‹ A travers les régistres [microforme]Chapitre 84 sur 121 · PÈRE AMBROISE · texte numérisé non relu

PÈRE AMBROISE

( LEPAGE DE SAINT-BARNABÉ, Sa “ TOUSSAINT x CARTIER, marque.

‘“ CHARLES SOUSLEVENT.”

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“ Vient ensuite l’authentique, comme suit :

“ Collationné et vidimé mot pour mot et lettre pourlettre “ par les notaires publics en la province de Québec, rési- “ dants à Québec, soussignés, sur l'original au papier à “ nous présenté et à l'instant remis.

“ Fait et collationné à Québec, l'an milsept cent quatre- “ vingt-dix, le trentième jour d'août, après-midi.

“ JH. PLANTÉ, “ L. DEscHENAUx.”

“ Voilà un contrat qui mérite d’être connu et conservé, un contrat fait pour la considération de faire son salut !

“ Ce contrat a été observé parles parties contractantes, pendant tout près de quarante ans, avec cette fidélité et cette honorabilité qui caractérisent les temps de foi et les hommes de foi.

“Toussaint Cartier se mit de suite à travailler à se constituer son hermitage : tout le temps qu'il lui fallut pour se mettre en état de subsister des fruits de sa culture, il recevait du sieur Lepage sa nourriture et l'entretien, et il prenait les intérêts du sieur Lepage comme “homme de la famille ;” puis, lorsque ses défrichements devinrent en état de subvenir à ses besoins, il se retira dans l'Ile dont il ne sortait jamais, excepté pour assister aux exercices de la mission. 11 partageait son temps entre le travail, la méditation et la prière, vivant du produit de son petit champ. Il s'était construit une petite maisonnette dans laquelle il vivait seul, et une petite étable qui logeait une vache et quelques poules.

“En l'année 1759, le pays et surtout les paroisses échelonnées des deux côtés du fleuve en bas de Québec, eurent à souffrir de l'invasion des Anglais dont la flotte, en remontant le Saint-Laurent, avec des forces énormes, comparée à la petite population disséminée le long des côtes, semait la dévastation et la terreur. L'île Saint- Barnabé fut un des premiers points de la côte qu'ils touchèrent. Les habitants de Rimouski, incapables hotte la moindre résistance, avaient conduit leurs familles dans les bois, et les hommes surveillaient les mouvements des

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navires. L’hermite seul ne changea rien à sa manière de vivre, devenant également étranger à la crainte et à la curiosité. Des chaloupes mirent à terre des escouades ui, après quelques excursions sur l'Ile la croyant tout-àait désertée et se trouvant à distance des établissements de verre ferme, se rembarquèrent sans avoir découvert la demeure du solitaire que Dieu protégeait sans doute.

“ Il y avait trente-neuf ans que l'hermite menait cette existence mortifiée, embaumant cette île de Saint-Barnabé du parfum de sa sainteté, lorsque, le matin du 29 janvier 1767, le jeune Charles Lepage, âgé de quatorze ans, fils de Pierre Lepage, donateur au contrat que je viens de reproduire, remarqua, en sortant de la maison, que la cheminée de l’hermite sur l’île ne donnait pas de née.

‘Ayant informé son père du fait, il reçut l'ordre d'atteler

immédiatement un chevai pour aller voir quelle pouvait être la cause de l'absence du feu au logis du vieux solitaire, en ce jour de grand froid.

“Le jeune Lepage partit accompagné d'un camarade, et, voiturant sur {a glace du pont de l'Ile, ils eurent bientôt franchi la distance qui les séparait de la maisonnette de l’hermitage. Cetre demeure n'avait qu'une pièce, au milieu de laquelle ils trouvèrent le saint étendu sans con: naissance sur le planchc:. Un petit chien, seul compa:

non de la solitude de l’homme de Dieu, était couché sur a poitrine de son maître, il se mit à lui lécher la figure et à s'agiter de joie en voyant entrer les jeunes gens qu'il connaissait.

“Toussaint Cartier, enveloppé de couvertures, fut amené à la maison du Sieur Lepage, où les bons traitements et la chaleur du foyer le ramenèrent bier'ôt à lui-même. Il déclara cependant, dès qu'il put r.:ler, qu'il croyait son heure arrivée, et il demanda le Père Ambroise.

“ Le bon Père, qui près de quarante ans auparavant, avait été témoin du contrat intervenu entre le sieur Lepage et celui qui était alors encore un tout jeune homme, le bon Père Ambroise, chargé d'années et de mérites, se trouvait en <e moment à sa mission de Rimouski, comme par une permission de la divine Pro-

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vidence : il assista son ami, lui conféra les sacrements de l'Eglise et reçut, le 30 janvier 1767, le dernier soupir de l'hermite de Saint-Barnabé. Le lendemain, 31 janvier, il inhumait le pieux solitaire dans la petite chapelle qui servait alors d'église paroissiale à Rimouski, et il inscrivait dans les registres l'acte de la sépulture que nous avons vu plus haut.”

Tout est mystère dans l'histoire de cet hermite. Personne n'a jamais su d'où il venait, pourquoi il avait renoncé au monde, ni même si le nom qu'il portait était bien le sien.

Quoi qu'il en soit, le silence où il avait voulu s’ensevelir ne fut pas aussi complet qu'il l'avait espéré. Le -bruit de son existence singulière s'était répandu jusqu'à Québec, et les Anglais eux-mêmes s'en occupèrent. Lady Montague en parle, dans un livre publié à Londres, en 1769. La forme romanesque de l'ouvrage, les motifs prêtés à Cartier, n'ôtent rien au mérite de celui-ci; au contraire, on voit par la manière dont l’auteur en parle qu’il tenait à respecter l'opinion générale, Le récit aventureux qu’il met dans la bouche de Cartier renferme une leon de morale à l'adresse de ceux qui n'écoutent que la passion du moment.

Voici d’ailleurs les passages de l'ouvrage en question :

“ILE BARNABÉ, 13 octobre 1766.

“ J'ai fait aujourd'hui une visite bien singulière ; c’est à un hermite qui a vécu seul quarante ans sur cette île. Je suis venu ici avec de forts préjugés contre lui; je n'ai aucune opinion de ceux qui fuient la société ; de crux qui cherchent un état de tout autre le plus contraire à notre nature, Si j'étais un tyran et que je voulusse infliger la punition la plus cruelle que la nature humaine pôût supporter, je refuserais aux criminels les joies de la société ainsi que la vue de leurs semblables.

“ Je suis certain que je ne pourrais exister une année seul : j° suis malheureux même à ce dégré de solitude auquel on est obligé à bord d’un vaisseau ; aucunes pa-

roles ne peuvent exprimer la joie que je ressentis, quand

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je vins en Amérique à la première apparence de quelque chose comme les demeures d'hommes; le premier homme, la première maison et même la première fumée d’un feu sauvage s'élevant au-dessus des arbres, me causèrent des transports de joie inexprimables.

“ Mais revenons à mon hermite : son apparence désarma mon aversion ; c'est un vieillard de haute stature, avec barbe et cheveux blancs, ayant l'air de quelqu'un qui a vu des jours meilleurs. et montrant sur sa figure les marques d’une profonde bienveillance. Il me reçut avec la meilleure hospitalité, m'offrit tous ses fruits, m'apporta du lait frais, ainsi que de l’eau d’une source voisine de se maison.

“ Après avoir conversé quelque temps, j'exprimai mon étonnement de ce qu'un homme m'ayant donné de telles preuves de sa bonté et de son humanité, pt être heureux en fuyant ses semblables : je parlai longuement sur ce sujet et il m'écouta très-attentivement.

‘“ Vous semblez, dit-il, être d'une nature à avoir pitié des malheurs des autres. Mon histoire est courte et simple. J'aimais 1: plus charmante des femmes, j'étais aimé. L’'avarice de nos parents qui avaient des vues de gain, empêcha une union de laquelle dépendait notre bonheur. Ma Louise, que l'on menaçait d'un mariage immédiat avec un homme qu'elle détestait me proposa de fuir la tyrannie de nos parents. Elle avait à Québec, un oncle dont elle était chérie. Les forêts du Canade, dit-elle, peuvent nous donner ce refuge que notre cruel pays nous refuse. Après un mariage secret, nous nous embarquâmes. Notre voyage fut heureux jusau'ici ; je descendis à terre sur la rive opposée, pour pourvoir ma Louise de rafraîchissements ; j'étais sur mon retour, joyeux de pouvoir obliger et réjouir l’objet de ma tendresse, quand, une tempête se déclarant, m'obligea de chercher un abri dans cette baie. La tempête augmenta ; je vis ses progrès avec des douleurs inexprimables ; le vaisseau qui était en vue ne pouvait plus résister à sa fureur, les matelots se jetèrent dans la chaloupe; ils eurent l'numanité d'y placer ma Louise et se dirigèrent vers le lieu où j'étais ; mes yeux fixés sur eux, mes bras

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tendus pour la recevoir, j'adressais mes plus ferventes

rières au ciel, quand une vague immense couvrit la chaoupe. J'entenais un cri général; il me sembla même distinguer les cris de ma Louise. La vague passée, les matelots firent tous leurs efforts ; une seconde vague... et tout disparut. ;

“ Cette scène affreuse est toujours présente à ma mémoire, Je tombai inanimé sur L rivage; quand je revins ; à moi, le premier objet qui se présenta à mes yeux, fut le corps froid de ma Louise gisant à mes pieds. Le ciel m'accorda la triste consolation de lui rendre les derniers devoirs. Dans cette tombe gît tout mon bonheur. Je Ô m'agenouillai près d'elle et je fs un vœu au ciel d'attendre | ici le moment où je deviendrais uni à tout ce qui m'était cher. Chaque matin je rends visite à sa tombe chérie et j'implore le ciel de hâter l'heure de ma mort. Je sens que nous ne serons point longtemps séparés, je m'en vais bientôt à elle pour ne jamais nous quitter.

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“Il s'arrêta, et semblant se croire seul, s’avança à grands pas vers un petit oratoire qu'il a bâti sur le rivage près de la tombe de sa Louise ; je le suivis quelques pas et le vis se jeter sur ses genoux, et respectant son chagrin, je retournai à la maison.

“ Quoique je ne puisse entièrement l’approuver, nonseulement je pardonne, mais j'admire même son renoncement au monde. La piété est peut-être le seul baume aux blessures causées par l'amour malheureux. Le cœur, en ces cas, n’est touché que par de grands remèdes.

L “ Je suis de retour; madame D... et ses amis refusent d'aller voir l’hermite. Je trouvai dans sa conversation tout ce qui aurait pu être un ornement à la société. Il parut enchanté de la sympathie que je lui montrai pour ses souffrances et nous nous séparâmes avec regret. Je lui offris un présent, mais il ne voulut rien recevoir.

“ Ep. Rivers.”

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