PROPIGIEUX ACCROISSEMENT DE CHICAGO
je ne me trompe, même en Amérique. Quoique située au milieu d’un continent, cette ville étonnante jouit de tous les avantages d’un port de mer. Assise à l'extrémité méridionale du Lac Michigan, elle communique directement avec l'océan par la grande chaîne des Lacs! et par un réseau de canaux, le plus étendu, dit-on, qui soit au monde. Un bateau à vapeur, partant du golfe du Mexique et qui à la Nouvelle-Orléans entrerait dans le Mississipi, pourrait, au moyen de ces canaux, traverser le Continent et déboucher dans l'Atlantique, par le golfe Saint-Laurent. Les navires de Chicago circulent librement dans tous les Etats-Unis et jusqu'au fond du Canada. De plus, sa position admirable au milieu des belles plaines du Michigan, qui naguère faisaient partie des Prairies, mais qui aujourd'hui sont couvertes de riches
plantations de blé et de maïs, fait de Chicago l’entrepôt naturel de cette immense et fertile récion.
Chicago doit son nom à la rivière qui l’arrose.
J'ai cherché à découvrir l’étymologie de ce nom, mais en vain. Un volumineux et prétentieux ouvrage ma appris que le mot en question, ‘emprunté au dialecte indien, signifie une bête fauve,
un chef, une divi- PREMIÈRE MAISON BÂTIE À CHICAGO, nité ou un ognon.” Ces renseignements, on le voit, n'étaient pas de nature à faciliter mes recherches. Peut-être Chicago dérive-t-l du même mot qui a formé celui de Mi-cigan, dont la première syllabe, qui signifie eau, se retrouve dans le nom de plusieurs fleuves ou rivières: Mssissipi, AMzssouri, Mzami, WMinnehaha, etc. Des personnes encore vivantes se souviennent parfaitement de la première maison de bois, qui fut construite par un nommé Mackenzie à l'endroit où le Chicago se jette dans le lac. Le site était bas, marécageux, sujet aux inondations ; cependant un groupe d'habitations ne tarda pas à s'y former. Mais quand la jeune cité eut pris une certaine extension, ses habitants reconnurent les inconvénients de sa position, et pour y remédier, conçurent un projet qui, à coup sûr, ne pouvait surgir que dans des cerveaux américains. Ils résolurent d'élever leur ville de trois mètres. Pour cela, on
1 On sait que ces lacs, unis entre eux par des rivières ou des détroits, sont au nombre de cinq: Michigan, Supérieur, Huron, Erié et Ontario.—Vore du Traducteur.
DF, CHICAGO AUNNTAGARA,
introduisit à la base des constructions d'énormes crics à vis, desservis chacun par une escouade d'ouvriers. À un signal donné, chaque escouade fit faire un demi-tour à la barre de fer. Cette opération fut répétée plusieurs fois, jusqu'à ce que la hauteur voulue eût été atteinte. On combla ensuite le vide avec divers matériaux. Ce fut “un miracle de la mécanique,” a-t-on dit avec raison.” De cette manière, des magasins, des entrepôts, des hôtels, furent élevés, sur leurs fondations, de la hauteur d'un étage et cela, si tranquillement, si graduellement, si imperceptiblement, que les affaires ne furent pas un seul instant interrompues, et que personne ne songea à quitter son domicile. L'hôtel Sherman, à cette époque le plus considérable de la ville, fut ainsi exhaussé au-dessus du sol, quoique tout le temps rempli de voyageurs. Par extension de ce système, les habitants de Chicago transportent maintenant leurs maisons d’un lieu à un autre avec la plus grande facilité. Je rencontrai plusieurs de ces voyageuses d’un nouveau genre. Je fis même des emplettes dans des magasins qui, après avoir longtemps figuré au centre de la ville, se dirigeaient vers les faubourgs.
Mais, si la mécanique à eu son miracle à Chicago, l'hydraulique y a aussi eu le sien. La ville manquait d’eau potable. Celle qu’on prenait, soit dans la rivière, soit aux bords du lac, était impure, et les puits ne pouvaient suffire aux besoins d’une population qui augmentait de jour en jour. Que firent les habitants de Chicago? Ils ouvrirent à grands frais un tunnel, de près de quatre kilomètres, sous le lit du lac. On atteignit ainsi des profondeurs où l'eau était parfaitement limpide ; et, dès lors, de puissantes machines hydrauliques distribuëèrent, dans tous les quartiers de la ville, des milliers d’hectolitres d'une eau aussi pure que du cristal.
Mais l'esprit de résolution et d'énergie qui caractérise la population de Chicago ne s'est jamais déployé d’une manière plus frappante qu’à l’occasion du grand incendie qui a ravagé leur ville. L'été de 1871 avait été plus sec que de coutume. Les feux de prairies s'étaient multipliés et avaient pris des proportions inusitées; aussi l'atmosphère restait-elle chargée d’une épaisse fumée qui s'étendait jusqu’à l'horizon. A Chicago même, il y avait eu déjà bien des commencements d'incendies ; et lorsque le dimanche, 8 octobre, l'alarme fut de nouveau donnée, les pompiers étaient déjà épuisés de fatigue. Pendant la nuit, le feu sévit avec fureur, et, le lendemain, il avait acquis une telle intensité que les flammes, traversant la rivière, envahirent un quartier qu'on avait cru jusque là à l'abri de leur atteinte. Les habitants de ce quartier, avant de se douter du danger qui les menaçait, se virent enveloppés d'un cercle de feu. Des constructions monumentales, des banques, des édifices publics, des maisons particulières, s’effondraient tout d’un coup, consumés, calcinés à l'intérieur, non par le contact des flammes, mais par les courants d’air embrasé qui circulaient de toutes parts. Il semblait que l'incendie ne dût cesser que lorsqu'il ne resterait plus rien pour l’alimenter.
1 L. Simonin, Far- West américain, ouvrage déjà cité.
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