer le dernier rail, MM. Durant et Stahfort, s'avancèrent pour accomplir cette œuvre. Au même moment, la dépêche suivante fut transmise dans toute l'Union, à San Francisco, à Chicago, à New-York ; « Tous les préparatifs sont termi-
i60 A TRAVERS LES ÉTATS-UllIS
nés, 6tez vos chapeaux, nous allons prier. » Chicago, prenant la parole au nom des Etats atlantiques, répondit : « Nous comprenons, et nous vous suivons ; tous les états de l'Est vous écoutent. » Quelques secondes s'étaient à peine écoulées, que les signaux électriques, répétant chaque coup de marteau frappé en ce moment au milieu du continent américain, apprirent à toute l'Union que la grande œuvre venait d'être accomplie, et qu'une ligne ferrée continue joignait désormais les deux océans.
Ce ne fut que six mois après que M. de Lesseps unissait à son tour, sur un autre point du globe et d'une autre façon, deux autres mers non moins importantes, bien que beaucoup plus petites, la Méditerranée et la Mer Rouge ; et un an et demi après, au mois de janvier 1871, pendant que l'affreuse guerre entre la France et l'Allemagne durait encore, que tombait la barrière des Alpes et que le tunnel du mont Cenis était ouvert. Ainsi, des trois plus grandes œuvres de ce temps, la dernière commencée, le chemin de fer du Pacifique aura été achevée la première, grâce à l'énergie, à l'entrain, à l'audace dont les Américains ne se sont jamais départis dans la colonisation de leurs vastes territoires, et dont cette fois surtout ils ont tenu à faire preuve d'une, façon encore plus éclatante que dans d'autres occasions.
La fête dont nous avons raconté les débuts s'acheva au milieu des hourras. Les chapeaux volèrent en l'air, et les cris de : Vive l'Amérique! retentirent jusqu'aux échos de la Sierra-Nevada et des Montagnes-Rocheuses. A Chicago et dans la plupart des villes de l'Union, cent
ENTRÉE EN CALIFORNIE i6i
coups de canon furent tirés, et pendant plusieurs jours, tous les journaux des Etats-Unis, — le nombre en est grand, — remplirent leurs colonnes des récits, discours, toasts, que Tachèyement de cette colossale entreprise avait partout inspirés.
Le chemin de fer du Pacifique avait été achevé- sept ans avant Tépoque réglementaire fixée par l'acte de concession. Des dix-sept cent soixante-douze milles formant la distance totale d'Omaha à Sacramento, on en avait construit vingt en 1863, vingt en 1864, soixante en 1865, deux cent quatre-vingt-dix en 1866, deux cent^quatre-vingt-dix en 1867, et mille quatrevingt-douze dans les derniers seize mois, de janvier 1868 au commencement de mai 1869.
La section d'Omaha à Ogden, qui forme la partie exploitée et construite par la compagnie Union Pacific^ a mille trente milles (seize cent soixante-sept kilomètres) de long ; celle d'Ogden à Sacramento, qui forme la section appartenant à la compagnie Central Pacific, n*a que sept cent quarante deux milles (onze cent quatre-vingt-quatorze kilomètres). Les difficultés ont été beaucoup plus grandes du côté du Pacifique, à cause du passage de la Sierra-Nevada, où les pentes sont trèsfortes, les ponts et les tunnels multipliés, et où Ton ne compte pas moins de cinquante kilomètres protégé» par des toits et constructions en charpente pour résister à la chute des avalanches. Surtout ce parcours, de même que dans la traversée des Montagnes-Rocheuses, les locomotives sont du reste armées, pendant l'hiver, d'un chasse-neige {snow-plou)), espèce de charrue en fer établie au devant de la machine, et au moyen de la-
i62 A TRAVBRS LBS I^TATS-UNIS
quelle on s'ouvre une voie au milieu de la neige amoncelée. Cet appareil est dififérent du chasse-vaches {comcatcher), dont les locomotives sont muniôs en toute saison pour chasser les troupeaux de la voie.
Des deux côtés, du côté du Sacramento coïnme de celui, du Missouri, on a travaillé avec une égale ardeur, et le gouvernement fédéral a bien fait de n'imposer aux compagnies d'autre limite à Fétendue linéaire de leur concession que celle qu'elles s'imposeraient ellesmêmes. En 1868, quand je passai au Lac-Salé, la construction du chemin de fer était en pleine activité aux abords du lac. Le président des mormons et son fils aîné étaient, on le sait, les entrepreneurs de tous ces travaux, mêlant ainsi la religion aux affaires, comme le veut le prophète Smith. L'activité était si grande sur tous les chantiers, ceux qui venaient de l'Atlantique comme ceux qui s'avançaient du Pacifique, que la limite avait été dépassée de part et d'autre, et que chacun allait pour son compte continuer la voie. «Au lieu d'un chemin de fer, nous en aurons deux, » disaient les optimistes, et ce mot rappelle celui d'un journaliste parisien qui, apprenant pendant le siège de Paris que l'armée de la Loire avait été coupée en deux par les Prussiens, écrivait : « Il n'y a pas à s'inquiéter de cette nouvelle, et tout va pour le mieux : nous n'avions qu'une armée pour tenir la campagne, maintenant nous en aurons deux. » Tel ne fut pas l'avis du congrès de Washington au sujet du chemin de fer du Pacifique, et il arrangea à l'amiable la difficulté pendante entre les deux compagnies.
Il n'est pas besoin de dire que, depuis son achève-
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ment« le chemin de fer du Pacifique a donné les résultats qu'on était en droit d'en attendre. Grâce à lui, le tour du monde est devenu chose à la mode, qu'on parte d'Europe ou d'Asie. En moins de trois mois, si l'on est pressé, et même en quatre-vingts jours, comme l'a fait le héros de Jules Verne, l'illustre Philéas Fogg, ce trajet peut être effectué. A leur tour, les émigrants ne prennent plus d'autre route pour aller dans le Nebraska, le Wyoming, le Colorado, TUtah, le Montana, ridaho, le Nevada, l' Arizona, la Californie, TOrégon, le territoire de Washington. Il ne faut pas plus de six à sept jours pour franchir ainsi la distance totale qui sépare New-York de San Francisco, et qui peut être évaluée à trois mille cent quatre-vingts milles, soit cinq mille trois cents kilomètres.
Au milieu de quel confort on voyage, il n'est pas besoin de le dire. Wagons-lits et wagons de luxe, que, moyennant un faible supplément, tous les voyageurs peuvent prendre, sont attachés à chaque train. Le prix ordinaire du passage est de cent dollars, avec la faculté de porter cent livres de bagages ; c'est le tiers de ce que coûtait le voyage par la malle Overlan en 1868. Ajoutons que celle-ci vous réclamait en outre un dollar par livre d'excédant de bagages, ne vous accordant que le droit de porter gratis vingt-cinq livres.
Les marchandises elles-mêmes ont pris peu à peu cette route, surtout les marchandises précieuses : les thés, les cocons, les graines de vers à soie, les soies de Chine et du Japon, les lingots d'or et d'argent de Californie et de Nevada, le mercure de Californie. C'est une voie nouvelle ouverte au commerce du monde, et
rAmérique tout entière lui devra une partie de son merveilleux développement.
La mystérieuse loi de Thistoire qui veut que les peuples, dans leur marche progressive, se soient toujours avancés vers Touest, loi qui ne s'est jamais démentie, ^ trouvé une éclatante confirmation dans la construction du chemin de fer du Pacifique. Bien mieux, par l'établissement du grand railway, on peut dire que la civilisation a fait maintenant le tour du globe,, et qu'elle est revenue au point initial d'où elle était partie. Qui ne devine les conséquences de ce merveilleux résultat ? C'est l'Europe, c'est l'Amérique qui, sur cette voie de fer, donnent la main à l'Asie ; c'est la grande route commerciale du monde qui est enfin trouvée, c'esi le parcours le plus direct, le plus rapide vers l'extrême Orient, et voyez quelles étapes ! Au départ, Paris ou Londres, le Havre ou Liverpool ; puis New-York, Chicago, San Francisco ; puis Yokohama, Shanghaï, Hong- Kong, Calcutta ou Bombay ; enfin Suez, Port-Saïd et Marseille. Quelle ceinture on a mise au globe, et quelle route nous avons ouverte pour nos neveux et aussi pour nous-mêmes, si nous savons enfin laisser dormir les arts de la guerre pour ne plus songer qu'aux arts de la paix !