UNE CHASSE AU TIGRE DANS LINDE
sur un autre sont placés deux canons et deux artilleurs pour faire sortir le tigre dans le cas où il s'obstinerait à rester dans la jungle. Une cinquantaine de domestiques vont de-ci de-là, préparant l'équipement de leurs maîtres, déposant diverses choses pour les pavillons.
Après un rapide déjeuner, nous sommes prêts à partir. Chaque éléphant successivement s'agenouille; à l'aide d'une échelle, nous montons sur son dos. Chacun de nous est armé de deux fusils, et nous voilà gaiement en marche.
Je confesse que je ne vois pas sans quelques alarmes mon éléphant plonger dans une rivière que nous devons traverser. Il avait de l'eau jusqu'au poitrail. Mais il nage bravement et me transporte sain et sauf sur l'autre rive.
Ces éléphants , quels admirables animaux ! quelle force et quelle sagacité ! En passant à travers un village indien, celui qui marchait en tête de notre troupe voit un petit enfant de quelques mois couché par terre, abandonné au milieu du chemin : il le prend doucement avec sa trompe, le dépose au pied d'une cabane et continue tranquillement sa marche. J'étais encore ému de cette intelligente et délicate action, quand soudain voilà un de nos cornacs qui s'emporte contre l'éléphant sur lequel il est assis, il se met à le frapper, à le lacérer, à lui enfoncer dans le corps avec une sorte de frénésie le fer aigu dont il doit se servir pru-
demment pour le diriger. Personne ne peut voir une telle barbarie sans en être révolté, et en réprimandant l'enragé cornac comme il le mérite, on lui fait comprendre à quel danger il s'expose en maltraitant ainsi un animai irascible et vindicatif. Enfin il s'apaise, et l'éléphant paraît assez calme. Nous espérons que cet incident n'aura pas de suites fâcheuses.
Mais tout à coup on entend un cri de douleur, un cri d'angoisse. C'est l'éléphant outragé qui se venge. Il a saisi avec sa trompe le malheureux cornac, il le jette par terre, le foule à ses pieds, l'écrase, le broie, puis, ayant apaisé sa colère sans frein, s'en retourne rapidement, sans guide, vers son gîte, emportant plusieurs de nos compagnons qui ne peuvent l'arrêter.
Nous cheminons encore une grande heure, non sans peine. L'éléphant est une maj(;stueuse et solide monture, mais peu agréable. On ne s'habitue pas aisément à ses rudes secousses, et il ne faut pas se raidir contre son allure ; il faut s'abandonner au balancement de son corps en avant et en arrière.
Arrivés près d'une jungle épaisse, nous nous plaçons à quelque distance les uns des autres pour occuper un plus grand espace, et nous attendons. Tout à coup un tigre royal s'élance du milieu des broussailles. Je lire sur lui en même temps que mon voisin et plusieurs autres chas-