‹ A travers les tropiquesChapitre 18 sur 87 · L UPAS · texte numérisé non relu

L UPAS

Nous devons à un naturaliste danois, M. Fœrsch, les détails les plus circonstanciés sur cet arbre de la Malaisie qui distille un poison mortel.

ce J'avoue, dit-il, que longtemps je doutai de l'existence de cet arbre dont on racontait tant de choses étranges, et je désirais voir moi-même ce qu'il en était.

«En 1774, résidant à Batavia en qualité de chirurgien au service delà Compagnie des Indes, j'avais une belle occasion de satisfaire ma curiosité, et je partis avec un passeport du gouverneur général. De plus j'emportais une lettre de recommandation d'un prêtre malais pour un de ses confrères qui demeurait à quatre lieues de la plaine où s'élève le Bohem Upas. On ne peut demeurer plus près de ce vallon empoisonné.

« Il est à vingt-sept lieues de Batavia, au milieu d'une enceinte de collines et de montagnes. Autour

de la plante vénéneuse, à dix ou douze milles de distance, tout est dévasté. On ne voit pas un arbre, pas un arbuste, pas un brin d'herbe. Sur une colline est l'habitation du prêtre auquel j'étais adressé. Il est là le représentant de l'empereur. On lui amène les criminels qui vont faire une périlleuse tentative. Il leur donne les dernières instructions.

« Quand un homme est condamné à mort, il peut échapper au glaive du bourreau, il peut obtenir sa grâce, s'il descend dans la vallée de l'upas, et s'il en rapporte une certaine dose de poison.

« Presque tous les condamnés se décident à faire cette périlleuse tentative. Ils arrivent chez le prêtre, qui leur indique les précautions qu'ils doivent prendre, le chemin qu'ils doivent suivre. En même temps il les engage à faire leurs derniers arrangements et à prier comme s'ils allaient mourir.

« Tel est, en effet, le résultat probable de leur entreprise. Il m'a dit que, de sept cents condamnés qu'il avait reçus dans l'espace de trente ans, vingt seulement étaient revenus.

« J'ai assisté au départ de quelques-uns. J'ai vu un de ceux qui étaient revenus de cette terrible expédition. Il m'a dit que l'upas s'élevait au bord d'un ruisseau, entre cinq ou six jeunes arbres de la même espèce, sur un sol aride, sablonneux, d'une couleur brune et jonché de cadavres.

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« Le poison est une espèce de gomme que l'on trouve entre l'écorce et la tige de l'arbre.

« J'ai demandé au prêtre malais qui me donnait l'hospitalité ce qu'il savait de l'origine et de la nature de cet arbre. Il m'a répondu : « Selon une « de nos anciennes traditions musulmanes, il y « avait autrefois dans cette vallée une population « perverse qui se livrait à des vices honteux. Maho- « met, notre grand prophète, pria Dieu de la punir, c< et Dieu fit naître au milieu d'elle l'upas, dont les « émanations tuent tout ce qui l'environne. « Le fait est que nul animal, pas une souris, pas un insecte, ne peut vivre près de l'arbre maudit. L'oiseau même ne peutimpunément l'effleurer dans son vol rapide.

« Pendant mon séjour à Java, ajoute M. Fœrsch, j'ai vu moi-même un terrible exemple de l'action de l'upas. En 1775, dans les États d'un souverain malais, quatre cents familles accusées de rébellion furent condamnées à l'exil.

« Sans appui, sans asile, sans ressources, ces malheureuses familles obtinrent du sultan de Java la permission de s'établir dans des champs déserts sur les confins de la vallée de l'upas. Malgré la distance qui séparait encore de l'arbre fatal ces pauvres émigrants, malgré les précautions qu'ils employaient pour atténuer l'effet de ses émanations, en quelques semaines la moitié d'entre eux avait péri. Les autres allèrent implorer la commisération de leur souverain. J'ai vu quel-

ques-uns de ces proscrits. Ils étaient pâles, faibles, et l'on reconnaissait aisément en eux les signes d'un empoisonnement.

ce J'ai vu à Java l'effet immédiat de l'upas. Treize femmes condamnées à mort furent attachées à treize poteaux. Des prêtres musulmans s'approchèrent d'elles pour leur adresser quelques exhortations religieuses. Lorsque leurs prières furent achevées, à un signal du juge l'exécuteur s'avance, tenant à la main une espèce de lancette. Avec cet instrument il pique rapidement la poitrine de chacune des condamnées. En deux minutes son opération était finie: cinq minutes après, les malheureuses tremblaient de tous leurs membres, et en un quart d'heure elles étaient mortes.

ce Je suis parvenu, non sans peine, à me procurer quelques parcelles de la gomme de l'upas, désirant en faire l'essai sur quelques animaux. Avec une lancette trempée dans cette gomme j'ai piqué trois petits chiens, un chat, un poulet. Trois minutes après, ces bêtes couraient d'un bout de ma chambre à l'autre en se lamentant, puis se roulaient par terre, puis expiraient.

ce Je suis donc convaincu que l'upas est l'un des plus violents poisons du règne végétal, et les Hollandais en ont connu la terrible puissance lorsqu'ils sont entrés en lutte avec les indigènes de Java. Il n'y a pas un riche malais qui ne parvienne à se procurer de la gomme d'upas pour

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