SAINT-LOUIS A DENVER
les défenseurs de Saint-Louis, ‘est un entrepôt de grains ; Cincinnati abonde en porcs: ce sont là leurs plus beaux titres de gloire; tandis que le jour est proche où Saint-Louis sera considérée comme le cœur du monde civilisé.” !
Les querelles de famille ne regardent point les étrangers ; aussi, ne prendrons-nous parti ni pour l’une ni pour l’autre des deux rivales; seulement la vérité nous oblige à dire qu'aux États-Unis la sympathie générale est du côté de Chicago. |
Passant le De sur le pont monumental mentionné plus haut et traversant l'État du Missouri, nous entrons dans celui de Kansas. Cet État, connu naguère sous le nom sinistre de ‘sanglant Kansas,” a été, pendant bien des années, l’un des champs de bataille où se poursuivit, avec le plus d'acharnement, la terrible lutte entre l'esclavage et la liberté. Les Missouriens, esclavagistes à outrance, voulaient imposer au nouvel État une constitution identique ‘à la -leur. Dans ce’ but, ils occupèrent une prande parue territoire et publièrent l'avis suivant: “La loi de Lynch sera appliquée, dans toute sa rigueur, contre tout lâche abolitionniste qui osera souiller le sol de sa présence ; en conséquence, il peut s'attendre à être dûment pendu, goudronné et emplumé, sans autre forme de procès”? En dépit de ces menaces, un certain nombre de colons des États de la Nouvelle- Angleterre vinrent s'établir sur les bords de la rivière Kansas et sy organiserènt militairement. Des combats meurtriers eurent lieu entre les hommes du Nord et les esclavagistes missouriens ; mais le sang-froid, l’intrépide résolution des fermiers du Massachusetts finirent par l’emporter; leurs adversaires durent se retirer, et le Kansas fut admis dans l'Union fédérale comme État libre.
Quand nous traversâmes ce vaste district, une nuée de sauterelles y faisait les plus grands ravages. En certains endroits, ces insectes formaient sur le sol un véritable croûte vivante; en d’autres, ils obscurcissaient l'air, comme fait la neige, quand elle tombe à flocons serrés. A une station, le train dut attendre, pour se remettre en marche, que la voie eût été déblayée des tas de sauterelles qui l’encombraient. Partout les récoltes étaient rasées, les arbres dépouillés. Le fourrage ayant été dévoré comme le reste, le bétail mourait de faim. La gravité croissante et le fréquent retour de ce fléau sont généralement attribués à la destruction presque totale du gibier à plumes, très abondant autrefois dans les Prairies. Les sauterelles, qui
1 Extrait d’un document offciel, publié par ordre du Comté de Saint-Louis, Le Comté américain a beaucoup d’analogie avec l'arrondissement de France.—Vote du Traducteur. A ANE
2 Tous nos lecteurs connaissent certainement, au moins de nom, la loi de Lynch, mais tous ne savent peut-être pas quelle en est l’origine. Au xvi”° siècle, Jean Lynch, colon de la Caroline, fut investi par ses concitoyens d'un pouvoir : discrétionnaire, afin de juger sommairement et de réprimer immédiatement les désordres; inséparables d’une colonie naissante. Cette mesure, commandée par la nécessité, fut ensuite adoptée par plusieurs autres États de l Amérique du Nord, pour des considérations semblables. On verra, dans le cours de cet ouvrage, qu’il en a été fait, à des époques récentes, de fréquentes PISE en Californie. Mais s’il est incontestable que la loi de Lynch (Lynch law) a eu sa raison d’être et son utilité, il n’est pas moins certain que, bien souvent, elle a servi de couvert à des actes aussi injustes que barbares. Il serait bien temps, ce nous semble, que les. États- Unis, qui, sous tant de rapports, marchent à la tête de la civilisation, abolissent définitivement une loi indigne d’un pays de lumières et de liberté.— Mo d4 Traducteur.
LA FAUNE ET LARPLORE DESE PRAIRIES.
naissent, paraît-il, dans un désert couvert de plantes de sauge, au pied des Montagnes Rocheuses, étaient arrêtées dans leur vol et dévorées avidement par des centaines de milliers de gallinacés, connus sous le nom de Poules des Prairies. Les grands travaux nécessités par le percement de la ligne du Pacifique ont fait disparaître ces utiles oiseaux, qui ont été ou refoulés vers les montagnes, ou exterminés par les chasseurs. Pendant quelque temps, les marchés de la Nouvelle-Angleterre et même ceux d'Europe furent larsement approvisionnés de cet excellent gibier; mais, à dater de la même époque, les invasions de sauterelles sont devenues beaucoup plus fréquentes.
Le voyage à travers les Prairies, bien qu'un peu monotone, est loin d'être dépourvu de tout intérêt. Nous sommes au milieu de cet immense bassin du Mississipi qui, descendant du sommet arrondi des Alléchanys, remonte jusqu'aux cimes des Montagnes Rocheuses. On connaît le mot de M. de Tocqueville : “Cette vallée est, à tout prendre, la plus magnifique que Dieu ait jamais préparée pour l'habitation de l'homme.” Ici la construction de la grande ligne transcontinentale a été singulièrement favorisée par la nature ; le ruban de fer se déroule, sur un espace immense, sans rencontrer d'obstacles. La Prairie est si bien nivelée que souvent on ne voit pas de quel côté le sol penche. De loin en loin, se montrent des Indiens, aux tresses noires, à la peau bistrée, drapés dans leur couverture de laine et le carquois sur l'épaule. Les bisons, qui autrefois erraient en maîtres dans ces solitudes, y deviennent toujours moins nombreux. Il y a quelques années, les trains devaient souvent s'arrêter, pendant une heure ou plus, pour laisser passer un troupeau de bisons qui traversaient la voie en colonne serrée: aujourd’hui, il est rare d'en rencontrer plus de quatre ou cinq à la fois. Les daims et les antilopes abondent; les chiens des Prairies évalement. Ces derniers, sorte de rongeurs qui tiennent à la fois de l’écureuil, du lapin et de la marmotte, vivent en républiques, se construisent des villes souterraines, qui s'étendent souvent sous des centaines d’hectares, et se réunissent volontiers au dehors quand l’homme est loin; une tradition locale assure que c'est pour causer de leurs affaires. Quoi qu'il en soit, rien n’est plus amusant que de voir des milliers de ces petits animaux, assis gravement sur le gazon ou gambadant à l'entrée de leurs terriers. (On prétend que le chien des Prairies partage généreusement sa demeure avec un hibou et un serpent à sonnettes. Qu'il donne l'hospitalité au hibou et vive en bons termes avec lui, c'est, parait-il, un fait bien constaté; mais, quant au serpent, je soupçonne fort qu'il n'est autre chose qu'un visiteur importun, et qu'il vit à la lettre
aux dépens de son hôte.
Les arbres sont très us danse Prairie = Sur [és 577760 monticules arrondis qui de loin ressemblent à de grandes vagues pétrifiées, on voit quelques pins solitaires; le long des ruisseaux, quelques touffes de
1 De la Démocratie en Amérique, tome I”, page 30.
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coudriers ou de saules; puis, à de grands intervalles, une ligne de peupliers du Canada qui indique le cours d’une rivière. Du reste, la végétation de ces vastes plaines est magnifique. Ce sont d’abord des graminées de toutes les espèces, qui forment le plus excellent fourrage; les animaux en sont si friands qu’on a surnommé les Prairies le paradis du bétail. Puis viennent les herbes aromatiques, la menthe, la sauge, l’absinthe, l’immortelle sauvage, qui parfument l’air de leurs senteurs pénétrantes. Toutes ces plantes s'élèvent en certains endroits jusqu'à hauteur d'homme, et se couvrent en été d'une multitude innombrable de fleurs, aux couleurs éclatantes. La Prairie se revêt alors, jusqu’à l'horizon, d'une teinte bleue, jaune ou rouge, suivant la flore qui prédomine dans la région. L’atmosphère est d’une si exquise pureté que la viande de bison, déposée sur l'herbe, ne se corrompt pas, mais se dessèche et peut se conserver pendant des mois. Les couchers de soleil scnt splendides; et, quant aux nuits, sauf peut-être en Arabie et en Égypte, je n’en ai vu nulle part qui puissent leur être comparées. Impossible de décrire la transparence lumineuse que prend alors la voûte azurée; le regard y plonge comme dans un abîme sans fond; à côté du ciel des Prairies, celui d'Italie paraitrait opaque et terne.
À l'époque de mon voyage, on n'était pas sans inquiétudes au sujet des Indiens. Des mineurs, attirés par la prétendue découverte de quelque filon d’or, avaient pénétré dans certaines de leurs Æéserves; c’est ainsi que l'on nomme les lieux de cantonnement que le gouvernement américain leur a concédés. Le bruit s'était répandu que les indomptables Araphoëés et les terribles Sioux s'étaient mis en campagne. Même les paisibles Vutes, disaiton, se disposaient à faire cause commune avec leurs frères. On ajoutait qu'une bande d'émigrants que nous avions vue la veille au soir traversant laborieusement la Prairie, avait été attaquée par les Indiens, qui avaient scalpé les uns, dispersé les autres et volé tout le bétail. Ces rumeurs étaient répétées, écoutées, commentées, avec des sentiments divers, par mes compagnons de voyage. (Ceux d’entre eux qui habitaient sur les frontières des Réserves se réjouissaient qu'une occasion favorable se présentât ‘“d’en finir une bonne fois avec les Indiens” et .exprimaient l'espoir que cette ‘vermine ” serait enfin complètement détruite. D’autres, plus sérieux et plus humains, déploraient le sort réservé aux indigènes, mais le croyaient inévitable, L'anéantissement de cette malheureuse race ne paraît plus être, en effet, qu'une question de temps. Comme le bison dont ils tiraient leur subsistance, les Peaux-Rouges s’évanouissent et disparaissent devant la marche envahissante de l’homme blanc. Une levée de boucliers, comme celle que l’on prévoyait, ne pourra qu'accélérer l’issue fatale de la lutte qui se poursuit depuis des siècles.
Le surlendemain de notre départ de Saint-Louis, le train qui avait parfaitement marché jusque-là, s'arrêta court, et nous entendîimes un grand
bruit de vapeur qui s’échappait. ‘Tiens! je crois vraiment que la machine
INCIDENTESODE VOVAGE.
vient d’éclater s'écria mon voisin, mineur du Nouveau-Mexique. Il disait vrai, et le dommage était si grand qu'il n'était pas possible de le réparer. Nous étions au beau milieu de la grande solitude des Prairies. Pas d'habitation en vue. La prochaine station était à une certaine distance ; et probablement une locomotive de rechange ne pourrait nous être envoyée que de Denver, qui se trouvait encore à 273 kilomètres. Bien des heures devant s’écouler avant que le train se remit en marche, je pris le parti d'aller explorer la Prairie avec un de mes compagnons de route. Nous ne tardâmes pas à découvrir une grossière habitation, recouverte de feuillage. C'était la cabane d’un chasseur qui, la veille, avait tué un jeune bison.