HARPER’S FERRY (GUÉ D'HARPER
qu’elle peut devenir demain confond l'imagination. Il y a une trentaine d'années, le nom des Monts Alléghanys n'éveillait guère, dans l'esprit, d’autre pensée que celle de périls incroyables ou de tragiques aventures. Quelques hardis trappeurs ou quelques colons solitaires y menaient une vie d’ermites, au milieu de forêts vierges et de lianes impénétrables. Maintenant, dans ces mêmes montagnes, conquises par la civilisation, les habitants des grandes villes du littoral viennent chercher en été la fraicheur et le repos. En 1832, Chicago n'existait pas; les cartes du pays n'en faisaient aucune mention,
PREMIÈRES IMPRESSIONS
Un fort insignifiant, établi pour protéger le commerce! occupait la place où s'étale aujourd'hui, sur les rives du lac Michigan, l’opulente ‘reine de l'Ouest.” De vastes districts qui n'étaient connus, il y a trente ans, que par les rapports d'intrépides explorateurs où de marchands de fourrures, ont été organisés en États, incorporés dans l'Union, et comptent actuellement des centaines de milliers d'habitants. En 1840, San-Francisco n'était autre chose qu'une station missionnaire, dirigée par des religieux espagnols. En 1855, Omaha n'existait que sous la forme d’un simple poste indien; et Denver, en 1859, n'était qu'un amas de tentes et de wigwams.” Aujourd’hui, ces trois villes, grandes et prospères, sont en relations commerciales avec toutes les parties du monde civilisé. [1 n’y a guère plus de neuf ou dix ans, le service des postes à travers les Prairies était fait par la diligence transcontinentale, qu'un fort détachement de soldats armés jusqu'aux dents devait toujours accompagner, pour la défendre contre les attaques des Indiens. De nos jours, ces mêmes districts, sillonnés par des chemins de fer, sont devenus le centre d’une paisible et florissante industrie.
À la vue d’un si merveilleux développement, les lignes prophétiques et naïves, écrites il y a un siècle et demi par un pieux évêque; admirateur enthousiaste de l'Amérique du Nord, me revinrent plus d’une fois à la mémoire : “Le sceptre et l'empire du monde
Vont être acquis à l'Occident.
Ton dernier-né, terre féconde, Sera ton fils le plus vaillant ! ”
Il n'entre pas dans le plan de cet ouvrage d'apprécier la situation morale et religieuse, encore moins l’état politique et social, de la grande République américaine. Au surplus, le voyageur qui traverse rapidement un pays ne peut guère porter un jugement raisonné et réfléchi sur des questions aussi graves et aussi complexes que celles-là; mais, puisque j'ai cité la flatteuse prédiction du bon évêque, puis-je éviter de me demander si elle s’est accomplie, ou si, du moins, elle est en voie de se réaliser ? En d’autres termes, trouvons-nous dans les États-Unis le produit le mieux réussi du travail des siècles, et dans le peuple américain, l'idéal des nations? Si cette question ne vise que la prospérité matérielle, j'estime qu’on doit, sans hésiter, y répondre affirmativement; mais je ne fais que répéter l'opinion des plus sages et des meilleurs esprits, en exprimant la crainte qu’il n’en soit pas de même au point de vue des intérêts les plus élevés de l'humanité. Certes, je rends hommage à la courageuse ardeur avec laquelle les Américains se sont jetés dans la grande lutte du bien contre le mal. Leur zèle, leur dévoue-
! Les postes que les Américains appellent des /orts, dans tout l'Ouest, sont de simples stations militaires où sont cantonnés des détachements, plus ou moins considérables, de soldats réguliers, destinés à tenir en respect les Indiens, La plupart de ces soi-disant forts n’ont pas même un semblant de fortifications. —Mote du Traducteur.
? Wigwams, huttes des Indiens, construites en terre et en branchages, et ressemblant à des cabanes de forestiers. — Note du Traducteur.
* L’Évêque Berkeley, de l’Église anglicane,