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Trois milles anglais équivalent à une de nos lieues

LA SUTTI. 93

teur d'indigo qui demeure près de l'endroit où doit se faire la funèbre cérémonie. Je le trouve occupé à tout préparer dans sa maison pour recevoir ses invités. Parmi eux il y a deux magistrats qui ont une mission officielle à remplir. Ils doivent s'approcher de la femme fanatique qui va s'immoler et essayer de la détourner de son fatal projet. Ils ont amené avec eux deux compagnies de cipayes pour la protéger au besoin contre ceux qui exigeraient d'elle ce sacrifice. Telles sont en ces circonstances les prescriptions du gouvernement britannique : fessai de conversion par le raisonnement, et, si c'est nécessaire, le secours armé.

Après avoir superbement déjeuné et fumé plusieurs de ces excellentes pipes indiennes qu'on appelle des hookah^ nous nous acheminons vers le lieu où nous verrons la sutti.

Au milieu d'un vaste champ s'élève un bûcher de douze pieds carrés et de quatre pieds de hauteur. Sur les côtés il est formé de solides rameaux de différents bois. Au centre est un amas de petites branches et de broussailles qui, lorsqu'elles seront atteintes par les flammes, doivent promptement s'effondrer. Là est le corps nu du défunt. Au pied de son bûcher sont ses parents et les parents de sa femme, tour à tour gémissant et chantant des chants de joie. D'un autre côté sont les hommes qui font résonner le tam-tam, et près de là les brahmes et les faquirs. Autour de cette assemblée,

un millier d'indigènes forment un cercle, à travers lequel nous pénétrons en notre qualité d'Anglais. Nos cipayes sont placés à quelques centaines de pas de distance pour montrer notre force et en même temps pour faire voir que nous n'interviendrons point par les armes dans ce sinistre événement si nous n'y sommes point appelés.

Bientôt sur un char traîné par un bœuf apparaît une femme, la jeune veuve destinée au sacrifice. Une quantité de gens de toutes sortes, criant, chantant, gesticulant et jetant sur elle et sur le bœuf .des fleurs et une poudre aromatique : cette foule est dans un état de frénésie produit par une extrême surexcitation ou par l'opium.

Arrivée près du cercle de spectateurs, la femme descend de son char. Elle n'a pas plus de quatorze ans, et jamais je n'ai vu une Indienne plus jolie. Un de nos magistrats s'approche d'elle et lui représente vivemen^ la folie qu'elle fait en sacrifiant ainsi sa vie. Elle l'écoute à peine. Elle est à moitié ivre, et dans son exaltation il lui tarde de montrer son courage et sa fidélité à son mari. Elle court vers les brahmes, qui se hâtent de la hisser sur le bûcher, lui donnent une torche allumée et entonnent une sorte de chant accompagné par les sons du tam-tam. Soudain l'un d'eux fait un signe. La jeune femme jette sa torche sur les broussailles, qui aussitôt s'enflamment, et elle chante, et elle danse avec

une sorte de fureur sur le bûcher, auquel les brahmes mettent le feu de tous côtés. Les flammes s'élèvent; la fanatique Indienne pousse encore un cri de triomphe, puis un profond gémissement. Mais alors tous les tam-tams, toutes les voix des assistants étouffent ses accents de douleur. Il me semble qu'elle fait un mouvement pour échapper à son supplice. Hélas! c'est trop tard. Il ne nous a pas été permis de la sauver. La foule des indigènes se resserre autour d'elle, comme pour l'empêcher de s'échapper, et les flammes l'enveloppent et elle crie encore. Puis le bûcher s'écroule avec l'innocente victime, et tout est fini.

(Lieutenant-colonel Adisox.)

De nouveaux procédés industriels, l'emploi plus fréquent des peaux de lièvre et de lapin, surtout l'emploi delà soie dans la fabrication des chapeaux, ont fait baisser considérablement le prix de la fourrure de castor. De 7 à 8 dollars (35 à 40 francs) elle est tombée à 1 dollar la livre.

Par suite de cette diminution, le pauvre castor n'est plus pourchassé comme autrefois. La race de cet inofTensif animal, si laborieux, si intelligent, si curieux à observer, ne sera point détruite. Peut-

être même on la Verra s'accroître, on la verra reparaître dans les lieux qu'elle avait abandonnés, et surprendre les regards par ses nouvelles constructions.

Le castor existait autrefois dans toutes les régions de l'Amérique du Nord depuis le Canada jusqu'au golfe du Mexique. Les progrès du colon dans des contrées jadis inoccupées, les rapacités du trappeur l'ont forcé d'abandonner la plupart de ses stations. A présent on ne le trouve plus guère que dans l'extrême Far-AYest, le long des affluents des rivières et des fleuves qui arrosent les hautes vallées des montagnes Rocheuses.

Le trappeur de cette grande chaîne de montagnes est plus près du primitif sauvage que de l'homme civilisé. Dans sa vie solitaire, au milieu des rocs et des bois, ses uniques besoins sont ceux que lui impose la nature : la nourriture et le vêtement. Pour se procurer ces choses nécessaires, il a son fusil, il est adroit et courageux.

Très attentif observateur de tout ce qui existe autour de lui, il connaît, comme les bêtes fauves, les repaires et les habitudes des animaux dont il désire s'emparer, et il est habile à les saisir. Exposé constamment aux périls de toutes sortes, il en vient à ne plus s'en inquiéter et, s'il le faut, à enlever sans scrupule la vie à l'homme comme à l'animal. Des lois divines et humaines il n'a nulle notion ou nul souci. Son désir est sa règle. Pour

réaliser un désir, tout lui sera bon. Ni ami, ni ennemi ne l'arrêtera. S'il a quelques qualités, ce sont celles de l'animal. Généralement il ne se signale que par ses rapacités et ses cruautés, par son ardeur vindicative el, quand il en trouve l'occasion, par son ivrognerie. Les Américains l'appellent l'Indien blanc. Cependant il y a dans la troupe des trappeurs des exceptions, des braves gens, et la plupart sont remarquables par leur adresse, leur patience et leur audace. Le vaste désert du Far- West a été par ces intrépides chasseurs entièrement exploré. Du MississipiàTembouchure du Colorado, des régions glacées du nord aux chaudes plages du golfe du Mexique, dans chaque crique, au bord de chaque fleuve ils ont tendu leurs pièges. Sans leur courageuse résolution, toute cette immense contrée serait pour le géographe une lerraincognita. A ses montagnes, à ses rivières, ils ont donné des noms; ils ont ouvert dans les régions de l'ouest le chemin aux colons.

Il y a deux sortes de trappeurs : le trappeur à gages, et le trappeur libre. Le premier est payé par les compagnies de pelleterie; le second travaille pour son propre compte.

Le trappeur part pour son expédition avec trois chevaux ou trois mules, dont deux pour les bagages, et l'autre pour lui. Ses munitions se composent de six trappes enfermées dans un sac de cuir, de peaux de daim préparées pour faire des

mocassins, et de quelques livres de tabac. Il est vêtu d'une jaquette et d'un pantalon en peau de daim, ornés de franges ; un chapeau mou sur la tête; des mocassins à ses pieds. A son épaule gauche sont suspendus sa poire à poudre et un sac qui contient des balles, des briquets et divers autres ustensiles. Il a sur ses flancs une ceinture dans laquelle est placé un large couteau de boucher, et un petit sac renfermant une pierre à repasser. Un long fusil et parfois un tomahawk complètent son armement. Je ne dois pas oublier sa pipe, suspendue à son cou par un cordon, enjolivé de diverses broderies en poils de porc-épic, ordinairement un gage d'amour.

Ainsi équipé, dès que la fonte des glaces lui permet de commencer ses opérations, il part pour le terrain de chasse qu'il a choisi. Là il s'en va sur le bord des rivières, examinant soigneusement le sol, cherchant au pied des arbres, sur le sable, dans le limon, la trace du castor, et lorsqu'il l'a reconnue il prépare sa trappe, il y attache au bout d'une corde un morceau de bois flottant afin de la retrouver dans le cas oii elle serait entraînée au loin, il y met un bâton imprégné d'une espèce d'huile extraite d'une glande de scrotum, la lie à une tige d'arbre ou à un piquet planté sur le rivage, et la met à l'eau. Le castor, attiré par l'odeur de l'huile, s'approche, et s'il pose la patte sur la trappe, il est pris.

Chaque matin, le chasseur monte sur sa mule et va examiner ses trappes. Tout castor capturé est aussitôt dépecé, sa queue mise soigneusement de côté, sa chair découpée, sa peau étendue sur un cerceau pour être séchée,

A une certaine époque les trappeurs s'acheminent vers un campement où ils trouveront les agents des compagnies de fourrures. Là il y a une étrange foire et d'étranges scènes. Là il est exposé à un nouveau péril, le pauvre chasseur qui, par sa perspicacité et son courage, a échappé à la flèche de l'Indien, à la dent de la bête fauve.

Les agents des maisons commerciales employés à ces affaires de chasse achètent au plus bas prix les fourrures qu'il a si péniblement amassées, et ils lui vendent à un taux exorbitant les diverses choses dont il a rigoureusement besoin : la poudre, les balles, les vêtements, le tabac et, à un taux non moins excessif, des objets de fantaisie, des boissons enivrantes. Le malheureux qui, dans sa solitude au milieu des montagnes sauvages, a souffert tant de privations, se laisse aisément séduire par l'aspect d'un flacon où brille une liqueur dorée qu'on appelle de l'eau-de-vie. Hélas! ce n'est pas même de Teau-de-vie. C'est une horrible composition. C'est ce fatal alcool avec lequel les Américains empoisonnent et peu à peu anéantissent les dernières tribus de la race indienne. Dès que le trappeur a savouré son âpre saveur, il y revient

et il joue. Bientôt il en vient à perdre tout l'argent qu'il a reçu pour ses rares fourrures. Alors, dans le désordre de son esprit, il jouera ses chevaux, ses armes, ses ustensiles. Pour qu'il puisse retourner à ses chasses, il faudra qu'on lui fournisse à crédit un nouvel équipement.

« J'ai connu, dit M. Ruxton, un Canadien qui, dans son métier de trappeur, avait gagné en une vingtaine d'années quinze mille dollars (75 000fr.). Chaque année, en vendant ses fourrures, il voulait retourner dans son pays. Mais à la réunion périodique de ses camarades, en quelques jours il dépensait tout ce qu'il avait reçu, et à la fm de ses vingt années il ne possédait pas un dollar. »

(George Ruxtoiij Adventures in Mexico.)

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