‹ A travers les Etats-UnisChapitre 90 sur 130 · ESQUISSE DU NIAGARA PAR LE PÈRE HENNEPIN · texte numérisé non relu

ESQUISSE DU NIAGARA PAR LE PÈRE HENNEPIN

cassant. Les chutes subissent donc un abaissement certain et continu. D'année en année, la hauteur des rapides diminue et la paroi de rochers est rongée par les eaux; en sorte qu'on peut prévoir le jour (encore bien éloigné il est vrai), où la rivière aura disparu et où les deux lacs ne seront

unis que par un simple détroit.' Lorsqu'on essaie de décrire le Niagara, on est obligé d'employer des mots qui expriment la violence, la furie, quelque chose de sauvage et de ! Voyez une admirable dissertation sur les conditions géologiques du Niagara, dans l'ouvrage de Sir Charles

Lyell, intitulé: Wésie aux Etats-Unis, —Note de LV Auteur.

CURATIEEX EFFET PSYCHOLOGIQUE,

désordonné. Et cependant, chose étrange, telle n’est point l'impression que produit sur l’âme ce grand spectacle: c’est bien plutôt celle d’un calme majestueux, d’une irrésistible puissance, contrôlée par une loi souveraine et paternelle. Tandis que les détails respirent le trouble et l'agitation, la sereine beauté de la nature s'affirme dans l’ensemble et pénètre l'âme d’une paix ineffable.

Cest ce que je sentis, avec une force particulière, un jour que j'étais allé m'asseoir au bord de la chute du Fer à cheval. Heure après heure s'écoulaient, et je ne pouvais me résoudre à me retirer. Le soleil se coucha. Les ombres du soir se répandirent sur la nature: les bois et les champs se voilèrent; les étoiles parurent successivement dans la voûte azurée; d'innombrables mouches phosphorescentes, au vol gracieux et ondulé, s’entrecroisaient dans les airs. Autour de moi, tout avait changé d'aspect ; mais la grande voix des eaux se faisait toujours entendre. Elle se faisait entendre, immuable et solennelle, comme elle l'avait fait depuis la création. On eût dit un écho de la divine Harmonie, dominant de bien haut tous les bruits discordants de la terre, ses cris de haine et de vengeance, ses gémissements et son vain tumulte.

Souvent, quand jai donné expression à ce sentiment, je n'ai pas été compris ; on s'est ri de moi, on ma traité d'esprit paradoxal ou visant à la singularité. Aussi, n'est-ce pas sans une vive satisfaction que j'ai trouvé le même sentiment parfaitement décrit dans les Votes américaines de l’éminent écrivain, Charles Dickens.

“Alors,” dit-il, ‘sentant combien j'étais près de mon Créateur, mon âme en présence de ce formidable spectacle fut inondée d’une paix profonde. J'éprouvai les plus douces sensations : joie sereine, apaisement intime, calme souvenir des morts, anticipation de l'éternel repos, du bonheur à venir; point deffroi ni de tristesse. Dès lors le Niagara fut gravé sur mon cœur comme une image de la Beauté absolue, et-elle y restera jusqu’à mon dernier souffle, toujours vivante et indélébile.”

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