A travers les mots
Nous avons, dans le commerce habituel de la vie, des rapports avec une quantité de choses et d'expressions qui semblent nous être d'autant plus inconnues qu'elles nous sont plus familières. Sans doute, nous les connaissons puisque nous nous en servons; mais nous ne les connaissons qu'à ce titre là. Nous savons quelles fonctions elles remplissent; mais nous serions fort empêchés, le plus souvent, de dire quel rôle elles ont joué, quels services elles ont pu rendre à l'origine et dans le cours de leur existence, parfois très-accidentée. On sait la signification exacte des noms de la science, et l'on ignore celle des expressions les plus usuelles. On rêve à des chimères, on mange des chevrettes, même quand on les appelle des crevettes ; on monte en cabriolet, une femme a des caprices, un cheval se cabre, on cueille du chèvrefeuille, le pouls est caprisant, un vétéran a des chevrons, on est né sous le signe àxicapricome, et l'on ouMie que ces mots, qui répondent à des idées si différentes, sont tous les enfants d'une seule mère, la chèvre (caprn).
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INTRODUCTION
IL en est ainsi de nos relations dans le monde : nous connaissons Thistoire des familles que nous ne voyons qu'à dislance, que nous ne fréquentons qu'à de rares itiiervailes, et nous ne savons pas d'où sortent nos <J ornes t-îqu es, avec lesquels nous vivons dans une communauté quotidienne.
La plupart des expressions disent quelque chose par jelleè-mùmes, soit qu'elles aient une étymologie qui leur est propre, soit qu'elles aient des ancêtres autour des- -qn^h elles viennent se grouper. Cicéron le disait avec TaiîOti. a l'étymologie touche de bien près la force et la substance des choses ». Le mot, quand on a découvert ou seulement pressenti sa formation, ne s'offre plus à 110115 comme un vain son destiné par pure convention à éveiller une idée : il est composé d'éléments qui disent d'où îl vient, et qui, d'avance, expriment ce qu'il veut, le cor au pied et le cor de chasse ont pour même •origine le latin comu^ corne, l'un parce qu'il a la dureté de la corne, l'autre parce qu'il en a la forme. — On a lro(i parlé du banquet royal, du banquet patriotique, du banquet sacré et du banquet des élus pour ne pas attacher au mot banquet une idée relevée. Un repas fient être petit ou simple ; quand on l'appelle banquet, il [ircnd un caractère de grandeur et d'apparat. El pourtant -il la question : D'où vient le mot banquet? On répond làimpEement : c'est un diminutif de banc. Le banc par lui-mùme n'est pas grand, et le banquet en est le dimifini if, tout comme la banquette. Et puis, avec le banc jtoui seul, que devient le festin? — Il y aurait là quelque chose d'inquiétant si l'on ne se rappelait,^ pour éclaircir Je sens, que, du tudesque bank est sorti bankeij qui
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INTRODUCTION
signifiait débauche faite sur les bancs à la suite d'un repas, lorsque les tables étaient enlevées. On avait sans doute perdu de vue oette origine au xyii* siècle, car les puristes d'alors* comme le remarque M. Litlré, ne faisaient usage du mot banquet que pour les choses sacrées.
Sans chercher ni les exceptions ni les difficultés,. prenons un des mots les plus connus, caput, par exemple, et demandons-lui tout ce qu'il a engendré.
« La dévotion de saint Dominique envers la sainte Vierge, dit Bossuet dans son Histoire universelle^ lui fit inventer le rosaire qui est comme une couronne ou chapeau de fleurs pour couronner la mère de Dieu ; d'où est venu aussi le mot de chapelet. » Donc le chapelet est un chapeau, et le rosaire un chapeau de roses.
La vieille expression de nos pères, donner, bailler le chapelet à une filîe, pour dire la marier, faisait allusion à la couronne de romarin qu'on mettait sur le front des nouvelles mariées. Ce chapelet est aujourd'hui une guirlande de fleurs d'oranger.
On le voit; chapelet est le diminutif de chapeau, autrefois chapel (dérivé de cap ut, tête). Ce mot ne s'est dit d'abord que des couronnes ou guirlandes qui se plaçaient sur la tôte. Edouard, roi d^Àngleterre, disait au roi Jean, son prisonnier : c Tous ceux de notre partie qui ont vu les uns et les autres se sont par pleine conscience à ce accordez, et vous en donnent le prix et chapelet. » C'est-à-dire vous donnent le prix et la couronne de cette journée.
Plus tard, et par similitude avec le rosaire, on a donné le nom de chapelet à un certain nombre de grains enfilés fermant une sorte de collier et servant à réciter des prières.
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INTRODUCTION
Viennent maintenant toutes les expressions qui se rapportent à la tête ; les cheveux^ la cape, le capot, la capuce, le capuchon, la capeline, le chaperon d'autrefois et le chapeau d'aujourd'hui, le chaperon des Vieilles femmes et le caparaçon des chevaux. — Les religieux de Tordre de Saint-François doivent à leurs capuchons le nom de capucins; Tune de nos plantes potagères a été appelée capucine parce que ses 'fleurs sont en* forme de capuchon, et les vins capiteux sont ceux qui portent à la tète. La tète d'une colonne s'appelle chapiteau, l'impôt par capitation lest la taxe par tète, le verbe décapiter veut dire trancher la tète, et l'action d'enlever la rouille, les impuretés qui recouvrent les surfaces métalliques, ne s'appelle décaper que parce que cette rouille est comparée à une chape qui recouvre.
Les vêtements nommés cape et chape nous ont fourni les expressions sou^ cape, en cachette, en sourdine, — n'avoir que la cape et Vépée, être sans fortune, — et chape-chute, bonne aubaine due à la négligence ou au malheur d'autrui : chercher chape-chute, c'est proprement épier l'occasion de ramasser, de prendre la chape de celui qui l'aura laissée choir.
De chef, dû aussi à caput, et qui se dit de l'homme et de sa tête, on a fait, dans l'ordre des choses, chef-d'œu^ vrcy l'œuvre qu'il faut placer au premier rang, et cheflieu, la ville qui a relativement le plus d'importance. Le chevet, diminutif de chef, est la partie du lit où l'on met la tète; c'est aussi le nom de la partie qui termine le chœur d'une église, laquelle est ordinairement plus élevée que le reste, et le chevecier était le dignitaire qui avait soin du chevet de l'église.
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INTRODUCTION
Être à la téte^ c'est avoir le commandement, être en tête, c'est occuper la première place. On ne s'étonne donc pas de retrouver la même racine dans les mots qui signifient chef ou c[ui désignent les choses appelées à jouer le rôle principal. Le caporal est le chef de ses quatre hommes comme le capitaine est le chef de sa compagnie, de son vaisseau, de sa troupe; ainsi du mot capitan, passé de Tespagnoi dans notre langue avec le sens défavorable de matamore *, homme qui veut faire pour aux gens. Quant à la capilane, c'était, en Europe, excepté en France, la principale galère d'un Élal.
Cap s'est longtemps employé pour tète : on disait cap à cap pour tête à tète, et l'on dit encore de pied en cap, des pieds à la tète. En géographie, le cap est la tète, la pointe qui s'avance dans la mer; on dirait volontiers, si l'on osait être vulgaire, que le cap pique une tête dans les flots. Le verbe décaper, en style de marine, exprime Taclion de dépasser les caps qui s'avancent le plus dans la mer. Cap enGn est encore le nom de l'avant d'un bâtiment par rapport à la direction qu'il suit : cap au large, cap au nord; — et le cabotage a vraisemblablement à sa racine l'espagnol cabo, cap, puisque caboter veut dire aller de cap en cap.
L'adjectif capital s'applique à tout oe qui est la tète, le plus important : lettre capitale, point capital, peine capitale. Substantif masculin, capital so dit , en matière
I. Matamore (de vmtary tuer, et moro, maure, tueur de Maures) est le type de l'Espagnol qui se vantait à tout propos de ses exploits contre les Maures. Le mot s'est étendu à tout homme qui fait étalage de sa prétendue bravoure ; il est pour nous synonyme de fanfaron, mot qui rappelle si bien le bruit de la fanfare.
INTRODUCTION
de finances, par opposition aux intérêts, pour désigner le fonds; et substantif féminin, capitale désigne la principale ville d'un pays.
Qu'il se dise des divisions d'un livre, d'un traité, ou d'un corps de religieux*, ou du sujet qu'on discute, chapitre éveille également l'idée de tète, de chose principale, essentielle. Chapitrer, c'est proprement réprimander en plein chapitre, et, au figuré, adresser des remontrances. — L'adjectif capitulaire qualifie ce qui appartient au chapitre. Quant au recueil de lois et d'ordonnances de nos anciens rois, il a reçu le nom de capitulaires parce qu'il était divisé en chapitres *. — Capituler a la même origine et par la môme raison, les conditions d'une capitulation étant stipulées par articles ou chapitres.
La légende imaginée pour expliquer le nom du capitule se rattache aussi à caput. C'était la tète de Tolus (caput Toli) qu'on racontait avoir été trouvée toute fraîche en creusant les fondations de la fameuse citadelle. — Le nom de capitoul, que portèrent, avant la Révolution, les magistrats de la ville de Toulouse, ils le devaient sans doute au Capitole de cette ville, où se tenaient leurs réunions. — Enfin il y avait autrefois, — on en trouve encore un exemple dans le Don Juan de Molière , — un verbe chévir, sorlir d'affaire, qui signifiait littéralement
1. « CapittUam signifiant chapitre, article de loi, a pris le sens de courte leçon faite dans l'office divin ; puis celui du lien où s'assemblaient les moines et les chanoines, parce qu'on y lisait ces courtes leçons ; ot enfin celai du corps même des religieux. • ( Dictionnaire de Littré.)
8. Les capitulaires les plus connus sont ceux de Charlemagne. Les actes de l'autorité royale cessèrent de porter ce nom à la mort de Charles le Simple, en 929.
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INTRODUCTION
venir à chef, venir à bout, se rendre maître ; le verbe achever, mener à terme, aboutir, est composé de la même manière : a et chef i.
D*autres mots encore, moins usuels mais non moitj^; français, descendent de capul : la chevance, le bien qu'on a; le cheptel (qu'il faut rapprocher du capital], convention d'un maître avec son fermier lorsqu'il iuï donne un certain nombre de bestiaux pour les nourrir et les soigner, avec partage du profit; la chevêche, espèce^ de chouette dont on remarque surtout la tête ; le caveçon, demi-cercle de fer qu'on met au nez des chevaux pour les dompter; le capiton, bourre de soie, ce qui rester après qu'on a dévidé toute la soie d'une coque; Tadieciii capilë qui se dit en histoire naturelle de ce qui est en forme de tète ou de ce qui est pourvu é'uuet tête, et enfin, pour excéder, en terminant, les limites académiques, le captiluve (de luere, laver}, le bain de tète.
Souvent les mots ont une histoire; il est bon de b connaître pour pouvoir leur assigner leur vraie place on justifier celle qu'ils sont venus occuper.
Pourquoi ne voit-on pas, au premier aspect, le rapporl qui existe entre grotesque et grotte, dont l'un pourtant dérive de l'autre? Parce qu'on ne considère grotesque
1. ( Chef signifiait autrefois boat, extrémité, le commencement ou l.i fin d'ane diose. Nous appelons encore chef d'une toile le bout par lequel on a commencé à la fabriquer. On disait traire à chef ufur emprise pour mener à bout une entreprise. • (De Chevallet.)
On lit dans une lettre de Pasquier à son fils : « Mais aussi, quanâ il ▼ient à chef de son entreprise, il se rend beaucoup plus méritoira et recommandable que les autres. >
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INTRODUCTION
que dans sa signiGcalion la plus usuelle, au lieu de se reporter à Tacception primitive. Les Italiens employaient le mot groUesca pour désigner les peintures trouvées à Rome dans des cryptes ou grottes souterraines; le nom s'appliqua ensuite aux arabesques faites à l'imitation de ces peintures anciennes; puis, par extension, aux ornements de pur caprice, aux dessins irréguliers, fantasques; puis enfin aux figures qui outrent, qui exagèrent la nature. C'est de ce point extrême que partent les divers sens figurés qui font de grotesque le synonyme de burlesque, de bizarre, d'extravagant, de ridicule ou de bouffon. — Autrefois on écrivait Grotesque, de môme qu'on disait croUe au lieu de grotte. On était plus près ainsi du latin crypta, venu du grec kruplein, caicher. La parenté des mots grotte et grotesque une fois établie, il reste à regretter que grotesque n'ait pas conservé les deux l du mot italien. S'il est naturel que le pt de crypta soit devenu tt dans grotte , il serait naturel aussi et logique surtout que les deux t du radical se retrouvassent dans le composé.
Quelques autres exemples, de genres différents, achèveront de montrer combien il importe, pour comprendre le point d'arrivée de certains mots, de tenir compte de la carrière qu'ils ont fournie ou du chemin qu'ils ont parcouru.
Le latin manere, demeurer, a donné naissance à deux mots qui, depuis longtemps, se repoussent: manoir et manant. L'un éveille l'idée du seigneur, l'autre, celle du vilain; et pourtant, à l'origine, le manant élait l'habitant du manoir. Au xv« siècle, Perceforest écrivait : « En peu de temps, il y eut une moult belle cité et noble; car
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il n'y eut gentilhomme en Bretaigne qui ne se feit inanant et citoyen d'icelle. » Mais comme manoirs el ma* nants étaient d'ordinaire à la campagne, le mot manant s'est dit plus spécialement du paysan, et c'est de là que, prenant un sens péjoratif, il est arrivé à ne plus désigner qu'un homme grossier, un rustre.
Il y avait dans notre ancien français un mot qui n'était pas bourse, lequel vient du latin hyrsa; cotait houlge, qui avait pour origine le celtique bulga, bourse de cuir. Ce mot avait un diminutif : boulgetle ou bougeUe, petit sac, petite poche. Cette bougetle, les Anglais nous Tout prise en la prononçant, en l'écrivant à leur manière, et ils en ont fait budget^ nom qu'ils donnèrent spécialement à la bourse du roi, au trésor royal. Au commencement de notre siècle, le bon vieux mot nous est revenu ainsi défiguré, et nous l'avons adopté sous su forme étrangère pour désigner l'ensemble des recettes et des dépenses de l'État. Ce budget, qui a fait en France tant de bruit et tant de chemin, n'est dans. notre vocabulaire, avec cette large acception, que depuis 1814,
Le verbe hâbler^ dont nous avons fait hâbleur^ et qui signifie parler avec vanterie, avec exagération, — mentir, . en un mot, est tout simplement le verbe hâblar qui, chez les Espagnols, signifie parler. Notre mauvaise o^ïinion sur les méridionaux, et, à fortiori, sur les Ei&pagnols, nous avait naïvement amenés à dire que, dans ces régions, parler c'était mentir. Nos voisins nous ont rendu cette impolitesse en adoptant, pour le prendre aussi en mauvaise part, l'ancien verbe français parlar.
Je me souviens d'avoir été convaincu , dans mon enfance, du crime de pléonasme pour avoir dit: Voi^otis
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voir. J'ai appris depuis que je n'étais coupable tout au plus jque d'archaïsme : voyons voir voulait dire allons voir. Le verbe voyer a existé; il a signifié aller, et correspond au substantif voie. On le retrouve comme radical dans les verbes envoyer, renvoyer, dévoyer, fourvoyer, et c'est à lui qu'on doit ce nom de voyou, donné vulgairement aux vagabonds, aux hommes de la voie publique, de la rue.
D'autres fois, les détours par lesquels certains mots sont venus prendre la place qu'on leur voit occuper doivent nous réserver de véritables surprises. Le latin persona, qui a donné naissance au français personne, est formé de deux mots qui signifient sonner au travers. Or, pourquoi vous, pourquoi moi, pourquoi tout le monde est-il désigné par une expression qui signifie sonner au travers? — Pourquoi? Le voici : les acteurs, chez les anciens, ne jouaient la comédie qu'avec un masque, et ce masque avait regu le nom de persona, parce que les sons arrivaient au public à travers ce masque, disposé de ma^ nière à les grossir et à faire vibrer la voix. En vertu de la synecdoque, qui prend la partie pour le tout, le nom du masque s'est donné aux personnages , aux personnes du drame, et, par extension , il s'est appliqué à toutes les personnes, qu'elles soient sur la scène du théâtœ ou sur la scène du monde.
Et pour qu'il soit bien entendu qu'en matière étymologique on ne doit s'étonner de rien, je rappellerai, en passant, que ce verbe étonner, formé de ex tonare, veut dire exactement étourdi par le bruit du tonnerre. Le mot fut employé, par métaphore, pour exprimer l'état
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INTRODUCTION
d'engourdissement où jette un coup imprévu, et c'e^t ainsi qu'étonnement est devenu synonyme de surprise.
Quant aux mots qui ont une nombreuse famille, on le^ compte par milliers. Il suffira d'en prendre un à peu pr^s au hasard: ban, par exemple, pour appeler sur eux l'intérêt qu'ils méritent.
"Ban est un mot tudesque qui a longtemps signifié clit^ . les Allemands, comme chez nous, publication, proclamtH^ tion, cri public. Le banvin était la proclamation qui indiquait le jour oii les particuliers pouvaient vendre leur vin nouveau. Tout ce qui était annoncé ainsi au peuple, aux vassaux , était l'objet d'un ban , et l'on retrouve, dans les auteurs du xvi* siècle , le verbe bannir avec le sens ûq publier. On avait fait aussi le verbe abonnir, pour dire défendre par ban.
Aujourd'hui, battre un ban, c'est battre la caisse pour annoncer qu'il va être fait une publication ; mais en conservant ce sens primitif, le mot ban s'est étendu eux choses publiées elles-mêmes et s'est ainsi appliqué à tout ce qu'on proclame publiquement : le mariage , la convocation pour le service militaire, l'exil, la déchéance, Tinternement. La publicatimi des bans est un pléonasiiit^ consacré par l'usage pour dire : les bans du mariage. — Convoquer le ban et V arrière-ban se disait de la cotnacation des grands vassaux par le roi, et des vassaux d'un fief par les seigneurs de ce fief, pour un service militaire- Dans le langage moderne, ban se dit de la partie jeune elf valide de la population, et arrière-ban, de la réserve, de ceux qui ne doivent prendre les armes qu'à la dernière extr émile. De là le sens figuré : faire appel à tous ceu&
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dont on peut attendre quelque secours. -7- Bannir, condamner à sortir du pays, parce que le bannissement était proclamé autrefois à son de trompe. Le malfaiteur ou le mauvais sujet que nous appelons un bandit était originairement un banni, celui qui avait été exilé en vertu d'un ban. C'est en passant par l'italien bandito que banni est devenu bandit. — Être mis au ban, être déchu de ses droits; cette locution est restée en usage pour indiquer TeKclusion : « Bonaparte avait voulu, à tort ou à raison, mettre l'Angleterre au ban de l'Europe. » — Rompre son ban, venir dans un lieu où l'on n'a pas la permission de résider. Quand un condamné en surveillance quitte la résidence qui lui a été assignée , il est en rupture de ban. On dit, par contre, qu'il garde son ban, s'il ne revient pas aux lieux d'où il a été exilé.
Le mot ban, en se substituant ainsi à toutes les choses dont il n'était proprement que la proclamation publique, a fini par se dire de tout ce qui était public, livré à tous. Étaient données à ban les choses dont les gens d'une seigneurie avaient le droit de se servir en payant une redevance au seigneur du fief. De là est né le mot banal, qui se dit de ce qui est à la disposition de tout le monde : un four , un moulin banal , et , au figuré , de ce qui est commun, vulgaire, sans distinction : des idées banales, un cœur banal, ne dire que des banalités.
A cet usage se rattache aussi le mot bandon qui, formé de ban et du verbe donner, signifiait permission , autorisation. Mettre à bandon, c'était donner par ban, autoriser, mettre à la disposition du public ce qu'on ne se réservait pas exclusivement; c'était donc laisser aller, délaisser, et ainsi s'est trouvé formé notre mot
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INTRODUCTION
abaiidon ^ ] les choses qui avaient été données à ban ont été dites abandonnées.
Enfin le ténitoire nommé banlieue, qui se trouve dans le voisinage et sous la dépendance d'une ville, était originairement l'espace de chemin (la lieue) dans lequel le seigneur ou le magistrat avait le droit de faire ses proclamations. On appelait lieue de ban la distance à laquelle s'étendait le ban seigneurial.
D'autres fois, le mot générateur a disparu en laissant dans la langue de nombreux descendants. Il en est ain=^i du verbe bouter si fréquent dans Molière et qui signifîo mettre^. Nous ne disons plus, comme nos pères, bouler son cœur pour mettre son affection; mais nous disoti?^ toujours boute-en- train, homme qui met les autres en train, en gaieté; boute-feu^ bâton pour mettre la feu au canon, et, figurément, celui qui excite des discordes ^ suscite des querelles; boule-selle et boute-charge, Simneries de trompette pour avertir les cavaliers de seller les chevaux et de mettre la charge sur les bêtes de somme; boute-tout-cuire , dissipateur (littéralement, celui qui met tout à cuire), et jouer au boute-hors signifie, toujours figurément , que deux hommes cherchent réciproquement à se mettre Tun à la place de l'autre.
1. Bailler à l'abandon signifiait autrefois laisser à la discréUbi] : dans les désordres du règne de Charles YI, « le peuple usait des vies, des hommes comme si elles lui eussent été baillées a l'abandon •>, (Etienne Pasquier. Rech., II, 4.)
Qui veut très-bien plumer son coq,
Bouter le faut en un houzeaux.
Qui boule sa tête en un sac.
Il ne voit goutte par les trous.
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Du verbe bouter sont aussi formés bouton, dans ses diverses acceptions; boutade (autrefois boutée), coup porté, saillie d'esprit ou d'humeur; boutoir, outil de corroyeur et groin du sanglier; du groin est venu TexpressioQ coup de boutoir, attaque soudaine, parole dure; bouture, branche qui, coupée d'un arbre, est mise, boutée en terre pour y prendre racioe, et arc-boutant^^ construction servant à soutenir un mur, une voûte. Les mots bout, but, butte, ainsi que rebuter, repousser, rebouter, remettre, et rebouteur, renoiieur, sont vraisemblablement aussi de la môme famille que bouter.
Souvent il arrive que la question est douteuse : les opinions différentes laissent place à toutes les hypothèses, et chacun alors a la liberté de faire un choix. Travaille" t-on d* arrache-pied, que vous sachiez, parce qu'on reste sans bouger de sa place comme si le pied y avait pris* racine et qu'on ne peut cesser son travail qu'en s'arrachant en quelque sorte le pied du sol , ou bien parce qu'on fait des efforts non interrompus, sans lâcher prise, à l'exemple d'un homme qui arracherait un pied d'arbre? — Et quand on a fait sauter quelqu'un sur une couverture, quel motif a-t-on de dire qu'il a été berné? — Est-ce parce que l'espagnol bernia signifie étoffe de laine grossière? Est-ce parce que l'arabe burnous est le nom d'un manteau? Est-ce parce que le mot berne se disait de la capote militaire et que les soldats se servaient de ce vêtement pour se berner entre eux?
1. Are-boutant s'omploie depuis longtemps au figuré dans le sens de principal soutien : < Clotaire avait perdu sa mère, arc-boutant de toutes ses forces. » (Etienne Pasquier, Rech.,Y, 8.)
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INTRODUCTION. lô
Les problèmes alors ne sont pas résolus; mais le doute et les suppositions ajoutent à l'intérêt en piquant la curiosité.
Il y a enfin les apparences dont il est bon de se Uëûer, car en matière étymologique elles sont aussi fréq usâtes que perfides. Le mot moutarde ne veut pas dire qui brûle beaucoup [muUumardens), comme on pourrait le croire un instant si l'on oubliait que la primitive orlîiograpbe est moustarde; il veut dire que ce condiment brûlant est fait avec du moût [muslum)^ du vin non encore, fermenté. — Quand la sentinelle crie : Qui vive f elle ne demande pas .à celui qu'elle apostrophe ainsi qui il est ou s'il vit; elle lui demande quel est son parti, son drapeau, son mot d'ordre, pour qui il crie vive! — Le quinquina est formé du mot péruvien quina^ qmna^ écorce-, écorce, c'est-à-dire écorce par excellence. Mais comme il a été apporté en Europe vers le milieu du xvii« siècle par la comtesse Cinchon, femme du viceroi du Pérou, et que Linné a donné le nom de cindtona à la famille des plantes qui renferment C3 végétal, on pourrait fort bien s 3 laisser entraîner, moitié par galanterie, moitié par reconnaissance, à admettre que, lorsqu'on a cessé d'appeler le quinquina poudre de la eom^ tesse, on lui ait donné un nom rappelant un peu celui de la noble bienfaitrice.
Au surplus, ne s'en prendre qu'aux mots ne serait pas assez : il faut aussi s'attaquer aux objets, aux cfioses mêmes, à leur nature, à leur histoire, pour reconnaître comment l'étymologie explique le sens, et comment, par contre, le sens, en prenant de l'extension, s'est éloigné de l'étymologie.
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A la question : Qa'est-ce qu'une basilique ? on peut, selon les temps, répondre très-différemment.
Basilique, en latin basilica, vient du grec basilikos, royal. La basilique originairement était la maison des rois. Ce nom se donnait surtout, chez les Grecs et. chez les Romains, à cette partie du palais qui était destinée à recevoir de nombreuses assemblées pour les affaires de l'État et pour les jugements. La basilique affectait la forme d'une salle rectangulaire, divisée dans sa longueur, par des rangs de colonnes, en trois galeries dont celle du milieu était la plus large. A l'exlrénaité de ces galeries se trouvait un espace vide, et au delà, en face de la galerie principale, un enfoncement semi-circulaire oii siégeait, soit le juge, soit le président de l'assemblée.
Lorsque, sous le règne de Constantin, les chrétiens purent sortir des catacombes et pratiquer leur culte ostensiblement, ils se réunirent d'abord dans les basiliques qui, par leur forme et leurs dispositions, se prêtaient parfaitement à cette nouvelle destination, et qui n'avaient pas., comme les temples païens, été souillées par le culte des faux dieux.
C'est ainsi que le nom de basilique qui, à Rome, s'était donné jusque-là aux palais des empereurs, des proconsuls, comme aussi aux édifices destinés à l'administralîon de la justice et aux affaires commerciales, s'est trouvé appliqué aux églises des premiers chrétiens, et qu'il s'emploie encore de nos jours, dans le style élevé, pour désigner les principaux édifices du culte cjtholique. Bien que Saint-Pierre de Rome ne rappelle point les dispositions des églises qui adoptèrent primitivement la forme des basiliques, elle est généralement appelée la basilique
INTRODUCTION. 17
de .Saint-Pierre. Cette église, Sainte-Marie- Majeure et Saint-Jean de Latran sont dites, à Rome, les trois grandes basiliques chrétiennes de premier ordre, Saint-Laurent, Saint-Agnès, Saint-Paul (hors des murs) et plusieurs autres^ églises de la cité antique conservent aussi le titre de basilique.
Le nom de basilique, employé longtemps pour désigner le lieu où se tenaient les tribunaux a fait nommer basoche, jusqu'à la Révolution, la communauté des clercs du parlement de Paris. Une cour de justice ainsi appelée avait été établie par Philippe le Bel, vers Tan 1303, pour juger les différends qui s'élevaient entre les clerca dt^s procureurs et les particuliers. Plus tard, on désigna sous ce nom toute la confrérie des clercs et des avoués. Lei^ clercs du tribunal de Parii s'appelaient clercs hmilicains { popvihiremeni basochiens), mot qui correspond exactement à basilicanits.
C'est ridée de royauté, de puissance attachée au mot . basilikos qui a fait appeler basilic l'espèce de lézarJ ou de serpent fabuleux auxquels les anciens attribuaient la faculté de tuer par son seul regard. Ils le représentaient avec une tête surmontée des attributs de la royauté, comme pour témoigner sa prééminence sur les au Ires animaux venimeux. Notre expression : des yeux de buKllic, c'est-à-dire qui respirent le courroux et la haine. «st fondée sur Tantique préjugé.
La fable du basilic a été prise au sérieux par quelques, uns des anciens naturalistes. Pline y a cru, et Aristat^, avant lui, affirmait qu'il suffisait de réfléchir les regards du basilic au moyen d'un miroir pour lui donner à luimême le trépas. Ses émanations, ajoutait-on, étaient è\
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délétères qu elles faisaient périr les plantes qui croissaient et les animaux qui passaient près de son repaire. Il s'est môme trouvé un historien consciencieux pour rapporter qu'Alexandre le Grand ayant mis le siège devant une ville d'Asie, un basilic, bon patriote, qui avait pris fait et cause pour les assiégés, lui avait tué jusqu'à deux cents soldats par jour.
Les reptiles de l'Amérique qui ont reçu le nom de basilic sont inoffensifs et n'ont été ainsi désignés par Linné que parce qu'ils rappellent la description du fameux lézard des Grecs.
Basilikos se disant, par extension, pour excellent, la plante odoriférante qui s'aj^pelle basilic doit sans doute ce nom à la force, h l'excellence de son arôme.
Je l'ai dit, les hommes sont plus ou moins versés dans les sciences et les lettres; mais ce qu'ils ignorent presque tous, ce sont les choses les plus simples. Un diplomate, homme d'esprit et profond politique, me disait un jour : « Il me suffit de regarder autour de moi et d'écouter un grand nombre des mots que je prononce, pour constalerà quel point je suis ignorant. Mon calendrier, que je con*^ suite tous les jours, est plein de mystères pour moi ; je parle de la robe de ma femme qui est en popeline ou de mon paletot qui est en alpaga, sans savoir ce que je dis; je confonds les pierres fines avec les pierres précieuses, je distingue à peine une rose d'un brillant, je ne vois pas poui'quoi mon sofa n'est pas un canapé, 6t je n'ai aucune idée de l'origine de ma pendule. Un enfant me jetterait dans la confusion s'il voulait savoir de moi pour quel motif les marchandises de mauvaise qualité sont de
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INTRODUCTION, îa
la camelote, et comment les énigmes ne sont pas des logogriphes. Pas plus lard qu'hier, je me suis mis en frais d'érudition, sans parvenir à me faire comprendre, pour expliquer à mon domestique une différenco que je ne savais pas môme avoir faite : « Monsieur me jiermeitra- « t-il de lui demander, — telle fut sa modeîiLo question, « ^ pourquoi il me dit toujours d'ouvrir Ja fenêtre et de a fermer la croisée? »
Ces menues choses de la vie, qu'il s'agisse d'eUesmèmes ou des noms qui les désignent, ne ^ont pas sans intérêt : je l'ai pensé du moins, et c'est pour avoir l'occasion de passer en revue quelques-unes d'entre elles que j'ai entrepris ce voyage à travers les mots.
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