LA RÉGION DES PIACERS
le plus souvent invisibles. Expliquons comnaent ces cristaux se forment. Les eaux du lac sont naturellement salines, renfermant du sel marin, des sels ammoniacaux et surtout du carbonate de soude. Du fond du lac se dégage de l'acide borique en vapeurs, comme dans les soffioni de Toscane. Cet acide, rencontrant le carbonate de soude l'attaque pour se substituer à Tacide carbonique, donner du borate de soude et laisser libre le gaz carbonique, qui se dégage en bouillonnant à la surface de Teau. C'est le même bruit tumultueux que celui qui se produit dans une bouteille d'eau gazeuse qu'on débouche ; c'est aussi le même corps qui s'échappe.
Pour exploiter le borax naturel de Californie, on drague les boues au fond du lac, on les fait sécher au soleil, on les casse, puis on les sèche à la vapeur. Après quoi on les dissout et l'on fait cristalliser le borax , que l'on purifie par une seconde dissolution et une nouvelle cristallisation. Comme sels secondaires, on recueille des sels de soude et du sel marin, qui se sont dissous avec le borax.
Dans les lits de boue du lac on a trouvé des instruments en silex et en obsidienne très-curieux, provenant des Indiens primitifs de Californie. Ce sont d'énormes pointes de flèches ou plutôt de lances, de piques, avec lesquelles les aborigènes devaient chasser Tours gris, qui est encore si terrible au jourd'hui en Californie. M.Lightner,rhabiledirecleurderexploitatioiiboracique, m'a fait présent de ces objets. Je les ai remis en rentrant en France, avec ceux provenant du tumulus du Lac-Salé, au musée archéologique de Saint-Germain,
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La quantité de borax qu'on retire du lac est d'environ cinq cents tonnes par an. Le minerai ne rend pas plus de cinq à six pour cent, et Ton estime que la moitié du borax est perdue. Ce sel, qu'on ne retrouve à l'état naturel que dans le Thibet, sert comme fondant dans la céramique pour la couverte des porcelaines, et dans la petite métallurgie pour le raffinage des métaux précieux, le soudage du fer, etc. Une grande partie du commerce se fabrique ave le carbonate de soude et l'acide borique, qui dans bien des cas peut remplacer le borax. On fait en petit, dans les fabriques, l'opération que la nature exécute en grand en Californie.
A côté du lac sont des sourcesminéraleschaudes,sodiques et boraciques sulfureuses et acidulées. En certains points du sol il y a des dégagements de soufre et d'acide borique, carbonique, sulfarique. Le terrain est calciné, blanchi, rougi, jauni, par toutes ces .émanations, et la solfatare de Borax-Lake est encore plus curieuse que celle de Pouzzoles. L'expérience de la grotte du Chien y serait facile à réaliser, et îe ramasse dans une cavité du terrain un pauvre oiseau qui vient de tomber, asphyxié par un dégagement d'acide carbonique. Les insectes qui s'aventurent dans ces cavités sont également frappés de mort.
Le soufre, le sulfure de mercure, les sels ammoniacaux, le silice à différents états, se rencontrent en divers points de la solfatare. Le soufre, en jolis cristaux d'un jaune citron, brillant, remplit les poches du terrain, et Ton en a tenté plusieurs fois l'exploitation. On le distille dans des cornues et on le coule en blocs dans des bassines. Il sert surtout à la fabrication de la pou*
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dre, dont il se fait ici une si grande consommation. Le rendement du minerai est de cinquante pour cent de soufre pur, et la quantité totale de soufre obtenue, de cinq cents tonnes par an. Naguère on produisait trois fois plus, mais il parait que cette exploitation n'est pas très-profltable.
La solfatare offre partout des traces d'altérations minéralogiques très-curieuses. La température de Tair, au milieu des dégagements gazeux de toute sorte qui se produisirent, est de trente degrés centigrades. Une vapeur acide vous prend à la gorge. Le terrain est trèschaud, et il y aurait du danger d'y appliquer longtemps la main. Les sources minérales voisines indiquent, au lieu d'émergement, une température de cinquante degrés.
En revenant de la solfatare, nous saluâmes le lac des Eaux-Glaires, au milieu duquel étaient campés les Indiens sur une petite lie. Us allaient et venaient dans leurs pirogues et péchaient. On apercevait à travers les arbres leur cahutes de branchages, et à côté un petit jardin potager qu'ils cultivaient eux-mêmes. Sous le ciel bleu de Californie, cette vue était saisissante, et rappelait une page des romans de Cooper...
Nous quittâmes San Francisco dans le mois de novembre, sur le grand steamer Constitution. On toucha à Acapulco, sur la côte mexicaine. On traversa l'isthme de Panama sur le chemin de fer ouvert au milieu de la forêt vierge. Nous saluâmes la Jamaïque, la pointe de la Havane qui regarde Haïti, et passâmes au milieu des Bahamas, îles de coraux à peine visibles sur la mer, fréquentées par des pécheurs d'épongés, repaires des
contrebandiers pendant la guerre de Sécession. Nous doublâmes le cap Hatteras, fertile en tempêtes, et qui cette fois encore ne démentit pas son renom. Enfin nous saluâmes les Narrows ou les Étroits, qui nous portèrent dans la baie de New-York, où coule THudson aux eaux magnifiques. Le périple tout entier avait duré vingtquatre jours.
Mes voyages en Amérique n'étaient pas terminés. Je partis bientôt pour Saint-Louis sur le Mississipi ; jedescendis à la Nouvelle-Orléans. En 4870, en 1874, je faisais de nouvelles excursions aux États-Unis. Je vais en détacher quelques souvenirs pour clore les derniers chapitres de ce livre : il est des pays qu'on ne peut se lasser de voir, et que Ton voudrait faire aimer aux autres ; la grande république américaine est au premier rang de ces heureuses contrées.
LBS niHIGRANTS
La baie de Ne^v-York. — Les premiers immigrants. — Ventes d'hommes. — Voyages désastreux. — Les commissaires d'émigration. — Gastle-Garden. — Recensements. — Gomment se distribuent et se dispersent les arrivants. — Le pionnier. — Caractère de l'émigration européenne aux États-Unis.
Quand on quitte TEurope sur Tun de ces grands steamers qui partent de France ou d'Angleterre pour les Etats-Unis,on salue vers le septième jour les bancs de Terre- Neuve, où sont ancrés au milieu des brumes les bateaux qui pèchent la morue. On incline un peu vers le sud le cap maintenu jusqu'alors à l'ouest, et on ne tarde pas à rencontrer les hardis pilotes qui viennent se faire hisser à bord, en plein Océan, à deux cents lieues du rivage américain. Bientôt vers le dixième jour, on reconnaît un banc de Sable, Sandy-Hool^, qui est comme Tavant- garde de la terre-ferme, on longe une île verte et boisée, Staten-Island, qui rappelle aux Anglais l'île de Wight, on traverse ce bras de mer resserré que nous co'nnaissons,les Narrows ou les Étroits,défendu à droite
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et à gauche par un fort, et Ton entre dans la baie de New-York, une des plus belles du monde, car elle peut soutenir la comparaison avec les baies tant vantées de Rio-Janeiro, San Francisco ou Naples, et reçoit à elle seule plus de navires que toutes ces eaux réunies.Constantinople, avec sa Corne-d*Or, offre seule un coup d'oeil plus magique ; mais la palme reste encore à New- York pour le nombre et le mouvement des navires, pour la densité de la population et pour Theureuse situation topographique de cette ville commerciale, à peine connue il y a un siècle et aujourd'hui reine incontestée des deux Amériques. Elle est sur la nouvelle route de Paris à Shanghaï, et c'est le premier port du globe après Londres et Liverpool. Quatre villes, qui pour le voyageur n'en font en réalité qu'une seule, New- York, Brooklin, Jersey-City, Hoboken, contenant ensemble près de deux millions d'habitants,se mirent dans la baie, et un magnifique fleuve y amène ses eaux, l'Hudson, presque aussi large et profond que la baie elle-même, est navigable jusqu'à Albany, à soixante lieues de distance au nord, pour les navires du plus fort tonnage.
C'est le long de l'Hudson que s'alignent les quais en bois ou piers où viennent s'amarrer, chacun dans un bassin respectif, construit aux frais des compagnies maritimes, les steamers arrivant d'Europe. Chaque navire, en allant vers sa jetée, passe devant un vaste édifice qui baigne ses pieds dans l'eau, et qui rappelle un cirque par son architecture aux formes circulaires : c'est Ga*//- /e-â^arefen. Jadis c'était unfort qui défendait sur l'Hudson la pointe de l'île de Manhattan, où est bâti New- York ; aujourd'hui c'est le lieu de réception, en quelque sorte
la gare, Thôtel provisoire où débarquent ces nombreux émigrants qui viennent chaque année, au nombre de plusieurs centaines de mille, porter le secours de leurs bras à l'Amérique du Nord, la peupler, la cultiver, l'enrichir. C'est là qu'arrivent ces cargaisons humaines, ces essaims de robustes travailleurs, échappés des pays trop restreints ou trop pauvres de la vieille Europe, et qui, tout à coup transformés en citoyens de la jeune Amérique,entrent pour jamais dans le giron des États-Unis.
Ce n*est qu'à partir de Tannée 1820 que le mouvement d'émigration de l'Europe vers l'Amérique du Nord a pris un essor régulier et progressif. Au temps de la domination des Hollandais qui, en 1614, bâtirent New- York sous le nom de Nieuv-Asterdam, et qui, soixante ans après, perdirent pour toujours cette colonie, passée dès lors aux mains des Anglais, il ne partait pour ceslointains parages qu'un navire ou deux par an. On essayait d'attirer les émigrants en leur donnant gratuitement le passage à bord des vaisseaux qui allaient ravitailler la colonie et en leur faisant des concessions de terres le long de l'Hudson, il en vint ainsi quelques milliers à peine. Leurs descendants existent encore à New- York, à Albany, et ont môme fourni un président. Van Buren, à la république américaine. On continue à les désigner sous le sobriquet populaire de knickerbockers (culottes courtes^, et ils apparaissent avec ce nom plaisant dans les romans de Gooper et d'Irving.
Sous la domination anglaise, les choses n'allèrent guère mieux. En 1710, le gouvernement de la métropole envoyait à ses frais sur l'Hudson environ trois mille Allemands, chassés de la Souabe et du Palatinat par la
gaerre, la famine on la persécution religieux. Cet essai de colonisation officielle ne réassit pas. Le quaH environ des émigrants mourut du scorbut ou du typhus en mer ou à l'arrivée, et d'ailleurs on cherchait des sujets et des mercenaires, les émigrants voulaient être indépendants et libres. Ceux qui vinrent à leurs frais, spon^ tanément, furent plus heureux, entre autres ces Écossais, qui, sous la conduite du capitaine Campbell, s'établirent sur le haut de FHudson, près du lac George (1740), et ces Allemands qui les premiers, vers la même époque, défrichèrent la vallée de Mohawk, entre THudson et le lac Ontario.
Philadelphie l'emportait alors sur New-Tork, et la Pensylvanie avec ses quakers, dont la philanthropie avait séduit les Indiens eux-mêmes, attirait de préférence les colons. En ce temps-là, les immigrants étaient pour la plupart si pauvres, si dénués de toute ressource, qu'ils étaient obligés de se vendre à l'arrivée pour payer leur passage et les avances qu'on leur avait faites. Ils subissaient ainsi une sorte d'esclavage teoiporaire, et cet état de choses fut admis par la nouvelle république quand elle eut secoué le joug de l'Angleterre et proclamé son indépendance.
A l'arrivée de chaque navire, il s'établissait une sorte de marché public à bord; les capitaines et les armateurs réalisaient de gros bénéfices sur ce trafic de chair humaine. On se vendait pour un temps limité, mais toujours pour plusieurs années, par couples, par familles, comme ouvriers, comme domestiques. Les jeunes valaient naturellement plus que les vieux, et souvent les enfants forts et valides se vendaient seuls pour éviter le
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même sort à leurs parents. Si une famille avait perdu en mer un de ses membres, elle devait payer pour lui, et le temps de son engagement était doublé. Quelquefois les parents n*avaient pas honte de vendre eux-mêmes leurs enfants pour échapper à la servitude ; presque toujours, du reste, les membres d'une même famille, de gré ou de force, se trouvaient pour jamais séparés.
Dans ces sortes de foires, les cultivateurs robustes, les artisans habiles étaient surtout demandés ; les gens de professions libérales trouvaient peu de débouchés. Le voyageur allemand, von Bûlow, raconte qu'un 1791 il vit un ofQcier russe rester plus d'une semaine à bord du navire qui l'avait amené sans qu'il se présentât un acheteur. Le capitaine consentit à la fin à perdre sur ce colis invendable cinquante pour cent du prix fixé, et l'envoya sur le rivage pour qu'on l'examinât. L'officier parla aux chalands, dans un anglais de fantaisie, de .l'exercice à la baïonnette, qu'il avait fort pratiqué, disait-il, contre les Turcs et les Polonais. Il ne connaissait que cela, et ne put pas plus qu'avant trouver d'acquéreur. Le capitaine et le consignataire, de guerre lasse, le laissèrent libre sous promesse qu'il payerait son passage au bout de six mois. Il se flattait de s'établir mattre d'école, et le fut en réalité. « Ce qu'il enseigna aux filles et aux garçons qui vinrent chez lui, je ne saurais trop le dire, écrit von Bûlow, à moins que ce fût l'exercice à la baïonnette^ »
Ces engagés plus ou moins volontaires, ainsi vendus temporairement à l'arrivée des navires d'Europe, eu-
> Immigration and the eommissianers of émigration fhjVvleôiiéh Xapp. New-Tork, 1870.
rént quelquefois une singulière destinée. Vers le milieu du siècle dernier, une pauvre orpheline allenaande, Catherine Weissenberg, était débarquée à New-York et fut vendue comme servante à deux frères, Alexandre et Hcrman Philipps, ses compatriotes fermiers dans la vallée de Mohawk. Catherine devint bientôt la belle de Fendroit ; elle eut plus d'un soupirant, mais pas un n'était assez riche pour l'acheter. Sur ces entrefaites, sir William Johnson, agent du gouvernement auprès des Indiens et l'un des hommes les plus éminents de la colonie, vint à passer. Il vit Catherine et résolut de l'épouser. Comme dans toutes les colonies naissantes, les femmes étaient en grande minorité à New-York, et l'on n'avait pas le choix. Sir William oflFrit à l'un des frères Philfpps cinq livres sterling (cent vingt-cinq francs) pour sa servante, en lui disant qu'il aurait affaire à lui, s'il n'acceptait pas de boncœun Devant les menaces d'un amoureux si résolu, le fermier céda et vendit Catherine à Johnson, qui sur-le-champ en fit sa femme. Le marché fut, dit-on, excellent pour toutes les parties, et, chose rare, ni le vendeur, ni l'acheteur, ni l'épousée ne s'en plaignirent.
Le sort des engagés dépendait évidemment du caractère du maître qui les avait pris. Si les uns n'étaient pas trop malheureux, les autres étaient souvent plus maltraités que des bétes de somme. Plusieurs essayaient d'oublier leur infortune dans la boisson, d'autres recouraient au suicide. Ceux qui s'enfuyaient et qui étaient repris devaient servir une semaine de plus pour chaque jour d'absence, un mois pour chaque semaine, six mois pour chaque mois. Cette triste coutume de vendre les
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passagers pour leur faire solder le prix de leur voyage dura jusqu'en 1818, époque où la dernière vente eut lieu dans le port de Philadelphie. L'année d'avant, une de ces ventes s'était aussi effectuée dans l'État voisin, le Delaware, État à esclaves, et avait provoqué de violentes clameurs à la suite de faits honteux qui l'accompagnèrent.Quand l'émotion publique est excitée aux États- Unis par quelque abus criant, d'imposants meetings ne tardent pas à s'assembler, des pétitions sont adressées aux législatures d'États ou au congrès fédéral, et l'abus disparait bientôt, moralement devant la réprobation de tous, légalement en vertu d'un décret : c'est ce qui eut lieu en 1819 pour les ventes des passagers de mer.
L'immigration, pour se produire, a besoin à la fois de protection et de liberté: aussi n'estime-t-on pas à plus de six mille par an le nombre des colons arrivés aux États-Unis dans la période qui s'étend de 1776 à 1820, et à plus de deux cent cinquante mille leur nombre total. La révolution américaine et les guerres de Napoléon devaient du reste arrêter le flot des arrivants, qui comptèrent cependant parmi eux quelques personnages illustres, entre autres Talleyrand et Volney,échappés de France, l'un pendant la Terreur, l'autre sous le Directoire, et venus un moment aux États-Unis. Il était déjà de mode à cette époque, même en France, de porter ses regards au-delà de l'Atlantique, si l'on était mécontent de soi-même ou de son pays, et Chateaubriand avait précédé dans la jeune, république les voyageurs que l'on vient de nommer.
• La traversée de l'Atlantique était encore à la fin du siècle passé des plus longues et des plus périlleuses.
Quand on revenait de ce voyage, on restait pour ses compatriotes un objet d'étonnement et d'admiration. On était surnommé « l'Américain , » et les récits du voyageur étaient écoutés avec avidité. Les émigrants s'embarquaient en bandes plus ou moins nombreuses» à leurs risques et périls, sur de petits bateaux à voiles qui mettaient souvent plusieurs mois pour franchir une distance qui ne demande aujourd'hui qu'une dizaine de jours à la vapeur. On naviguait encore à peu près comme au temps de Colomb. Ces bateaux n'étaient nullement aménagés pour ce genre de transport, et quelquefois les vivres manquaient. U n'y avait aucun médecin à bord, et l'on n'y prenait aucun souci du confort et de l'hygiène. Il arrivait par moments qu'au milieu de ces êtres entassés dans un entre-pont bas, étroit, mal éclairé, mal ventilé, le typhus se déclarait tout à coup, la moitié des partants mourait en route,, et on les jetait à l'eau. Les familles se trouvaient ainsi tristement réduites avant de toucher au rivage, une femme arrivait privée de son mari, et de jeunes enfants sans leur père. Aucune loi ne fixait le nombre des passagers qu'un navire pouvait prendre, ni la quantité d'eau et de provisions qu'il devait embarquer. C'était absolument comme à bord des navires négriers, et l'on n'y prenait pas plus de souci de la vie humaine.
On a conservé les détails de quelques-uns de ces tristes voyages, et des acteurs dignes de foi, qui ont joué un rôle dans ces drames navrants, ont raconté leurs odyssées. Le missionnaire morave George Jungmann qui, en 1731, vint avec toute sa famille en Amérique, d'Hockheim, petite ville duPalatinat, dut attendre trois
semaines dans le port de Rotterdam, avaat que le navire levât Tancre, On partit enfin avec cent cinquantesix passagers, plus que le navire n'en pouvait prendre, et des provisions pour trois mois. On relâcha 3ur les côtes d'Angleterre, à Falmouth, et Ton perdit encore vingt jours. Après huit semaines de mer, les passagers furent mis à la ration ; pendant les deux derniers mois du. voyage ils ne purent obtenir un morceau de pain. On ne leur donnait qu'un verre de mauvaise eau par jour, et ils durent vivre de rats et de souris. Un rat se vendait dix-huit pence (le penny vaut dix centimes), une souris six pence ; on les considérait comme un régal. Le capitaine,^ pour faire composer les passagers dont il croyait la bourse bien garnie, s'étudiait à les laisser mourir de faim. 11 n'y réussit que trop : quarante-huit seulement atteignirent l'Amérique ; tous les autres, c'est-à-dire cent huit, moururent à bord et furent jetés à la mer. Plus d'un en s'endormant ne se réveilla plus, et fut trouvé le matin dans son lit, raide et glacé, rongé par les rats. Le voyage dura vingt-cinq semaines. Jungmann y perdit sa mère et trois de ses ifrères et sœurs. En vue des côtes, les passagers se révoltèrent, débarquèrent le capitaine à Rhode-Island, et descendirent eux-mêmes à terre. Us étaient dans un* tel état d'affaiblissement qu'ils ne pouvaient se tenir debout, marchaient comme les bêtes, et firent pitié aux Indiens. Le 16 mai 1732, le peu qui restait de ces pauvres émigrants arriva enfin à Philadelphie : il y avait plus d'un an qu'ils étaient en route I
Il ne faudrait pas trop s'étonner au récit de ces aventovee» qui n'étaient encore que trop fréquentes il y a
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une cinquantaioe d'années ; aujourd'hui même ne relève-t-on pas quelques faits de cette espèce, non seulement dans le transport des coolies chinois ou hindous, mais encore dans celui des émignants européens ?
Le 49 décembre i868, le trois-mâts yamw FausterJunior^ du port de quatorze cents tonneaux, quittait Liverpool avec cent quarante-six émigrants, et n'arrivait à New-York que le 8 mars i 869, après soixante-dix-huit jours de traversée, quand les plus mauvais voyages d'hiver à la voile ne durent pas [en moyenne plus de quarante-cinq jours. Les passagers ne tardèrent pas à être mis à la ration, et non-seulement on leur mesura parcimonieusement- l'eau et les vivres, mais ceux-ci étaient gâtés et celle-là salée. Quatre passagers et douze matelots moururent en mér du typhus ou de mauvais traitements. Le capitaine avait laissé la conduite du navire au maître d'équipage, et celui-ci forçait les émigrants à travailler comme les matelots, dont la plupart voyaient d'ailleurs la mer pour la première fois, et il accablait de coups ceux qui refusaient d'obéir. On avait embarqué à bord un soi-disant médecin qui se bornait pour tout traitement à purger les malades avec de l'huile de ricin, et qui, ayant eu à amputer le doigt d'un passager, lui tailla la phalange avec un tranchet de cordonnier, ce dont le pauvre opéré mourut. En débarquant, cent deux émigrants durent être conduits à l'hôpital. Le capitaine et un des lieutenants moururent, dès l'arrivée, du typhus, que leur coupable négligence avait laissé naître à bord. Le quartier-maître et les deux autres lieutenants comparurent devant la cour do dis-
trict de l'État de New-York, et furent respectivement condamnés à plusieurs années de prison.
Un an auparavant, le voyage du Aeténiz parti d'Hambourg avec cinq cent quarante-quatre passagers, et qui en perdit cent huit en mer, s'était accompli dans des conditions encore plus tristes. Le navire mit soixante-dix jours à faire sa traversée, et la plume se refuse à décrire les souffrances et les vexations de tout genre que les pauvres émigrants eurent à supporter en route. Si nous ne cherchions qu'à émouvoir, nous pourrions également raconter ici le désastreux passage du navire General Wayne, en 1805, et le déplorable exode des émigrants irlandais, chassés de leur pays par la famine de 1847. Plus de douze mille d'entre eux laissèrent leurs os à l'île Grosse, sur le Saint-Laurent, où l'on avait établi la quarantaine, à dix lieues en aval de Québec, et cinq mille furent portés comme « inconnus, » sans nom, sur le registre des décès.
Le gouvernement a pris depuis longtemps, aux Etats- Unis, la défense des immigrants, et pourvu à une répression sévère de toutes les indignités dont ils étaient dans le principe victimes.
Dès 1819, le congrès fédéral, par l'adoption de la loi dite Passenger-Acty décidait que chaque navire ne pourrait transporter plus de deux émigrants pour autant de fois qu'il mesurait cinq tonnes, soit cinq mètres cubes de jauge, et fixait la quantité d'eau et de vivres à embarquer d'après le chifiTre des passagers, qui ne devaient plus être mis à la ration. Puis, comme aucun registre régulier n'avait encore été tenu au sujet de l'immigration, le congrès ordonna en outre quelesrece-
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veurs des douanes transmettraient chaque trimestre au secrétaire d'Etat à Washington des tableaux statistiques où se trouveraient indiqués Tàge, le sexe, la nationalité, la profession des immigrantsamenés par chaque navire.
Cette loi, sur le premier point, était insuffisante, car rien n'y était prévu pour Tespace réel qu'on réservait aux passagers dans Tentrepont, où souvent deux rangées de cabines étaient dressées sur une hauteur de cinq pieds à peine. L'espace que le fret n'avait pas pris, on le louait à un agent d'émigration : les voyageurs venaient après les marchandises et n'étaient pas mieux traités qu'auparavant. Us étaient entassés comme un troupeau dans un air corrompu, humide, qui ne tardait pas à devenir miasmatique et à engendrer parmi eux des maladies épidémiques, comme le scorbut, le typhus, la petite vérole ; c'était bien pis quand le choléra se déclarait à bord.
Rien non plus n'était prévu dans la loi fédérale de 1819 pour la défense et la protection à terre des immigrants, qui, une fois débarqués, étaient le jouet de misérables organisés en bandes redoutées. Ceux-ci abusaient traîtreusement de leurîgnorance et de leur crédulité, les volaient, les pillaient et les conduisaient à de prétendus hôtels et agences de transport où on les rançonnait de nouveau de la façon la plus scandaleuse. Malades ou infirmes, les immigrants ne trouvaient pas un appui plus efficace, et ils étaient indignement traités dans les prétendus asiles et hôpitaux libres destinés à les recevoir, et où on les laissait manquer de soins et de remèdes et mourir de faim dans une repoussante saleté.
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Utt état de choses si navrant ne pouvait durer ; l'opinion publique commençait à s'en inqiiiéter et de nouveau demandait que Ton vînt au secours des immigrants. En 1847, l'Etat de New- York provoqua une minutieuse enquête qui mit à jour tous les mauvais traitements, toutes les honteuses vexations dont les passagers de mer étaient victimes, et infligea le blâme le plus sévère à ceux qui en étaient coupables. On forma un eonseil de six commissaires chargés de la réception et de la défense des émigrants et qui prit le titre de Board of commissioners of émigration. Us furent nommés par le gouverneur de FEtat sur l'avis et rapprobation du sénat, et on leur adjoignit d'office le maire de New-York, celui de Brooklyn, ,1e président de la société d'émigration Irlandaise et celui de la société germanique, ce qui portait à dix le nombre total des membres du conseil. Celui-ci se divisa d'ailleurs en huit comités, ayant chacun des attributions distinctes, et donna à un agent général inspecteur, gênerai agent and superintendant, pris en dehors des comités, le soin de centraliser toutes les opérations du board *.
^ Tous les commissaires élus, ainsi que les commissaires d'office, n*0Dt jamais cessé de rempUr, à la salisfaction des immigrants et du public, leurs délicates fonctions. On peut en dire autant de Fagent général inspecteur et de tous les autres chefs de service et employés. C'est aux intéressantes publications si généreusement distribuées par les commissaires, non moins qu'à des rapports personnels que nous avons eus plusieurs fois avec eux, lors de nos différents voyages aux £tats-I3nis entre les années 1867-1874, que nous devons une partie de nos renseignements.
C'est à la môme époque (1847) qu'était fondé en faveur des immigrants malades, infirmes ou dénués de tout soutien, l'hôpital et refuge de Ward's-Island, situé sur l'île de ce nom, au milieu de la rivière de TEst, à proximité et en face de New- York, devant l'espace qui s'étend entre la lOO* et la 116* rue *. Depuis lors cet établissement charitable, qui est sous la surveillance des commissaires d'émigration, n'a fait que s'embellir, ajoutant aux constructions déjà existantes de nouvelles constructions où l'on a tout prévu et où Ton a trouvé place pour tout, non-seulement des salles séparées pour les divers malades, et même les aliénés, pour les opérations chirurgicales, les accouchements, mais encore une nursery pour les petits enfants, une école pour ceux qui sont plus âgés, une salle de travail pour les immigrants adultes et convalescents, une salle de lecture, deux chapelles pour les cultes protestant et catholique, etc.
Les mesures protectrices prises par l'Etat de New- Tork stimulèrent le congrès fédéral. En 1855, il fit une nouvelle loi qui assurait aux émigrants deux mètres cubes d'espace libre par tête et réglait de plus la ventilation dunavire et la cuisson des aliments. Ce dernier point n'était paus sans importance, car auparavant les passagers n'avaient qu'une place très-restreinte pour faire cuire eux-mêmes leur nourriture et se la disputaient sans cesse. En cette même année 1855, le con-
1 La rîyière de l'Est se jette dans la baie de New- York au même point que TUdson, et les deux cours d'eau entourent cette langue de terre qu'on appelle l'Ile de Manhattan, sur laquelle New- York est b&ti.
seil des commissaires d'émigration s'établissait à Gastle-Garden et y fixait, dans des conditions exceptionnelles de confort et de sécurité, le lieu de débarquement des émigrants, qui depuis n'a plus varié. C'est là aussi que les commissaires ont installé leurs différents bureaux.
Pendant que le gouvernement fédéral et l'Etat de New-York inauguraient ces diverses mesures de protection, les Etats européens qui fournissent des émigrants à TAmérique imposaient des règlements analogues aux agences et aux compagnies maritimes d'émigration, et exigeaient la présence d'un médecin à bord. Les navires à vapeur remplaçaient peu à peu les navires à voiles, surtout pour le transport des voyageurs, et les chances de mortalité en mer, jusqueJà si grandes, disparaissaient presque complètement. En 1869, on ne comptait plus sur les steamers qu'une moyenne d'unémigrant sur mille morts pendant la traversée, au lieu de cinq pour mille, qui était encore le chiffre de la mortalité sur les voiliers.
Assurés que l'immigration est une des forces vives de la république américaine, et que là surtout il n'y a rien de fait tant qu'il reste quelque chose à faire, le gouvememant fédéral et la législature de New- York ont continué de lutter à l'envi pour la protection des passagers de mer qui, en si grand nombre et si spontanément, se dirigent chaque année vers les Etats-Unis. En 1868, la législature de l'Etat de New-York promulguait une loi par laquelle les commissaires d'émigration devaient connaître de toutes les plaintes des passagers sur leur traitement à bord, la qualité des vivres
qui leur avaient été fournis, etc. Enfin, en 1870» M. Hamilton Fish, secrétaire d'Etat (ministre des affaires étrangères) à Washington, prêtant Foreilleà des propositions faites par la confédération de rAUemagne du Nord, demandait aux divers gouvernements européens de signer avec les Etats-Unis une convention internationale, dont iiieur soumettait le projet, pour la protection des émigrants en mer. Bien que cette question ait depuis été plusieurs fois abordée dans les pourparlers diplomatiques, et tout récemment encore, l'Europe n*a pas jusqu'ici donné satisfaction au secrétaire d'Etat américain. On comprend combien la solution de cette affaire est délicate et pourquoi les divers Etats européens peut-être moins intéressés que les Etats-Unis dans l'immigration américaine, ont jusqu'ici reculé devant la tenue du congrès international réclamé avec tant d'insistance par M. Hamilton Fish.
Castle-Garden, lieu où débarquent depuis 1855 les émigrants qui arrivent à New- York, est, on l'a dit, un ancien fort transformé en une vaste rotonde en bois, à laquelle on a donné le nom ^E migrant landing dépôt ou gare de débarquement des émigrants. Le nouvel édifice a conservé près du public le vieux nom de Castle-Garden, qui rappelle sa première destination. Tout y a été prévu pour un débarquement prompt et sûr, et pour mettre les arrivants à couvert des embûches de toute sorte auxquelles ils étaient auparavant exposés. Toutes les précautions sont prises pour qu'ils puissent sans retard continuer leur route vers le point de l'intérieur où ils entendent se diriger, eux et leurs bagages. Us n'ont à payer aucun frais de débarquement
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ni de portefaix, et la somme d'un dollar et demi que chacun verse une fois pour toutes entre les mains du trésorier du conseil d'émigration, est la seule qu'on leur réclame. C'est une sorte de capitation avec laquelle on couvre toutes les dépenses : la visite de la santé, les frais de médecin, d'hôpital, les honoraires de tous les employés, qui, à Gastle-Garden seulement, ne sont pas moins d'une trentaine. Les commissaires d'émigration ont des agences dans différents Etats, surtout dans celui de New-York, pour suivre, conseiller les immigrants, au besoin les défendre.
Les diverses compagnies de transports par chemins de fer ou par bateaux à vapeur ont établi à Gastle- Garden des représentants qui fournissent directement aux voyageurs des billets à prix coûtant, sans prélever aucune commission. Les bagages sont pesés avec soin et non plus, comme jadis, par des balances à faux poids ; l'excédant en est taxé à des prix trèsmodérés. Toutes les informations, tous les avis sont en outre gratuitement fournis aux intéressés sur les différentes routes qu'ils doivent prendre pour se rendre au lieu qu'ils ont choisi comme destination définitive.Quand ils ont à faire un séjour de quelque durée à New- York, ils peuvent laisser en dépôt le bagage dont ils n'ont pas besoin, et ne payent pour cela aucun droit de magasinage. En un mot, leur argent, leurs biens et leur personne sont respectés, et ils n'ont plus affaire à ces ignobles intermédiaires du dehors qui auparavant les volaient sans pudeur. Ceux-ci ont du reste disparu pour toujours devant les vigoureuses et salutaires mesures prises par les commissaires d*émigration.
A peine arrivé en vue de la pointe de la Quarantaine, qui est à six milles de Castle-Garden, sur Tile de Staten, à l'entrée de la baie de New-York, chaque navire qui amène des émigrants est accosté par un officier de la santé. Celui-ci monte à bord, se fait indiquer le chîfiTre des passagers, des morts, s'il y en a eu durant le voyage, des malades et le genre de leur maladie, examine les conditions du navire sous le rapport de la propreté, reçoit les plaintes des voyageurs, et sur le tout dresse un rapport pour l'agent général inspecteur de Castle-Garden. Il reste à bord pour s'assurer qu'aucune personne étrangère n'y monte. Devant le quai de Castle- Garden, il est relevé par un officier de la police métropolitaine, détaché pour cela, et alors seulement les passagers débarquent. Un inspecteur des douanes, un docteur médecin, sont présents. Les bagages sont ouverts et contrôlés, et chaque immigrant est examiné par le docteur, qui s'assure qu'aucun cas de maladie n'a échappé à la visite de la santé. Les malades sont transportés par un bateau à vapeur spécial à l'hôpital de Ward's-Island. Les infirmes, aveugles, aliénés, sont également séparés et envoyés à cet hôpital *.
On procède ensuite à l'enregistrement des immigrants. Pour cela, on les conduit à la Rotonde, immense espace circulaire qui forme le centre de Castle-Garden avec un dôme de soixante- quinze pieds de hauteur pour la ven-
« En 1873 ont été admis à Thôpital et refuge de Ward's-Island dix mille quatre cent cinquante-deux immigrants, dont trois cent trente-cinq aliénés. Il y a en outre à Castle-Garden même une sorte d'hôpital provisoire, deux salles pour les malades, hommes ou femmes, qu'il peut être urgent de soigner.
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tilation. Des compartiments séparés sont réservés à ceux qui parlent anglais. On demande à chaque immigrant son nom, sa profession, sa nationalité, son dernier lieu de résidence, le lieu où il entend se diriger. Tout cela forme les éléments d'états statistiques très-intéressants qui sont plus tard livrés au public.
Ces formalités accomplies, les passagers sont adressés aux divers agents des compagnies de chemins de fer qui ont leur bureau dans Castle-Garden, Rairoad département, et qui leur fournissent des billets pour toutes les stations des États-Unis ou du Canada où ils désirent se rendre. Les bagages sont reçus et remisés dans une vaste salle, Baggage room. Le mode d'enregistrement mérite.d'être décrit. Une rondelle de laiton portant une des lettres de l'alphabet et un des chiffres de
I à 500 est délivrée à l'immigrant, et l'on passe autour de chaque pièce de son bagage une rondelle pareille.
II n'y a aucun embarras, aucune confusion, aucune terreur, et une malle peut être retirée instantanément sur le vu de la rondelle correspondante livrée par le requérant. La salle des bagages peut contenir jusqu*à quinze mille colis. Les immigrants qui poursuivent leur route pour l'intérieur, après avoir pris leur billet, portent leur bagage à la bascule. Ils payent l'excédant, et on leur expédie leurs colis gratuitement à la gare du rairoad ou au dock du bateau à vapeur par lequel ils doivent partir. Ceux qui se rendent en ville donnent au contraire leur adresse, et échangent leur rondelle de laiton contre un reçu imprimé et rempli. Le bagage est alors promptement délivré à domicile contre un remboursement minine pour le port fixé par un tarif.
S70 A TftAVlitlS Lfig ÉTATS-UNIS
Là ne se bornent pas toutes les mesures ingénieuses prises en faveur des immigrants. Ceux d'entre eux qui ont de l'or ou de l'argent et qui désirent l'échanger contre du papier^monnaie ou green-tnicks^ la seule monnaie légale qui ait cours aux États-Unis depuis la guerre de sécession, s'adressent au bureau des agents de change, Exchange officia admis dans Gastle-Garden.Usy changent leur monnaie au cours du jour avec un léger boni d'un pour cent en faveur de l'agent. Les variations du cours sont du reste soigneusement indiquées sur un tableau placé sous les yeux des intéressés, et l'agent de change remet de plus à l'immigrant un bulletin ou ^tchei sur lequel sont le nom et l'adresse de sa maison, et où est marqué le détail de l'affaire qui vient d'être conclue.
Ces diverses opérations terminées, les immigrants sont de nouveau réunis sous la Rotonde. Au General information, on appelle ceux que leurs parents ou kurs amis font réclamer dans le salon d'attente, et au Forwarding bureau, ceux à qui on a des lettres ou des fonds à remettre, lesquels ont été adressés précédemment à Gastle-Garden et reçus par les commissaires. Geux des immigrants qui désirent communiquer avec leurs amis de l'extérieur s'adressent à un autre bureau, le Leiter-writng departmeni, et là des commis qui comprennent les diverses langues d'Europe se tiennent prêts, s'il le faut, à écrire sous leur dictée. Outre ce bureau de poste, il y a aussi le bureau télégraphique, Telegraph office. En attendant que la réponse arrive, l'immigrant, s'il est dénué de toute ressource, trouve un refuge dans l'établissement de Ward's-Island. Il y sera occupé à quelques travaux, et payera de.cette
lËd IMMI6tlA.NTd 271
façon les secours qu'U reçoit ; deux médecins sont chargés d'examiner les demandes de ceux qui (iéçirent entrer à l'hôpital ou à Tasile. La protection paternelle qu'on étend sur l'immigrant ne l'abandonne pas un instant. Et non-seulement on a pensé aux soins du corps et de l'esprit, mais encore à ceux de l'âme, si bien que tous ces révérends, cesmissionnaires, ces distributeurs de Bibles, qu'on rencontre partout en Amérique, ont libre accès à Gastle-Garden, et opèrent en toute tranquillité, à chaque heure, tous les jours.
Quand toute la besogne est finie, les immigrants peuvent passer dans un salon de toilette à leur usage, Wasth room, et se réconforter dans un restaurant qui dépend de Castle-Garden, et où les prix des consommations sont affichés, approuvés par les commissaires et changés suivant les saisons. Des hôteliers sont admis dans la Rotonde, autorisés, patentés par le maire de New-York, pour soUiciter'la clientèle de ceux qui entendent séjourner quelque temps en ville. Ces hôteliers et propriétaires dépensions bourgeoises, boarding-housse keepers sont soumis àdesrèglements, aune police sévère, et l'on a pris les précautions les plus minutieuses pour que les immigrants échappent aux abus dont ils étaient auparavant victimes. Ainsi chaque hôtelier doit remettre à qui veut entrer chez lui sa carte avec Içs prix détaillés de sa maison.
La partie peut-être la plus curieuse de Gastle-Garden, séparée de celles que nous venons de décrire, c'est l'endroit qu'on appelle le Laàor exchange, comme qui dirait la bourse, le marché du travail. Là s'adressent tous les immigrants qui demandent à s'employer et toutes les
272 A TRAVERS LEi ÉtATS-UNiS
personnes du dehors qui ont besoin de travailleurs ; d*un eôté sont assis les hommes, de l'autre les femmes. On les sépare aussi d'après la nature de leurs occupations, le temps qu'ils ont été employés, ceux qui ont ou n'ont pas de recommandations, ces références dont les Anglais et les Américains sont si jaloux. Chaque travailleur donne en entrant dans ce bureau son nom, celui du navire qui l'a amené, la date de son arrivée, la nature de sa profession. On distingue trois catégories principales : les farmers ou cultivateurs, les meckanics ou artisans, c'est-à-dire les ouvriers professionnels,enfin les laborers ou journaliers, manœuvres, hommes de peine, bons à tout faire. Chaque personne qui demande à engager des immigrants donne également son nom, sa résidence, les recommandations dont elle est porteur et le genre de travailleurs qu'elle désire. La police veille avec soin sur les opérations de ce bureau pour que l'engagement des femmes ne donne lieu à aucun fait fâcheux. Le Labor exchange date de 1850. Pour donner une idée de l'utilité et de l'importance de ce bureau, il suffira de dire qu'en 1869 il a procuré un emploi à trentecinq mille immigrants, hommes ou femmes, et de seize nationalités différentes, mais principalement Irlandais ou Allemands. Comme curiosité, on relève parmi eux huit Arabes. Le nombre d'immigrants arrivés cette année-là à New-York atteignit près de deux cent soixante mille ; le seul bureau du travail en avaitdonc placé plus d'un septième. La demande sur ce marché est du reste toujours plus grande que l'offre, c'est-à-dire qu'on demande encore plus d'ouvriers qu'il ne s'en présente à placer. Tout y est f^it gratuitement, comme dans tou^
tes les autres dépendances de Gastle-Garden, et ni travailleur, ni patron, ni l'engagé, ni celui qui l'engage, n'ont de commission d'aucun genre à payer. En 1873, le nombre d'immigrants placés a été moindre que les années précédentes, et n'a pas dépassé vingt-cinq mille cinq cents.
C'est à ce bureau du travail qu'on se procure la plupart des servantes, si difficiles à trouver en Amérique. Ce sont surtout des Irlandaises qui se louent pour ces fonctions domestiques, qu'aucune Américaine ne consentirait à remplir. Dans les hôtels des États-Unis, on distingue ces Irlandaises à leur habitude de porter les bras nus. Elles font un assez bon service de chambrières • et se louent aussi comme cuisinières dans les maisons privées. En Californie, où les femmes manquent encore, et où une bonne domestique se paye de cent linquante à deux cents francs par mois, beaucoup de ces Irlandaises n'ont pas tardé à faire d'excellents mariages.
Grâce à la bienveillance avec laquelle les commissaires d'émigration laissent visiter Gastle-Garden aux étrangers, il nous a été donné plusieurs fois de parcourir les différents départements de cet édifice qui viennent d'être décrits. Un jour du mois de juin 1870, un navire venait précisément d'arriver, chargé d'immigrants. C'était un grand voilier anglais, amarré par le travers au quai ou pier de Castle-Garden. Les passagers sortaient un à un de cette prison de bois où ils avaient séjourné plusieurs semaines. Passant sur une planche branlante, ils arrivaient au milieu de la Rotonde, étonnés, ahuris,chancelants, comme des gens qui sont restés longtempssur un navire et qui touchent enfin,
274 A TRAYBRS IBS ÉTATS-UNIS
pour employer le langage des matelots, « le plaocber des Taches. » Leur figure hâlée révélait les atteintes de l'air marin, comme à la couleur de leurs cheveux et de leurs yeux on devinait les races du N(M*d.G*étaient principalement des Irlandais et des Écossais, auxquels étaient mêlés quelques Suédois et Norvégiens. Plusieurs femmes, descendues à la hâte, s'étaient assises par terre au milieu de la Rotondo, et donnaient sans façon, à la vue de tous, le sein à leur nourrisson. Il régnait un grand ordre dans cette foule; aucun cri, aucun bruit, aucune dispute. Ceux-ci étaient groupés par famille : le père, la mère, les enfants ; ceux-là réunis par ces amitiés, ces sympathies que la vie du bord fait naître, mais que bien souvent aussi elle détruit ; d'autres étaient seuls. Sur tous les visages, il y avait je ne sais quoi de sérieux, de méditatif, de triste. . N'était-ce pas l'inconnu avec ses mystères qui allait s'ouvrir pour tout ce monde? Qui pouvait dire ce que demain leur réservait ? Les vêtements étaient usés, quelques-uns sordides, et la propreté n'était pas le signe distinctîf de ces pauvres gens. Une odeur nauséabonde, pire que celle des corps de garde et des casernes, vous prenait à la gorge, et je ne pus rester longtemps au milieu de cette foule entassée, que j'aurais voulu examiner plus à loisir et plus commodément. Les immigrants furent du reste bientôt appelés par les employés pour passer par les divers départements de Castle-Garden. Je n'eus garde de sortir sans aller donner un coup d'œil au Lahor exchange, dont les opérations furent ce jour-là très-animées. Quand je rentrai à New-York, ces versets de la Bible, fort à propos rappelés dans une lettre que
M* Haimitan Fish venait d'adresser à Finspecteur de Castle-Garden, me revinrent en mémoire : « J'étais un étranger, et vous m'avez accueilli ; j'étais nu» et vous m'avez habillé ; j'étais malade, et vous m'avez visité. i>
Quelques jours auparavant, comme nous arrivions dans la baie de New-York, le 3i mai au matin, sur le bateau à vapeur la Ville-de-PariSj nous saluions le steamer anglais Colorado arrivé quelques instants avant nous. Il amenait plus de mille émigrants. Ce ne fut pas sans émotion que je contemplai le pont de ce navire, sur lequel se pressaient tous ces passagers eomme des abeilles dans leur ruche. Je donnai du fond du cœur la bienvenue à tous ces déshérités du sort, qui venaient chercher si loin le bien-être et l'indépendance. Us venaient féconder ce pays en travailleurs, doublement augmenter la grande famille américaine, et donner raison à ce mot qu'un de nos éminents économistes me disait un jour à leur sujet, que a c'étaient à la fois des producteurs et des reproducteurs. »
Le flot des émigrants se dirige plus que jamais vers les États-Unis, et principalement vers le port de New- York, où Ton vient de voir avec quel soin ont été disposées les choses pour les bien recevoir. Depuis 1866 on estime à plus de mille par jour le nombre d'Européens qui viennent ainsi s'établir dans l'Amérique du Nord. New* York en reçoit la plus grande partie. Cet essaim vient principalement de l'Irlande, de l'Ecosse, de l'Angleterre, de l'Allemagne ; celle-ci fournit presque autant d'émigraata que le Royaume-Uni. Liverpool, Brème et Hambourg sont les trois principaux ports d'eaibarqjoement, puis Glasgow, Londres, Anvers, Le
Havre. Du port de Copenhague partent les Danois et une partie des Suédois et Norvégiens. Le mouvement Scandinave ne date que de quelques années; mais il y a plus de trente ans que le courant de Témigration britannique et allemande se porte aux États-Unis avec une régularité et une ampleur que les statistiques n*ont jamais cessé de constater. Il n'y a eu d'arrêt que Tannée dernière (1874) où le chiffre des émigrants anglais ou germaniques a tout à coup diminué de moitié, pour des raisons diverses qui seront indiquées tout à l'heure. Le chiffre des émigrants le plus fort avant 1870 était celui de 1854 ; il a été, à New- York seulement, de trois cent dix-neuf mille deux cent vingt-trois. Pendant la guerre de sécession, les chiffres ont considérablement baissé, et n'ont plus été que le tiers ou le quart du chiffre maximum. Depuis 1865, la hausse a repris d'une façon toujours progressive, pour s'arrêter un moment par suite de la guerre de la Prusse avec la France en 1870, après laquelle les chiffres ont été de nouveau en augmentant, sauf en 1874. On comprend du reste quelle influence les événements politiques, en Europe ou en Amérique, peuvent avoir sur le phénomène social que nous décrivons. Généralement une crise européenne, révolution, famine, sinistres financiers, augmente le chiffre de l'émigration vers FAmérique tandis qu'une crise en Amérique le diminue, produit même l'effet contraire, c'est-à-dire un retour de quelques-uns des émigrés au pays natal. Ainsi, pour le premier semestre de 1874, on a reçu à New- York environ cent mille émigrants de moins que pour le semestre correspondant de 1870. Pourquoi? à cause précisément de }a
crise financière qui a éclaté aux États-Unis pendant l'automne de 1873 et qui sévit encore aujourd'hui. Il faut ajouter aussi que le gouvernement allemand se montre de plus en plus opposé à Témigration germanique et lui suscite une foule d'obstacles. Enfin les salaires ont été beaucoup plus élevés en 1874, en Allemagne et même en Angleterre, que pendant les années précédentes. On devine, sans qu'il soit nécessaire d'insister davantage, de quel poids toutes ces raisons ont dû peser pour enrayer l'année dernière l'émigration européenne. En 1869, le nombre total des émigrants débarqués à New-York a été de près de deux cent cinquante-neuf mille. En groupant par catégories les chiffres détaillés dans le rapport officiel *, nous avons trouvé qu'ils se répartissent comme il suit entre les divers pays :
/ Irlandais : 66,204 ^
Gracde-Bretagoe. ^^-:::::::: s UM«
( GaUois 1,111 ;
/ Prussiens 40,754 \
Allemagne | Bavarois, Saxons, etc. . 53,251 | 99,605
( Autrichiens 5,600 )
,, , ^. 1 Suédois 23,453 ) ^^^.^
Étatoscandinaves. | Norwégiens 3,465 } *^'^*^
Danois 2,600
Suisses 2,999
Français 2,795
États divers { Italiens ..^, 1,548 y 13,418
Hollandais 1,247
Polonais 598
Autres pays : . . . . 1,631
Total 258,989
* Annual report of the commissioners of émigration, New-York,
278 A TRATBR9 LBB ÉTATfl-UlfIS
Gfttableftu montre que les races anglo-eaxoûne et germanique ont fourni à elles seules les quatre cinquièmes de rémigration de 1869 ; cette proportion s*est tou* jours maintenue. La France a fourni à peu près le même chiffre que la Suisse et le Danemark. Le faible contingent de Tltalie s'explique lorsqu'on sait que la Péninsule en?oie presque tous ses émigrants, qui sont nombreux, dans TAmérique du sud, notamment à la Plata. Il est bien entendu au reste qu'il ne s'agit ici que de New-York, car à San-Francisco les Chinois arrivent par milliers chaque année, et forment une proportion considérable des immigrants en Californie. Il n'est pas de pays si lointain soit-il, qui ne contribue au peuplement de l'Amérique ; les listes renferment jusqu'à des Grecs, des Turcs, des Japonais, des Arabes. En 1874, on signale pour la première fois les Irlandais.
Le rapport publié par le chef du bureau des statistiques à Washington, pour l'année économique américaine s'étendant du 1" juillet 1872 au 30 juin 1873, nous apprenait que le nombre total des immigrants aux États-Unis avait été pour cet exercice d'environ quatre cent soixante mille, dont cent quarante mille six cent soixante-dix Allemands, quatre-vingt-cinq mille cinq cents Anglais et Écossais, soixante-dix- sept mille trois cents Irlandais, quatorze mille huit cents Français, etc. L'année précédente, il n'y avait eu que neuf mille trois cents Français, et moins encore dans les exercices plus anciens, sauf lors de la première immigration californienne. C'est à l'issue malheureuse dé la guerre de 1870 que l'émigration française, en général si paresseuse, a dû d'être ainsi ravivée. Il y a eu naturellement
dans le nombre des nouveaux émigrants français beaucoup d^Alsaciens-^Lorrains, et Ton sait que ceux-ci ont toujours volontiers émigré. Us préfèrent même, et avec raison, TAmérique à TAlgérie.
Il est curieux de voir comment se disséminent tous ces arrivants sur la surface des États-Unis. Un tiers environ reste à New-York, la grande métropole de l'Union, à la fois le Paris et le Londres des deux Amériques ; un quart se répartit dans les trois États essentiellement agricoles de Touest ; llllinois, où est Chicago, le Wisconsin, TOhio, tous les trois grands producteurs de grains ; un huitième va dans la Pensylvanie, État industriel par excellence, et Fun des plus riches de TAmérique du nord : c'est là que sont les principales mines de houille et de fer; le reste gagne de préférence les six États si florissants de la Nouvelle-Angleterre (le Massachusetts, où sont les plus vastes filatures, le Maine, le Rhode-Island, États maritimes, le Yermont, riche en forôts, le New-Jersey, le Gonnecticut, limitrophes de TÉtat de New-York), ou se dirige vers les autres États agricoles et peuplés de Touest: le Michigan, riowa, le Missouri, l'Indiana, le Minnesota. En somme, presque aucun des nouveaux arrivants ne pfi^rt directement pour les lointaines solitudes du Far-West, les grandes plaines entre le Missouri et les montagnes Rocheuses, c'est-à-dire pour les territoires de Colorado, Dakota, Wyoming, Nebraska; mais plus d'un sera peut-être obligé d'aller les féconder plus tard. Il n'y a que les mormons, lesquels arrivent chaque année au nombre de deux ou trois mille, qui marchent résolument à l'ouest, et ceux-^ci sont poussés par la nécessité
d'aller rejoindre leurs coreligionnaires. Autrement on ne va là que quand on est acclimaté ; au début, on s'établit d'abord dans les lieux déjà peuplés, où il y a des terres fertiles, de grandes usines et manufactures, de grandes capitales, et où le travailleur est sûr de trouver facilement un emploi. Les colons des territoires, des terres vierges, les vrais settlers, se sont pour la plupartd'abordétablisdanslesÉtatsdeTAtlantique.N'ayant pas réussi, mécontents de leur sort, ils vont ensuite en avant chercher fortune, laissant la place à ceux qui viennent derrière eux; le flot des jeunes pousse le flot des vieux, et ainsi se peuplent successivement les États- Unis sur toute leur immense étendue. Depuis un siècle se fait ce grand exode des pionniers au cri légendaire de Weèt Ward ho^ en avant, à TOuest ! que nous avons déjà entendu dans les vastes plaines. Il est à remarquer également que les immigrants ne se dirigent pas volontiers vers les anciens États à esclaves ; le travail en commun, tel qu*il est encore pratiqué dans la culture de ces États , ne convient guère à des hommes libres, et qui veulent rester tout à fait indépendants.
Relativement au métier qu'ils exercent, les arrivants se distribuent ainsi : environ un dixième sont cultivateurs ifdrmen)^ un autre dixième, ouvriers industriels ou artisans proprement dits [mechanics)^ — ferblantiers, forgerons, menuisiers, charpentiers, maçons ; — deux dixièmes, ouvriers pour tout faire ou hommes de peine [lahorers) ; enfin les six dixièmes restants, sauf de rares exceptions, sont portés comme n'ayant pas d'occupation définie, n'ayant appris aucun métier.
Sur le nombre total des immigrants, la proportion
des femmes est d'un tiers plus faible que celle des hommes; quant à Tàge, près de la moitié ont entre vingt et trente-cinq ans, le meilleur âge pour émigrer, pour faire souche de citoyens et jouir encore du lendemain. Notons en passant que quinze pour cent ont moins de dix ans, vingt-cinq pour cent de dix à vingt ans, et dix pour cent seulement plus de quarante ans. On n'émigre guère quand on est près de compter ou que Ton compte au-delà d'un demi-siècle; alors on ne rompt pas volontiers avec la patrie, Tamour du clocher, les habitudes, et Ton a eu le temps du reste de se faire une position et d'acquérir en général ce bien-être que rémigrant va chercher au-delà des mers, et qu'il rencontre presque toujours aux États-Unis.
L'immigration est la grande richesse de l'Amérique du Nord. Non-seulement on calcule que chaque immigrant, comme travailleur, comme capital humain, s'il est permis d'ainsi parler, représente par lui-même au moins la valeur à laquelle on estimait moyennement le nègre esclave, c'est-à-dire mille dollars ou cinq mille dollars ou cinq mille francs (et ici l'on ne tient pas compte de la somme que chaque passager apporte sur lui et qui est de quatre-vingts à cent dollars) ; mais il faut bien reconnaître aussi que c'est surtout à l'immigration que les États-Unis doivent leur remarquable accroissement de population. Si le nombre des habitants y double tous les vingt ou trente ans, — et la force d'une nation peut se mesurer au nombre d'hommes qu'elle renferme, — c'est grâce à cet essaipi d'Européens qui se fixe dans le pays. On estime aujourd'hui à quarante millions le nombre d'habitants des États-Unis;
S8S A TRAVBftS LBB étATS-UMS
il ne serait guère que de vingt millions sans les iimnigrants qui depuis cinquante ans viennent fécander ces riches contrées' : vingt millions, c'est le nombre d'habitants que les États-Unis avaient vers 1840 ; ils ont donc gagné trente ans de développement, de progrès, de prospérité, rien que par le fait de l'immigration. Ce simple exemple n*est-il pas concluant, et ne moûtre*tr-il pas, mieux que tout raisonnement, l'importance et le rMe de l'immigration aux États<*Unis ?
Noublîons pas que c'est aussi par suite de l'immigration que la grande république a pu donner le droit de cité à des hommes tels que le Suédois Ericsson et le Suisse Agassiz, — Ericsson, qui devait payer l'hospitalité américaine par nombre d'inventions mécaniques des plus heureuses, entre autres celle des monitors à tourelles, ces monstres blindés qui contribuèrent pour une si grande part à consolider la victoire du Nord à la fin de la guerre de sécession, — Agassiz, un des maîtres les plus éminents de l'histoire naturelle contemporaine, dont la science déplore aujourd'hui la perte. 11 était déjà célèbre quand il quitta Neufchâtel, en 1847, et depuis il devint plus méritant encore, s'il est possible, et resta citoyen de l'Amérique malgré les propositions les plus brillantes que la France lui fit à diverses reprises pour amener chez elle ce glorieux successeur de Cuvier*.
1 De 1820 à 4870, les Etats-Unis n'ont pas reçu moins de sept millions cinq cent cinquante mille immigrants {Spécial report on immigration^ by Edward Yung. Washington, 1871 et 1872).
a Agassiz était accompagné, quand il quitta Neufchâtel, de quatre amis, des savants aussi, et qui comme loi n'ont plus at)an«
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Dans un ordre plus modeste, il sera peut-être permis de rappeler que plusieurs des personnages cités aujourd'hui parmi les plus riches des Etats-Unis, dans ce pays où Ton compte de si immenses fortunes, ont été au déhut de pauvres émigrants, notamment cet Astor qui, venu d'Allemagne au commencement de ce siècle, ayant à peine quelques francs en poche, entreprît bravement le commerce de fourrures dans le Nord et rOuest, et laissa à son fils en mourant une fortune qu'on évalue à plus de cent millions de francs ; ou bien encore l'Ecossais Bennett, pauvre homme de lettres à son début, et plus tard vingt fois millionnaire, fondateur du iView-ForA Herald, ce rival d\i Times de Londres, et dont un des rédacteurs allait récemment découvrir Livingstone ; — ou enfin Tlrlandais Stewart, qui commença par être maître d'école, se fit ensuite marchand de nouveautés, et possède aujourd'hui les plus vastes magasins de l'Amérique. Il est imposé sur une somme d'environ quinze millions de francs chaque année à la taxe sur le revenu. Ce sont là les bénéfices qu'il déclare, c'est la liste civile d'un roi, et il offrit d'abandonner cette somme pendant quatre ans au tré-
donné rÂuiérique. L*un est M. Lesquereux, botaniste de grand renom, surtout pour la flore fossile ; l'autre est M. Guyot, qui a élevé aux Etats-Unis renseignement de la géographie à une hauteur qu'on a pas encore atteinte en Europe ; le troisième est un afchéologue et un juriste distingué. M. Matile, naguère examinateur au bureau des brevets à Washington ; le quatrième enfin est M. le comte de Pourtalès, dont les sondages et les recherches sur le fond des mers, notamment de la mer des Antilles, sont connus de tous les hydrographes et naturalistes. Il ne faut pas beau.coup d'hommes comme ceux-là, arrivant dans la force de Tàge pour élever le niveau acientifiqae d'un pays.
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8or fédéral, alors que le général Grant, pensant avec raison que celui qui gère bien sa fortune doit bien gérer celle de TEtat, voulut le nommer ministre des finances en 1869. Le congrès opposa au président nous ne savons quel ancien acte constitutionnel oublié, qui défend à un citoyen d'être à la fois attaché à une industrie privée et à une administration nationale, — sur quoi le marchand de nouveautés fit généreusement Toffre qu'on vient de dire, mais qui ne fut pas acceptée.
En arrivant aux Etats-Unis, beaucoup d'immigrants se font fermiers, c'est-à-dire achètent une terre et la cultivent, ou défrichent le sol vierge que chaque Américain, en vertu des lois dites de préemption et de homesteadj a le droit d'occuper avec sa famille. Or, chaque immigrant est un Américain, car la loi de naturalisation suppose qu'il a l'intention de le devenir^ et l'admet à quelques-uns des droits du citoyen sur la simple déclaration qu'il veut être naturalisé. La loi de préemption donne au squatter le droit d'acheter du gouvernement la terre non encore cadastrée sur laquelle il veut s'établir ou s'est établi, et ce au prix originel fixé pour les terres publiques, et qui est d'un et quart à deux et demi dollars l'acre, environ les quatre dixièmes d'un hectare. La loi de homestead (mot à mot du foyer) donne au pionnier le droit de propriété sur la terre cadastrée qu'il a occupée et qu'il cultive, pourvu qu'il l'a cultive pendant cinq années, et remplisse quelques formalités administratives dont le prix est peu élevé. Pour réclamer le bénéfice de cette loi, il faut être citoyen américain ou avoir déclaré l'intention de
le devenir. Cela étant, chaque membre majeur de la famille du colon peut occuper un quart de section des terres publiques. La section contient six cent quarante acres ; le quart de section est donc de^cent soixante acres ou soixante-quatre hectares : c*est le lot aiférent à chacun des membres de la famille du fermier. En fixant ce lot sur le plan déposé au bureau du cadastre de la commune, le colon paye cinq dollars comme droit d'enregistrement ; de plus il doit dans Tannée clore le terrain et y bâtir une cabane avec deux ouvertures au moins, une porte et une fenêtre. C'est ainsi qu'il prend légalement possession du sol, faute de quoi il peut être dépossédé par tel autre pionnier qui, ne voyant pas sur le terrain les signes réels de la possession, peut à son tour envahir brutalement cette partie du soL Les lois qui règlent la propriété primitive aux Etats- Unis sont, on le voit, libérales à Textréme, et d'une application des plus rapides, pour ainsi dire instantanée. Elles nous expliquent en partieles succès obtenus par les Américains comme colons dans tout l'extrême Ouest. Quand doterons-nous l'Algérie de règles aussi libérales ? Nous y avons appelé les Alsaciens-Lorrains à grand bruit, et nous en avons déjà éloigné la plupart à la suite de toutes les mesures longues, minutieuses, vexatoires, de nos bureaux africains, qui semblent n'avoir en vue que de mécontenter, de repousser l'immigrant. En Amérique, au contraire, on va au-devant de lui ; nous savons avec quel empressement on l'accueille, et l'administration, au lieu de l'indisposer, lui trace la voie à suivre. Toutes les années, le bureau des statistiques à Washington publie en plusieurs langues (anglais^
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allemand, français) un rapport spécial sur Timmigration, accompagné de renseignements de tout genre, et répand ces documents à pleines mains, gratuitement, partout où on les demande. Ceux qui ont visité TExposition universelle de 4867 à Paris se rappellent peutêtre encore avec quel luxe ces sortes de publications étaient faites. On les donnait reliées, accompagnées de belles cartes géographiques, et qui en voulait en recevait plusieurs exemplaires. Là sont indiqués pour tous les Etats et territoires non-seulement la superficie, la population, les usines et manufactures, mais encore les prix de vente et de fermage des terres, les principales productions du sol, les moyens de communication avec les marchés, le prix du bétail, les classes d'ouvriers les plus demandées. A ces indications sont annexées des tables donnant le prix moyen des salaires pour les ouvriers des fabriques et des fermes, le coût des provisions, des étoffes, des loyers dans les différents centres des Etats-Unis, et tout cela est dressé annuellement, officiellement, et dans chaque Etat et territoire par des commissaires spéciaux. Avons-nous seulement, dans aucun de nos établissements français d'outre-mer, Tembryon d'un système si bien combiné pour l'information des colons ?
On a vu que beaucoup d'immigrants, en arrivant aux Etats-Unis, se font fermiers. Être fermier, c'est le rêve de la plupart d'entre eux; mais que de déboires au commencement quand l'éducation ne les y a pas préparés I Un jour du mois d'août .1868, l'un de ces anciens agriculteurs improvisés me racontait dans la vallée de Newark, que je visitais avec lui, les rudes
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débute de sa carrière de colon. C'était précisément dans cette même yalléc qu'il était venu planter sa tente quelque vingt ans auparavant. Newark-Valley était alors, comme à présent, habitée par des familles suisses, mais elle était loin de présenter la même extension de culture. Aujourd'hui c'est une des vallées les plus fertiles de TEtat de New-York : on y récolte le blé, le maïs, le chanvre ; dans les bois, on recueille le sucre d'érable. En 1848, une grande partie de ces terres était encore en friche, et Ton s'y souvenait toujours des Sénécas, des Cayugas, desOnéidas et autres tribus des Six-Nations qui, au commencement du siècle, habitaient presque seules ces parages sur les confins de l'Etat de New-York. Notre immigrant avait acheté un terrain aux flancs de la vallée, et le défrichait. Lui qui n'avait jusque-là tenu dans son pays que la plume du savant et du lettré menait maintenant la charrue, ou débitait des arbres à la hache. Il se prêta de bonne grâce à cette transformation si soudaine, et comme ses ressources étaient limitées, il alla jusqu'à châtrer luimême ses porcs, à faire avec sa charrette des voyages de pierres pour un voisin : il fallait vivre et gagner le pain de chaque jour. Sa femme était d'une santé trèsdélicate : elle ne tarda pas à tomber malade, mourut, et le laissa seul avec deux enfants en bas-âge. Un moment, isolé dans sa cahute, il perdit courage. « Je regardais le ciel, me disait-il, et il me semblait tout noir. » Le ciel récompensa à la fin l'énergique persistance du colon, qui put vendre sa ferme, gagner New- York, et trouver un emploi plus conforme à ses goûts et à sa première éducation.
Les immigrants gardent longtemps l'empreinte de leur caractère national ; ce n'est qu'à la deuxième ou la troisième génération qu'ils se fondent réellement dans la grande famille américaine, et que tout trait distinctif disparaît à peu près entièrement pour laisser la place à un type nouveau que les ethnologistes ont déjà classé sous le nom de « type américain ». En faisant la part de certaines exagérations des savants de cabinet, qui voient déjà dans ce type un retour au type primitif de l'Indien ou du sauvage aborigène de TAmérique du Nord, on ne peut nier que la race yamkee ne soit en effet une race distincte. La caricature, le roman, le théâtre, en Angleterre comme en France, se sont justement emparés de ce type, et ici bien entendu, nous donnons à ce mot de yankee l'extension qu'il a en Europe, et nous ne le réservons pas seulement, comme aux Etats-Unis, aux descendants des puritains qui, au temps de Charles !•', vinrent peupler la Nouvelle- Angleterre et faillirent un jour emmener Cromwell avec eux. Toutefois on ne devient pas yankee de primesaut, il faut pour cela plusieurs générations. Il y a mieux, certaines familles ont pu longtemps garder avec un soin jaloux, en ne s'unissant qu'entre elles, les traces de leur origine primitive. C'est ainsi qu'à New- York, à Albany, on reconnaît encore aisément non-seulement au nom^ mais encore au type, aux coutumes, sinon au langage, les familles qui descendent des premiers colons hollandais. Elles ont conservé je ne sais quelles habitudes sérieuses, quelles formes polies, réservées, quel goût des choses délicates, notamment des distractions de l'esprit, qui font qu'on les
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distingue à première vue, et qu'elles regardent comme un titre de gloire le sobriquet qu'on leur a donné. Il n'y a pas encore longtemps, les knikcerhockers formaient la véritable aristocratie de New- York.
Les Allemands, les Irlandais sont également toujours très-reconnaissables dans la grande Babel américaine. Il y a en ce moment en Amérique deux grands partis politiques ; les Allemands marchent avec les républicaim, les Irlandais avec les démocrates ; on sait que le premier parti proclame le droit de TUnion, le second le droit des Etats. Celui-ci était avec les confédérés, celuilà avec les fédéraux ; il a triomphé avec le général Grant. Le parti républicain demande de plus la concentration de l'extension de l'autorité présidentielle et militaire. En tout autre pays, ces idées mèneraient tout droit à la dictature ; la chose n'est pas encore à craindre aux Etats-Unis, où les parties d'ailleurs se pondèrent et changent eux-mêmes avec le temps et de dénomination et d'objectif \
C'est en vertu du nombre toujours plus grand des Irlandais à New-York que cet Etat donne d'habitude la majorité au parti démocratique, tandis (|ue dans la
i Qu'est devenu ce parti des know-noihings ou des natifs américains qui, ' e£frayé de Taffluence toujours plus grande des immigrants et surtout des Irlandais, devenus maîtres des élections dans les grandes villes, — voulait, en 1856, priver du droit de vote tous ceux qui n'étaient pas nés en Amérique ? Et ces copper-heads, et ces locofocos, qui s'étaient formés dans le nord pendant la guerre de sécession pour défendre les droits du sud, qui se rappelle seulement leurs noms baroques, môme aux Etats- Unis?
Nouvelle-Angleterre, où dominent les purs yonkeen et dans les principaux Etats agricoles de Touest, si peuplés d'Allemands, c*est le parti républicain qui prévaut. Ce parti remporte également dans les Etats du Pacifique, tandis que les Etats du sud sont restés fidèles au parti démocratique; mais les républicains y tiennent ce parti en échec par le vote des nègres émancipés et par des lois d'exception.
Faut-il mentionner un nouveau trait qui distingue en Amérique les Allemands des Irlandais ? Dans ce pays, où tout le monde boit, la « liqueur de Gambiinus », comme là-bas on appelle la bière, est restée la boisson favorite des gens d'origine germanique, tandis que ceux de race gaélique. Irlandais ou Ecossais, abusent de l'eau-de-vie de grains, le whisky, une des plus mauvaises liqueurs alcooliques qui soient au monde. Et non-seulement les uns et les autres demeurent fidèles à leurs brasseries ou à leurs distilleries, mais ils ont en quelque sorte importé aussi avec eux leurs églises, leurs danses, leurs principales habitudes nationales et jusqu'à leurs journaux ; il est des endroits deTOuest où Ton trouve plus de journaux allemands que d'américains. Cette conservation, cette persistance de la langue et des coutumes du pays d'origine, retarderont peut-être pour longtemps ce que Ton pourrait appeler l'unification de la race anglo-américaine.
Tous les immigrants, sauf ceux de race latine et chinoise, s'établissent aux États-Unis, sans esprit de retour. Il n'y a de mécontents, faut-il-le dire? que chez les Italiens et les Français, dont il est nécessaire de rapatrier un bon nombre, surtout parmi nos compatrio-
tes. On a créé, pour venir en aide à ces indigents, des sociétés de secours et de bienfaisance, et les consulats disposent aussi de fonds pour leur rapatriement gratuit. Le Fiançais qui ne parle pas Tanglais, et qui ne veut pas se plier à l'apprendre, se sent bien vite isolé au milieu de ces mœurs qu'il ne comprend guère. Il regrette ses cafés, ses théâtres, ses promenades ; en un mot il se sent déplacé, mal à Taise,, dans ce pays où il n'y a pas d'oisifs et où l'on ne connaît pas la causerie, parce que l'on n'y parle que si l'on a quelque chose à dire. Il est inquiet, il se plaint sans cesse et des choses et des hommes ; il entre en colère (et là-dessus il a bien un peu raison) au sujet du repos dominical, ce sabbat protestant, qui fait ce jour- là de New-York, de Philadelphie, de Boston, de Saint-Louis, de Chicago, les autres jours si animées, autant de silencieuses thébaïdes. C'est à peine si la Nouvelle-Orléans, jadis française, et San Francisco,peuplé dans le principe de mécréants se sont un peu relâchés de la coutume biblique de célébrer le dimanche comme un jour de deuil ; aussi les Français se portent-ils de préférence vers ces deux villes, dont ils ne cessent de vanter les agréments. Dans tous les cas, aucun Français n'entend laisser ses os en Amérique, chacun songe à retourner un jour ou l'autre au «beau pays de France ». Avec dépareilles idées, on ne de vient pas de sérieux colons, et c'est pourquoi les Français n'ont pas encore réussi à fonder aux États-Unis un seul établissement prospère.
Qu'il y a loin de cet insuccès de nos compatriotes aux résultats si remarquables obtenus par les colons d'origine britannique, allemande ou Scandinave I Sans doute
les premiers parlent déjà la langue des États-Unis, et beaucoup d'entre eux sont familiers, même avant d'aborder sur ces rivages, avec les lois et les institutions américaines, ce qui fait qu'ils sont si promptement absorbés et assimilés dans la masse de la population ; maisles Allemands et les Scandinaves ne trouvent-ils pas souvent à leur arrivée les mêmes difficultés que nous ? Et cependant quels énergiques settlers, quels courageux pionniers! Industrieux, calmes, intelligents, une grande partie des immigrants germaniques se fixent dans les districts ruraux de l'Ouest et du Sud, dont ils développent avec ardeur les ressources agricoles, tandis que les autres, artisans exercés, ouvriers habiles, trouvent dans les grandes villes et dans les centres manufacturiers une occupation des plus lucratives. De bonne grâce, tous se familiarisent bien vite avec la nouvelle langue qu'il leur faut parler, et qui a du reste tant de racines communes avec la leur.
Venus seulement depuis quelques années en nombre un peu considérable, les Scandinaves, à leur tour, ont déjà des établissements florissants dans les États du Nord- Ouest. Ils sont ingénieux, économes, sobres, patients, et la grande république les accueille avec la plus vive sympathie. Dans l'État du Winconsin, il est fondé une colonie des plus florissantes. Ils sont aussi très-répandus dans rillinois et le Minnesota. Pourquoi n'en peut- on dire autant d'aucun groupe français ? Nos compatriotes seraient cependant si bien à leur place . dans quelques-uns de ces États, riverains des grands lacs et des grands fleuves, que nous avons jadis les premiers colonisés, et où,- comme au Canada, notre
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langue se parle encore I C'est à peine si, dans le nord de la Pensylvanie, nous avons trouvé un groupe français de quelques centaines d*âmes. Ce lieu est près de Meadville et se nomme French- town. Il est surtout habité par des colons franc-comtois, arrivés par petits essaims depuis 1830.
L'immigration européenne a pris depuis quelques années toutes les apparences d'un phénomène social, ethnologique, qui marquera dans l'histoire de notre temps, et qu'aucune loi, aucun règlement de police des gouvernements intéressés ne pourront désormais arrêter. En vain l'Allemagne s'est émue de ce dépeuplement de ses provinces, qui émigrent par villages entiers, curé et bourgmestre en tète, vers les contrées plus fertiles et plus libres de l'Amérique du Nord. En vain M. de Bismarck essaye d'imposer des entraves de tout genre aux compagnies de chemins de fer, de bateaux à vapeur qui transportent les émigrants, aux agences quiles dirigent ; le grand chancelier de la Confédération germanique n'y peut rien, et toutes ses doléances, tous ses règlements, toutes ses vexations, n'enraieront guère un mouvement dont l'essor est désormais irrésistible. Il serait plus sage de fixer avec les État-Unis les bases de ce congrès international pour la défense des émigrants en mer, proposé depuis plusieurs années, dont l'Allemagne elle-même a paru prendre l'initiative dès 1870, et que les autres États de l'Europe n'ont pas encore admis. Politiquement c'est là tout ce qu'il y a à faire : régler le courant, le diriger ; quant à empêcher les peuples d'émigrer, cela paraltau-dessusde tout pouvoir humain. I^a liberté de se mouvoir, de changer même de patrie,
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n'est-elle pas, parmi toutes les libertés naturelles inhérentesàrindividu, peut-être la plus sacrée, etdanstousies cas une des plus impérieuses ? Des questions, des influences de races s'y mêlent ; les modernes Germains et Anglo-Saxons émigrent par nombreux essaims non moins que leurs ancêtres, et celte émigration est certainement suivie de résultats encore plus heureux que jadis, puisque la guerre n'en est ni le prélude ni l'issue. A l'autre bout du monde, les races hindoue et chinoise se meuvent également malgré les règlements sévères qui en Chine défendent de sortir du pays. Il y a dans les États du Pacifique, en Californie, dans la Nevada, rOregon^ au moins soixante mille Chinois, et il y en aurait bien davantage, si les Américains n'avaient pas toujours fait mauvais accueil aux hommes de race jaune. Et cependant quels meilleurs jardiniers, quels terrassiers plus capables, quels plus habiles cultivateurs ? Doux, polis, vivant de peu, ils acceptent comme salaire la moitié, souvent le quart de ce qu'on donne à l'Américain. C'est en vain jusqu'ici qu'on a essayé de les introduire dans les cultures des États du Sud abandonnées par les nègres émancipés, et dans les États du Nord pour parer à des grèves trop fréquentes. A Boston, à New- Torlc, nous avons été nous-même speictateur en 1870 de furieux meetings tenus contre les Chinois que les patrons voulaient introduire dans les cordonneries mécaniques du Massachusetts. Les Chinois furent unanimentrepous* séspar le peuple des deux États. Le « rôti de rats »,dit à ce propos le maire de New- York, n'avait pas le droit d'entrer en concurrence avec leroa^^ôee/.Sousuneforme peu littéraire, cela voulait dire que les Chinois vi«
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vent de rien, et qu'on ne voulait pas leur permettre de faire baisser le prix de la main-d'œuvre, de venir lutter comme ouvriers avec ceux qui se nourrissent bien. Nous avons vu en 1859 eu Californie le même soulèvement • se produire, et entendu formuler les mêmes griefs contre les Chinois qu'on voulait employer à bas prix dans les fabriques de cigares de San Francisco.
Le fils du Céleste Empire est patient, et s'imposera peu à peu. D'ailleurs on a besoin de lui. Qui a ouvert le chemin de fer du Pacifique du côté *de la Sierra-Nevada? Et le chemin de fer deristhmedePanama,aumilieu d'un climat homicide, qui l'a également tracé ? Qui exploite le guano nauséabond des Chincha? Le Chinois, toujours le Chinois, qui seul veut bien se plier à tous les travaux qui répugnent à l'Européen, ou que celui-ci ne pourrait supporter.
Jusqu'à présent, parmi les peuples asiatiques, le Celestial, comme on l'appelle en Amérique, est le seul qui ait abordé en masses nombreuses les rivages des Etats- Unis. Nous ne sachions pas que des essais sérieux aient encore été faits pour introduire dans les cultures de cannes, de riz, de coton des États du Sud, les coolies hindous, qui rendent cependant tant de services aux colonies sucrières de Maurice et de la Réunion, dans la mer des Indes. Ces engagés se contentent d'un très-modique salaire, vivent d'un peu de riz et de poisson salé, couchent volontiers sur la dure, et faciles à conduire, font docilement leur besogne. Il n'est pas douteux que l'Amérique du Nord n'ait grand intérêt à remplacer par ces. coolies hindous.à défaut des coolies chinois,les noirs libérés qui ne veulent plus travailler, et qui peu à peu
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disparaissent, s'éteignent sans faire souche, comme il est arrivé dans les anciennes îles de France et de Bourbon à la suite de l'émancipation des esclaves.
Les races anglo-saxonne, germanique, Scandinave et la race chinoise sont jusqu'ici les seules, qui aient abordé l'Amérique du Nord par essaims réguliers et toujours de plus en plus nombreux, au moins pour les premières. Il est curieux que la race latine se soit presque entièrement tenue en dehors de ce mouvement. Les Italiens préfèrent se rendre dans les républiques de l'Amérique du Sud, principalement à la Plata, où ils sont aujourd'hui au nombre de près de cent mille, et les Français n'émigrent presque plus, eux qui ont cependant au xviii** siècle, colonisé si brillamment non-seulement l'Inde, mais encore l'Amérique du Nord, au Canada, à la Louisiane, dans les Antilles et jusque dans les solitudes du Grand-Ouest, dans les vallées du Mississipi et du Missouri. Ils y ont laissé des traces ineffaçables, si bien qu'une partie des noms géographiques ysont restés français. On a dit tout à l'heure que nous n'avions pas su revenir utilement même sur ces points.
Ce n'est pas le cas de développer ici les raisons, d'ailleurs multiples etcomplexes, qui nousoat rendus impropres à cette expansion au dehors, dont nous avions jadis donné les premiers si brillamment l'exemple. Un coup d'oeil jeté sur notre état social et politique depuis quatre-vingts ans explique en partie notre décadence en matière de colonisation lointaine. Les seuls qui émigrent encore en France, les Basques, préfèrent se rendre comme les Italiens dans la Plata plutôt qu'aux États- Unis. Cette émigration a préoccupé à diverses reprises
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radministration française, notamment dans les demieres années du second Empire. Il nous souvient que le ministre de Tintérieur d'alors, nourri cependant des saines doctrines de l'économie politique, voulut un jour arrêter ce courant en répandant officiellement le bruit, dans une de ses circulaires, que les émîgrants ne trouvaient à la Plata ni protection, ni terres, ni moyens d'existence, et qu'ils y mouraient tous de faim ; le mieux était donc de ne pas partir. Ceux qui partaient sur la foi de correspondances envoyées de là-bas par leur amis et leurs parents savaient bien cependant le contraire, et le ministre impérial en fut quitte pour ses téméraires allégations. Que craignait-il I Que le vide se fit dans nos départements pyrénéens et de voir diminuer notre commerce et notre industrie par ce dépeuplement ? Mais il oubliait que Témigrant reste toujours en relation avec la mère-patrie, et qu'il lui demande forcément une partie de ce dont il a besoin. C'est pour le Français du vin, des draps, des objets manufacturés ; pour le chinois du riz, des étoffes de soie. L'émigration ne ruine donc pas précisément un pays. Gomme pour le commerce, il y a là plutôt un échange réciproque entre le pays qui donne et celui qui reçoit, et il n'est pas exact de dire, ici et dans tout autre cas analogue, que la perte de l'un fait le profit de l'autre. Chacun y gagne, même moralement, car il est bon que ceux qui sont mécontents, pauvres, dénués de toùt^ aillent chercher fortune ailleurs, et ne restent pas au pays natal pour fournir des bras aux révolutions sociales et politiques. Il y a longtemps qu'on l'a dit : les colonies et l'émigration sont l'exutoire de l'Angleterre,
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sans quoi les classes pauvres, si nombreuses dans ce pays, y seraient autrement redoutables qu'elles n'y sont. De même les Etats-Unis sont sauvés pour longtemps de toute commotion par les lois libérales qui permettent au premier venu, de s'établir propriétaire sur le domaine de l'Etat. II serait temps d'étudier en France les moyens d'arriver à des règlements de ce genre en Algérie, en Cochinchine. Peut-être cela élotgnerait-il de nos rivages les déclassés, les mécontents, et cela nous préserverait-il à l'avenir de ces révolutions devenueschez nous périodiques.
. Répétons-le : le mouvement d'émigration qui entraîne vers les deux Amériques, et principalement vers les Etats-Unis, une notable partie de la population européenne, surtout les races d'origine germanique, est désormais un fait irrévocable, et qui se déroule avec toutes les conditions d'un véritable phénomène historique. Le flot est presque toujours allé en augmentant, et la diminution sensible qui a été signalée pour l'année 4874, comparée aux années précédentes, ne se reproduira pas certainement deux ou trois années de suite. Il est probable que le phénomème reprendra bien vite son cours régulier, progressif. Ceux qui aiment à faire intervenir les causes occultes dans les affaires de ce monde pourront taxer le phénomène de fatal, de providentiel : il existe depuis longues années ; dès à présent il est bien défini, tout à fait caractéristique ; c'est comme un fleuve dont le courant obéit à des lois et dont l'homme ne peut guère changer le cours. C'est la première fois qu'un fait économique de cet ordre apparaît dans l'histoire avec cette ampleur, cette conti*
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nuité, le caractère pacifique et spontané qui le distingue ; les conséquences en sont de nature à provoquer les méditations de tous ceux qui s'intéressent aux évolutions sociales et politiques de notre temps. .
LES DERNIERS PBÂUX-ROUGBS
La Nuée-Rouge et la Queue -Bariolée. — Une palabre dans la Ville -Impériale. —Griefs réciproques des Indiens et des blancs* — Mœurs et croyances des sauvages. — Diminution de la population indienne. — Disparition fatale.
Dans le courant du mois de juin 1870, j*étai6, je Tai dit, à New-York. Les grands chefs sioux, dont j'avais trois ans auparavant rencontré les bandes nomades dans les prairies, au pied des Montagnes-Rocheuses, alors que j'accompagnais la commission de paix chargée de traiter avec les Indiens*, se trouvaient également dans la métropole de TUnion. Ils venaient de Washington, où ils avaient rendu visite à leur « grandpère, » le président des États-Unis, et lui avaient exposé dans de beaux discours leurs griefs contre « leurs frères blancs. » Le général Grant avait prêté Toreille à leurs doléances, avait fumé le calumet avec eux, leur avait fait cadeau de pipes en écume de mer> de boîtes d'allumettes en argent, de paquets de tabac ; il leur
1 Voir le Grand-Ouest des Etats-Unis. Paris Charpentier, 1869.
avait même donné une soirée à la Maison-Blanche, et Ton y avait servi des "sorbets aux sauvages, qui eussent préféré du rhuto ou du whisky.
Sitegaleshka ou la Queue-Bariolée, chef de la bande des Brûlés, Makhpiatluta ou la Nuée-Rouge de la bande des Ogalalas, étaient les deux grands sachems qui venaient d'arriver à New- York avec leurs braves ou lieutenants. En 1867, ils avaient brutalement refusé de se rendre au fort Laramie pour traiter avec les commissaires de paix; maintenant, devenus plus humbles, plus soumis, ils avaient, en consentant à faire le long et pénible voyage de Washington, rendu hommage au chef de l'Union, et s'étaient en quelque sorte déclarés ses fidèles vassaux. Avant de rentrer dans les prairies, d'aller revivre sous la tente et chasser le bison, ils venaient visiter « la cité impériale. » Le général Smith, commandant du fort Laramie, MM. Beauvais et Bullock, agents du gouvernement auprès des Indiens, les interprètes Richard et Mac-Clusky, accompagnaient les Ogalalas. La Queue-Bariolée avait avec lui le capitaine Poole, agent auprès des Brûlés, et l'interprète Guérut. On avait logé les Peaux-Rouges comme de bons AméricainSjles uns à Astor house, les autres à l'hôtel Saint- Nicolas, et on les avait promenés par la ville. Les Brûlés s'étaient même rendus à bord de la frégate française la Magicienne, ancrée dans la baie de New-York et commandée par l'amiral Lefèvre, qui fit à ces étranges visiteurs une réception des plus cordiales. Pour répondre aux politesses de l'amiral, les sachems lui dirent en s'en allant qu'ils préféraient de beaucoup sa frégate au monitor qu'on leur avait montré sur le Potomac à Washington.
J'avais connu au fort Laramie en 1867 quelques-uns des lieutenants de la Nuée-Rouge et de la Queue-Bariolée, ainsi que M. Beauvais et les interprètes Richard et Guérut. Ces trois derniers étaient pour moi comme des compatriotes. M. Beauvais est natif de Saint-Louis, État de Missouri; il est d'origine française, et descend de ces hardis planteurs de la Louisiane qui les premiers colonisèrent le bassin du Mississipi. Richard est enfant des prairies, de sang mêlé, mais son père est Français. Quant à Guérut, c'est du Havre qu'il est venu, il y a quelque trente ans, courir les aventures au pays des Peaux- Rouges. Il eût été difficile d'avoir de meilleurs introducteurs auprès des grands sachems.
La nation des Sioux est la plus puissante parmi les tribus indiennes du Grand-Ouest; elle compte environ vingt-cinq mille individus, partagés en différentes bandes ou clans. On vient de voir que la Nuée-Rouge commande les Ogalalas, et la Queue Bariolée les Brûlés. Le nom de ceux-ci est français, et il est resté comme tant d'autres dans la langue des Américains ; il rappelle le temps où nos braves trappeurs du Canada et de la Louisiane parcouraient seuls les prairies que nous possédions alors et où notre langue se parle encore. La plupart des noms géographiques de ces contrées lointaines, on l'a dit, sont restés français. Un jour que je demandais, à Palardie, un traitant de Montréal qui nous accompagnait dans le Dakota, le pays des Sioux, d'où venait ce nom de Brûlés : « lis s'appellent ainsi, me dit-il, parce qu'une fois, comme ils étaient campés dans les prairies, celles-ci prirent feu tout à coup ; les çauva«
ges eurent à peine le temps de fuir et en eurent le... dos et les cuisses brûlés. »
D'après mon guide, le nom de la Nuée-Rouge aurait été donné au chef des Ogalalas à la suite d'une bataille qu'il gagna : un nuage y couvrit un moment le soleil d'un voile rougeâtre; mais d'autres disent que c'est parce que les soldats de Makhpiatluta portent une couverture de laine rouge, d'où le mot qu'on lui prête : «Mes guerriers couvrent les collines comme une nuée rouge. « Quant à la Queue- Bariolée, il paraît que le père de ce chef s'appelait le Chai-tigre ; les trappeurs et les traitants disaient à son iils : «Toi, tu es la queue du Chat-Tigre, » et le nom lui est resté de Queue' Tigré ou Bariolée,
C'est ainsi que se forment les noms des Indiens ; ce sont quelquefois des sobriquets fort comiques, mais qui sont intraduisibles, sauf en latin. Dans les tribus : on donne aussi des noms indiens aux blancs ; les Ogalalas ont baptisé M. Beauvais du nom de Gros- Ventre à cause de sa corpulence. Les lieutenants de la Nuée-Rouge s'appellent le Chien-Bouge, Peau-d' Ours , le Faucon-Noir, rOurS'Couchéyle Corbeau- Mâle^ Celui qui porte VÉpée\ ceux de la queue-Bariolée, les Cheveux- Jaunes, rOurs- Agile, V Ours-Vif, etc.
La fille du chef des Brûlés s'appelait Moneka, nom qui signifie, m'a-t-on dit, la Perle des Prairies. La jeune Indienne est morte d'amour dans des circonstances émouvantes qui tiennent du roman. Elle aimait un officier du fort Laramie, et sa tribu était en guerre avec les blancs« Son père rapporta son cadavre dans ses bras, et, suivant ses dernières volontés, le remit au comman-
dant américain pour être enterré dans le cimetière du fort, où j*ai vu le tombeau de Moneka.
Le cercueil est une caisse rectangulaire enboisdecèdre. Il est en plein air, selon la coutume indienne, et porté sur quatre piquets. On a jeté dessus une couverture de laine rouge, la couleur que préférait Moneka. Entre autres cérémonies, on immola pour cet enterrement les deux poneys de la jeune Indienne. On cloua leurs tètes sur les piquets qui portaient la sienne, leurs queues où elle avait ses pieds, et Ton mit devant les tètes deux petits tonnelets remplis d*eau. J'en demandai la raison. « C'était afin, me répondit un Sioux, que les chevaux pussent boire dans leur longue course vers les prairies heureuses où ils allaient emporter Moneka, vers ces prairies où l'Indien chassé le bison sans jamais être fatigué. » Les débris des deux petits tonneaux défoncés gisaient à terre au mois de novembre 1867, lors de mon séjour àLaramie^
11 y a plusieurs années que Moneka est morte, et cependant Sitegales hkapleure toujours sa fille bien-aimée. Comme je parlais de Moneka devant lui : « Ne prononcez pas ce nom, me dit l'interprète, cela lui fait trop de peine. » En effet, la figure du sachem, d'ordinaire si mélancolique, était devenu plus sombre encore.
La Queue-Bariolée n'était venu à New-York qu'avec trois de ses lieutenants ; mais la Nuée-Rouge avait amené les seize chefs qui composaient son état-major et quelques-unes de leurs femmes. Les squaws sont loin d'offrir un type aussi beau que celui des hommes ;
1 J*ai raconté ailleurs tout au long Thistoire de Moneka. Voir U Grand-Ouest des Etats-Unis. Paris^ Charpentier, 1869.
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tandis que ceux-ci, pour la plupart grands, élancés, ont les traits nobles et fiers, l'œil profond, pénétrant, la figure ovale, bien découpée, les femmes sont plutôt de petite stature, de forme pesante et sans élégance ; leur regard a je ne sais quoi de triste, de résigné, de fatigué, et il en est de même chez toutes les tribus. Certes, ce n'est pas ici qu'on peut dire que la femme est la plus belle moitié de l'espèce humaine. Tout le monde méprise les pauvres squaws, « Je ne retiens jamais le nom des sauvagesses, » me répondit dédaigneusement M. Beauvais, quand je lui demandai le nom des Indiennes qui accompagnaient les Ogalalas. Chez les Peaux- Rouges, la femme est en servitude, on la regarde comme un être inférieur. Elle seule fait tous les gros travaux, ploie et déploie la tente conique ou loge qu'elle installe sur ses longs piquets, fait la cuisine, soigne les enfants tanne les peaux, habille toute la maison, porte en route tout le bagage. Avec cela, on n'a point le loisir d'être belle, tandis que l'homme ne fait absolument rien que chasser, songer à sa parure, discourir et aller en guerre. Chez les Indiens, comme chez beaucoup de peuples nomades, on pratique volontiers la polygamie, et le peu de cas que l'on fait des squaws n'empêche pas quelques maris d'éprouver le plus vif amour pour leurs femmes, surtout pour la favorite, et d'en être extrêmement jaloux. Un matin, le Faucon-Noir peignait sa femme avec ce soin et cette lenteur particuliers à sa race, et lui dessinait au vermillon, sur le milieu de la tête, la raie que toute belle Indienne doit porter. Je me laissai aller à prendre à pleines mains les cheveux de la Yache-Blanche et je fis mine d*en couper une mèchei
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non pour la garder en souvenir, mais pour l'envoyer à un-savant anthropologiste qui a classé les races d'après l'étude microscopique de la section des cheveux*. Le Faucon-Noir me regarda de travers ea grommelant et mit la main sur son couteau à scalper. Je ne pus parvenir à le convaincre de l'honnêteté de mes desseins, et tout le jour nous restâmes brouillés à mort.
Tous les sachems et les squaws que j'avais devant les yeux présentaient les mêmes caractères physiques, ceux de la race indigène des deux Amériques. La peau est bistrée, allant de la couleur du chocolat à celle du cuivre ; de là le nom de Peaux- Rouges sous lequel on distingue les Indiens, surtout ceux de l'Amérique du Nord. Les cheveux, noirs, longs, raides, jamais crépus, ne blanchissent pas. La barbe est rare et même absente, parce qu'on s'épile soigneusement. La prunelle de l'œil est noire, le regard sérieux, les paupières sont ot)liques. Dans les crânes, l'orbitre de Toeil est large, carrée. Les pommettes sont saillantes, les lèvres fines, serrées ; le nez est aquiiin. Les extrémités des membres sont délicates comme les membres eux-mêmes. La démarche est sévère, majestueuse, principalement chez les chefs« Ceux-ci, qui sont tous choisis à l'élection parmi les plus intelligents, les plus valeureux, les plus éloquents de la tribu, semblent avoir conscience de leur mérite. Les caractères que l'on vient d'indiquer se retrouvent chez tous les Indiens, mais sont encore plus prononcés chez ceux des États-Unis.
i La section des cheveux, examinée avec un fort microscope, est, paratt-il, ronde chez les blancs, ovale chez les Indiens, ellip- U^e allongée chez les noirs.
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Quelques-uns des chefs sioux m'avaient vu naguère dans les prairies ; ils me reconnurent tout de suite. « Quand ils ont vu un homme une fois, me dit M. Beauvais, ils ne l'oublient plus. » Je lui demandai de leur faire comprendre que je venais du pays du soleil levant, de là-baSy bien loin, derrière la mer. « Ils ne me croiront pas, répondit-il ; ils prétendent qu'après TOcéan tout est fini et qu'après l'eau il n'y a plus de terres. »
J'allai plusieurs fois visiter « les Barbares, » comme les appellent volontiers les interprètes canadiens, et fumer le calumet avec eux. D'habitude ils étaient tous assis en rond dans une chambre commune, accroupis, roulés dansleur couverture. Us se tenaient là immobiles, fumant silencieusement. En entrant, suivant la formule de politesse en usage dans les prairies, je leur serrais la main à tous en laissant échapper le cri guttural h'aou, qui sert à la fois de salutation et de signe approbatif chez lès Peaux-Rouges. Us poussaient chacun à leur tour la même interjection, et c'était tout. Si je m'asseyais à côté d'eux, ils me passaient la pipe^ j'en tirais une bouffée, la passais à mon voisin de droite, et le calumet faisait le tour de l'assistance sans que personne dit un mot. Tous affectaient , comme chez certains peuples, les Arabes par exemple, de ne prendre aucun intérêt à ce qui se passait autour d'eux ; c'est à peine s'ils levaient les yeux sur leurs visiteurs. Dans la rue, les bandes de curieux dont ils étaient suivis les gênaient fort. A Philadelphie, une troupe nombreuse s'étant attachée à leurs pas en criant, la Queue-Bariolée se tourna vers l'interprète et lui dit :' Chez nous, on ne permettrait pas aux enfants de se conduire de la sorte.
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G*est pourquoi, quand les Brûlés furent sur la frégate française, où la sévère discipline du bord n'autorisait à leur égard ni une curiosité indiscrète, ni la moindre approche familière, ils se déridèrent peu à peu. « Ici, au moins, nous sommes tranquilles, disaient-ils, on ne nous importune pas. »
Le calme, l'impassibilité des Peaux-Rouges, ne se démentent en aucune occasion. Même quand ils partent pour la première fois en chemin de fer, ils feignent de n'éprouver aucune surprise à la vue de la locomotive, « le cheval de feu, » et pourtant cet engin leur inspire une secrète terreur. Généralement ils ont peur de tout ce qu'ils ne comprennent point, de ce qu'ils n'ont jamais vu. A bord de la Magicienne, ils n'ont pas osé tirer eux-mêmes le canon, ni le chassepot, qu'on avait fait au préalable manœuvrer en leur présence. Les inventions des blancs répugnent à leurs habitudes ; eux aussi ont leur routine. Quand ils sont loin du logis, dans les centres civilisés, une espèce de nostalgie les prend, ce spleen de l'homme du désert qui veut à tout prix retourner dans sa solitude. La Nuée-Rouge faillit ne pas venir à New-York ; il voulait repartir tout de suite pour les grandes plaines en quittant Washington. « Ce sont partout les mêmes maisons, les mêmes faces, disait-il, cela commence à m'ennuyer. Si j'ai besoin d'acheter quelque chose, il y a assez de magasins le long de la route. » Ce qui le séduisit, ce fut l'idée de venir faire un grand speech à New- York. Il s'était grisé des succès obtenus à Washington, et voulait remporter une seconde victoire.
La nouvelle conférence que l'on allait tenirn'avait pas
été du goût de la Queue-Bariolée ; il ne se sentait pas porté à disputer la palme à son rival, et toujours il était resté silencieux. Il venait de partir pour le cantonnement que le gouvernement fédéral lui avait indiqué vers le haut Missouri, et allait y conduire sa bande. Il avait signé à Washington le traité qu'on lui avait présenté, tandis que la Nuée-Rouge avait refusé d'y apposer sa griffe en disant que ce n'était qu'un tissu de mensonges. Les sachems ont souvent recours à cette échappatoire quand est venu le moment décisif de signer. La Nuée-Rouge était du reste furieux contre le général Grant et ne cessait de déblatérer contre lui, parce que le président lui avait refusé les dix-sept chevaux qu'il avait demandés pour lui et son état-major, afin de rentrera cheval dans les prairies, comme il convient à des guerriers.
Ce fut le 16 juin que tous les Ogalalas et les femmes qui les avaient accompagnés ouvrirent devant les blancs leur solennelle conférence dans la vaste salle de Coopper-lrutùnte. Dans la langue des Indiens, on appelle cela un paw-woWy mot que les Américains traduisent par big ialk, « un gros parler, » La salle était comble ; la réunion comptait plus de trois mille auditeurs, attentifs, sympathiques. On me permit, en ma qualité d'étranger, de m' asseoir sur l'estrade à côté des Indiens, des interprètes, du général Smith et des principaux invités et reporters de journaux. C'était pour tous un véritable régal des yeux et de l'esprit, et Tonaurait vainement cherché ailleurs, pour une démonstration publique de ce genre, une salle aussi belle, aussi grande, aussi ien disposée. Rien n'y laissait à désirer, ni
Téclaîrage, ni Tacoustique, ni la ventilation. Les Indiens avaient mis pour ce jour-là leurs plus beaux ornements ; mais tous portaient la cravate, la chemise, le gilet européens, et jusqu'au chapeau de feutre mou, qui défigurait affreusement ces visages cuivrés. La couverture de laine, bleue ou rouge, que Ton jette sur les épaules ou qu'on serre autour de la taille, remplaçait la robe indigène velue en peau de bison. Le pantalon de drap, dont ils enlèvent toujours le fond, ce qui fait de singuliers hauts-de-chausse, avait détrôné chez quelques-uns les jambières en peau de daim ou bas de cuir. Il n'y avait presque pas de difiTérence entre le costume des hommes et celui des squaws.
Tous les Indiens étaient chaussés de mocassins ou sandales en peau de daim, ornés parles femmes de dessins élégants faits de perles enfilées. Tous avaient aux doigts de nombreuses bagues et portaient diverses parures en métal, en os, en coquilles nacrées, au cou, sur la poitrine, aux oreilles, tout cela travaillé par les artistes indigènes et d*un goût fort original. Le Chien- Rouge se faisait remarquer par une énorme paire de pendeloques en argent, de forme étrange ; c'étaient des roues dentées à six rayons, mesurant au moins dix centimètres de diamètre, et qui tombaient de ses oreilles sur son épaule. Chez tous, les longs cheveux noirs étaient divisés en deux tresses, chacune pendant sur le côté, enroulée dans une bandelette de drap, comme la queue dorsale des Chinois. La raie sur le milieu de la tète était, selon Tusage, peinte en vermillon. Une petite queue tressée descendait par derrière, et celle-ci était libre ; c'est la queue du scalp, celle que le guerrier ar-
rache avec la peau de crâne, quand il a tué son ennemi à la guerre ; ilia porte alors comme un trophée, comme une décoration. Celui qui, dans un combat, a pris Beaucoup de ces scalps est bien près d'être nommé chef. On avait laissé pour ce jour-là ces hideuses chevelures au logis ; on ne les montre jamais aux blancs, quand on est en paix avec eux.
Le président de l'assemblée était le vénérable M. Peter Cooper, à la générosité duquel on doit la fondation du Gooper-Institute, cette magnifique école technique libre, dans une des salles de laquelle se tenait la réunion. Quand le calme se fut établi et que, suivant la coutume américaine, lessachems eurent été présentés à Tauditoire par le président, la Nuée Rouge se leva pour parler. Par exception et pour celte fois seulement, on ne fuma pas en rond le calumet avant de prendre tour à tour la parole ; on laissa les Peaux-Rouges fumer tout seuls. Le discours de la Nuée-Rouge fut prononcé dans la langue harmonieuse des Sioux, d*une voix lente, sonore, cadencée, accompagnée de gestes nobles, quoique nombreux. L'orateur s'anima peu à peu. Jusque-là, sa figure sévère ne s'était aucunement déridée, et tandis que son premier lieutenant, le Ghien-Rouge, avait quelque peu plaisanté avec « les Yisages-Pâles, » Makhpialluta s'était toujours montré réservé et pen^f. On eût dit qu'il avait conscience d'être le dernier des grands sachems venus pour traiter avec leurs pères blancs. Debout sur l'estrade, il avait serré sa couverture autour de Bataille comme un jupon, ce qui faisait encore ressortir son imposante stature. MM. Beauvais et Richard, 4 tour de rôle, traduisirent à haute voix, phrase par
phrase, le discours de Torateur, pendant que celui-ci regardait rassemblée avec assurance, et ne perdait au* cunement le fil de ses idées.
« Vous êtes mes frères et mes amis, venus pour m'entendre, dit en substance la Nuée-Rouge ; le Grand- Esprit nous a faits tous. Tous ûe m'avez pas payé les terres que vous m'avez prises. Le Grand-Esprit vous a faits blancs et riches, et nous rouges et pauvres. Quand vous vîntes la première fois dans ce pays, vous étiez peu et nous étions en nombre : aujourd'hui c'est nous qui sommes peu. Je représente la race indigène, la première qui parut sur ce continent. Nous sommes bons et non mauvais : nous vous avons donné nos terres. Connaissez-vous quelqu'un qui soit venu chez nous et que nous n'ayons pas bien traité?...» Puis, comme dans tous les discours des sachems, des demandes de secours pour son peuple, pour leurs enfants, des plaintes sur les traités violés par les blancs, sur les incursions des soldats qui sortent des forts de l'Ouest pour ravager les prairies, sur la disparition des marchandises et des cadeaux envoyés par le gouvernement aux Peaux-Rouges, sur les mauvais traitements infligés par les colons aux Indiens qui ont voulu^ comme on le leur conseillait, cultiver la terre, enfin des récriminations contré le « grand-père » qui est à Washington, qui promet toujours de faire rendre justice à ses frères rouges et ne le fait jamais, et, en passant, un coup de bec à l'adresse de son rival, la Queue-Bariolée, (( qui dit aujourd'hui une chose, demain une autre. » Dans sa péroraison. Makhpiatluta rappelle qu'ilveutrester en paix avec les blancs,qu'il ne leur demande aucunq
richesse, rien que paix et amitié, les richesses ne s'emportent pas dans l'autre monde. Il dit encore que les derniers traitants et agents des indiens les ont toujours trompés, et qu'il est temps que cela finisse. U remercie les auditeurs qui sont venus le voir et Tentendre ; enfin, à la façon des héros d'Homère et de Virgile, et de tous les sachems à la peau cuivrée, il clôt son discours par la phrase sacramentelle : « J'ai dit. d
Les Indiens avaient écouté d'une oreille attentive la harangue de leur grand chef. A la façon dont ils en avaient applaudi les principaux passages, en laissant tous ensemble échapper avec une unanimité plaisante le son guttural, Kaou on aurait pu deviner, si on ne l'avait su déjà, que c'était le plus illustre et le plus brave parmi tous les guerriers sioux qui venait de prendre la parole. La Nuée-Rouge, le chef suprême des Ogalalas, Red-Cloud, comme l'appellent les Américains, est en effet le plus connu des modernes sachems dans toute l'Amérique du Nord. Quand nous nous rendions au fortLaramie en i867, il n'était question que de lui et de ses hauts faits dans toute retendue des grandes plaines, et les pionniers de Colorado, qui colonisaient ce naissant territoire, nous racontaient avec terreur ses récentes dévastations. Red-Cloud avait répondu hautainementaux messages que lui avaient adressés les commissaires fédéraux ; il n'avait pas daigné se déranger pour venir voir « ses pères blancs » et signer la paix avec eux. » Il faisait froid, il ne voulait pas se mettre en roule et préférait chasser le bison. A quoi bon aller rendre visite aux Visages-Pâles, qui l'avaient toujours trompé et avaient bâti des forts sur ses terres?
« Depuis, la Nuée-Rouge était revenu à des idées plus conciliantes et avait consenti à faire le long voyage de Washington pour aller conférer avec le général Grant. G*était une visite qui avait dû plaire au président des Etats-Unis. Le grand-chef avait plus de dix mille individus dans ses campements, et pouvait mettre trois mille hommes en ligne de bataille; il avsût assistée quatre-vingt-sept combats et reçu nombre de blessures. Les Paunies, les Serpents, les Pieds-Noirs, les Yutes, les Corbeaux, les Omahas, les blancs, en maintes rencontres, avaient tour à tour été témoins de sa valeur. D'une stature imposante, haut de plus de six pieds, calme, fier, son masque impassible, impénétrable, n'avait trouvé d'égal que celui du président des Etats-Unis, dont aucun trait ne s'anime, aucun muscle ne vibre, et le général Grant avait sans doute serré la main avec une sorte de plaisir maçonnique au chef suprême des Ogalalas.
Le lieutenant Chien-Rouge parla après son grand chef; c'est le premier orateur de sa tribu. Il eut de ces tirades pleines d'humour comme les aiment les Américains, et son discours n'eut qu'un défaut, celui d'être prononcé trop vite. Tandis que la Nuée-Rouge a des traits austères et sérieux, le Chien-Rouge est d'aspect plaisant, rieur, plein de verve et de santé, une sorte de chanoine bon vivant près la gent cuivrée. « Les hommes rouges assemblés en conseil sont sages, dit-il, mais les blancs sont mauvais. Voyez mes jeunes hommes et mes guerriers ; ils sont tous pauvres parce qu'ils sont honnêtes. J'étais maigre et fluet jadis, je suis gros et gras maintenant, par suite de tous les mensonges que vous
m'avez fait avaler. » Et il continue sur ce ton aux applaudissements des blancs. Il termine en disant à rassemblée qu'elle parait composée d'hommes de sens, favorables aux Indiens, et qu'il serait à propos qu'elle usât de son influence pour leur faire rendre la justice qui leur est due et qu'ils attendent depuis silongtemps.
Le président de la réunion, M. Peter Cooper, parla après les sachems. Les docteurs ou révérends Grosby, Washburne, Bellows, lejuge Daly, enfin un voyageur qui revenait des prairies, prirent aussi tour à tour la parole. Un même esprit de fraternité animait tous les orateurs. « Nous ne voulons pas la guerre et l'extermination, nous demandons l'alliance et la paix » s'écria le docteur Washburne. « Le chemin de fer du Pacifique n'est pas votre ennemi, c'est votre ami, puisqu'il vous apporte rapidement des secours et des vivres, » dit de son côté le docteur Bellows aux Indiens. Avant de clore la séance, M, Cooper annonça que le gouvernement accordait enfin à la Nuée-Rouge les dix-sept chevaux qu'il avait demandés pour lui et son état-major. L'assemblée applaudit, et la Nuée- Rouge dit que cette nouvelle « lui rendait le cœur tout joyeux. »
La conférence fut bonne pour tous. Le public, en se retirant, fit entendre à plusieurs reprises les cris accoutumés: Atp, A«/7, At/^, Aurra A/ jetés en faveur des Indiens ; il n'y a pas sans cela de vrai meeting en Amérique. La foule se pressa même sur l'estrade pour voir « les diables rouges » de plus près, et l'on faillit un moment s'étouffer. En sortant, je rencontrai M. Beauvais,
qui me recueillit dans sa voiture ; les Indiens suivaicBl dans deux omnibus de Thôtel Saint-Nicolas. « Ils garderont longtemps le souvenir de cette séance, me dit mon compagnon ; jamais ils n'avaient vu autant de monde réuni pour les entendre, et surtout des gens si bien disposés pour eux. »
La conférence dont on vient de retracer les principaux traits ressemble à toutes les conférences dlndiens. Que ce soit à la Maison-Blanche devant le président des États-Unis, ou dans les salles du département de Tintérieur devant le ministre et le commissaire des affaires indiennes au Gooper-Institute devant la foule , ou dans les prairies en présence des généraux de l'armée fédérale et des commissaires de paix, ces réunions se tiennent presque toujours de môme façon. Quand il sagit d'une assemblée officielle, le sachem qui doit parler se lève, serre la main aux personnages groupés en rond autour de lui, allume le calumet, en tire une bouffée, et le passe à chacun : « Père, fume et écoute ce que je vais te dire » ; puis il vi^nt prendre sa place au milieu du cercle et fait son discours. Les Germains de Tacite tenaient ainsi leurs parlements en plein air, sauf la cérémonie du calumet. Depuis le temps des premières colonies anglaises, la formule des palabres d'Indiens n'a pas varié. G'est de la sorte qu'il fut préludé au traité signé par Penn avec les Delawares en 1682. Plus tard, le roman a initié les profanes à ces sortes de choses, sur lesquelles Gooper ne raconte que l'exacte vérité. Les Peaux-Rouges ont un penchant décidé pour l'art oratoire, et recherchent toutes les occasions de faire une harangue. Ce besoin de parler est inhérent & Tespèce
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humaine, et ron retrouve la coutume de la palabre chez les nègres de l'Afrique, chez les indigènes de Madagascar, chez les Polynésiens. « Envoie-moi un grand parasol rouge, le plus grand que tu pourras trouver, sous lequel on puisse palabrer et môme conspirer à Taise, » écrivait à Tun de ses correspondants de Paris, un chef nègre de la côte d'Afrique. Chez les nations civilisées, le parlement a remplacé la palabre des sauvages. A chaque événement de quelque importance, déclaration de guerre, signature d'un traité, translation d'un campement, départ pour une grande chasse, élection d'un chef, souvent pour des raisons moins sérieuses, les tribus indiennes tiennent un pow-wow. Il est des tribus bavardesoùl'on parlemente sur le moindre sujet ;ilen estpeu où Ton ne tient conseil que dans les grandes occasions* C'est une école utile pour les jeuûes braves qui veulent se former à l'éloquence, et qui ne réuniraientjamaisàl'élection les suffrages de leur bande, s'ils n'étaient pas en même temps aussi bons orateurs que guerriers intrépides.
Bien que beaucoup de sachems aient au plus haut point le don d'improviser, leurs discours sont généralement préparés d'avance. Ils en étudient soigneusement le sujet, en disposent les preuves d'après les règles de l'art de bien dire, qui sont les mêmes partout. La nature est ici maîtresse et non les livres ; c'est au plus si les vieux orateurs donnent aux jeunes quelques leçons. La pose, le débit, le geste, laissent rarement à désirer, . alors que chez les peuples policés certains avocats en renom auraient tout à apprendre de ce côté. Le sauvage retient de mémoire l'ordonnance de son discours, et,
il8 A tftAYBRft tË8 ÉtATS-umS
quand il parle devant les blancs^s'arréteà chaquephrase pour laisser à llnterprète le temps de traduire ; cela ne le gène nullement ; on dirait qu*il récite par cœur ; nul trouble, nulle hésitation. Quelquefois, quand il s'agit de discours importants, l'orateur est aidé par les agents et les interprètes, qui lui soufQent ce qu'il doit dire, j*entends qu'ils lui conseillent de parler dans tel sens, d'arriver à telle conclusion, à laquelle les uns et les autres sont plus souvent également intéressés* « Demain matin, ne venez pas voir les sauvàges,me dit un soir M. Beauvais ; je leur fais répéter le discours qu'ils vont prononcer au Gooper-lnstitute. »
Toutes les harangues des Peaux-Rouges sont composées sur le même moule, formées de phrases courtes, hachées, sans périodes, procédant par alinéas distincts, à la façon de celles qu'Homère prête si volontiers à ses guerriers, ou mieux de ces versets si communs dans la Bible et dans tous les livres en langues sémitiques. Gomme dans ces langues, les images sont fréquentes, et parfois Torateur atteinte des effets d'une singulière éloquence. Onseplaitàciter, en Amérique, quelques-uns des plus célèbres discours prononcés par les Indiens, et Ton peut les retrouver tous dans les archives du bureau des affaires indiennes à Washûigton. Il en est qui sont de vrais modèles, tel le discours du fameux Logan, le chef des Mingos, prononcé devant un envoyé de lord Dunmore, gouverneur de Virginie enl754,ouceluidu vieux Faucon-Noir, — Biack-Hamak^ comme l'appellent les Américains, — quand le major Garland lui demanda de reconnaître Keokuck pour chef de sa tribu, les Sacs et les Renards, On cite encore Tallocution adressée au
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président Buchanan lui-raéme, à la Maison-Blanche, par undeschefspaunies, qu'accompagnait une députation d'autres chefs ponkas et pottawatomies.
Le discours, prononcé par la Nuée*Rouge à Washington devant le secrétaire ou ministre de l'intérieur et le commissaire des affaires indiennes, mériteraitd'ôtre rapporté en entier. La harangue du même orateur à Gooper-Institute n'en fut qu'une paraphrase bien affaiblie. Yoici du reste quelques passages du premier discours : « Je suis venu du pays où le soleil se couche. Vous, tous avez été élevés sur des chaises ; pour moi, je veux m'asseoir ici comme dans le pays du soleil couchant. » En disant cela, l'orateur s'assied sur le parquet à la mode indienne, et poursuit en ces termes : « Le Grand-Esprit m'a fait nu et m'a élevé nu... Ce que j'ai à vous dire, à vous et à ces hommes, et à mon grand- père, le voici: Regardez-moi, j'étais né où le soleil se lève, et maintenant je viens du pays où il se couche ^ Quel est le peuple qui le premier a fait entendre sa voix sur ce continent ? C'est le peuple rouge, qui fait usage de l'arc... Notre nation fond et disparaît comme la neige sur le penchant des montagnes quand le soleil est chaud, tandis que votre peuple est nombreux comme les brins d'herbe de la prairie à l'approche de l'été... Regardez bien, quand je m'en irai, si je suis taché de sang ; vous, vous avez arrosé de sang le gazon des grandes plaines sur la ligne du fort Fetterman ^... Vous faites passer des
> La Nuée-Rouge veut dire que sa tribu occupait jadis la rive gauche du Missouri, et que les blancs Tout refoulée à Textrême Ouest, au pied des Montagnes-Rocheuses.
< Un fort sur la Rivière-PlatCi au delà du fort Laramie.
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chemins de fer à travers mon pays, et pour la surface qu'ils occupent je n*ai pas seulement recula yaleur d'un anneau de cuivre... Vous fabriquez toute sorte de munitions ; pourquoi ne m*en donnez-vous pas ? Avez-vous peur que je vous fasse la guerre? Vous êtes nombreux et puissant, nous ne sommes plus qu'une poignée d'hommes. Ce n'est pas pour vous faire la guerre que je veux des munitions,c'est pour chasser. Je vois bien qu'il me faudra finir par cultiver la terre, mais je ne puis le faire à présent. J'ai dit. »
Dans ces dernières années, des orateurs moins fameux que la Nuée-Rouge ont fait aussi devant les blancs de très-remarquables discours. C'est ainsi qu'en 4867 il me fut donné d'entendre aufoitLaramie quelques-uns des orateurs de la tribu des Corbeaux, Pied-Noir, Dentd'Ours, le Loup. Les deux premiers furent d'une éloquence émouvante, Pied-Noir surtout, doué de traitsimposants, majestueux, et dont leslongs cheveux tombaient jusque sur les hanches. A ses lamentations touchantes, on aurait cru entendre un des prophètes d'Israël exposant devant les rois de l'Asie les plaintes du peuplé juif. Le loup fut au contraire plaisant, diseur d'apologues, à la manière du Chien-Rouge. Les commissaires de paix, les généraux Hamey, Augur, Terry, habitués aux palabres des Peaux-Rouges, surtout le-premier, qui avait conquis tous ses grades dans les forts de l'Ouest,, disaient qu'ils avaient rarement entendu - de meilleurs orateurs que ceux-là, et cependant ils venaient de visiter les cinq nations du Sud, les Ghayennes, les Arrapahoes, les Gomanches, les Kayoways et les Apaches, où de vaillants interprètes, entre autres une femme de sang
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mêlé, mistress Adams, qui avait reçu une bonne éducation à Saint-Louis, avaient traduit en anglais, avec une entière intelligence de l'original, les éloquents discours des chefs des cinq nations.
Si les préludes de ces harangues se ressemblent toujoursysi la rhétorique en est toujours la même, le thème traité est aussi invariable : Tenvahissementpar lesblancs, par les colons, par les pionniers, 4es champs de chasse desPeaux- Rouges ; lerefusquefontceux-ci dé vendreleurs terres au gouvernement et de se confiner dans les cantonnements qu'il leur impose, de cultiver le sol, d'élever du bétail, d'apprendre un métier, d'envoyer leurs enfants à l'école ou au prêche ; les plaintes incessantes qu'ils font entendre à propos de la violation des contrats signés avec eux, de la disparition des cadeaux et des marchandises qu'on leur envoie, enfin à propos des forts construits dans l'extrême Ouest pour les tenir en respect, des incursions des soldats sur leurs terres, des chasses sans trêve auxquelles ceux-ci se livrent contre le bison et autres animaux du désert pour le plaisir de les abattre, tandis que le Peau-Rouge y trouve son unique nourriture. Les Indiens adressent aussi aux blancs des lamentations sans fin sur ces défrichements, ces routes, ces chemins de fer, ces télégraphes, qu'ils jettent au milieu des prairies. Ces étapes toujours plus rapprochées de la civilisation refoulent la race indigène, en restreignent de plus en plus les domaines, et font diminuer la population cuivrée à mesure que le sol qu'elle occupe se rétrécit et que les ressources en décroissent.
Malheureusement pour le sauvage, il s'agit, dans sa rencontre avec le blanc, de l'étemel combat de la vie.
de celle lutte pour Texistence qu'a si bien définie Darwin. Ignorant des lois économiques, l'Indien accuse les blancs d'un phénomène social dont la nature seule est la cause. Voici trois cent mille hommes qui ont besoin pour vivre d'un espace presque aussi grand que l'Europe centrale, parce que, tribus errantes, n'ayant pas même franchi la première étape de l'humanité, celle de peuple chasseur, émigrant du nord au sud suivant la saison, ils ne font sur cette vaste étendue qu'une chose, chasser le bison, l'animal primitif des prairies. Sur cet espace, cent millions d'hommes pourraient vivre, à la condition de le féconder de leurs sueurs, de le défricher, de le planter. Ces cent millions d'hommes viendront peu à peu, par essaims de plus en plus serrés, et ils auront à la fin raison des trois cent mille sauvages ; ainsi le veut la force inéluctable des choses, ou mieux la loi du progrès et delà civilisation, qui est la seule loi de l'histoire. A cela les philanthropes, qui voudraient défendre les droits de l'Indien au nom de la fraternité humaine, ne peuvent rien. Depuis les premiers temps de la colonisation américaine, le même phénomène se poursuit, et les Peaux-Rouges disparaîtront jusqu'au dernier, parce qu'ils n'ont pas voulu, il faut encore une fois le répéter ici, se plier au travail, parce qu'ils n'ont pas su utiliser, autrement que par la chasse, le vaste domaine que la nature avait mis en leurs mains. Ce n'est pas le cas de dire qu'ils succombent sous le nombre, car dans le principe les Peaux-Rouges étaient plus nombreux que lesYisages-Pâles, les Indiens eux-mêmes le reconnaissent dans tous leurs discours. « Autrefois mon peuple avait d'immenses étendues de terres, di-
sait la Nuée-Rouge, aujourd'hui on ne m'a plus laissé qu une île. » A la conférence de Laramle, Dent-d*Ours, usant d'une figure analogue, s'écriait : « Le Grand- Esprit a mis l'homme rouge au centre et le blanc tout autour. D
Ce n'est donc que par l'effet d'une loi générale de la nature que les sauvages des prairies s*éteîgnent devant l'envahissement de l'hommecivilisé. Celui-ci n'y apporte le plus souvent aucun esprit de domination, d'asservissement, de cruauté. Je ne veux innocenter personne; je sais que la colonisation n'a pas toujours été faite d'une manière pacifique par l'Anglo -Américain ; le Français, l'Espagnol,' surtout aux premiers temps de leurs conquêtes, n'ont pas été plus douxquelui.Onpeut lire ce que Gharlevoix et d'autres anciens auteurs ont écrit de notre colonisation autour des grands lacs et le long du Saint-Laurent et du Mississipi. Quant aux Espagnols, leurs historiens nous ont raconté ce qu'ils ont fait au Mexique et au Pérou,et les cruautés qui ont accompagné la mort d'Atahualpa et celle de Montezuma, étemel opprobre au nom de Pizarrc et à celui de Copiez, n'ont été égalées par aucune autre race de colonisateurs. Toutefois ce ne sont là en quelque sorte que des actes de sauvagerie individuelle qu'on peut opposer à ceux des Indiens eux-mêmes. 11 faut chercher ailleurs la cause de la disparition graduelle des Peaux-Rouges, et cette cause ne peut être que celte lutte pour l'existence qui,dans le même lieu, fait fatalement disparaître l'espèce la plus faible devant l'espèce la mieux douée, l'espèce qui ne travaille pas devant celle qui travaille, Tespèce enfin qui a besoin d'une trop grande étendue
de territoire pour vivre devant celle à qui suffit une étendue réduite au minimum.
Ce n'est pas, on le devine, sans un combat quotidien que s'établit cette prédominence de la race blanche sur la race cuivrée dans des régions que celle-ci regarde, non sans une apparence de raison, comme son domaine propre, et qu'elle ne veut pas abandonner aux envahisseurs. Ce que le pionnier, le colon, ont de luttes à soutenir dans les lointains territoires contre la race indigène qui leur dispute pas à pas le terrain, sentant qu'à la fin elle sera inexorablement vaincue, tout cela a été dit maintes fois par l'histoire, le roman, la poésie» tout cela nous l'avons rappelé dans le récit de notre voyage à travers le continent américain et nous pourrions le redire encore ; caria lutte dure toujours et ne sera finie qu'avec le dernier Indien.
Tocqueville, dans son admirable livre de la Démocratie en Amérique, parle du pionnier isolé dans son loghouse, cette cabane de troncs d'arbres liés par des mottes de terre, portant avec lui son rifl:, la carabine à longue portée, sa Bible, et venu avec une charrette où il a chargé quelques vivres, quelques outils, une hache, une pioche, sa femme, ses enfants. A mesure que la foule des émigrants approche, le pionnier, sentinelle avancée, fait une étape en avant et s'enfonce encore plus dans le désert. Ce portrait n'est pas de fantaisie. N'avonsnous pas rencontré dans toutes nos courses cet éclaireur de la colonisation, mineur dans les plusJointaines stations du Colorado, maître de poste dans les relais si espacés de la diligence transcontinentale, alors/que le chemin de fer du Pacifique ne traversait pas encore d'un bout
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à rautreTimmense empire des Etata-Uais, défricheur, forestier, planteur, dans nombre de lieux perdus de la Californie, de TUtah, du Nevada, du Dakota, du Nébraska, du Wyoming? Il en était de môme dans TArizona , le Montana, TOregon, Tldaho, le territoire .de Washington, le Texas, le Nouveau-Mexique, le Kansas.
Et ne croyez pas que la vie fût facile et que l'Indien fût loin I Chaque jour, il fallaU se diêfendre contre les attaques du Peau-Rouge, qui se venge sur un blanc quelconque des injustices que les blancs peuvent avoir commises contre sa tribu. On se croirait dans les anciens clans de TEcosse ou dans les clans encore existants en Corse et en Sardaigne. C'est bien pis quand toute la tribu se met en guerre. Alors la dévastation 8*étend sur des centaines de kilomètres à la fois. Tout le Colorado, en 1864-66, a été ainsi plusieurs fois pillé, incendié, et au mois de septembre 1867, sur la route qui mène de Julesburg, sur la Rivière-Plate, .à Denver, capitale du territoire au pied des MontagnesrRocheuses, sur une étendue de trois cents kilomètres, nous avons pu relever, mes compagnons et moi, les traces des incursions des Chayennes, des Sioux et des Arrapahoes. Les pionniers n'en étaient pas moins revenus peu à peu, et dans leurs blokaus munis de meurtrières ils auraient vendu chèrement leur vie au cas d'une nouvelle attaque. La diligence du désert, arrêtée encore quelquefois par le Peau-Rouge, avait recommencé, comme aux plus beaux temps, sa course accoutumée. Les femmes étaient les premières à donner aux hommes l'exemple de ce courage froid et résolu qui distingue rAméricain,
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et chacun avait repris son poste au cri traditionnel dô go aheady en avant, toujours en avant I En Amérique, on ne doute de rien, et Ton ne compte jamais que sur soi-même ; c'est pourquoi le désert s'y peuple et s'y colonise si vite et si sûrement.
En relisant le livre de Tacite sur les mœurs des Germains, on est étonné de trouver autant de points de ressemblance entre les barbares de la Germanie et ceuK de FAmérique du Nord. Les uns etles autres se revêtent de peauxy vivent sur la hutte, chassent le bœuf sauvage, sont divisés en tribus commandées par des chefs, et qui se font entre elles une guerre acharnée, s'assemblent en parlements où les princes de la tribu prennent la parole. Les tribus indiennes, restées nomades, ne vivent que de chasse ; aucune n'a encore atteint la seconde étape de l'humanité à ses débuts, celle du peuple pasteur. Elles campent toutes sous latente, qui est faite de peaux de bison ou de grosse toile. Les sauvages reçoivent celle-ci des blancs ; car, si l'Indien sait tanner les peaux, son industrie ne s'est point élevée, sauf une ou deux exceptions, jusqu'à tresser les fibres textiles, bien qu'il y ait dans les prairies des plantes au tissu filamenteux comme certains yuccas.
La tente, la loge ou wigwam, est pour l'ordinaire conique, elle est soutenue par de longs piquets croisés. On y entre par une ouverture étroite, en rampant! Au milieu, suspendu à une chaîne ou à une corde, est le chaudron où l'on cuit les aliments. Le feu est toujours allumé, la fumée sort par le haut de la tente en remplissant l'étroit logis ; le sauvage n'en a cure,etse fume résolument. Les peaux de bison, étendues par terre, en
dedans, tout autour de la loge, servent à la fois de lits, de canapés, de sièges ; on y dort, on y fait la sieste* Toute la famille couche dans la même hutte, le père, la mère, les jeunes hommes, guerriers à leur aurore, les enfants. Dans le jour, on reçoit là ses amis, et Ton joue aux cartes, au jeu de la main, sorte de morra, comme celle des Italiens, ou bien Ton cause. La conversation est lente, et se fait à voix basse, d'une façon presque solennelle ;. chacun parle à son tour et peu, tandis que le calumet circule à la ronde, présenté et reçu d'après les rites de la tribu. Les hommes s'amusent, la femme va et vient, porte de Feau, allaite les enfants, dépèce les quartiers de venaison, tisonne le feu, prépare au dehors les peaux de bison ou de castor, étrille même les chevaux.
Un certain nombre de huttes composent ce qu'on nomme « unvillage indien. » Le géomètre, l'explorateur, qui auraient marqué ce village sur leur carte, seraient bien étonnés au bout de quelques mois, peutêtre même de quelques jours, de n'en plus retrouver l'emplacement, tant les bandes sont vagabondes. Le cadastre n'a rien à faire ici, et le fisc n'y lève aucune taxe. On n'y paye de terme à personne, on déménage selon le vent et la saison, pour suivre les animaux que Ton chasse, changer le pâturage des chevaux, s'éloigner ou se rapprocher de l'ennemi. Il est des villages stables, mais ils sont vus de mauvais œil parle nomade guerrier. Là résident ceux des Indiens que les Américains ont appelés loafers, comme qui dirait paresseux, mendiants. Ces gens, sans foi ni loi, s'établissent ftuprèsdesfortSi vivent d'aumônes, leurs femmes so
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Vendent aux passants, ils né chassent et ne pèchent presque piiis, ne vont plus à la guerre,, et ont eomplèlefnént oublié les nobles traditions de leurs aïeux. J'ai vu Âu fort Laratnie un de ces villages d*Indiens dégénérés; on les appelait les Laramié-hafbrs. C'étaient des Sioux rejetés de leur tribu pour quelques méfaits, faifkéânts, voleurs, et que les soldats avaient peine à tenir en respect. En Californie, dans le Nevada, j'ai tu ëussi de ces villages de loaferg, notainment près des camps de mineurs. Les chercheurs d'or, mieux eùcore que les soldats, savaient les mettre à la rëison.
Les Indiens font la guerre et la chasse à cheval, aivee la lancie, Tarc^ la hache où plutôt la massue ou eàssétète, le tofHahewh, comme arm^ offensives, et souvent un vieux fusil à percussion et un pistolet ou itn re^ volvër. Gomme armes défensives, ite (Hit le bouclier. On se prépare à la guerre et aux grandes chasses par des t^hants, par des jeûnes, par des prières, et par les invocations du magicien, qui esta la fois le savant, le prêtre et lé médecin de la tribu, quelque chose comme le marabout et le tabib des Arabes; les blancs rappellent pour cette raison du nom étrange < d*homnies de médecine. » Les premiers coureurs des plaines de rOuest, les Canadiens et les Louisianais, qui étaient loin d'être des lettrés, ont fait dans la traduction de certaines expressions indiennes un grand abus de ce mot de « médecine, b qui est maintenant partout adopté, même parmi les Anglo-Aînérîcains, et qui est comme l'équivalent de tout ce qui, dans la langue des sauvages, veut dire merveilleux, surnaturel, divin ou diabolique, par exemple le mot waksn m éioux.
LES bBRNlËRà t»EAtX«itOUQËS 329
« L*fltrme de médecine » c'est le fttsil. « Teatt de médecine » toute liqueur forte. Dieu ou son représentant, c'est « l'homme de médecine. » Quand le pianiste Henri Herz vint se faire entendre à la Nouvelle-Orléans, un Natchez appela son piano « la boîte de médecine. » La « loge de médecine, i^ qui existe dans toutes les tribus, est la demeure sacrée du prêtre, celle oû les croyants suspendent leurs amulettes, celle où il ï'eçoît les initiés, les soumet à certaines pratiques qui rappellent celles des francs-maçons, mais sont (quelquefois en réalité terribles. 11 y traite aitesi les malades et y applique aux patients des ventouses de sa façon ou les bains de vapeur torrides, qui les font suer jusqu'à extinction de force vitale.
C'est pour les éternelles faisons qui ont toujours divisé, qui diviseront toujours, hélas I l'humanité, que deux tribus se font une guerre à mort. Pourquoi se battent les tribus ? Pour un territoire neutre, pour une limite de frontière, qui n'ont pas été respectés, pour un champ de chasse qu'on se dispute, ou bien encore pour une femme, pour une Hélène enlevée à h tribu par quelque Paris d'un camp rival. L'arme principale du combattant est l'arc. Le guerrier porte une trentaine de flèches et plus dans un élégant carquois fait de la peau d'un animal sauvage. La pointe des flèches est généralement en fer ; à cause de sa forme même, elle reste souvent dans la blessure, mais elle n'est presque jamais empoisonnée.
On scalpe invariablement son ennemi mort, et cet usage existe chez toutes les tribus. Pour scalper, on couche le mort la figure contre terre, et avec un ins*
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trument tranchant, un couteau, un os effilé, une pointe de fer acérée, on incise en rond soit toute la calotte, soit seulement la partie culminante du crâne. L'Indien appuie alors un genou sur sa victime, saisit une touffe de cheveux et tire à lui. « Ça vient tout seul, » me disait le traitant Pallardie un jour qu'il me donnait dans les prairies une leçon de scalp, car les blancs ne se font has faute de scalper aussi les Indiens. J'ai vu à Washington en 1869, aux mains d'un soldat de l'Union, un scalp entier, c'est-à-dire avec toute la peau du crâne bien nettoyée et bien tannée, et dont les cheveux mesuraient plus d'un mètre de long. C'était la chevelure d'un Indien que le soldat avait lui-même tué et scalpé dans une des rencontres qui venaient d'avoir lieu dans le Kansas. Il refusa de me vendre pour vingt dollars ce trophée, que je voulais acheter pour le Muséum de Paris. — Quelques personnes scalpées vivantes sont revenues de cette terrible opération. En 1867, à Omaha, sur le Missouri, j'ai visité un blanc qui avait été scalpé trois mois auparavant par les Indiens. Il n'est pas rare de rencontrer dans l'extrême Ouest, sur les confins des tribus, des pionniers dans le même cas.
Quand la chevelure est belle et qu'il a enlevé avec elle toute la calotte du crâne, l'Indien porte ces scalps à la guerre au bout d'un bâton, et souvent il en peint la peau en vermillon à l'intérieur, ce qui pourrait faire croire qu'ils sont encore saignants; mais ils ont été nettoyés et tannés avec grand soin. Les scalps plus petits sont portés en franges le long de la couture des hauts-de-chausse, ou sur le bord et le devant de la robe
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de bison. A voir ces filasses noires, soyeuses, on les prendrait pour de Tastrakan. Les scalps sont reçus avec des cris de joie par les femmes de la tribu qui attendent les guerriers ; elles s'emparent de ces hideux trophées pour leur donner la dernière préparation, et préludent avec des sauts de tigresse à la <t danse du scalp. » Les prisonniers que l'on ramène sont gardés en esclavage, et quelquefois on les livre aux femmes, qui les font mourir lentement dans d'affreuses tortures, enleurarrachant un jour un œil ou les ongles, leur coupant l'autre jour un pied, et à la fin leur allumant du feu sur le ventre, pendant qu'elles dansent en rond. Ce n'est pas là un moyen d'apaiser les ^vieilles haines ; aussi existe-t-il des tribus qui ont toujours été en guerre entre elles de temps immémorial, comme les Paunies et les Sioux. Aucune des nations indiennes n'a de légendes bien certaines sur leur première apparition en Amérique, sur leurs anciennes migrations. Quelques-unes croient que la race primitive a un jour été emportée dans une grande inondation, et qu'un homme seul et une femme ont été sauvés par Manitou, le Grand-Esprit, et destinés par lui à repeupler le monde. On retrouve là la tradition du déluge de Noé, qui existe partout, même chez les Chinois. Les Indiens croient aussi que Manitou a fait les prairies, ces immenses champs de graminées naturelles qui s'étendent du Missouri aux Montagnes- Rocheuses, exclusivement pour le peuple rouge, pour y chasser éternellement, et non pour être colonisées par le» blancs. Us regardent les étoiles comme des lampes suspendues au firmament pour égayer la terre la nuit ; lorsqu'ils voient filer une étoile, ils disent que c*est le
fil qui 8*en est cassé et que la lampe tombe. Selon eux, le fit-mament est une calotte d*azur solide. La lune est éclairée par le soleil, et tin animal fantastique la man^e ^euà peu jusqu'à ce qu*elle repousse. Le soleil est un globe de feu qui tourne autour de la terre pour l'éclairer et là réchatiflfei* ; sans Idi, tout mourrait. Les éclipses fie lefl effrayent point ; tout feu ne é'éteint-il pas et ne se ralltime-t-il pas ? Le vent e*t produit par les coups d'àile d'uii oiseau merveilleux que personne ne voit; réclàîr, è'est le reflet du soleil sur ses ailes ; le tonnerre, le bruit de sa voix. Quaild l'air est calme, c'est que roisean est satisfait. C'est dans lés étoiles et la liîne que sont les prairies heureuses où l'homme en moufant émigré poui* recommencer une autre vie; c'est pourqiioi chex les Indiens on n'eiiterre jamais les corps, mais on les ensevelit en plein air, quelquefois au milieu des branches d'un arbre, et cela pour que le départ de l'àme ée fasse plus commodément.
Il serait hors de propos de nous étendre ici davantage sur les coutumes et les croyances des Peaux-Rouges, qui souvent varient d'une nation à l'autre ; nous ne nous arrêterons pas surtout à relever toutes les erreurs qui ont cours sur leur compte. Le Peau-Rouge, fatigué d'être questionné, souvent répond affirmativement à tout ce qu'on lui demande, si bien que les uns ont cru pouvoir faire venir l'Indien, d'après ses prétendues traditions mêmes, d'Europe, voire du pays de Galles, les autres d'Asie, au temps de la dispersion des tribus d'Israël. Gomment les traditions de ce peuple seraient-elles positives dans des questions aussi délicates, quand nous sommes si peu fixés nous-mêmes sur nos origines? 09^
LES DERNIERS PEAUÏ-ROUefES 333
pendant nous ayons plus de deux mille ans dé ttadilions écrites, quand les Peaux-Rouges n'ont encore pour toute écriture qu'une grossière représentation delà pensée par un dessin tout à fait primitif, ce qu'on a nommé l'écriture pictographique y sur laquelle les hiéroglyphes des Égyptiens sont déjà un incommensurable progrès.
L'origine des Indiens prêtera toujours à controverse. Cette race est-elle venue d'Asie par le détroit de Behring ou le courant marin du Japon, et s'est-elle épanchée de là dans les deux Amériques, comme le veulent la plupart des ethnologistes, partisans de l'unité de l'espèce humaine, qui s'autorisent surtout pouf appuyer leur assertion des caractères cràniologiques de la race rouge : pommette saillante, œil oblique, etc.< — ou bien cette race est-elle un produit indigène, le fait d'une apparition spontainée, comme le prétendent d'autres naturalistes, par exemple le regrettable Agassiz, le défenseur si résolu de la fixité des espèces ? Le problème est peut-être insoluble. Pour nous, il nous paraît évident que le Peau-Rouge est en quelque sorte le produit du sol qu'il habile, un homme primitif qui n'a pas progressé, et qu'il a pris naissance dans les prairies avec i'aniHtal primitif des prairies, le bison ou le bœuf sauvage américain, ce frère de Yurus d'Europe qu'ont chassé les Germains et les Celtes.
Quelle que soit, en cette délicate matière, l'opinion que l'on adopte, il n'en est pas moins vrai que de l'Atlantique au Pacifique, du nord au sud des deux Amériques» la race rouge est la même ethnologiquement, sauf les variations de langage et de coutumes signalées par tous les voyageurs, et quelques modifications phy-
siques, produites peut-être par le climat. Nous savons que cette similitude de race avait déjà frappé les Espagnols de la conquête. Assurément il y a dans les hommes de race blanche, Allemands, Français, Espagnols, Persans, plus de différences qu'entre les Peaux-Rouges de la Californie et du Chili par exemple. Ceux-ci ont variablement le même teint, la même couleur d'yeux et de cheveux, la même-saillie des pommettes, la même obliquité de l'œil, et de plus, phénomène très-important à noter, leurs langues, bien que n'ayant entre elles aucune racine commune, même dans les tribus dont les frontières sont limitrophes, leurs langues obéissent toutes au même mécanisme, ce que les linguistes nomment V agglutination qui permet de combiner ensemble plusieurs mots pour en faire un seul, représentant une idée complète et dont participe chacun des mots composants. C'est ainsi, pour ne citer qu'un cas, qu'en joignant eiisemble les mots bâtir ^ maison^ rivière^ les langues américaines, notamment celle des Astèques, une des mieux étudiées, peuvent composer et conjuguer un seul verbe qui signifie : « bâtir une maison près de la rivière. » Les langues aryennes sont au contraire analytiques, ou , comme on dit encore, à flexion^ et elles offrent, sauf quelques cas familiers à tous ceux qui connaissent le grec et l'allemand, un phénomène absolument contraire à celui des langues agglutinatives. En disant de celles-ci que « ce sont comme des matières différentes revêtues de formes analogues, » Humbold a exprimé très-heureusement le genre d'affinité que ces langues ont entre elles dans toutes les tri* bus du Nouveau-Monde,
Il peut être intéressant de computer le nombre total d'Indiens nomades répandus sur toute la surface des États-Unis. En 1870, on Testimait à deux cent vingthuit mille six cent quatorze, non compris les Indiens du territoire d'Alaska*, dont on portait en bloc le nombre à soixante-dix mille. Entre le Missouri et les Montagnes- Rocheuses, dans le nord des prairies, dans le Dakota, se fait surtout remarquer la grande nation des Sioux, qui ont donné leur nom à ce territoire '. Ils sont au nombre d'environ vingt-cinq mille, et parmi eux se distinguent les Brûlés et les Ogalalas. Les Corbeaux, les Gros-Ventres, les Têtes Plates, les Nez-Percés, les Cœurs-d' Alêne, les Pend'-d'Oreilles, les Pieds-Noirs *, occupent principalement, dans le nord-ouest des prairies, les territoires d'Idaho, de Wyoming et de Montana, et offrent ensemble un chiffre de population inférieur à celui des Sioux, mais qu'on peut encore estimer à vingt mille. Dans le centre et le sud, les Paunies, les Arrapahoes, les Ghayennes, les Yutes, les Kayoways, les Gomanches, les Apaches, lesNavajoes, lesPueblos*, atteignent tous ensemble le chiffre de soixante mille. Le Nebraska, le Kansas, le Texas, les territoires du Colorado, du Nouveau- Mexique, d'Arizona, sont ceux que ces tribus parcourent ou sur lesquels elles sont installées. Les Paunies sont cantonnés dans le Nebraska, au voisinage du chemin de fer du Pacifique, et les Yutes
* Naguère l'Amérique russe, achetée à la Russie en 1867-68 pour la somme de sept millions de dollars.
s Les Sioux s'appellent dans leur langue Dakotas.
3 Tous ces noms sont restés français.
^ Ces deux dernières tribus ont conservé leurs noms espagnols.
dans le Colorado, dans les Pares^ plateaux boisés et gazonnés des Montagnes-Rocheuses. Entre le versant occidental de cette chatne de montagnes et le Pacifique sont les Pah-Yutes, lesBannocks, les Serpents on Shosbones, qui occupent surtout TUtah et le Nevada, enfin les Indiens de la CMifomie, de FOregon et du territoire de Washington ; prises ensemble, toutes ces tribus atteignent le chiffre d*environ quatre vingt mille individus. Nous avons salué un grand nombre d'entre elles dans notre course transcontinentale.
Il y a des degrés en tout, dans la barbarie comme dans la civilisation. La plupart des dernières tribus qu'on vient de nommer vivent dans une condition encore plus précaire que les premières ; elles n'attendent leur niMirriture que du hasard. Elles ne chassent guère, pèchent peu ; il est vrai que le bison est ici disparu, et que les rivières, sauf dans l'Oregon, ne sont pas poissonneuses. Comme les premiers hommes dont parle Ovide, ces Indiens se nourrissent de glands et vont jusqu'à manger des sauterelles, voire de la vermine. Us arrachent à la terre vierge les maigres végétaux comestibles qu'ils peuvent y trouver, surtout des racines, et c'est pourquoi les Américains appellent tous ces sauvages Indian digg€r9f les Indiens piocheurs. Cette dénomination a du moins l'avantage d'être commode pour le classement, et elle est généralement adoptée en Amérique. Ces tribus, restées ainsi au dernier échelon de la babarie, ne vivent pas même sous la tente, elles s'abritent, comme nous l'avons vu en Californie, sous des cahutes en branchages ; elle ont encore la pointe de flèche en obsidienne ou en silex, voire en cul de bouteille, et le
LES ï>fiRNISRS l'EAUX-ROUGfiS 337
morti^f 4e U^ Yolc<aiique pour bpoyer les glands* Dès le premier jour, le 4roit du Peau-Rouge à Toccup^tipn du sol qui Ta vu naître a été reconnu par les fondateurs des colonie américaines. William Penn, avant de fonder la P^sylvanie avec s^es quakers, paya aux Delawares la partie de leur territoirie qu'il allait coloniser. Précjédemment Tile xie Manhattan, où est bâti New-Yprk, avait de même été payée aux possesseurs naturels? les Mohicans, par les cplons hollandais. Les pre)»iers actes constitutionnels de la république américaine s- empressèrent aussi de constater les droits primitifis des Indiens, et Washington fut sur ce point fort explicite. Nous avons fait voir comment T^e^iipropriation du Peau-Boqge était en quelque sorte diptée par des raisons 4'utilité publique. }^a politique américaine a toujours tendu à refouler les Indiens dans des réserves ou cantonnemi^ts, des enclaves soigneusement délimitées, pour livrer à Tagrioulture, ^ Tindustrie, le territoire trop étendu que les sauvages ne conservaient que pour la chasse.
]Le3 affaires indiennes comprennent une des principales divisions du département de Tintérieur à Washingtoni et ce bureau a des ramifications dans toute rUnio4^ par le moyen de surintendances et d'agences. U est largement 4oté, car H doit pourvoir au maiatien d'environ trois cent ipille Peaux-Rouge. Ile^ vrai que ceux*ci donnent lenrs terres en retour. On leur paie ces terres par des cadeaux, de l'argent, des fournitures de vivres, d'habits, des munitions ; on leur envoie dans leurs réserves des cultivateurs, des minotiers, des forgeronj;, 4es maîtres d'école, des médecins, des mis-
sionnaires, pour leur apprendre à bêcher le sol, à moudre le grain, à travailler le fer, pour former leur esprit, soigner leur corps et leur âme ; mais ce n*est pas là malheureusement leur souci, et la moindre chasse au bison, à Tantilope, dans les grandes plaines, dans le pays des hautes herbes, ferait bien mieux leur affaire. Trouvés hors de leurs réserves et mettant en danger la paix et la vie des blancs, les Indiens sont punis ; en revanche, il est défendu aux blancs d'entrer dans les réserves indiennes et de s'y établir. Le Peau-Rouge y cultive le sol, s'il lui plaît, et peut y chasser, y errer à son gré du matin au soir. Ces réserves ont été toujours choisies de manière qu'elles soient assez isolées des dernières habitations des blancs et qu'elles aient à leur portée l'eau courante et des pâturages naturels. Parfois les animaux sauvages, le bison, l'antilope, le castor, l'élan, l'ours, y sont encore en quantité, et cela permet au Peau-Rouge d'y installer avec avantage des champs de chasse et d'y tendre ses trappes. Dans quelques réserves abondent aussi les bois et les terres d'alluvion, mais le sauvage ne veut rien entendre à l'art du forestier ni de l'agriculteur. Aujourd'hui la plupart des difficultés qui surgissent entre les blancs et les Indiens viennent à propos de ces cantonnements, dont les limites ne sont pas toujours bien marquées, et que les blancs envahissent volontiers, souvent sous le plus futile prétexte. « Qui terre a guerre a », et toute frontière est sujette à procès. Ici le procès se vide presque toujours les armes à la main.
Dans son message de 1873, le^général Grant rappelait les dernières luttes entre les bjancs et les Peaux-Rouges,
qui ont éclaté parce que chaque race oubliait les droits de Tautreau lieu de les respecter. Depuis que la civilisation marche à pas si rapides à travers le désert, ces lattes se renouvellent presque chaque année, et quelques-anes ont fait assez de bruit pour retentir jusqu'en Europe, notainment celles avec les Indiens modocs, qui vivent sur la frontière qui sépare la Californie de TOregon. Au mois d'avril 1873, le gouvernement fédéral dut procéder à une punition exemplaire des principaux chefs de cette bande, dont quelques-uns furent pendus comme traîtres, entre autre le capitaine Jack, qui avait, assassiné par surprise le brave général Canby et Tun des commissaires de paix.
Revenant à la politique adoptée par ses prédécesseurs vis-à-vis des Peaux-Rouges, le président de F Union, dans son message précité, proclamait qu'il n'en voulait pas suivre d'autre, et il indiquait la partie du Nord qu'on nomme le territoire Indien, au sud du Kansas, à l'ouest de l'Arkansas, comme suffisante en superficie et en terres cultivables pour recevoir toutes les tribus disséminées à l'est des Montagnes-Rocheuses. « Il faut y rassembler tous les Indiens aussi rapidement que possible, disait-il, leur enseigner là les arts de la civilisation et leur apprendre à gagner eux-mêmes leur vie... Le temps viendra, je n'en doute point, où tous, excepté un petit nombre qui préféreront s'établir au milieu des blancs, seront réunis dans ce territoire *. »
Le territoire Indien, que le général Grant, et avant lui les présidents Lincoln et Johnson, ont choisi comme
1 Message of the président of United- States. Washington,
310 À TRATBRS LE» ÉTAT9-TJMS
liea de cantonnement définitif des saunages àen praî-* ries, est en partie occupé, depuis quarante ans, par d'autres tribus qu'on pourrait appeler les tribus mississipiennes ou appalaches, et qui autrefois Tiyaîent principalement dans les parties de rAmérique du Nord où sont aujourd'hui les Etats des Garolines de TAlabama, de la Floride, de la Géorgie, du Missismpî, du Missouri. Ces tribus se sont pliées peut-être de mefllleure grâce que d'autres à ce cantonnement. Les) Cherokees, les Muscogees ou Greeks, les Ghactas, les Ghickasaws, les usages, les Séminoles auxquels on a joint quelques tribus atlantiques, telles que les Sbawnees, les Senecas, les Delawares, venus des Etats de Pensylvanîe et de New-York, se sont peu à peu civilisés ou du tnoids assouplis à la vie sédentaire, dans cette vaste enclave où chaque tribu distincte a elle-même sa réservé.
Les Gherokees, les Greeks se sont fait surtout remarquer dans cet essai de passage graduel de k vie sauvage à la vie policée. Ils habitent des maisons couvertes, cultivent le sol, exercent quelques métiers, sont dociles aux enseignements du maître d'école et du pasteur. Un grand nombre d'entre eux savent lire et écrire. Ils ont une imprimerie, publient des livres, un journal.
Les Gherokees écrivent leur langue avcfc des caractères particuliers, syllabiques ou phonétiques, c'est-àdire représentant chacun un son complet, et qui ont été inventés vers 1830 par Sequoyah, un des leurs, le même doiit le nom a été depuis donné par les Amérl* cains à la famille des arbres géants de Galifornie. Les caractères inventés par Sequoyah sont au nombre ât
fioîxante-dix-eept. Quant aux Greeks, ils écrivent leur langue avec les caractères européens ordinaires, et au moyen de dix-neuf lettres seulement. Revenant de notre mission dans l'Amérique du Nord, en 1869, nous avons eu rhonneur de remettre à M. V. Duruy, alors ministre de l'instruction publique, tout un carton de documents écrits el imprimés se rapportante ces tribus. La plupart de ces documents ont été déposés depuis à la Bibliothèque nationale à Paris.
Les Cherokees et les Greeks ont voté des constitutions calquées sur celle des Etats-Unis ; ils ont une chambre haute et une chambre basse, la chambre des Rois et celle des Guerriers, comme disent les Greeks* Enfin ces tribus envoient chaque année, à l'instar des autres territoires américains qui ne sont pas encore reconnus comme Etats, un délégué à Washington pour représenter la tribu auprès du congrès et du gouvernement fédéral. J'ai rencontré dans la capitale de TUnion plusieurs de ces délégués, et même le grand chef ou présisidentdes Gherokees, Tzwanôski ou le Plan-lndiné, appelé Lewis Downing par les Américains,qui donnent, à tous ces délégués, des noms anglais. G*est un métis parlant très-bien l'anglais, vêtu à l'européenne, de manières dignes, réservées. Il est venu visiter Londres et Paris en 1872. Quelques-uns des Cherokees et des Greeks ont, comme lui, reçu une éducation complète, à Saint-Louis, à la Nouvelle-Orléans, à New- York; plusieurs sont en outre de riches propriétaires fonciers, et possèdent un nombre d'hectares cultivés ou de tètes de bétail qui feraient envie à beaucoup de nos agriculteurs,
m A TRAYlSRS Les ÉTAta-tJNid
Avant la guerre de sécession, les Greeks, les Cherokees, les Chactàs avaient des esclaves noirs comme les Américains ; on prétend qu'ils en ont conservé par fraude quelques-uns. Ce trait indique encore mieux que tout autre Tétat de civilisation auquel ils sont arrivés ; mais les autres Peaux-Rouges cantonnés dans le territoire Indien, notamment^ceux des cinq nations du Sod qu*on y a également confinés à la suite des solennelles conférences tenues en octobre 1867 dans le Kansas, ne paraissent nullement vouloir marcher sur la trace de leurs intelligents devanciers.
En 1866, la population du territoire Indien était estimée à cinquante-trois mille cinq cents individus, distribués de cette façon :
Greeks 14,500
Cherokees 14,000
Chactas 12,500
GhickasawB 4,500
Osages • 3,000
Séminoles 2,000
Shawnees, Senecas, Delawares, etc , . 3,000
Total. . . • 53,500
Au commencement de 1868, les Kayoways, les Apaches, les Comanches, les Ghayennes et les Arrapahoes du sud, qu'on venait de cantonner dans ce territoire, auraient dû grossir ce chiffre d'environ dix mille individus ; mais il est certain que les sauvages des cinq nations du sud, non plus que d'autres, auxquels on a depuis également indiqué ce territoire, ne se sont pas rendus en nombre dans leurs cantonnements, puis* (|ue le recensement officiel de 1870 ne fixe, pour la po<
lËS DEtlNIEfiS PËAUX-ËOUGEâ 34â
pulation totale du territoire Indien, que le chiffre de cinquante-neuf mille trois cent soixante-sept individus, tandis que nous venons de voir que ce même chiffre était de cinquante-trois-mille cinq cents en 1866 ; un recensement de 1858 indiquait une population dépassant cinquante-huit mille âmes.
Que les Indiens se résignent à être cantonnés dans des enclaves, à vivre même au milieu des blancs, ou qu'ils persistent obstinément à rester à Tétat nomade, le même phénomène a lieu : on les voit graduellement disparaître. Sans doute les maladies, notamment la petite vérole et la syphilis, la famine, l'abus des liqueurs fortes, de l'eau-de-vie, du whisky, que les sauvages appellent « Teau du diable, » entrent pour quelque chose dans cette disparition ; mais la raison principale est toujours cette loi naturelle de la lutte pour Texistence. Les deux races, la rouge et la blanche, ne sauraient coexister Tune à côté de l'autre ; l'une, avons-nous fait remarquer maintes fois, se développe en travaillant le sol, l'autre est détruite, faute de vouloir se plier à cette culture.
Les chiffres qui fixent la diminution progressive de la population cuivrée parlent d'eux-mêmes. En 1866, d'après un tableau dressé par le commissaire des affaires indiennes à Washington, le nombre de tous les Indiens des Etats-Unis, non compris les Indiens citoyens de l'Union ou vivant sous la protection de certains Etats, était de trois cent six mille quatre cent soixante et quinze. Le même nombre était en 1865 de trois cent sept mille huit cent quarante-deux, ce qui indiquait une différence en moins de treize cent
â44 A TtlAVËRS IBS ÉTAtS-ÛPflâ
soixante-sept individus en un an ; mais la didiintrtion est en réalité encore plus rapide. En 1870, le chiffre des Indiens nomades ou cantonnés était déjà descendu à deux cent quatre-vingt-sept mille neuf cent quatrevingt-un ; en comparant ce chiffre à celui de 1865, on relève une perle de dix-neuf mille huit cent soixanieet-un Indiens en cinq ans, soit près de quatre mille par an.
De quelque manière que l'on groupe les chiffres, cette loi de diminution progressive se vérifie, même parmi les Indiens qui vivent librement au milieu des blancs. Ainsi en 1860 le nombre dlndiens civilisés était estimé à quarante-quatre mille deux cent un : en 1865, il était descendu à trente-neuf mille huit cent quatrevingt-dix-huit ; en 1870, il n'était plus que de vingtcinq raille sept cent trente-et-un *, ce qui indiquait une diminution de dix-huit mille quatre cent soixante-dix Indiens en dix ans ou plus de dix-huit cents par an.
Dans aucun Etat, aucun territoire, si clénletit en soit le ciel, les Indiens ne sont à Tabri de cette implacable mortalité qui les frappe. Aucune partie de l'Amérique ne jouit d'un climat aussi salubre que la Californie. En 1852, on estimait à trente-deux mille deux cent soixante-six le nombre des Indiens civilisés de cet Etat ; en 1860, il n'était plus que de dix-sept mille sept cent quatre-vingt-dix-huit ; en 1870, dé sept mille deux cent quarante-et-un, diminuant ainsi de plus de moitié à chaque décade d'années, c'est-à-dire qu'à la fin du siècle il n'y aura plus en Californie que quel-
^ Ninth Cemus of the United-StaieSt staiistics of populaiUm, W^hingtOD, 1872.
LBS DSRfflEtlS PEAUX-BOtlGES 315
ques centaines d'Indiens civilisés, et peut-être plus d'Indiens nomades. En 1870, le nombre total des Indiens de Californie était de vingt-neuf mille vingt-cinq ; il était environ le double en 4860.
Ce phénomème va partout se vérifiant depuis que les blancs ont mis les pieds en Amérique. Les Delalvàres, qui ont jadis été si puissants, ne comptent plus que de rares représentants. Gooper a célébré le dernier des Mohicans, et les mandanes, qui autrefois allèrent des embouchures du Mississipi jusqu'auprès des grands lacs, les mandanes, qui avaient bâti des villes et pouvaient lever des armées, n'étaient plus en i866 que quatre cents ; ils étaient ménie moins nombreux en 1868, année où ils disparurent presque tous dans une épouvantable épidémie de petite vérole. La maladie fut apportée dans leur camp, sur le haut Missouri, par un navire à vapeur qui venait y faire la troque. Où sont maintenant toutes ces tribus atlantiques et celles des grands fleuves et des grands lacs que les premiers colons rencontrèrent en si grand nombre, quelques-unes si florissantes, ces Iroquois, ces Algonquins, ces Hurons, ces Chactas, ces Séminoles, ces Natchez et tant d'autres ? Des unes, on a oublié jusqu'au nom ; les autres, jadis si populeuses, n*ont plus que des représentants épars. J'ai vu à Gaughnawagah, près Montréal, les derniers des Iroquois chanter au lutrin, mener des convois de bois sur le Saint-Laurent, ou guider les bateaux à vapeur sur les rapides, qu'eux seuls ont la hardiesse de franchir ^.
1 Sur le dernier rapide, le plus dangereoi, on stoppe, on appelle Baptiste, qui arrive en picogue, monte à bord, prend la
A la Nouvelle-Orléans, j*ai aperçu les derniers des* cendants des Natthez, dont les infortunes émurent si fort la plume de Chateaubriand, installés an marché public comme vendeurs d^herbes. Qui eût jamais songé qu'Atala et Chactas devraient ainsi finir? Enfin au bord du lac Erie, près la chute du Niagara, j'ai acheté pour quelques dollars aux derniers enfants des Six- Nations, que Fenimore Gooper avait connues dans toute leur gloire, des colliers de coquillages et des mocassins ornés de perles. Au commencement du siècle, on estimait à six cent mille le nombre des Indiens répartis sur toute la surface occupée aujourd'hui par les Etats- Unis. On a vu que ce nombre était descendu à trois cent mille environ en 1866, et à deux cent quatrevingt-huit mille en 1870 *.
barre, et Ton franchit, entre deux murs de rochers, Tablme vertigineux. Le navire craque, les eaux montent en poussière jusqu'à bord ; les passagers, inquiets, haletants, trouvent la minute bien longue. Un marin français, l'amiral R... à bord d'un de ces steamers, avouait que^ dans tous ses voyages sur mer, il ne B*était jamais trouvé dans une situation aussi chanceuse, et il admirait le sang-froid de Baptiste qui, calme à la barre, guidait le navire, incliné, suspendu sur le rapide, entre deux écueils qui le touchaient presque.
* Le chiffre exact, 287,981. se décompose ainsi :
Indiens de VIndian Terr%t9ry 59,367
Indiens des autres réserves et nomades ..... 228,714
Total. . . . 287,981 A quoi il faut ajouter les Indiens du territoire d'Alaska acquis en 1868, estimés en bloc à 70,000
Et les Indiens civilisés de tous les Etats-Unis . . • 25,731
On arrive ainsi à un total de 383,712
qui représente le chiffre de tous les Indiens disséminés en 187(1
Cette diminution progressive des Peaux-Rouges est donc désormais un de ces phénomènes qui se réalisent suivant une loi fatale, irrésistible. Néanmoins il y a encore en anthropologie une école, sans doute bien intentionnée, qui persiste à méconnaître ce fait indéniable, qui même prétend que la population indienne est partout en croissance, et se mêle utilement aux blancs, tt Lorsqu'elle diminue, dit-on, c'est uniquement par suite des mauvais traitements des colons, qui n'acceptent pas le Peau-Rouge comme un égal, comme un frère, » et l'on oppose alors aux chiffres officiels nous* ne savons quelles statistiques des républiques espagnoles, comme si les colonies hispano-américaines, qui sont en si grande décadence, pouvaient être mises en parallèle avec celles des Anglo-Américains, comme si en pareille matière le self-govemment hardi des pays protestants ne l'emportait pas sur la centralisation étroite et mesquine des pays catholiques. Il y a longtemps que Chateaubriand l'a dit : « Les descendants de Pizarre et de Fernand Cortez valent-ils les fils des frères de Penn et ceux des Indépendants? »
Quelques-uns ont parlé d'assimilation, d'absorption lente, qui permettrait à l'Indien de se fondre avec le blanc. Les faits sont aussi contraires à cette théorie. Combien avons-nous relevé de Peaux-Rouges au milieu
sur la earface de TUnioD. n sera curieux, quand le dixième cens sera dressé en 1880, de comparer ce chiffre avec celui qui sera alors relevé. — Le nombre des femmes est chez les Indiens plus grand que celui des hommes. La différence en faveur des femmes est souvent d'un tiers. On a signalé le même fait chez tontes les nations polygamiques, les Turcs, les Persans, les Cbinois. ^oas Tavons relevé aussi chez les mormons.
des blancs en 1870 ? Pas même vingt-six mille, et le nombre en va diminuant d'année en année. Depuis trois siècles et plus que les Indiens assistent à la colonisation de leur pays par les Européens, aucun ne s*est réellement rapproché de Thomme civilisé. Il y a entre les deux races comme une répulsion instinctive, une antipathie naturelle qui ne permet pas à Tune de sq joindre fraternellement à l'autre. Dans toute l'ét^idue des Etats-Unis, on ne peut citer qu'un seul Indien vraiment civilisé : c'est le général Parker, qui a succédé comme chef des Senecas au fameux Red-Jacket ; encore est-il métis. Ce qui se passe pour le Peau-Rouge a Heu aussi pour le nègre. Dans tous nos voyages» nous n'avons entendu citer qu'un noir réellement instruit, parlant et écrivant bien : c'est Lislet-Geofifroy, que plusieurs créoles encore vivants ont connu. Il était de File Maurice, mulâtre, bien qu'il eût la peau et les cheveux d'un nègre ; il se connaissait en sciences physiques et mathématiques, en topographie, et fut nommé correspondant de l'Académie des sciences de Paris. Arago le mentionne dans ses écrits. Cet exemple est le seul en ce genre dont on puisse arguer ; il n'est même pas probant, puisque le sujet est de sang mêlé.
Un rêve tout aussi chimérique que la fusion des races, c'est la civilisation graduelle du Peau-Rouge par le cantonnement, par la culture du sol. Combien de ces Peaux-Rouges qui ont réellement accepté ces enclaves, etquiyont quelque peu prospéré? Les premiers S3ulsque l'on cantonna, il y a quarante ans, (J^nsle territoire Indien. Ils étfi^ie4t alors peut-être cent mille ;
copibien sont-ils aujourd'hui ? Un peu plus de cinquante mille. Tous les autres Indiens ne veulent pas entendre parler de cantonnement: « Nous voulons vivre comme nous avons été élevés, en chassant les animaux de prairies. Ne nous parlez donc plus de nous envoyer dans des réserves et de nous faire cultiver la terre, » disait le grand sachem des Corbeaux, Pied- Noir, aux commissaires venus au fort Laramie, et il ajoutait : a Laissez-nous aller où va le bison. Envoyez vos fermiers, mais que ce ne soit pas pour nous. Le Corbeau promène son camp à travers la plaine, et chasse l'antilope et le buffle. C'est là ce qu'il aime. Pères, regardez-moi et regardez tous les Corbeaux, ils sont de la même opinion que moi. » Dent-d'Ours, l'autre grand sachem, qui avait parlé avant Pied-Noir, avait été non moins explicite que lui : « Pères, vous m'avez ditde bêcher la terre et d'éleverdu bétail; je ne veux pas qu'on me tienne de ces discours, j'ai été élevé avec le bison, et je l'aime. Depuis ma naissance, j'ai appris comme vos chefs à être fort, à lever ma tente quand il en est besoin et à courir à tf avers la prairie selon mon bon plaisir. » Nous savons que la Nuée- Rouge ne s'est pas exprimé autrement à Washington et à New-York. Les seuls parmi les sauvages qui acceptent sans se plaindre d'aller dans les enclaves où on les confine et d'y cultiver la terre sont ceux de caractère faible et chez lesquels a diminué l'esprit guerrier. « Celui-ci est un bon sauvage, me disait le traitant canadien Pallardie en me montrant un pauvre Sioux, il va partir pour sa réserve et mener la charrue cet hiver. » Une dernière école de philanthropes voudrait réunir
tous les Indiens des États-Unis, quels qu^ils fussent, dans un seul et même territoire, qui entrerait comme une unité dans TUnion, et qui resterait soumis à une sorte de fédération intérieure cqmme territoire indien. Ce seraient de petits États-Unis rouges, si Ton peut ainsi parler. M. R. de Sémallé, qui le premier a conçu cette idée, nous disait, au commencement de Tannée 1874, que le général Parker, comme grand chef des Senecas, s'était mis enfin à la tête de ce projet, et qu'il avait jeté les bases de la future constitution qui régirait « l'Etat des hommes rouges. » Quelques mois ne s'étaient pas écoulés que déjà des difficultés se rencontraient, le projet subissait un temps d'arrêt, et il en sera sans doute de la formation de cet Etat comme de l'installation des réserves. En toutes ces choses, ou oublie de consulter le principal intéressé, l'Indien, qui ne veut ni de réserve, ni de territoire, ni de constitution, ni d'État, mais qui entend vivre et mourir nomade, comme il est né. Nous avons la plus grande estime pour la personne et les talentsdu général Parker ; néanmoins nous sommes persuadé que lui aussi poursuit un rêve, généreux, il est vrai, qui est de tous le plus réalisable, mais qui malheureusement ne se réalisera jamais.
Les preuves si nombreuses que nous avons données de l'anéantissement fatale des Peaux-Rouges dans une limite de temps assez rapprochée sont, hélas I hors de toute contestation. Soit que l'Indien aille se confiner dans les réserves que les blancs lui indiquent, et où il trouve toujours plus de protection, plus d'abri que dans l'isolement du désert, — soit qu'il persiste à vivre à l'état nomade dans les prairies, dans les grandes
plaines, dans les plateaux élevés du Nevada, de FUtah ou des Montagnes-Rocheuses, — soit enfin que, venant se perdreau milieu des blancs, il se résigne à vivre de la vie de Thomme civilisé, la loi de sa disparition graduelle est partout la même, et toutes les étapes qu'il peut essayer de faire aujourd'hui vers un autre genre de vie ne le sauveront pas, il est trop tard ; le barbare et rhomme policé, paraît-il, ne peuvent ici vivre côte à côte. La nature avait fait présent à celui-là du champ le plus étendu qu'elle eût donné à aucune autre nation pour le coloniser, le peupler. Là sont les plus belles eaux, les plus vastes plaines, les plus fertiles alluvions, les plus riches mines, les plus denses forêts, les plus grands lacs, les rivages les mieux défendus. La nature, généreuse et patiente, a laissé au Peau-Rouge le temps nécessaire pour tirer profit de tous ces trésors, de tous ces avantages. Le Peau-Rouge n'a pas voulu se plier à la dure loi du travail, qui est celle de toute Thumanité; il n'a pas voulu labourer le sol, le féconder de ses efforts ; les plaines, les forêts, il ne les a utilisées que pour la chasse, — les eaux, que pour une pauvre pêche faite le plus souvent à l'arc, et à la fin, comme si la nature s'était lassée d'attendre, le blanc est venu, qui a porté sur tout ce continent une énergie, une ardeur indomptables. Il a bâti des villes, créé des ports, jeté sur les lacs et les fleuves des navires sans nombre, et uni par une canalisation savante, la plus longue qui existe sur le globe, les eaux douces aux eaux de l'Océan. Il a partout exploité les mines, installé des fermes, des manufactures, des usines, défriché les bois, construit des routes, des chemins de fer, des télégra-
phesi et un jour, dans un accès d'audace que plus d'un croyait ne devoir pas réussir, il a joint les deuxocéans, TAtiantique et le Pacifique, par un ruban de fer continu à travers Timmense éteïidue des prairies. Ce jour-là a donné le glas du Peau-Rouge. On peut plaindre le pauvre indigène, mais on ne doit accuser que lui de sa défaite et de sa mort.
Curieuse et mélancolique destinée que celle de cet enfant du désert condamné fatalement à disparaître, parce qu'il n'aura pas voulu se mêler à ses vainqueurs, et profiter des leçons qu'ils lui apportaient, alors qu'en une autre circonstance mémorable c'est le barbare, ce sauvage de Germanie, qui a tant de ressemblance avec les Peaux-Rouges^ qui a vaincu et régénéré l'homme civilisé I Ici le barbare envahisseur a détruit le vieux monde romain pour en former l'Europe moderne, là le sauvage aborigène aura regardé passer, sans le comprendre, le civilisé venu d'Europe, et la jeune Amérique se sera faite sans lui ; bien plus, sa race aura entièrement disparu le jour où le grand continent; sera tout à fait colonisé.
lË DIXIÈME REGENSBifENT
La population blanche. — Si répartition par États. — Les ghindes villes. —• La population noire. — Les Chinois. — La race ronge. — Les immigrants. — Le centre dé population; -* À quand les Etats-Unis seront-ils entièrement peuplés.
Toud les dix ans, depuis 1790, les Américains publient les différents tableaux du reeensement de leur popula tion. Le dernier est celui de 1880. Les chiffres nous fournissent plus d'un curieux renseignement, comme on va le voir.
Le i" juillet 1880, il y avait auxÉtats-Unis50,155,783 habitants ; c'était une augmentation, sur le recensement de 1870, de ll,597,4iâ habitants, ou de 20 pour 100,
En 1870, on comptait aux États-Unis 38,558,371 habitants, et sans la guerre de sécession, qui avait fauché par milliers les hommes pendant cinq ans et entravé toute immigration, on en aurait évidemment compté au moins 40 millions.
Si, ce qui est probable, Ja meirveilleiise progression
â54 A TRAVfiRS LBS ÉTAtS-UNÎd
qui a toujours été relevée jusqu'ici continue, il n'est pas douteux que, vers les premières années du siècle prochain, disons 1910, les États-Unis arriveront à ce chiffre de 100 millions d'habitants, qu'on avait déjà rêvé pour Fan 1900. En effet, depuis 1790, si l'on prend les recensements successifs, on constate pour chaque période ou décades d'années, une augmentation qui est en moyenne de vingt -huit pour cent ; par conséquent, en trente ou trente-cinq ans, le chiffre de la population double. lia toujours doublé et ces cinquante millionsdoubleront comme ont doublé les quatre millions du début ; donc, en 1910, les États-Unis compteront probablement cent millions d'habitants sur un territoire qui est grand comme les quatre-cinquièmes de l'Europe, avec des campagnes magnifiques qui produisent à cette heure 1 60 millions d'hectolitres de blé, 450 millions d'hectolitres de maïs, et dont on envoie, pour le blé seulement, 60 millions d'hectolitres en Europe.
Sur le chiffre recensé de 50 millions d'habitants, le chiffre de la population masculine est un peu supérieur à celui de la population féminine, environ 90,000 en plus, et cet excédent s'explique surtout parce que, dans les chiffres de l'immigration, on compte deux tiers d'hommes contre un tiers de femmes.
Dans le chiffre de la population recensée en 1880, il y a 43,403,000 blancs, 6,581,000 noirs, 105,600 Ghinois, 66,400 Indiens civilisés, et de plus, nés à l'étranger, 6,677,943 individus, qui sont venus s'établir dans le pays d'une façon définitive, sans esprit de retour. Les enfants qui naissent de ces immigrants sont inscrits comme des natifs Américains, et, d'autre part, la plu*<
tE DIXIÈME ItEGBNSËMBNt 355
part de ces immigrants, après quelque temps de séjour et en ayant satisfait à certaines formalités, c'est-à-dire signé un papier où ils déclarent qu'ils sont dans l'intention de devenir citoyens américains, peuvent voter, occuper une portion des terres publiques, s'établir par droit de préemption et de homestead, eu un mot, prendre possession de ces terres sur autant de fois 160 ares ou 64 hectares qu'il y ade têtes majeures dans la famille. En outre, ilspeuventremplir des fonctions publiques, arriver à toutes les positions officielles, excepté à celle de président des États-Unis ; car pour occuper ce poste, il faut être né aux États-Unis de parents américains.
De 1821 à 1883, il est arrivé aux Etats-Unis 12,500,000 immigrants, dont 5,335,000 partis de la Grande-Bretagne, 3,792,000 de l'Allemagne, 605,000 de Suède et Norvège, 334,000 de France, 293,000 de Chine, 181,000 d'Autriche-Hongrie, 167,000 d'Italie, 128,000 de Suisse, 110,000 de Russie, dont 50,000 Polonais.
Dans ce moment, les Etats-Unis comptent trente-huit États et huit territoires, non compris le territoire Indien et celui d'Alaska, l'ancienne Amérique Russe, non plus que le district neutre de Golumbia, où est Washington.
Les territoires sont des États mineurs ; ils envoient chacun un délégué au Congrès, mais ils n'ont pas le droit d'y envoyer des représentants ayant droit dévote ; ils n'ont pas non plus de constitution proprement dite, jusqu'au jour où le Congrès les reconnaît comme États. En principe, il suffit pour cela qu'il y ait dans un territoire au moins 30,000 habitants ; mais il y a des raisons pour lesquelles certains territoires, quoique ayant le nombre d'habitants voulu et au delà| ne sont pas rç^
A TttAVfillS LES étATS-UKlS
connus comme Élatà, [par exemple^ si la majorité des citoyens y esidémocraitque et si c'est le parti répubUeain qui gouverne au Ciongrès. Il y aussi un territoire où non seulement le chiffre de la population dépasse celui que doit avoir un État à son origine, mais encore qui a beaucoup plus d'habitants que certains États,* et qu'on ne reconnaît pas néanmoins comme État, parce qu'on y pratique la polygamie : c'est l'Utah, le pays des Mormons,
Voici quelle est la population actuelle des États par groupes. Dans ceux qu'on appelle les États de la Nouvelle-Angleterre, au nombre de si^, les plus anciens, les plus civilisés, et qui se composent du Massachusetts, du Vermont, du Gonnecticut, du Maine, du New-Hampshire et du Rhode-Island, il y a 4 millions d'habitants, et l'on constate une augmentation de quatorze pour cent sur le précédent recensement. Oti est là fixé, on est avec toutes les habitudes de luxe qu'on a dans les pays trèsavancés, et cette augmentation de quatorze pour cent en dix ans est notable, si on la compare à ce qui se passe en France.
Notrid population augmente à peine de 100,000 habi« tants par an. Si nous mettons, avec 38 millions d'habitants, un an pour croître de 100,000, il nous faudra mettre dix ans pour croître d'un million, et quatre cents ans pour croître de 40 millions. Par conséquent, pour doubler la population actuelle, pour faire ce que les États-Unis font en trente ans, nous mettrons quatre cents ans. Dans les États du milieu, qui se composent des États de New-York, de Pensylvanie, de New-Jersey, de Delaware, de Maryland, de Virginie occidentale et du
LB DIXIÈMB RECENSEMENT 33?
districide Colombia, on compte, en i880> 12 millions et demi d'habitants, soit une augmentation de dix-huit et demi pour cent.
Les États du centre, riilinois, i*Ohio, le Missouri, le Michigan, l'Indiana, le Wisconsin, Tlotira, le Minnesota, le Nebraska, le Kansas, le Colorado, renferment 17 millions d'habitants. L'augmentation de population y a été de vingt-neuf pour cent. C'est ici le pays des fermiers^ des agriculteurs, des mines, des giTandes prairies et forêts^ des p&turages. Les États dont nous avons déjà parlé sont, au contraire, des pays manufacturiers. C'est dans les États de la Nouvelle-Angleterre que sont les grandes filatures, surtout les filatures de coton, qui font concurrence même à celles de Manchester. On envoie de Lowell, de Providence, de Fall-River, des cotonnades jusqu'en Angleterre, et souvent les dames anglaises les préfèrent, parce qu'elles sont mieux teintes, plus fines, de meilleure qualité que les leurs.
La Pensylvanie est la région des mines de fer, ded forges^ du charbon, du pétrole ; les États de l'Ouest sont les pays de grandes fermes, du maïs, du blé, du bétail. On y exploite aussi les bois.
Les États du Sud forment la région du tabac, du co« ion, du sucre, du riz, des oranges. Ce sont la Yit^ginie, la Géorgie, la Caroline du Nord et du Sud, la Floride, le Kentucky,leTenne8sej rAlabama,leMissis8ipi, le Texas, la Loubiane, l'Arkansas. Ces États sont peuplés de noirs. C'est là que vivent tous les anciens esclaves, et il y a des Étas où ils sont plus nombreux que les blancs.
La population du Sud était, en 1880, de 15 millions d'habitants ; l'augmentation a été de trente pour cent.
Celle de la population noire est un phénomène curieux. Jusqu'ici, la plupart des géographes, des philosophes, des moralistes pensaient que le nègre livré à lui-même dans un pays qui n'était pas le sien tendait à disparaître, et qu'il fallait l'esclavage pour le maintenir.
Les États du Pacifique sont la Californie, TOrégon, le Nevada, États miniers et États à blé. Ils renferment un million d'habitants et l'augmentation a été de quarante-cinq et demi pour cent.
Restent les territoires, au nombre de huit : l'Arizona, l'Utah, le territoire de Washington, le Nouveau-Mexique, le Montana, ridaho, le Dakota, le Wyoming. Il y a là 607,000 habitants, et l'augmentation a été de soixanteseize et un tiers pour cent.
C'est dans ces territoires principalement que l'on cantonne les Indiens dans des réserves, et que se dirigent tous les chercheurs d*aventures, tous les individus qui, pour une raison quelconque, ne se trouvent pas à l'aise dans les États de l'Atlantique, de l'Ouest ou du Pacifique, et qui alors vont devant eux, en quête de la fortune. Us arrivent ainsi dans les territoires souvent en fort grand nombre, et y sont quelquefois une cause de grand embarras.
Il faut dire maintenant un mot des villes principales de tous ces États.
La première est celle qu'on appelle la Ville impériale , New- York, la véritable capitale des États-Unis. C'est le premier port du globe après Londres et Liverpool. Le mouvement annuel des exportations et des importations y dépasse le chiffre de 4 milliards de francs.
Cette ville, qui avait un peu moins d'un million d'ba-
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bîtants en 1870, en a aujourd'hui plus de 1,200,000. Elle a devant elle une autre ville, Brooklyn, qui compte 567,000 habitants, et qui n est séparée de New- York que par la rivière de TEst, sur laquelle est le pont suspendu le plus long qui existe.
PhUadelphie a 847,000 habitants.
Chicago, qui n'existait pas avant 1830, et qui, en 1837, incorporée comme commune, n'avait encore que 4,000 habitants, Chicago en avait 503,000 au 1" juin 1880, et c'est après New-Tork la plus grande place de commerce de toute l'Amérique, comme c'est le plus grand port du monde entier pour les bois, les céréales, les viandes salées. On expédie de Chicago trois millions de tonnes de blé et d'autres céréales, c'est-àdire de quoi charger 3,000 navires de 1,000 tonneaux chacun. L'exportation des porcs va de pair avec celle des grains, car on tue à Chicago 6 millions et demi de porcs. Il n'y a pas de marché au monde qui puisse sous ce rapport le disputer à celui-ci, de même pour les bois. On met en coupe réglée toutes les grandes forêts de pins qui s'étendent jusqu'au nord du lac Supérieur, et tous ces bois, à l'état de poutres, de madriers, de planches, de bardeaux, de douelles, et souvent de maisons, sont expédiés de Chicago sur les ports de l'Atlantique et de là jusqu'en Europe.
Boston, Saint-Louis, Baltimore, Cincinnati ou Porcopolis, ont respectivement 363,000, 350,000, 332,000 et 256,000 habitants ; enfin d'autres villes, au nombre de quatorze, ont un chiffre d'habitants qui varie entre
234,000 pour San Francisco, et 90,000 pour Rochester. Dans toutes les colonies où étaient autrefois des escla«
300 A TRAVERS LES ÉTATB-irMIS
vefl, telles que les Antilles et les États de rAmériqne latine depuis le Mexique jusqu'au Chili,enfin les colonies de la mer des Indes, Tlle Maurice, autrefois Ttle de France et rtle de la Réunion ou Bourbon, il est passé en principe que le noir, à mesure qu'on Fa émancipé, s*e6t livré à la paresse, à l'ivrognerie et a fini par disparaître à peu près entièrement dans un milieu qui n'avait d'aOleurs jamaiflétélesien.
Voici maintenant le phénomène curieux et nouveau que révèle la statistique américaine. Les nègres, qui n'étaient, en 4810, que 4,880,000 sont, ai 1880, 6,581,000, soit une augmentation de trente-cinq pour cent, et cette augmentation est plus grande que celle de la population blanche, qui ne dépasse guère trente pour cent.
On attribue ce fait à ce que beaucoup de ces noirs, depuis leur émancipation^ pouvant travailler librement sont restés sur leurs anciennes plantations. On croyait» après 1865, que peu à peu ils se déplaceraient. Pas du tout. Dans les États du Nord, où l'on a tant plaidé pour eux, où l'on a tant demandé leur affranchissement, il n'y en a que 542,000, et, dans lesÉtatsdu centre, 388,000. Presque tous sont restés dans les États du Sud, les Garolines , la Louisiane , le Mississipi , la Virginie, la Géorgie, TAlabama, où ils sont en tout au nombre de 5,630,000, formant près des deux cinquièmes de la po* pulation totale.
Ils sont restés dans les États où ils étaient esclaves, quoi qu'on ait fait pour les renvoyer dans TOuest ou jusqu'en Afrique, dans la colonie de Libéria ; ils sont restés sur les lieux où ils étaient^ ils ont procréé et
augmenté plus que les blancs. Ils travaillent, ils se lU vrent à la culture du coton, du riz, de la canne à sucre. Un assez grand nombre s'emploient comme terrassiers sur les chemins de fer, d'autres enfin prêtent leur industrie à divers métiers : ils sont barbiers, plâtriers, blanchisseurs, décrotteurs ; ils servent dans les hôtels, ils s'ingénient, en un mot, de toute façon, et c'est grâce à ces habitudes de travail qu'ils ont augmenté, et cela malgré une émancipation peut-être un peu hâtive et subite, et malgré la liberté absolue, même en politique qui leur a été accordée*
A entendre tout le bruit qui s'est fait autour des Chinois aux Etats-Unis, et après toutes les campagnes qui) ont été menées contre eux, on serait porté à croire qu'ils étaient excessivement nombreux. Or, il n'y a que 105,613 Chinois dans une population de plus de 50 millions d'habitants, et ils n'étaient encore que 56,197 en
Presque tous ces Chinois se rencontrent dans les États du Pacifique. 11 y en a plus de 90,000 en Californie, dans l'Orégon, dans l'État de Nevada, et 11,700 dans les; territoires. Ils sont cuisiniers, blanchisseurs, jardiniers, terrassiers sur les canaux et les chemins de fer, laveurs d'ors dans les placers.
Dans le Massachusetts, ils sont 237, employés dans . une cordonnerie et une filature de coton.
Dans la Louisiane, ils sont 489, disséminés dans ]es rizières, les plantations de sucre et de coton.
Dans l'État de New-York, ils sont au nombre de 946, presque tousil New- York, où ils fument l'opium et ne font rien de bon.
Les Indiens, qu*on appelle lès Peanx-Rôuges, sont les indigènes de T Amérique da Nord. Les uns sont civilisés, les autres sont restés sauva^, nomades ; ceux-ci ne travaillent pas, ne se livrent pas à la culture du sol : il leur faut d*immenses champs de chasse pour tuer quelques hisons, quelques élans, quelques castors. De plus en plus Timmigrant, le pionnier, arrivantstir leurs terres, on a uni par les traquer, les enfermer dans des réserves qui sont délimitées dans quelques Etats et surtout dans les territoires.
En 1880, il y avait 65,000 Indiens civilisés aux Etats- Unis, etparmi eux, les cinq tribus civilisées du terri- . toire indien, le Cherokees, les Crecks, les Ghactas, les Séminoles, les Shikaws. En 1870, il n'y en avait que 25,000. Il y a donc eu une augmentation d*un peu plus du double d'une décade d'année à l'autre, c'est-à-dire que,du groupe des Indiens des prairies, ilenestentré un certain nombre dans la civilisation. Ils ont revêtu des habits, ils sont allés aux écoles apprendre à lire, à écrire, à faire un peu de calcul, à conduire la charrue, manier un outil, forger le fer.
En 1880, d'après Vlndian Report ou rapport du bureau indien de Washington, qui dépend du ministère de l'intérieur, le chiffre des Indiens des tribus était de 253,000, dont un peu plus de la moitié, c'.est-à-dire 132,000, étaient civilisés ou à peu près civilisés. On les dit civilisés, quand ils viennent assister, le dimanche, au prêche du missionnaire qui est établi dans la tribu, ou qu'ils fréquentent l'école établie pour eux. Les Indiens tout à fait nomades ne vivent en quelque sorte qu'à cheval, chassant le bison, et sont les ennemis irréconciliables
LE DIXIEME RECENSBUENT 363
dès blancs. Voici comment a varié, de 1870 à 1880, le chiffre de toute la population indienne, en y comprenant même les Indiens civilisés : en 1870, on relevait 313,000 Indiens ; ce chiffre est pris dans la statistique officielle de 1870, dans le neuvième recensement. En 1872, on n'en trouvait plus que 297,000, d'après Vindianlteport; en '1876, 266,600, et en 1880, 253,000, comme il a été dit tout àTheure ; c'est-à-dire que, dans ces dix dernières années, le chiffre total des Indiens a diminué de 20 pour 100 ou de 60,000 soit 6,000 en moyenne par an. On peut toutefois admettre qu'une partie des Indiens a dû se fondre dans la population américaine.
Il serait facile de calculer à peu près l'époque, quelque éloignée qu'elle soit, où il n'y aurait plus d'Indiens dans l'Amérique du Nord. Ce phénomène de disparition graduelle, contre lequel beaucoup de moralistes s'élèvent au nom d'idées qui sont évangéliques, mais qui n'ont rien à voir avec la géographie et l'ethnologie, se vérifie également en Australie, où les aborigènes, les Papous, disparaissent de plus en plus devant l'envahissement des blancs. En Tasmanie, ils ont même tout à fait disparu. Ce phénomène aussi se vérifie dans la Nouvelle- Guinée, dans les endroits où les blancs s'installent, et de même dans la Nouvelle-Calédonie, dans toutes les lies de l'Océanie, y compris la Nouvelle-Zélande, avec les Maoris. 11 y a même des îles océaniennes où les naturels ont complètement disparu.
C'est là ce que Darwin a si bien décrit par ce mot : la lutte pour la vie. Ces populations paresseuses, ayant besoin de très-grands espaces pour vivre, pour
aller à la chasse, à la cueillette de certains fruits sauvages, disparaissent fatalement devant les populations travailleuses, civilisées, blanches, qui se contentent d*un petit espace, qui viennent modifier Tétat du sol et troublent ces races nomades dans une vie où elles se plaisaient depuis l'époque antédiluvienne. Ces races primitives finissent par diparaître, quand elles ne sont plus, pour ainsi dire, dans leur milieu. G*est le faible qui succombe devant le fort. Elles sont prises aussi, devant Tenvahissement de plus en plus marqué des Européens, d'une espèce de sentiment de profonde tristesse, d*une sorte de chagrin moral, qui les abat et qui ne les rend plus aptes à la procréation . Partout ces choses se voient, même dans notre Afrique. Dans les parties que nous civilisons, l'Arabe disparait, meurt, ou s'enfonce de plus en plus dans le désert.
Depuis les premiers temps de la découverte, les Européens ont immigré en Amérique. Il est certain que si Ton prend en bloc cette population de 50 millions d'hommes que nous venons de recenser, on peut dire qu'il n'y a eu là, dès le principe, que des immigrants.
Dans le début, ce furent les pèlerins^ les indépendants, les frères de Penn, dans le Nord, puisles cavaliers, dans le Sud, enfin divers groupes d'Européens, des Allemands, des Suisses, des Français, des Hollandais, des Suédois. Le noyau des treizes colonies initiales s'est formé de la sorte.
Ces immigrations ont eu lieu avec des oscillations diverses. Toutes les fois qu'il y a eu de grandes crises en Europe, politiques ou financières, il s'est fait un grand
Le dixième recensement 3é5
moavement d'immigration vers les États-Unis. La misère a été aussi une des principales causes d'émigration : des familles/des villages entiers, comme en Irlande, ont émigré.
D'un autre côté, quand il y a eu aux Etats-Unis quelque crise économique ou politique, comme en 1857, en 1860-65, en 1873-1877, en 1883-85, il y a eu un temps d'arrêt dans l'immigration européenne et môme un retour de quelques émigrés vers la mère-patrie ; puis, quand le moment propice est revenu, alors les populations d'Europe, comme pour gagner le temps perdu, se sont mises de nouveau en marche. C'est un Mississipi humain, disent les Yankees, qui traverse TAtlantique. Les immigrants arrivent souvent en quantité telle, que dans le monde européen on en a été ému, notamment en Allemagne, où tout ce quia pu être fait pour arrêter ce flot a été tenté par le gouvernement, mais en vain. Il perd par là d'abord des soldats et ensuite des gens q.ii payent l'impôt. L'émigration allemande n'en a pas moins continué eii dépit de tous les obstacles. Les Allemands émigrent en telle quantité aux États-Unis, que, en Tannée 1880, dans le chiffre de 525,000 émigrants, ils tiennent la première place ; les Anglais et les Irlandais ne marchent qu'après, et pourtant les Irlandais sont partis'alors" au nombre de 62,000.
Les Suédois et les Norvégiens viennent après les Allemands, les Irlandais et les Anglais. Ils ont fondé aux États-Unis, dans le Wisconsin, des villes où l'on ne parle que leur langue, où l'on ne lit que des journaux Scandinaves, où il n*y a que dès églises de leur religion.
En 1880, les Suédois et les Norvégiens sont partis au
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nombre de plus de 4S,0Q0 pour les États-Unis. Autrefois ils ne partaient pas en aussi grand nombre ; mais aujourd'hui que la plupart ont des parents ou des amis en Amérique, ceux qui partent savent très-bien où ils vont. Les mennonitesrusses,Vcette secte calme, tranquille, qui ne veut pas faire la guerre, qui ne demande qu'à vivre en paix avec le prochain, sont établis depuis quelques années aux Etats-Unis, notamment dans le Texas et le Kansas, où ils ont fondé des colonies très-intéressantes. 7,000 sont partis de Russie en 1880.
U y a encore, parmi les principaux immigrants, les Austro-Hongrois, Autrichiens, Hongrois, Tchèques, au nombre de 19,000, et les Italiens de 11,000.
Les Français sont en très-petit nombre, à peu près 4,000 par an.
De 1347 jusqu'à 1880, on calcule qu'il est arrivé plusieurs millions d'immigrants aux États-Unis , et sur ce chiffre, on ne compte que 113,000 Français ; c'estrà-dire qu'il n'a pas émigré plus de Français aux État^Unis, malgré tous les a^vantages qu'on rencontre là-bas, qu'il n'en a émigré en Algérie, qui est aux portes de la France et comme un département français.
U est vrai qu'il y a bien des ennuis pour les pauvres émigrants en Algérie : le gouvernement militaire, les longues formalités bur^u<;ratiques. U faut d'ailleurs le reconnaître, nous ne sommes plvis^une nation émigrante, nous n'avons plus le goût des longs voyages comme nos ancêtres qui ont fondé la Louisiane et le Canada ou Nouvelle-France, qui ont bâti Saint-Louis sur le Mississipi^ Saint-Louis, qui est aujourd'hui une
LE DIKIÈME RECENSEMENT 367
ville de 300,000 habitants, et Montréal et Québec, sur le Saint-Laurent, qui sont aussi des villes de fondation française.
On caJlcule que il millions d'Européens ont franchi l'Atlantique en moins de quatre-vingts ans pour s'en aller aux Éta,ts-Unis*
Dans le recensement de 1880, qui indique un chiffre total de 50 millions d'habitants, ces il millions d'immigrants interviennent pour près de la moitié ; car il est évident que s'il n'y avait pas eu l'immigration, quel qu'eût été l'état de la société Américaine, quelque désir qu'on eût eu de fonder la famille, il n'y aurait pas,en 1880, un chiffre de 50 millions d'âmes, et ce chiffre n'eût été peut-être que de 25 millions.
On calcule que l'immigrant apporte avec lui en moyenne 100 dollars, c'est-à-dire 500 francs, et qu'il vaut au moins, comme capital humain, 5,000 francs. Généraleo^ent, cet homme de vingt à quarante-cinq ans, est fort, vigoureux, valide, travailleur ; il vaut bien ce que valaient les nègres, c'est-à-dire 5,000 francs. 11 en résulte que ces il millions de citoyens Européens immigrés, ou, si Ton veut, ces 10 millions s'ils apportent 500 francs chacun, cela fait cinq milliards en beaux écus sonnants, c'est-à-dire le malheureux tribut que nous avons payé à l'Allemagne. En outre^ si chaque immigrant, comme on vient de le dire, représente au moins le capital d'un nègre ou de tout homme valide qui travaille, c'est-à-dire la valeur de 5,000 francs, cela fait encore 50 milliards de francs ac- ^quis par les États-Unis du chef de l'immigration.
Voilà ce que représente véritablement cette masse
368 A TRAVBRà LES ÉTATS-UNIS
d*£uropéens qui arrive à flots toujours plus pressés, et Ton est bien obligé de reconnaître qu'une partie de la fortune de TAmériquedu Nord gît précisément dans rimmigration. 11 est vrai qu'on fait tout le nécessaire •pour bien recevoir ces nombreux^ arrivants.
Nous savons que ce sont les plus grandes compagnies maritimes transatlantiques qui, aujourd'hui, transportent les immigrants en Amérique et que, quand ceuxci arrivent, il y a des interprètes pour les accueillir. On leur remet les lettres que leurs parents ou leurs amis et connaissances déjà établis^ en Amérique leur ont adressées depuis leur départ. Il y a un bureau de poste spéciale qui conserve toutes ces lettres. Il y a aussi un bureau de chemins de fer qui a été spécialement établi pour soustraire ces gens à tous les solliciteurs, à tous les coureurs ou runners qui poursuivent de leurs obsessions les pauvres voyageurs ignorants et crédules. On donne immédiatement à tous les nouveaux arrivants des billets pour la destination où ils désirent se rendre. Pour changer leur monnaie, il y a unbureaude change. Bref, ily a tout ce que peut désirer Tétranger qui arrive, même un bureau de travail, labor bureau, où Ton donne un emploi à ceux qui n*ont pas de place. 11 y a enfin, pour les immigrants malades, une infirmerie qulls trouvent à l'arrivée, puis un hôpital établi dans une île très-bien située, sur le bras de mer qu'on appelle la rivière de l'Est. Ici et là, les immigrants, dont la santé réclame des soins, sont reçus et soignés gratuitement.
Les Américains ont les meilleures terres.pour la cuU ture, les plus belles rivières, les routes, les chemins de
fer, les canaux les mieux outillés, et des mines de fer, de charbon, de pétrole, de cuivre, d*étain, de zinc, de plomb, de mercure, d'argent et d*or, riches comme on n'en voit nulle part.
Dans ce pays béni du ciel, on faisait 4 millions de balles de coton en 1876, on en produit 7 millions aujourd'hui. On récoltait 100 millions d'hectolitres de blé, on en récolte 165 millions ; on récoltait 200 millions d'hectolitres de maïs, c'est à présent 500 millions; on fondait 2 à 3 millions de tonnes de fonte de fer, on en a fondu près de 5 millions en 1883 ; on extrayait 50 millions de tonnes de charbon, on en extrait aujourd'hui 110 millions, prêt qu'autant que ce que produit l'Angleterre. Enfin, dans les quatre ans qui vont de 1876 à 1880, la dette nationale a été réduite de plus d'un milliard de francs, et on la réduit encore chaque jour.
La nature a pourvu en partie à cet heureux état de choses, et les hommes ont fait le reste par leur énergie, leur courage et les institutions démocratiques qu'ils ont su se donner.
Ce qu'on appelle, dans les recueils de statistiques de la population des États-Unis, « le centre de population, » c'est le point où l'équilibre serait atteint si le pays était une surface plane sans aucun poids, mais capable de supporter le poids de ses habitants dans le nombre et la place où on les trouve, chaque individu étant supposé avoir le même poids et exercer une pression sur le point pivotai proportionnelle à la distance où il en est. En un mot, le centre de population, c'est le centre de gravité de la population d'un pays, et le problème se résume, pour chaque cas, dans la détermination de ce centre
dont on marque la place sur la carte en degrés de latitude et de longitude, à Tintersection d'un parallèle et d'un méridien qu'on a calculés.
Pour déterminer la vraie position du centre de population, on choisit un point qui en soit aussi près que possible, et on y trace un parallèle et un méridien. L'intersection de ces deux lignes est regardée comme étant le centre cherché, et ces lignes sont prises comme les axes des moments. On sait qu'on appelle moment, en statiquei le produit d'une force par une distance. Un momont nord ou sud est le produit de la population par sa distance au parallèle pris ; un moment est ou ouest, le produit de la population par sa distance au méridien pris. Dans ie premier cas, les distances sont mesurées en minutes d*arc ; dans le second il est nécessaire d'user des milles ou des kilomètres par suite de l'inégale longueur des degrés et minutes aux différentes latitudes.
La populi^ion est groupée par degrés carrés, c'est-àdire en aires ou surfaces comprises entre des parallèles et des méridiens consécutifs, qui sont des unités commodes pour ce travail.
La population de cent des principales viUes est déduite de celle de leurs degrés carrés et traitée séparément.
La population de chaque degré carré est prise comme éta^t à son centre géographique.
La population de chaque degré carré et de chaque ville au nord et au sud du parallèle pris est multipliée par sa distance à ce parallèle, et l'on fait la somme des moments nord et sud. Leur différence, divisée par le
total de la population da pays, donne la coif ectiûn en lathade, positive au nord, négative au sud.
On calcale de même la somme des moments est et ouest, on en tire la correction en longitude.
Le centre de population des Etats-Unis à toujours marché à l'ouest à partir du premier recensement qui remonté à 1190. Qn était alors très-voisin de Tépoquè où avait eu lieu la guerre de Tlndépendancé entre la métropole et les treize colonies angkiëes qui avarient toutes été fondées sur les bords de TAtlantiqué. il est facile de déduire a priori que le centre de population des États- Unis devait être, à ce moment-là, trèâ-pirès du rivage.
En effet, en 1790, il est à 23 milles à TÉst de Baltimore, dans FEtatde Maryland (voir ia carte.) Baltimore
l) apr-cs bicartû pubL'ée avec le lO^BccCTisemcuL des fc.iL'-.-vnis. 18BI
est un port de mer, au fond de la baie de Ghesapeake, où se jette la Susquehana et le port est situé sur le rivage ouest de cette baie. Le centre de population est sur l'autre rivage, vîs-à-vis, à l'Est, et Ton peut dire qu'il est en réalité sur l'Atlantique.
En 1800, le centre de population est à 18 milles à l'ouest de Baltimore, toujours dans l'Etat de Maryland ; il a avancé de 41 milles.
En 1810, il continue à marchera l'ouest, en inclinant au sud, ce qui est dû à l'annexion du territoire de la Louisiane. Il est à 40 milles au nord-ouest de Washington, sur la frontière de l'Etat de Maryland.
En 1820, il est à 16 milles au nord de Woodstock, en Virginie, inclinant au sud, comme précédemment, à cause de la colonisation du Mississipi, de l'Àlabama et de la Géorgie.
En 1830, tournant de même au sud, à cause de l'annexion de la Floride et de l'extension de la colonisation dans le sud et le sud-ouest, il est à 19 milles au sudouest de Moorefield dans l'Etat qu'on appelle aujourd'hui la Virginie occidentale.
En 1840, nous le trouvons, montant cette fois au nord, à 16 milles au sud de Glarksburg, encore dans la Virginie occidentale.
En 1850, il est à 23 milles au sud- est de Parkersburg, toujours dans la Virginie occidentale, et il incline au sud par suite de l'annexion du Texas.
En 1860, le centre* de population s'élève au nord, à 20 milles au sud de Ghillicote, dans l'Etat d'Ohio.
En 1870, il remonte encore au nord, à 48 milles nordest de Gincinnati. Ce mouvement au nord provient de la
guerre civile de sécession, qui a occasionné la dépopu* lation du sud.
Enfin, en 1880, le centre de population incline au sud, les Etats du sud s'étant relevés et Timmigration reportée au sud-ouest. Il est à 8 milles au sud-ouest de Cincinnati, dans le Kentucky, à un mille de la rive sud de TOhio et à un demi-mille sud-est du village de Taylorsville, comté de Kenton.
Les éléments astronomiques de ce point sont les suivants :
Latitude 39» 04* 08**
Longitude 84« 39' 40" (méridien de Greenwich.)
Pendant quatre-vingt dix ans, la ligne qui joint les centres de gravité assure sensiblement le 39™" parallèle et 8*en est allée droit à Touest. « A Touest, oui 1 la marche de l'Empire prend sa voie, » disent les Américains dans leur langage imagé : Westward, ho ! the curse of Empire takes its way. » G*est là le cri des pionniers inscrits sur un des magnifiques tableaux qui ornent rentrée du capitole à Washington et qui ont été peints par Leutzé. Et cette marche àTOuest est non-seulement une image poétique, qui répond au mouvement des pionniers, mais encore, on vient de le voir, c'est une véritable expression géographique et même géométrique, indiquant la marche en avant, à l'Ouest, du centre de population des Etats-Unis.
Le nombre total de milles eff'ectués de décade en décade d'années par la marche de ce centre est de 457 milles ou 735 kilomètres, soit en moyenne de 50 milles ou 80 kilomètres par décade, pour quatre-vingt dix années, ou une moyenne de 8 kilomètres par an. Le point
iHÂ A TRAVBRS LBS ÉTATS -UîfïS
lé pins A\i nord de la ligthe qfui joint totis les centres est au départ, en 1790, le plus au sud, en 1830, année où l'^Alabama, FArkansas, le Mississipi, la Louisiane furent organisés en Etats et la Floride en territoire. Cinq années, 1830, 1810, 1850, 1860, 1880, oscillent autour du 39*« degré. Il n'y a pas en latitude de variation plus grande que 18 minutes, alors que Tavancement total en longitude est de 8 degrés et demi. Le mouvement de 18S0 à 1860, est Je plus grand de toùs^ 81 milles; les autres se tiennent entre 36 et 58 milles et l'accélération subite du mouvement considérable entre les années 1850 et 1860, c'est le peuplement de la Californie qui en est la cause, et qui fait que douze individus à San Francisco pèsent autant sur le point pivotai du centre de population, au croisement du 83* méridien et du 39« parallèle, que quarante individus à Boston.
La population des États-Unis double à peu près tous les trente ans, comme on le voit par le tableau suivant, qui comprend les recensements d'une période de 90 années ou dix recensements.
Années
AceroMMmmt
Noiubre d'habitants
diemml OfO
, LE DIXIÈME RBGBNSfiMENT 375
La moyenne de raccroissement décennal est de iS^i OiO, Les deux décades d'années où la population a le moins augmenté, sont les deux dernières, celle de 1970 et celle de 1880, à cause de la guerre de sécession d^une part, et d'autre part, à cause de la crise économique qui a régné aux États-Upis et a fait considérablement diminuer Timmigration.
Si Ton mesure la distance entre TAtlantique et le Pacifique à la hauteur du SO'"^ parallèle que suit h marche du centre de population, on trouve 4,320 kilomètres. Sur ces 4,320 kilomètres, le centre de population en a fait 735 en 90 ans, de 1790 à 1880, c'est-à-dire qu'il a marché, à la vitesse de 8 kilomètres par an. Pendant le même espace de temps, la population est passée de 4 millions à 50 millions d'habitants, c'est-à-dire qu'elle s'est accrue de douze fois et demi son chiffre initial.
Cela étant, nous pouvons nous demander à quel momenl et avec qnel nombre d'habitants le centre de population de8Etata-;Unis aura fini de se déplacer, sera arrivé au centre géographique, au centre de figure du pays, et alors les Etats-Unis auront toute leur population, et même un trop plein, comme la Chine ou Hnde d'aujourd'hui , et commenceront à leur tour à émigrer.
Prenant la moitié de la distance entre l'Atlantique et le Pacifique autour du 39"^* degré, nous avons 2160 kilomètres. C'est la distance du centre géographique des États-Unis, par le 39»* degré, à l'Atlantique et au Pacifique. Or, nous sommes partis de l'Atlantique, et nous avons déjà racheté 735 kilomètres. Il en reste donc 1425 à faire, ce qui, à 8 kilomètres par an, représente
178 ans, disons un nombre rond de 180. Cent quatrevingts ans, c'est i8 décades d'années, 18 recensements. Cela nous mène à l'an 2060. Or, le chiffre de la population a doublé depuis 1790 tous les trois recensements, tous les trente ans ; disons maintenant qu'il doublera tous les quarante ans. Le chiffre actuel de 50 millions aura donc doublé, en 180 ans, quatre fois an moins, c'est-à-dire qu'il aura passé de 50 millions à 100, 200, 400 et 800 millions, en 1930, 1980, 2030, 2080, et que la population des Etats-Unis aurait alors, si ce calcul était juste, la population de l'Asie ; mais les Etats-Unis ne sont pas même aussi grands que la Chine, avec, il est vrai, moins de déserts, et la Chine toute entière n'a jamais eu plus de 4 à 500 millions d'habitants. Admettons ce dernier chiffre pour les Etats-Unis, si l'on veut, en l'an 2060, c'est-à-dire en moins de deux siècles, et nous serons bien près de la vérité, car la loi des trente ans pour le doublement dans la suite des temps ne continuera pas à se vérifier avec la précision mathématique qu'elle y a mise pendant près d'un siècle, sauf le cas de la guerre de sécession ou d'une crise financière. En outre l'immigration européenne ne dépassera pas, et ne présentera même plus sans doute les chiffres qu'elle a atteints de 5 et 600.000 et même 700.000, dont 200.000 Allemands, en 1881 et 1882. Les atteindrait-elle encore, avec les Allemands, les Anglais et les Irlandais, les Suédois, les Norvégiens, les Austro-Hongrois, les Italiens, les Russes, qui émigreront toujours beaucoup, il n'en est pas moins vrai que cette masse d'émigrants, devant 60 millions d'habitants que les Etats-Unis vont compter en 1890, sera de moindre importance relative qu'elle
n6 Ta été récemment devant des populations de 40 et 50 millions d'habitants.
Quoiqu'il en soit, les Etats-Unis auront un jour leur centre de figure, leur cenlre géographique cadrant avec leur centre de population, comme la France à la forme pentagonale, qui a son centre de population vers Bourges, vers le centre du pays, Bourges que quelques-uns demandaient pour capitale après les désastres de 1814 et 1815.
La France est ainsi, au propre et au figuré, le pays le mieux équilibré sur sa superficie, sans vallées profondes, sans grandes montagnes, et Tun des mieux arrosés, des mieux cultivés, mais dont les habitants, hélas I n'émigrent plus, ne procréent plus, tant ils se trouvent bien chez eux l