LA MIGRATION DES PIGEONS SAUVAGES EN AMERIQUE
C'est un des phénomènes de la région méridionale des Etats-Unis. Nos grands ornithologistes Audubon et Wilson l'ont observé attentivement à diverses reprises et l'on est émerveillé de ce qu'ils en racontent. ^Yilson a vu dans le Kentucky un district où, sur un espace de plusieurs milles de largeur et de quarante milles de longueur, toute une foret était couverte de nids, où sous leur poids les plus fortes branches pliaient et se brisaient. Les pigeons étaient arrivés là au 10 avril, et ils y restèrent jusqu'à la fin de mai.
Les pigeons émigrent non point à des époques régulières, comme les oiseaux de passage, non point pour s'en aller selon les saisons dans un climat plus chaud ou plus froid, mais pour trouver une ample pâture.
Leurs bandes sont si nombreuses que la lumière du jour en est obscurcie et que le bruit de leurs ailes ressemble à un vent de tempête.
Voici le calcul qui a été fait pour les compter approximativement. Supposons une colonne d'un mille de largeur qui se prolonge sans interruption pendant trois heures, en traversant un mille à la minute: cela représente un espace de cent quatre milles carrés. En comptant deux pigeons seulement par mètre, on peut dire qu'il y a là un billion cent quinze millions de pigeons. Comme chaque pigeon absorbe environ une demi-pinte de nourriture par jour, on doit compter pour cette multitude huit millions six cent douze mille boisseaux de grains.
Dans la rapidité de leur vol, à une grande hauteur, ces oiseaux distinguent très bien la nature du pays qu'ils parcourent. Lorsqu'ils voient des terrains stériles, ils passent sans s'arrêter. Quand ils arrivent â des champs fructueux, ils descendent, et alors quelle déprédation !
Mais aussi quelles vengeances, quels massacres ! « Un soir, quelques instants avant le coucher du soleil, j'ai été, dit M. Audubon, à une de leurs stations nocturnes. On ne voyait encore que quelques pigeons. Mais la troupe innombrable allait venir et elle était attendue par une quantité de gens avec des chevaux, des charrettes et divers instruments. Les uns étaient occupés à plumer et à saler
LA MIGRATION DES PIGEONS SAUVAGES EN AMÉRIQUE. 85 les pigeons qu'ils avaient tués la veille; d'autres avaient amené des centaines de porcs, auxquels ils jetaient les débris de leur chasse terrible.
Tout à coup un cri s'élève. Les voici. On entend à une longue distance le bruit de leurs ailes, et alors tous les égorgeurs sont à leur poste, qui avec des fusils, qui avec de longues gaules, d'autres avec des marmites pleines de soufre, ou des pommes de pin et des torches. Sans interruption les pigeons arrivent en masses compactes, s'entassent sur des arbres, dont ils brisent les branches par leur poids, et roulent les uns sur les autres, et tombent atteints par le plomb des chasseurs, assommés par les gaules des paysans, asphyxiés, brûlés par le soufre et la résine.
Le lendemain au lever du soleil tous les pigeons qui ont échappé à ce massacre s'envolent vers d'autres champs. On ramasse les victimes de la nuit, on en fait des piles énormes. Chacun en prend sa part. Les porcs dévorent le reste.
Dans les airs apparaissent les aigles et les vautours ; du fond du bois sortent les loups, les renards, les lynx, alléchés par l'odeur du sang.
Cette race de pigeons est si prolifique que ces massacres ne peuvent l'anéantir. Dans les régions du nord elle est si nombreuse, que l'on a vu plus d'une fois arriver à New-York des cargaisons de beaux pigeons qui se vendaient 5 centimes la pièce.
Un malin j'apprends avec joie que je puis voir dans le jardin de notre colonel un charmeur de serpents. J'accours. Il est là. C'est un homme d'une apparence vulgaire. Nulle sorcellerie dans son regard ni dans l'expression de sa physionomie. A quelle caste appartient-il ? Je ne sais, mais, sans nul doute, c'est à l'une des inférieures.
Bientôt il se met à la besogne. 11 s'approche d'une crevasse dans laquelle doit être un nid de serpents, et place près de lui un vase de terre dont son auxiliaire usera à un certain signal. Puis il prend à sa ceinture une sorte de chalumeau et en tire comme d'un sifflet des sons aigus, discordants, désagréables. Pendant une dizaine de minutes il continue cette vilaine musique, en faisant toutes sortes de contorsions, et rien ne se meut à son étrange appel. Mes compagnons et moi, nous pensons que sa tentative est inutile, et nous voulons nous retirer. Il nous fait signe de rester, et un instant après, avec un saisissement irrésistible, nous voyons sortir de la crevasse la tête d'une énorme cobra capello, la plus terrible des vipères. Elle se déroule peu à peu dans toute sa longueur. Jamais je n'en vis une pareille. Le charmeur la regarde avec une visible satisfaction. Il se réjouit
de l'avoir fait apparaître, et pour montrer le pouvoir qu'il exerce sur elle, il s'éloigne : elle le suit. Il s'arrête : elle s'arrête. Elle le regarde avec une sorte de fixité magnétique, et le suit dans tous ses mouvements, et il nous a dit que s'il avait cessé de jouer, elle se serait aussitôt jetée sur lui.
Mais il continue à faire résonner son chalumeau, en reculant encore de quelques pas. Arrivé au milieu du jardin, tout à coup il s'assoit par terre, et joue avec plus de vigueur. Elle reste un instant immobile, puis se dresse sur sa queue comme si elle allait s'élancer sur sa victime. Ceux d'entre nous qui n'avaient encore rien vu de pareil tremblaient pour le musicien. Les vieux routiers de l'Inde n'avaient point cette émotion. Fascinée par la musique, la formidable bête se mit à se balancer en avant et en arrière, puis à danser. L'Indien fit un signe à son compagnon, qui aussitôt, d'une main habile et vigoureuse, mit le vase de terre sur la cobra et la subjugua. En un instant elle fut enveloppée et liée dans une épaisse toile cirée, puis le charmeur la porta près de quelques autres vipères qu'il avait prises de la même façon.
Après un moment de repos il se remit à l'œuvre avec son misérable chalumeau, avec son incroyable puissance de fascination, et prit encore quatre vipères.
Cet étonnant spectacle était fini. Je désirais en
voir un autre dont j'avais entendu parler : le combat de la formidable cobra avec un petit animal de la même race que l'ichneumon, le fameux rat d'Egypte, qui faisait la guerre et pénétrait dans le ventre des crocodiles.
Le complaisant charmeur acquiesça à ma demande. Il avait les vipères, et il avait dans une boîte plusieurs de ces petits animaux que les Indiens appellent des mungooze (les mangoustes de nos naturalistes). Pour nous préserver de tout péril, il organisa le combat dans une grande cage en fil d'archal destinée à renfermer des faisans. Au bord de cette cage il porta la plus forte de ses cobras, celle qu'il avait prise la première, sur le couvercle du vase en terre où elle était comprimée. Aussitôt elle s'élança sur le sol, et de côté et d'autre chercha dans le tissu de fer une ouverture pour fuir en pleine campagne. Toutes ses tentatives étant inutiles, elle se résigna à rester dans cette nouvelle prison, se replia en plusieurs cercles et attendit. L'Indien ouvrit alors la boîte oi^i étaient ses ichneumons et en sortit une espèce de rat, si faible en apparence et si chétif qu'on ne peut s'imaginer qu'il ose entrer en lutte avec un des serpents les plus gros et les plus dangereux. Et d'abord il ne semble avoir aucune aggressive intention, il se promène tranquillement jians la cage avec ses petits yeux rouges et sa queue touffue aussi grosse que son corps. Tout à coup il aperçoit
la vipère et, sans hésiter, s'élance vers elle. Rapidement aussi elle se lève : les taches qui sont autour de ses yeux apparaissent comme deux cercles de lunettes, et l'on voit se gonfler cette espèce de coiffe qu'elle a sur la tête et qui lui a fait donner son surnom de copello. Ce gonflement est le signal de sa colère. Elle se lève à trois pieds de hauteur pour recevoir l'attaque de son adversaire dont les yeux flamboient comme des charbons ardents. Elle le saisit entre ses dents empoisonnées ; elle lui fait une blessure mortelle, puis se retire. Le pauvre ichneumon recule de quelques pas, chancelant, défaillant. Nous croyons que le combat est fini, et nous regrettons d'avoir provoqué la perte du vaillant petit champion. Mais après quelques minutes le voilà qui se ranime, frotte vigoureusement son nez dans une touffe d'herbe, et peut-être, sans que nous le voyons, mange quelques brins de cette herbe que nous ne connaissons pas, puis retourne fièrement à la bataille. Sept fois de suite il attaque son ennemie, et peu à peu on la voit s'afTaiblir. Enfin, il se cramponne à son gosier et le déchire. Le prodigieux petit rat est le maître. La terrible cobra est anéantie.
Après ces deux émouvants spectacles, [nous devions avoir encore une singulière surprise. Un vol avait été commis dans la maison du colonel, et malgré toutes les recherches on n'avait pu réussir
à découvrir le coupable. Notre charmeur l'obligea à se découvrir lui-même el à faire publiquement sa confession. Comment parvint-il à obtenir ce résultat? Par un moyen qui peut nous paraître naïf, mais qui devait agir sur des natures superstitieuses.
A sa demande on lui apporta un vase rempli de riz, et tous les gens du colonel furent rangés en une seule ligne. Il fit alors sur le vase placé devant lui des signes étranges en prononçant des paroles mystérieuses et des invocations solennelles, piiis il donna à chacun des domestiques une poignée du riz, en leur disant de manger ce grain en s'écriant : « Il ne pourra l'avaler celui qui n'a pas la conscience nette. S'il essayait seulement de le broyer entre ses dents, Vichnou, le dieu puissant, le saisirait dans ses nombreux bras et l'anéantirait. »
Nous nous amusions de la simplicité de ce procédé juridique, et quelle fut notre surprise quand nous vîmes le charmeur s'avancer directement vers un des domestiques et lui ordonner de cracher le riz qu'il n'avait pu mâcher. Cet homme trembla, pâlit, puis, tombant à genoux, confessa d'une voix plaintive ses divers larcins.
LA SUTTI. 91
LA SUTTI
SOUVEXIRS d'un officier ANGLAIS
La suttiy c'est ainsi que l'on nomme dans l'Inde l'immolation volontaire d'une femme à la mort de son mari. Ce sacrifice, très fréquent autrefois, s'accomplit rarement aujourd'hui, grâce à l'action des missionnaires chrétiens et du gouvernement anglais. Un jour j'apprends qu'à douze lieues environ de ma résidence on devait célébrer prochainement une de ces funèbres cérémonies, et je veux m'y rendre, malgré la fatigue du voyage sur une roule détestable en palanquin. Il y a des palanquins façonnés avec un grand luxe, garnis de riches draperies et de moelleux coussins. Il y en a qui sont comme des chaises à porteurs, avec des panneaux superbes en dehors et une lampe et divers compartiments à l'intérieur. Il en est qui coûtent aussi cher que des carrosses de grands seigneurs. Le palanquin ordinaire est une espèce de caisse de dix pieds de longueur et de trois pieds de largeur, fixée à deux forts bambous qui de chaque côté la dépassent de plusieurs pieds. Le voyageur s'étend dans cette caisse. Quatre hommes, deux par devant, deux par derrière, le soulèvent, posent les bambous sur leurs épaules et se mettent en route. Ils ne sont point alourdis par leurs vête-
ments : ils n'ont qu'une ceinture sur leurs flancs, un turban sur leur tête et un coussinet sur l'épaule, à l'endroit où est placé le bambou. Habituellement ils font ainsi quatre milles ou quatre milles et demi à l'heure ^ A côté d'eux marchent quatre autres porteurs, qui doivent les relayer à une certaine distance.
Je ne pouvais sans un mortel péril voyager de jour par une température semblable à celle d'un four embrasé. Mais la nuit ne valait guère mieux. Pas un souffle d'air, et des nuées de moustiques. Les lucioles produisaient dans les jungles une lueur fantastique. Mais ce n'était pas assez pour nous préserver des animaux féroces. J'entendais les hurlements du chacal; plus d'une fois je crus entendre aussi ceux du fayho, le compagnon du tigre. Pour éclairer notre route, quatre de nos hommes portaient des torches; les oiseaux, troublés dans leur sommeil, sortaient de leurs nids, les chiens sauvages fuyaient en aboyant, et quelquefois un cri de nos hommes nous annonçait qu'ils étaient piqués par le dard d'un porc-épic, ou qu'ils voyaient un serpent sur leur sentier.
Je ne pouvais dormir; j'étais agacé par le chant monotone de mes porteurs. La nuit me semblait interminable. Enfin aux premiers rayons du jour j'arrive à la porte de mon ami Mac Phail, un plan-