LE TADJ-MAHAL
Un écrivain qui n'aimait pas l'Inde a dit : « Si ce sont les Indiens qui ont édifié le Tadj-Mahal, plus tôt les Anglais quitteront l'Inde, mieux ils feront. Ils n'ont rien à accomplir dans cette région; ils n'ont pas le droit de la gouverner. »
Par sa grâce, par sa symétrie, par la richesse des matériaux employés à sa construction, le Tadj- Mahal est au-dessus de toutes les œuvres d'architecture de toutes les contrées. C'est non seulement le plus beau et le plus coûteux des mausolées, le type le plus parfait de l'architecture orientale, c'est probablement l'œuvre la plus noble et la plus idéale qui ait j amais été faite par la main de l'homme. Il mérite bien plus d'être mis au nombre des merveilles du monde que les pyramides d'Egypte, le temple d'Éphèse, le mausolée d'Arlémise. N'eût-on rien d'autre à voir dans l'Inde, les fatigues et les périls d'un long voyage seraient amplement compensés par le bonheur de voir le Tadj-Mahal.
Le Tadj-Mahal, dont le nom signifie «couronnedes édifices », s'élève à deux milles d'Agra, sur la rive septentrionale de la Djamna, au milieu d'un vaste jardin rempli d'arbres fruitiers. Ilestentouré d'une muraille de soixante pieds de hauteur. Là s'ouvrent deux grandes portes de bronze sous un magnifique arceau j et au delà de ce portail, sur une vaste ter-
LE TADJ-MAIIAL. 35
rasse, apparaît dans toute sa splendeur l'incomparable Tadj-Mahal, le palais sépulcral : à chaque angle un minaret, une tour aérienne; au centre, un large dôme surmonté d'une flèche de trente pieds de hauteur. Jadis cette flèche était en or massif; les Mahrattes l'ont enlevée, et elle a été remplacée par du bronze doré. Le portail, la terrasse, le palais, tout est en marbre blanc. Sur ces constructions féeriques, les pêchers, les orangers versent leurs parfums, le ciel d'Orient y répand sa chaude lumière, et la Djamna les reflète dans ses flots limpides.
Dans un caveau ténébreux sont les deux tombes pour lesquelles ce merveilleux édifice a été bâti: la tombe de Chah-Djahan, célèbre par sa tyrannie, et celle de sa femme, Moumtaz-Mahal, célèbre par sa beaulé; toutes deux ornées de pierres précieuses et. couvertes d'inscriptions. Au-dessus de celle sépulture, sous le dôme éclairé par de hautes fenêtres, les deux tombes sont représentées par deux cénotaphes en marbre blanc renfermés dans un treillage d'un travail exquis. A la lumineuse rolonde sont des réseaux de feuillage, des fleurs, des fruits, des mosaïques, des ciselures faites avec un art et une patience incroyables. Il y a là telle fleur dont on n'a pu reproduire les nuances délicates que par l'assemblage de plusieurs douzaines de pierres de différentes teintes.
Le Tadj-Mahal date du xvii'' siècle, et l'honneur
de cette merveille d'architecture revient à la France. Oui, lorsque le puissant Mongol voulut honorer la mémoire de sa jeune femme par une œuvre sans pareille, il avait parmi ses divers fonctionnaires un artiste français, Austin, de Bordeaux, qui s'était signalé par plusieurs importants travaux à Delhi. Ce fut lui qui fît le plan de l'impérial mausolée, et il reçut l'ordre de l'exéculer.
Quinze années furent employées à rassembler les matériaux de cette construction, et toutes les provinces soumises à l'autorité de Djahan, et d'autres encore furent mises à contribution. Des collines de Mewat on tira les marbres rouges; des environs de Kandahar on amena par terre, sur un espace de deux cents lieues, les marbres blancs. Du Panjab on tira le jaspe, du Thibet les turquoises, de Geylan le lapis-lazuli, de la Perse l'onyx et l'améthyste, de la mer Rouge le corail.
L'édifice, commencé par Austin, fut achevé par son fils. Vingt mille ouvriers y furent employés pendant vingt-deux années. Ils ne coûtaient pas cher, ces pauvres ouvriers forcés d'obéir à des ordres absolus ; la plupart ne recevaient qu'une maigre ration. Cependant on a calculé que Chah- Djahan avait dépensé à la construction de ce monument plus de 50 millions. Son intention était d'en faire pour lui-même un semblable de l'autre côté delaDjamna. Les deux tombes auraient été réunies par un pont. Les guerres civiles l'ont empêché
d'accomplir son projet. La dépense ne l'effrayait pas. Il était si riche, et il ne se faisait nul scrupule d'imposer de lourds tributs à tous ceux qui étaient dans sa dépendance. A sa mort il laissait dans ses coffres 750 millions ; son trône était estimé 150 millions; sa couronne, 12 millions. Son sceptre, son bouclier, le fourreau de son épée étaient couverts de rubis et de diamants. Sa tunique était d'un tissu fin comme de la batiste. A ses pieds il portait des pantoufles brodées avec des perles; à ses mains, des anneaux, des bracelets de diamants; à son col, trois colliers de perles énormes.
L'empire mongol fondé en 1505, dans l'Hindoustan, par le petit-fils de Tamerlan, a été détruit vers le xviii^ siècle. Le dernier descendant de la dynastie mongole est mort en 1806. Les Anglais à présent régissent ces belles régions.
[Oriental Annual.)
De tous les peuples que nous connaissons, le peuple arabe est le seul qui depuis trois à quatre mille ans ait occupé le même sol, conservé le même nom et les mêmes coutumes, le seul peuple qui n'ait jamais été subjugué par une puissance étrangère.
Son indépendance a été soutenue par la nature de son pays. L'Arabie s'étend dans la forme d'un triangle, sur un espace de trois cents lieues de longueur et de cent cinquante lieues de largeur, entre la Perse, la Syrie, l'Egypte et l'Ethiopie. Elle est séparée de ces diverses contrées par deux golfes, par une chaîne de rocs et des bancs de sables brûlants.
Du haut de ces rocs arides, aussi loin que la vue peut s'étendre, le voyageur ne découvre que des collines de sable de deux à trois cents pieds de hauteur se déroulant en lignes parallèles du nord au sud et à tout instant labourées, soulevées par le vent du désert. Ces collines sont comme des murailles embrasées, et lorsque l'ouragan les balaye, on dirait un océan de feu et des tourbillons de vagues rouges. Là, nul abri, nul soulagement. A de longues distances de toute habitation humaine, à l'ombre d'un groupe de palmiers, apparaît en quelques endroits un fdet d'eau qui bientôt se perd dans le sable. Ces sources précieuses ne sont connues que des Arabes, qui vont y remplir leurs outres. Là aussi, ils se réunissent pour se partager le butin qu'ils ont enlevé aux voyageurs.
Endurcis à la rigueur de leur climat et à la fatigue, sobres par tempérament et par nécessité, avides de liberté plus que de fortune, les Arabes ont toujours opposé une ferme résistance à toute
tentative d'invasion, et lorsqu'ils ont été vaincus, ils se sont réfugiés dans des régions désertes où nulle armée ne pouvait les suivre.
On a vu un terrible exemple de celte faculté des Arabes dans les guerres entreprises par Mahomet- Ali contre les Wahabites. Le commandant des troupes du vice-roi, ayant remporté la victoire, voulait poursuivre les Wahabites qui s'étaient retirés dans le Harek. Pour s'avancer dans le désert, il demanda des guides aune tribu d'Arabes. Ces guides les conduisirent dans des collines de sable au nord-ouest du Harek, puis disparurent.
Quelques heures après, le général égyptien et ses quatre mille hommes gisaient par terre, suffoqués, mourants. Mais si le nord de l'Arabie est inhabitable, le sud est plus tempéré, et le Yémen, que les anciens appelaient VArabia felix, est renommé pour la douceur de son climat et pour sa fécondité. Les tribus du Yémen sont d'une nature franche, vive, généreuse, vivant gaiement au milieu de leurs troupeaux et de leurs jardins. Jusqu'au haut des montagnes leurs champs sont cultivés, et de larges routes relient les habitations champêtres aux villes principales. Cette contrée produit de l'encens, de la casse, de la cannelle et une quantité de café.
Étranges sont les contrastes du sol arabe. Ici, la sécheresse, l'aridité du désert; un peu plus loin, le ruisseau limpide, le champ fertile, des arbres
dont le soleil le plus ardent ne peut traverser l'épais feuillage, des noyers, des figuiers, des amandiers d'une dimension énorme ; une telle masse de fruits sur les orangers et les citronniers qu'on n'en récolte pas la moitié. Au-dessous de ces arbres, les dattiers, d'une fécondité telle qu'il n'y en a peut-être point de pareils dans le monde.
Les origines de l'histoire d'Arabie sont très confuses. Nous ne les connaissons guère que par des compilations récentes, des traditions, des chants populaires et des généalogies incertaines. Selon ces divers documents, les vrais Arabes descendent de Joktan, petit-fils de Noé; les descendants d'Ismaël sont des Arabes mélangés.
Dès les plus anciens temps il y a eu des monarchies dans le Yémen et dans les meilleurs districts. Les rois avaient un pouvoir presque absolu, mais ils étaient forcés de ménager le caractère indépendant de leurs sujets. On dit que la reine de Saba appartenait à une de ces dynasties, et une tradition rapporte que les rois d'Abyssinie proviennent de son mariage avec Salomon.
Très vindicatifs étaient ces anciens Arabes. Pour la moindre injure, les familles, les tribus prenaient les armes. On compte parmi elles plus de deux mille batailles avant la souveraineté de Mahomet. Une loi qu'on n'osait enfreindre prescrivait une trêve générale pendant quatre mois de l'année;
mais les huit autres mois étaient souvent très agités.
Les Arabes de nos jours se divisent comme autrefois en deux classes : ceux qui campent sous les tentes, et ceux qui demeurent dans les villes. Les habitants de la tente se croient bien supérieurs à ceux des villes et se considèrent même comme les seuls vrais représentants de la race arabe.
La tente est faite avec un tissu de poil de chèvre ou de chameau. Sur les piquets qui la fixent au sol, elle s'élève à environ sept pieds de hauteur. Elle a vingt-cinq ou trente pieds de longueur et dix de largeur. Un rideau la divise en deux compartiments : d'un côté, l'appartement des hommes; de l'autre, celui des femmes, avec la cuisine. Sur la terre nue sont étalés des tapis, des nattes ou des peaux de mouton, selon la fortune du propriétaire.
Des sacs de blé et d'autres provisions, des armes, des selles, un métier à tisser, deux pierres servant à moudre le grain, quelques ustensiles de ménage, quelques outres que l'on remplit de lait ou d'eau, voilà tout le mobilier de cette habitation nomade.
Lorsqu'il n'y a dans un campement qu'un petit nombre de tentes, elles sont rangées de façon à former un cercle, pour mieux se protéger mutuellement. C'est ce qu'on appelle le douary
42 A TKAVERS LES TROPIQUES.
littéralement « tour détentes «. Lorsqu'il y en a un plus grand nombre, elles sont placées sur trois ou quatre lignes. Chaque homme plante sa lance à l'entrée de sa tente et y attache son chameau ou son cheval. Quelquefois les chevaux et les moutons sont parqués pendant la nuit au milieu du douar, et gardés par des chiens.
Le vêtement des Arabes les plus riches se compose d'une espèce de manteau à raies noires et blanches, fabriqué en Syrie et en Egypte, d'une chemise en toile écrue, d'un large pantalon et de babouches. Sur ses flancs est une ceinture en cuir dans laquelle il place un long couteau et tout ce qu'il faut pour allumer du feu. Sur sa tête, un mouchoir noué avec une corde.
Les femmes, dans leur intérieur, portent un long peignoir; au dehors, elles sont vêtues à peu près comme les hommes. Les riches, les élégantes, mettent sur leur front des pièces d'or, à leurs bras et à leurs jambes des bracelets. Elles se colorent les pieds avec du henné et se noircissent les paupières avec de la mine de plomb.
En arrivant à un campement qui n'est pas le sien, l'Arabe s'arrête à la première tente qu'il rencontre sur son chemin, et sans y être invité il entre en disant : Ecalam alikouma! (Que le salut soit sur vous!), puis il va s'asseoir près du foyer. Le maître du logis lui répond par la même salutation, lui offre une pipe et du café. Les femmes
viennent étendre une natte sous ses pieds et s'en vont à leur cuisine pour préparer le repas traditionnel, une soupe de lentilles, du riz bouilli dans du lait de chèvre ou de chamelle, et du beurre fondu dans lequel on trempe du pain. Le maître verse à chacun de ses convives de l'eau pour se laver les mains, et les engage à diverses reprises à manger : Couhe, coula, dit-il ^Mangez tout, mangez tout), et il les regarde sans prendre part à leur banquet. Quand ils ont fini, il leur verse une seconde fois de l'eau sur les mains, puis dîne de leurs restes. « Un jour, dit un voyageur anglais, j'arrivai à une tente à l'heure où ses habitants allaient se coucher. Ils se relevèrent avec le plus agréable empressement. Le mari se hâta de rallumer le feu, et la femme se mit à pétrir de la farine pour faire des galettes. »
Pour l'Arabe l'hospitalité est une loi suprême. Quels que soient ceux qui vont à lui, il les recevra sous sa tente, il leur donnera la meilleure place à son foyer, la meilleure part de ses provisions, et quand il aura, selon l'expression vulgaire, partage avec eux le pain et le sel, son devoir sera de prendre au besoin les armes pour les protéger, pour défendre leur vie et leurs biens.
« Je me rappelle, dit un voyageur, une scène idyllique que l'on peut souvent contempler. Au coucher du soleil, les garçons ramènent au douar les troupeaux; les jeunes filles se préparent à traire
les chamelles et les brebis; les femmes préparent sous la tente la bouillie de farine et le beurre fondu pour le souper. Les hommes, prosternés sur le sol, leur lance plantée à côté d'eux, font leurs prières. Un voyageur s'approche, demandantun peu d'eau. Une jeune fille lui répond : « Nous n'avons « pas d'eau, mais je puis vous ofTrir du lait ». Sans s'arrêter à l'idée que la provision de lait est bien minime dans sa famille, elle remplit un vase du précieux breuvage et le présente gracieusement à l'étranger. »
N'est-ce pas une image du temps des patriarches, où les tentes de Juda couvraient la plaine, du temps où Moïse conduisait les troupeaux de Jéthro?
L'hospitalité de l'Arabe est gratuite. Il n'en attend aucune rémunération. Cependant avec les gens d'une autre race, les Franks, les giaours, il peut se montrer moins généreux. Il sera môme quelquefois âpre au gain et violemment rapace.
Les Arabes sont pauvres. Leur vie est une vie de périls et de privations. Leurs troupeaux sont leur unique richesse. Avec le produit de ces troupeaux ils achètent leurs vêtements, leurs armes et les autres choses nécessaires. Ils n'ont pas la moindre notion du travail industriel, et la plupart des objets de luxe leur sont totalement inconnus. On raconte que lorsque les Mohabites s'emparèrent de la ville Moka, l'un d'eux, trouvant un sac de perles, essaya
de les faire bouillir, pensant que c'étaient des graines d'une nature particulière; mais, voyant que la cuisson ne les amollissait pas, il les jeta dans la rue. Plusieurs de ses camarades, trouvant des châles de Cachemire, dont ils ignoraient également la valeur, les vendirent pour quelques piastres.
Le chef de la tribu arabe est le cheikh ; son autorité ressemble à celle d'un père de famille dans le gouvernement de la maison. Ordinairement il l'exerce avec le concours du divan, c'est-à-dire le conseil des anciens. Il ne peut pas prendre une grave décision sans leur assentiment.
En cas de guerre, les cheikhs de diverses communautés ayant à défendre les mêmes intérêts se réunissent pour choisir parmi eux celui qui leur semble le plus apte à conduire une expédition. Ils le nomment le cheikh des cheikhs et se soumettent à ses ordres. Mais s'ils ne sont pas contents de lui, ils le déposent ou l'abandonnent.
Delhi est la vieille Rome du vieil empire mongol. Agra a été au temps d'Akbar la capitale de cet empire, mais Delhi est plus ancienne. On dit qu'elle a été détruite et rebâtie sept fois et qu'elle
est parsemée des cendres de plusieurs générations. Ses ruines attestent son antique grandeur. La plaine qui l'entoure est, comme la campagne de Rome, couverte de décombres de palais, de mosquées, de tours et de tombes. En voyant ces restes d'énormes constructions, il est aisé de croire que cette cité avait jadis, comme le disent d'anciennes chroniques, une circonférence de dix lieues, et qu'on y comptait 2 millions d'habitants. Cette grandeur excitait la cupidité. En 1398 Delhi fut pillée par Tamerlan; en 1525 elle fut prise par Baber, le fondateur de l'empire mongol. Akbar, son successeur, établit le siège de son empire à Agra, mais Chah-Djahan, le monarque magnifique, retourna à Delhi avec le désir d'en faire la plus splendide sinon la plus grande des capitales.
Maintenant, quoiqu'elle soit si déchue, et que son ancien espace soit si restreint, elle est encore une des villes les plus considérables de l'Inde. Elle renferme 100 000 habitants, et ses remparts ont une étendue de plus de deux lieues. Nous entrons par une grande porte voûtée, et nous voilà au milieu d'une population qui représente toutes les races de l'Asie méridionale et de l'Asie centrale. Les rues sont beaucoup plus gaies que celles d'Agra. On y voit toutes sortes de couleurs et de costumes. Dans les bazars sont étalés les châles de Cachemire, les brillantes joailleries et les divers produits de l'industrie indienne.
La forteresse, bâtie, comme celle d'Agra, en pierres rouges, mais beaucoup plus large, renferme un palais qui, selon le témoignage de l'évêque Heber, était plus grand que le Kremlin. Dans la salle d'audience, qui subsiste encore, s'élevait le fameux trône qu'on appelait le Paon, et qui était estimé 30 millions de dollars (150 millions de francs).
Le fastueux souverain qui avait bâti ce palais n'eut pas la joie d'y vivre longtemps. Son fils, l'atroce Aurungzeb, le détrôna et l'enferma dans la forteresse d'Agra. Le malheureux Chah-Djahin resta là jusqu'à la fm de sa vie, en face du Taj-Mahal, le merveilleux monument qu'il avait consacré à la mémoire d'une épouse aimée. Mais il n'était pas seul dans sa prison et dans ses souvenirs. Le pauvre roi Lear de l'Inde avait sa Cordelia, sa fille, une jeune fille d'une rare beauté. Elle renonça à toute ambition, à toute joie mondaine pour suivre son père dans sa réclusion et le consoler dans sa disgrâce. Elle dévoua sa vie à cette œuvre filiale et à des œuvres de charité. A sa dernière heure elle demanda avec une humilité chrétienne qu'on ne fît pour elle aucune pompeuse cérémonie, qu'on l'enterrât comme une pauvre fille sous une couche de gazon.
Trente ans après la mort d'Aurungzeb, Delhi était encore la capitale de l'empire du Grand Mogol, et tout à coup voici venir par les passages de
l'Himalaya un conquérant de la Perse, Nadir Chah, qui s'empare de la grande ville, la pille, la dévaste, crève les yeux de son empereur et lui enlève son fameux trône, en lui disant avec une féroce ironie qu'il n'en a plus besoin puisqu'il ne peut plus le voir.
Plus tard la célèbre Delhi fut prise encore par les sauvages Mahrattes, puis, au commencement de ce siècle, par les Anglais. Cependant il restait là encore une ombre du vieil empire, un rajah indien qui portait le titre de Grand Mogol. Il fut supprimé par l'Angleterre à la suite d'une révolte de Cipayes.
Mais Delhi est encore un des principaux centres de l'islamisme. La reine Victoria a plus de sujets mahomélans que le sultan. On en compte dans l'Inde 40 millions, et Delhi est leur Mecque. Il y a là une quarantaine de mosquées, dont quelquesunes, avec leurs élégants minarets et leurs dômes dorés, produisent vraiment un très bel effet. Celle qui porle le nom de Jumma Musjid est la plus belle mosquée de l'Inde. Elle s'élève sur une haute terrasse où l'on monte par un escalier imposant. Là, dans une enceinte d'arcades, comme celles des anciens cloîtres, de larges portes de bronze s'ouvrent sur une vaste cour, au milieu de laquelle est une fontaine. On conserve dans cette mosquée, avec un soin religieux, plusieurs anciennes copies du Coran, l'empreinte du pied
de Mahomet sur un marbre noir, et un poil de la barbe du prophète.
(H. Field; From Egypt to Japan.)
Une légende musulmane raconte que lorsque la malheureuse Eve fut exilée du Paradis, elle se retira dans l'île de Ceylan, et elle pleurait! Nuit et jour elle pleurait. Ses larmes roulaient dans les flots de la mer et se changeaient en perles,
De là, depuis six mille ans, ce trésor inépuisable.
C'est dans la baie de Condatchy que l'on fait périodiquement la pêche des perles. Sur celte plage aride et déserte arrivent alors des milliers et des milliers de gens de diverses nations, de diverses castes et de diverses professions. C'est un curieux spectacle que celui de cette foule affairée, des tentes et des cabanes, des comptoirs et des cafés qui s'élèvent de tout côté, du mouvement des bateaux, et de l'agitation des armateurs et des marchands.
Les bancs d'huîtres sont à environ vingt milles du rivage, à six ou huit brasses de profondeur. Périodiquement ils sont examinés par des agents spéciaux, et, selon la quantité^et la condition des
mollusques, le gouvernement désigne ceux de ces bancs qui doivent être livrés aux pécheurs. On croit que l'huître perlière arrive à sa maturité de sept à neuf ans. Passé ce temps, la perle par son développement incommode l'animal et il la jette hors de sa coquille.
Sa pêche dure environ deux mois, du commencement de février au commencement d'avril. A dix heures du soir, un coup de canon donne le signal, et tous les bateaux partent, poussés par la brise de terre; le lendemain, dans l'après-midi, la brise de mer les ramène. Un coup de canon annonce leur retour ; armateurs et marchands, curieux et manœuvres se précipitent vers la plage; bientôt toute la récolte est mise à terre.
Chaque bateau porte dix hommes d'équipage et dix plongeurs.
Exercé dès son enfance à son rude métier, le plongeur de Ceylan peut se servir de ses doigts de pieds comme de ses mains. Avec son orteil droit il saisit une corde à laquelle est suspendue une lourde pierre qui l'entraînera dans les eaux; avec sa main droite il saisit une autre corde qui l'aidera à remonter. Avec son orteil gauche il tient un réseau où il mettra ses huîtres; avec sa main gauche il se serre les narines. Puis il ferme les yeux, ramasse à la hâte tout ce qu'il peut amasser, et, . abandonnant la corde qui porte la lourde pierre, fait signe qu'on le remonte, et rentre dans le
bateau avec son butin. Il n'est pas resté dans la mer plus d'une minute et demie ou deux, et il est exténué, et l'eau et quelquefois le sang jaillit de sa bouclie, de ses oreilles, de ses narines. Bientôt cependant il se ranime et se remet à la besogne. On a vu des plongeurs descendre en un jour quarante et cinquante fois dans la mer. On en a vu aussi qui restaient au fond des eaux trois, quatre et même cinq minutes. Mais c'est extrêmement rare.
Ce qui effraye surtout ces hommes alertes et courageux, c'est le crocodile. Pour se garantir d'un tel danger ils ont recours aux incantations, aux sortilèges. Toute la nuit, pendant la pêche, les magiciens du pays sont sur la plage, marmottant des prières et faisant toutes sortes de contorsions pour écarter le terrible animal.
Malgré ces moyens de salut, plus d'un plongeur est dévoré ou mutilé. Alors le magicien qui le protégeait raconte qu'il a été devancé dans ses conjurations par un autre magicien son ennemi, et qu'il est la victime d'une affreuse trahison.
Quand le déchargement des bateaux est accompli, on ne sait point tout de suite la valeur de ce qu'ils ont apporté. On n'ouvre point les huîtres, de peur de léser le joyau qu'elles renferment. On les entasse dans des fosses d'un demi-pied de profondeur, garnies de nattes. Chaque armateur, chaque spéculateur a ses fosses entourées
d'une barrière. Là les huîtres doivent mourir et pourrir. A plusieurs milles de distance, cette pourriture répand une puanteur insupportable. L'air en reste infecté jusqu'à ce que les moussons et les vents violents de sud-ouest le purifient.
Mais les rudes écailles sont brisées par la putréfaction, et les perles s'en détachent aisément. Elles sont alors nettoyées, puis, par des tamis de diverses dimensions, elles sont divisées en une dizaine de catégories, depuis les grosses perles lumineuses destinées aux diadèmes des rois et aux parures des grandes dames jusqu'à la poudre de perles qui se vend au boisseau.
Dans le golfe Persique il y a des bancs d'huîtres perlières bien plus considérables que ceux de l'île de Ceylan. Ils s'étendent sur une vaste portion de la côte persane et sur toute la côte d'Arabie. La pêche commence au mois de juin et se prolonge jusqu'au mois de septembre. Tavernier en a décrit les procédés, les mêmes à peu près que ceux de Ceylan.
« On lie, dit le célèbre voyageur, une corde sous le bras de ceux qui plongent, de laquelle ceux qui demeurent dans la barque tiennent le bout, ils tiennent attachée à leur gros orteil une pierre de dix-huit à vingt livres, de laquelle aussi ceux qui demeurent dans la barque tiennent un bout. H y a de plus un rets fait comme un sac, dont la bouche est entourée d'un cercle pour la tenir ouverte.
Alors le plongeur dévale dans la mer, et silôl qu'il est au fond, où il se rend promptement par le poids de la pierre qu'il a attachée au gros orteil, il l'ôte en diligence, et ceux qui sont dans la barque la retirent. Tant que le plongeur peut tenir son haleine, il met les huîtres dans le rets, et, sentant qu'il ne peut plus tenir bon, il tire la corde dont il est lié sous les bras, qui est le signal afin qu'on le retire, et ceux qui sont dans la barque font le plus vite qu'ils peuvent.
« Il se passe environ un demi-quart d'heure tant àôter les huîtres qu'à donner au plongeur le temps de reprendre haleine, après quoi il retourne au fond de la mer comme auparavant. Ceux qui ont affaire d'argent vendent d'abord ce qu'ils ont péché, mais ceux qui ont de quoi vivre les gardent jusqu'à ce que la pêche soit finie. Ils laissent les huîtres sans les ouvrir, et, à mesure qu'elles se corrompent, elles s'ouvrent d'elles-mêmes. Il y a de ces écailles qui sont quatre fois aussi grandes que celles de nos huîtres de Rouen, et comme la chair en est fade et de mauvais goût, on ne la mange point, on la jette. »
Les perles du golfe Persique sont généralement d'une teinte jaunâtre, peu recherchées en Europe, mais très appréciées en Orient.
«C'est sur la côte d'Arabie, déjà célèbre au temps de Pline, qu'on a trouvé en 1633 la perle la plus grosse et la plus parfaite, dit Tavernier, qu'on ait
découverte jusqu'à cette heure et où il n'y a pas le moindre défaut. Elle fut vendue au roi de Perso 3 200 lomans, qui sont 1 400 500 livres de notre monnaie. »
On pêche des perles dans diverses contrées de l'Europe.
Celles d'Angleterre étaient autrefois renommées. Ce fut, dit Suétone, un des motifs de l'expédition de César dans cette île. Sa convoitise ne fut point satisfaite. Les perles de Bretagne n'étaient ni si belles, ni si nombreuses qu'il l'espérait. Cependant il en emporta un boisseau, qu'il offrit au temple de Vénus.
En Amérique les perles étaient très connues et très recherchées longtemps avant l'arrivée des Européens. En posant le pied sur le sol qu'ils venaient de découvrir, les Espagnols furent surpris de voir les sauvages parés de bracelets et de colliers de perles et les chefs de peuplades du Mexique se passionnant comme des princes d'Espagne pour une belle perle. Dans la Floride, d'après Fernand de Soto, les tombes des chefs étaient ornées de perles, et parmi les présents que xMontezuma offrit à Fernand Cortès à son entrée à Mexico, il y avait des colliers de rubis, d'émeraudes et de perles qui furent envoyés à Charles-Quint.
Les pêcheries de perles des empereurs du Mexique s'étendaient sur une vaste côte entre Acapulco et le golfe de Tehuantepec. Les Espagnols en éta-
blirent de nouvelles dans la mer des Caraïbes avec un tel succès que bientôt s'élevèrent dans ces parages d'opulentes cités, de riches comptoirs. En 1530, dans la colonie des Caraïbes, la valeur des perles envoyées en Europe s'élevait à 4 millions. Une autre année, dans la collection des perles transportée en Espagne, il y en avait une estimée 350 000 francs.
C'étaient les Indiens qui faisaient cette pêche, et Las Casas, le fervent apôtre du Nouveau Monde, nous a dépeint leurs souffrances.
« On ne peut, dit-il, rien imaginer de plus cruel, de plus détestable que la tyrannie que les Espagnols exercent pour ramasser ou pour faire tomber dans leurs pièges ces pauvres Indiens, quand ils vont cà la quête pour en faire des esclaves et pour les employer à la pêche des perles. Il n'y a que les peines de l'enfer que l'on puisse comparer à celles que l'on fait souffrir à ces infortunés. Celles que l'on endure dans les mines d'or sont beaucoup moindres, quoiqu'elles soient épouvantables. Ils les obligent à se plonger sous l'eau de la mer, profonde de cinq ou six brasses. Ils y nagent sans aucune respiration, pour en arracher les nacres dans lesquelles on trouve les perles ; ils viennent à la surface de l'eau avec des filets pleins de ces nacres, pour respirer un peu et pour s'empêcher d'étouffer. S'ils y sont un peu trop longtemps, pour se délasser de leurs fatigues, un impitoyable Espa-
r>6 A TRAVERS LES TROPIQUES.
gnol qui est là aujDrès dans une nacelle les bat à outrance, les prend par les cheveux pour les obliger à se replonger promptement dans l'eau et pour continuer la pêche. On les nourrit d'un morceau de pain et de poisson, et encore ne leur en donnet-on pas assez pour apaiser leur faim. Ils n'ont point d'autre lit que la terre dure, où ils demeurent enchaînés, de peur qu'ils ne s'enfuient. Ils se noient souvent en faisant celte pêche, ou ils sont dévorés par des monslres marins qui engloutissent des hommes tout entiers. «
Par leur cupidité et leur cruauté les Espagnols anéantirent ces pêcheries si productives. Peu à peu les grands comptoirs disparurent, les belles maisons tombèrent en ruine; les îlots autour desquels stationnaient tant de barques furent abandonnés.
Au commencement du xvii« siècle on découvrit dans le golfe de Panama et de Californie de très belles huîtres perlières. Mais on n'en tira point les richesses qu'on pouvait en attendre. Les nègres et les Indiens, mal traités, mal payés par les Européens, fuyaient ces eaux dangereuses, et n'y descendaient que lorsqu'ils y étaient entraînés par la ruse et contraints par la force. Plus tard les révolutions politiques détournèrent l'attention de cette pêche difficile.
En 1825 une société anglaise entreprit de la recommencer, avec un meilleur système, avec une