Pièce d'or d'une valeur de 38 francs
pas. Si vous faites le moindre mouvement, je suis un homme mort, o
Nous le regardons tout étonnés, et il ajoute :
« Autour de ma jambe est enroulée une cobra capello ».
Ces mots nous font tressaillir et nous voudrions nous éloigner. Mais un regard de notre pauvre ami nous cloue à notre place, bien que nous sachions à quel péril nous sommes exposés si la terrible vipère vient vers nous.
Maxey portait des culottes et des bas de soie : rien n'atténue pour lui le contact de la cobra. Il la sent, en quelque sorte, collée sur sa chair, et il sait que lorsqu'elle mord, la morsure est sans remède. Sa figure est pâle, sa bouche livide, son œil hagard, il ose à peine respirer, et nous le regardons avec une anxiété- presque aussi intense que la sienne.
Après un moment de silence il nous dit à voix basse :
ce Demandez du lait. Qu'on l'apporte près de moi, et qu'on en verse une partie sur le plancher. »
Un domestique qui se tenait debout à l'extrémité de la chambre sortit pour accomplir cet ordre .
ce Hélas ! murmura le malheureux Maxey, j'ai une femme et des enfants en Europe. Dites-leur que ma dernière pensée a été pour eux, que
je les bénis, que je leur donne tout ce que je possède. Yoilà que la vipère se remue. Oh ! Dieu, c'est pourtant triste de mourir d'une telle mort! ^^
Le domestique apporta près de notre ami la jatte de lait, en versa quelques gouttes par terre, et, sa tâche accomplie, s'éloigna précipitamment.
Nous attendions en un profond silence l'efïet que le lait pouvait produire, et Maxey dit d'une voix gémissante :
« La vipère serre dans ses anneaux plus fortement ma jambe. Elle s'agite, je n'ose me baisser pour la regarder. Mais je sens qu'elle lève la tête. C'est le mouvement tînal.... Mon Dieu! voici ma dernière heure, pardonnez-moi mes péchés. Ah! elle fait un nouveau mouvement. Il me semble qu'elle se déroule. Oui! oui!- elle s'en va. Oh I Dieu de miséricorde ! »
L'effroyable bête, attirée par l'odeur du lait, était en effet descendue près du bol où elle allait boire, et bientôt elle fut tuée.
Notre ami tomba avec un cri de joie dans nos bras.
(Lient. -colonel Addison, Traits and slories of hidian life.)
De Singapour un bateau me transporte en trois jours à Batavia. Il n'y a point là de port, mais
une grande rade où flottent une quantité de bâtiments de guerre et de bâtiments de commerce de tous les pays. Le quai est à deux milles de distance. Une embarcation gouvernée par quelques rameurs m'y conduit rapidement, et me voilà sous l'Equateur en pleine Hollande. La ville est traversée par des canaux comme Amsterdam et Rotterdam. Les rues sont larges et bordées d'arbres comme à la Haye; les maisons peu élevées, plus confortables que brillantes. Il y en a qui sont charmantes à voir dans les jardins qui les entourent; toutes leurs fenêtres et toutes leurs portes ouvertes comme pour inviter le passant à entrer et à prendre sa part du déjeuner ou du dîner qui est sur la table. J'ai été reçu dans plusieurs de ces maisons, et je- dois dire que l'hospitalité néerlandaise n'est point un vain mot.
Les deux principaux ornements de Batavia sont les deux vastes squares qu'on appelle le square du Roi et le square de Waterloo.
Mais Batavia n'est point la vraie capitale de Java. Son climat est trop malsain. Le siège du gouvernement est à 10 lieues de là, à Buitenzorg (Sans-Souci). Un chemin de fer nous y mène en deux heures. Nous passons par de superbes champs de riz. C'est le temps de la récolte. Hommes, femmes, enfants, tout le monde est à l'œuvre, et l'on n'entend ni le cliquetis d'une faux ou d'une faucille, ni le roulement d'une moissonneuse. Le
riz est coupé tige par tige avec de petits couteaux et rangé par tas de cinq faisceaux semblables à des bottes d'asperges. Quatre de ces faisceaux appartiennent aux cultivateurs, le cinquième au propriétaire.
Un travail si minutieux et si lent révolterait le fermier américain. Mais les Javanais y tiennent. C'est en ce temps de récolte que la plupart des mariages s'organisent. Il ne trouve pas la journée trop longue le jeune homme qui est là sous un ciel lumineux, au milieu d'une éclatante verdure, près de la jeune fille qu'il aime et dont il espère être aimé.
Une autre bonne récolte pour les Javanais est celle des noix de coco, qui leur donnent un aliment et une boisson, et celle des nids d'hirondelle, que les Chinois achètent à un haut prix. Ces nids se trouvent dans les grottes des rochers. Le chasseur, suspendu à une corde de bambou, descend du haut de la montagne jusqu'à la grotte féconde, puis ses camarades le hissent avec son butin. J'ai vu une montagne oi^i, en une seule année, on a recueilli des nids d'hirondelle pour une somme de 100 000 francs.
Les maisons de Buitenzorg sont bâties sur des collines au pied d'une chaîne de montagnes qui traverse l'île. Assis sur une bonne chaise de bambou, dans la véranda de mon hôtel, je contemple un paysage qui me fait songer à ceux de la Suisse ;
un torrent bondit à mes côtés et se précipite dans la plaine. Devant moi apparaissent des cimes pareilles à celles du Tyrol. Mais sur ces cimes on ne voit point de neige. Dans leurs cavités est le feu du volcan; sur leurs flancs s'élèvent des palmiers de différentes espèces, des bananiers, l'arbre à pain, l'arbre précieux dont l'écorce produit le quinquina et celui que décore la noix muscade.
Il y a à Buitenzorg un jardin botanique qui est une merveille. On y voit toute la splendide végétation enfantée par le soleil et les pluies de l'Equateur, toutes les plantes des tropiques, les fougères gigantesques, les orchidées innombrables. On y voit un caoutchouc d'une dimension énorme. De ses rameaux, comme des rameaux du banian, descendent des rejetons qui s'enracinent dans le sol, se relèvent et forment un vaste réseau.
L'île de Java ressemble par sa configuration à l'île de Cuba. Elle a environ 250 lieues de longueur et 30 de largeur. Par ses différentes zones de végétation, elle a dans toute son étendue une éclatante beauté. C'est, dit M. Onésime Reclus, le chef-d'œuvre de la création.
Dans les îles qui Tavoisinent, le naturaliste peut faire aussi d'abondantes récoltes, et l'on en cite plusieurs où le philologue et l'ethnographe pourraient entreprendre de curieuses études. Dans les montagnes de Rhis il y a une race d'hommes
sauvages qui vivent sur les arbres comme des singes, et ne parlent pas. Ils gesticulent et crient. Dans les montagnes de Sumatra il existe une autre peuplade de sauvages que l'on ne peut décrire, car on ne les voit pas. Ils vivent dans leur solitude du produit de leur chasse. Avec des flèches empoisonnées ils tuent les animaux les plus vigoureux et les plus redoutables. Les diverses choses qu'ils ne peuvent récolter ou façonner eux-mêmes, et dont ils ont besoin, ils se les procurent par leur commerce, un commerce où ils restent invisibles, un commerce sans argent. Ces hommes vraiment extraordinaires, ces sauvages, ces barbares, ne savent ce qu'on peut faire de ces pièces de métal qu'on appelle l'argent. Ils jgnorent aussi l'art de présenter et de faire valoir une marchandise, de discuter un prix, de régler une addition . Dans leur candide ignorance ils s'en vont déposer au bord de la forêt des peaux de tigre et des dents d'éléphant, puis ils disparaissent. Les Malais arrivent, étalent au même endroit diverses denrées, et se retirent aussi à l'écart. Les chasseurs reviennent, regardent. S'ils sont contents du lot qui leur est offert en échange de leur butin, ils l'emportent et le marché est fini; sinon, ils s'éloignent, laissant tout sur place. Les Malais alors ajoutent quelques objets à leur première exhibition. L'accord se fait ainsi tacitement. C'est le négoce dans sa plus grande simplicité; c'est, dans
les plus honnêtes conditions, la banque d'échange rêvée par Proudhon.
(II. Field, From Egypt to Japan.)
Chacun connaît l'étrange et dramatique histoire de François Pizarre, le misérable pelit pâtre d'un village espagnol qui devint le conquérant du Pérou. Si étonnant par son intelligence et son courage, si horrible par ses rapacités et ses cruautés, il avait un frère nommé Gonzalve, plus rapace encore et plus cruel. En 1540 Gonzalve partit de Quito avec trois cents soldats d'Europe, quatre mille Indiens qui devaient porter les provisions et les bagages, cent cinquante chevaux, un millier de chiens exercés à poursuivre les Indiens et habitués à manger la chair humaine. Avec cette armée il allait à la découverte de la fabuleuse région de l'Eldorado, enfantée par les rêves d'une ardente convoitise.
On disait que le souverain de ce merveilleux royaume avait une singulière façon de faire sa toilette. Chaque matin, des pieds à la tête, on lui frottait le corps avec une gomme aromatique. Sur cette gomme on soufflait une poudre d'or. Il était ainsi pour tout le jour brillamment habillé.
De là, son titre d'El Dorado, le Doré. Dans sa capitale, trois mille hommes étaient constamment employés à façonner des meubles et des ornements en or; les colonnes de son palais étaient en porphyre et en or, les marches de son trône en or. A la porte de celte splendide demeure étaient des lions vivants attachés par des chaînes d'or à des piliers en or.
Les soldats de Gonzalve Pizarre s'en vont à la découverte avec ces histoires qui enflamment leur imagination. Nul chemin n'est frayé devant eux, et nulle carte géographique ne les guide dans leur aventure. Selon de vagues indications, ils doivent aller vers le nord-est. Ils gravissent les plateaux des Andes; ils pénètrent dans de profondes forêts et ils espèrent être assistés par les peuplades indigènes disséminées dans la contrée. Mais déjà, de côté et d'autre, on sait les atrocités qu'ils commettent journellement. On sait que Gonzalve arrête les inoffensifs Indiens qu'il rencontre, les interroge et, s'il n'est point satisfait de leurs réponses, les tue. Quelquefois il les condamne à être brûlés vivants; quelquefois il les livre à ses chiens affamés.
La plupart des peuplades s'enfuient à son approche. Il en est qui lui témoignent un bon vouloir et lui donnent traîtreusement de fausses indications.
Il a subi sur les cimes des Andes toutes les
rigueurs d'une température glaciale. Il arrive de l'autre côté de ces montagnes dans la saison des pluies. Six semaines de pluies torrentielles et presque continues. Elles réduisent en lambeaux les vêtements de la petite armée, elles abîment ses provisions, elles détrempent le sol et en font une sorte de marécage.
Les Espagnols tuent, pour se nourrir, une partie de leurs chiens et de leurs chevaux. Dans leur calamité, ils sont encore soutenus par la perspective du merveilleux pays qu'ils doivent découvrir, et ils cheminent péniblement, résignés à leurs souffrances. Enfin, ils atteignent un des affluents de l'Amazone, le Napo. On leur dit qu'à la jonction de ce fleuve qui leur paraît si grand avec un autre fleuve plus grand encore, ils trouveront une vaste, riche, salutaire contrée. Ils veulent y aller. Mais plusieurs d'entre eux sont malades, d'autres fort affaiblis. Gonzalve imagine de construire pour eux une embarcation. La forêt lui donne de bons bois de charpente. Avec les fers des chevaux on fabrique des clous, et pour le calfatage on fait des étoupes avec les vêtements délabrés des soldats, du goudron avec la résine des arbres. Ainsi peu à peu le navire est achevé, très informe assurément, mais assez solide. Les valétudinaires et une cinquantaine de soldats plus robustes s'y embarquent, et le commandement en est confié àOronella, un intelligent et courageux officier. Le rustique bâtiment navigue
lentement en se tenant près d'une des rives du fleuve. Les hommes qui sont à terre marchent le long de cette même rive et ne le perdent pas de vue. Quelques semaines s'écoulent encore dans ce pénible voyage à travers une contrée déserte, des plaines boueuses, des collines rocailleuses, des forêts inexplorées. Les pauvres Espagnols ont mangé tous leurs chiens et leurs chevaux. Ils ne trouvent dans les bois que quelques reptiles, et ils en sont réduits à faire bouillir les selles, les brides, les colliers en cuir des animaux qu'ils ont tués.
Dans cette mortelle détresse, Pizarre croit avoir découvert un moyen de salut, c'est que son lieutenant Oronella s'en aille au plus vite vers le pays dont on vante la fertilité, y amasse des provisions et les rapporte en toute hâte à ses malheureux compagnons.
Oronella accepte avec empressement cette proposition, conduit son embarcation au milieu du courant, et elle est emportée au loin rapidement. Bientôt il atteint le confluent des deux fleuves.
Mais leurs rives ne sont point fertiles comme on l'a dit. Il y trouve difflcilement quelques vivres pour son équipage et ne peut y amasser des provisions pour les hommes qui sont restés avec Pizarre. L'idée lui vient alors de renoncer à l'engagement qu'il a pris. Comment faire pour retourner près de ceux qui l'attendent? Par terre?
C'est un long et difficile voyage. Par eau? On ne doit pas y songer. Le courant est trop fort. Il ne pourrait le remonter; d'une façon ou de l'autre, il n'apporterait d'ailleurs aux pauvres affamés qu'un si faible secours! Une autre perspective sourit à sa pensée. Il peut descendre le magnifique fleuve jusqu'à son embouchure, voir de grandes terres énormes et les peuples qui les occupent, traverser f Océan et s'en aller en Espagne demander le prix de ses découvertes.
Il communiqua son projet à ses compagnons. Sauf un jeune cavalier nommé Yargas, tous applaudirent à ses paroles et jurèrent de le suivre partout où il voudrait les conduire. Yargas, persistant dans sa résistance à une résolution qu'il déclarait déloyale et inhumaine, fut mis à terre, abandonné sans ressources. Oronella continua son voyage à travers de nombreux périls : péril de naufrage dans les profondeurs du fleuve impétueux; péril de combat contre les tribus belliqueuses de la contrée, qui parfois s'avançaient fièrement devant lui quand il descendait sur la plage, et parfois le poursuivaient avec leurs canots.
Un jour, il voit apparaître des centaines d'hommes commandés par une douzaine de grandes et fortes femmes, des amazones de cette région sauvage. Elles ne portent point, comme les antiques amazones du Caucase, un bouclier et une lance, mais tout simplement un arc et des
flèches. Une large ceinture est leur unique vêtement, et leurs cheveux, partagés en deux bandeaux, flottent en longues tresses sur leurs épaules. Elles donnent leurs ordres d'un ton d'autorité souveraine. Les guerriers qu'elles conduisent à la bataille semblent très désireux de se signaler par leur courage. Mais les armes à feu les épouvantent et ils s'enfuient.
Avec son grossier navire, sans boussole, sans pilote, Oronella se lança hardiment dans l'océan, fit une relâche à l'île de Gabagua dans la mer des Caraïbes et arriva en Espagne. Son récit de voyage, les détails qu'il donnait sur l'immense espace qu'il avait traversé, et sur l'El Doradooù il espérait bien arriver, excitèrent à Madrid un vif enthousiasme. Une ordonnance royale lui conféra le droit de conquérir les royaumes qu'il avait découverts, et lui en confia le gouvernement. Avec cet acte il obtint aisément tout ce qui lui était nécessaire pour entreprendre son expédition. De tous côtés des hommes avides d'aventures, comme on l'était en ce temps, demandaient à servir sous ses ordres. Il partit plein de confiance avec une bonne cohorte de soldats et traversa en droite ligne l'océan. Mais il se perdit dans une des embouchures du fleuve qu'il avait si bravement descendu. Il mourut, et ses soldats ne firent aucune conquête.
Gonzalve Pizarre, près duquel il devait retourner, l'attendait de jour en jour dans sa forêt sauvage.
Il l'attendit longtemps, et enfin, ne le voyant pas revenir, et n'ayant nulle nouvelle de lui, il résolut d'aller aussi vers la contrée dont il lui avait tant vanté les richesses. Il se mit en marche avec un nouvel espoir, et subit une nouvelle et amère déception. Au confluent des deux fleuves, nulle des ressources vitales dont il avait si grand besoin, et nulle trace d'Oronella.
Un jour on voit surgir à la lisière de la forêt un être pale, décharné, n'ayant pour tout vêtement que quelques haillons. C'est A^argas, si cruellement puni de sa loyale protestation. Il raconte le projet d'Oronella et sa disparition.
Gonzalve, n'ayant plus rien à attendredeson infidèle lieutenant, etnepouvant, pour se rendre aussi en Espagne, construire un autre navire, pense qu'il n'a pas d'autre parti à prendre que de retourner à Quito. Un long voyage! Quatre cents lieues, et point de chevaux, et point de vivres. Nulle autre ressource que les plantes et les chétifs animaux des bois, et tous ses hommes sont si abattus! Mais il leur dit qu'il les conduira par une meilleure route, et qu'à Quito ils seront pleinement récompensés de leurs longues peines. Toute la ville les recevra avec joie et les honorera comme des héros. Il adoucit leurs tristes réminiscences en caressant leur orgueil. Il releva leur courage par son propre courage. Ces hommes l'ont vu, pendant toute la durée de cette douloureuse pérégrination, vivre
comme eux, souffrir comme eux. Ils l'aiment, ils ont confiance en lui, et pas un ne résiste à sa volonté.
De distance en distance sur le long chemin, plusieurs d'entre eux tombent sur le sol, et leurs camarades les abandonnent, ne pouvant les raviver.
Enfin, au mois de juin 1542, Gonzalve rentre à Quito avec les débris de son armée, quatre-vingts Espagnols, quinze cents Indiens. Son odyssée avait duré deux ans et demi. A son arrivée il apprit l'assassinat de son frère François, le conquérant du Pérou. Quelques années plus tard il devait luimême être inscrit dans l'énorme martyrologe des découvreurs. Après plusieurs entreprises belliqueuses et plusieurs victoires, il en vint à se révolter contre l'évêque Caren, investi par Charles- Quint d'un pouvoir absolu au Pérou; il fut vaincu, arrêté et décapité. Il avait quarante-deux ans.
Le nom du grand fleuve de l'Amérique méridionale et d'une vaste province du Brésil provient du combat d'Oronella, raconté par le frère Gaspard, un de ses compagnons, et par plusieurs chroniqueurs. De ces récits est née une légende d'amazones qui a eu une certaine popularité, qui a même été admise par des hommes sérieux, notamment par notre savant astronome La Condamine.
Un voyageur anglais, M. Wallace, proteste contre cette crédulité. M. Wallace a vécu parmi
les peuplades indiennes de l'Amérique du Sud. Il parle leur langue; il connaît leurs mœurs. Il déclare que parmi elles on n'a jamais vu la moindre amazone. Les femmes indiennes ne vont point au combat. Mais, dans un grand nombre de tribus, les hommes ont les cheveux partagés en deux bandeaux, flottant sur les épaules et un peigne sur la tête. Leur barbe est régulièrement, soigneusement extirpée ; leur poitrine est couverte de colliers, et leurs bras de bracelets. Ils ressemblent à des femmes. Sans doute, dit M. Wallace, ce sont des hommes ainsi parés qui attaquèrent Oronella. De là, l'erreur et le conte.
Southey, l'illustre poète anglais, voulait qu'on donnât le nom d'Oronella au beau fleuve que nul Européen n'avait vu avant lui, et il l'inscrivit sur les cartes qu'il joignait à son histoire du Brésil. Mais sa demande ne fut point écoutée, et l'on peut croire que la plupart de ceux qui naviguent sur le fleuve des Amazones ne songent guère à l'audacieux Espagnol et ne savent peut-être rien de ses aventures.
(Prescott. History of Ihe conquest of Peru.)
Ce formidable singe n'était pas encore connu en Europe au temps de Buffon. 11 a été décrit pour la
première fois par M. Geoffroy Saint-Hilaire. Par sa conformation, c'est le singe qui se rapproche le plus de l'homme. Par sa force et son courage, il est bien au-dessus de l'orang-outang et du chimpanzé. Le gorille et le lion de l'Atlas sont, dit M. du Chaillu, les deux plus terribles animaux du continent africain. Il semble que tous deux se redoutent et ne puissent vivre sur le môme sol. On ne voit point de lions dans le pays du gorille, c'està-dire dans les montagnes du Gabon, habitées par des peuplades sauvages qui se soucient peu de cultiver le sol. Leur principale ressource est l'éléphant. Pour le vaincre, ils emploient la ruse avec les armes. A certains jours, les hommes se réunissent par centaines et s'en vont dans les bois attacher ensemble les grandes lianes qui descendent des arbres. Ils forment ainsi une espèce de réseau que le colossal quadrupède ne peut briser sans un violent effort, et ils sont là qui attendent. Dès qu'ils voient l'éléphant arrêté dans sa marche, ils le dardent d'une telle quantité de flèches que bientôt son corps ressemble à celui d'un porc-épic. Son sang coule de tous les côtés, ses forces s'épuisent, il tombe par terre sans pouvoir ni se défendre, ni se venger.
Alors les chasseurs se précipitent sur lui et l'achèvent à coups de lance. Puis ils extirpent ses dents, dont ils font un fructueux commerce. Ils enlèvent sa peau, avec laquelle ils façonnent des
2i0 A TRAVERS LES TROPIQUES.
boucliers et des ceintures. Ils dépècent son corps et se régalent de sa chair, sans saveur et très dure. Quelquefois ils la font fumer, ce qui la rend encore plus mauvaise.
Une de ces sauvages tribus, la tribu des Fans, sans dédaigner un morceau d'éléphant, a un goût particulier pour la chair humaine. Elle ne mange point ses propres morts, mais elle achète ceux de ses voisins. Pour un mort de bonne dimension, le Fan donne volontiers une petite dent d'éléphant, et s'il en trouve l'occasion, il ne se fait nul scrupule de déterrer un cadavre récemment enseveli.
Mme Ida Pfeiffer, la brave Autrichienne, raconte que dans le cours de ses longs voyages elle arriva un jour au milieu d'une peuplade de cannibales qui tout de suite eurent l'idée de la faire rôtir, et lui annoncèrent, sans ménagement ce beau projet. Elle ne se laissa point effrayer. Elle leur dit : ce Voyez comme je suis vieille et maigre, mon corps est desséché, rapetissé, racorni, vous ne pourriez pas le manger 5>.
Ils pensèrent qu'elle avait raison, et la laissèrent partir.
Dans sa passion de naturaliste et de chasseur, M. du Ghaillu se jette volontairement au miUeu des Fans. Près d'eux est le principal repaire du gorille, et il veut absolument capturer un gorille. Le courageux voyageur sait bien qu'il s'expose à exciter parmi ces anthropophages un monstrueux
appétit, et il ne pourrait dire, comme Mme PfeifTer, qu'il est vieux et décharné. Mais il voyage avec trois robustes garçons d'une tribu voisine. Il est bien armé et résolu à se défendre.
A son arrivée dans le village dont il a entendu raconter les horribles coutumes, rien n'indique pourtant un danger de cannibalisme. Les femmes et les enfants le regardent avec une sorte de crainte, les hommes avec un muet étonnement. C'est le premier Blanc qu'ils voient, et ses mains, sa figure, ses cheveux, tout leur semble étrange. Ce qui les surprend encore plus, c'est qu'il ait des chaussures à ses pieds, un chapeau sur la tète, une épaisse étoffe sur tout le corps. Gomment peut-il porter un tel vêtement? Le leur se compose d'une bande d'écorce légère qu'ils attachent à leurs reins et à laquelle ils joignent un lambeau de peau de tigre ou de chat sauvage. A leur cou sont suspendus un large couteau et un cordon de fétiches, c'est-à-dire d'un amas de misérables petites choses, dents et cheveux d'hommes, plumes et becs d'oiseaux, morceaux de fer, de cuivre, de bois, germes de plantes, toutes choses pour lesquelles le Fan professe un superstitieux respect. Ces hommes sont généralement bien faits, agiles et paraissent intelligents. Mais ils ont les dents limées et teintes en un noir luisant.
Les femmes sont petites, laides et aussi peu vêtues que les hommes. Leur corps est couvert
d'une teinture rouge qui leur tient lieu de robe. Leurs dents sont aussi limées et noires. Les pauvres femmes! elles sont par leurs pères vendues comme une marchandise à celui qui veut les épouser, et elles sont ses esclaves; elles font sa cuisine, cultivent son champ et portent ses bagages.
« La terre des Fans est, dit M. du Chaillu, monlueuse, dure et couverte de taillis épais. La chasse n'y est pas facile. Mais je me suis bien reposé, et il me tarde de voir un gorille. Le premier jour, je ne tue que quelques oiseaux ; un de mes compagnons tue un singe. Le soir, nous prenons la résolution de camper au bord de la forêt, pour être à l'œuvre le lendemain de bonne heure.
« Le lendemain, en effet, nous pénétrons dans le bois, et longtemps de côté et d'autre je chemine avec mes compagnons sans trouver ce que je désirais. Tout à coup nous distinguons un bruit de branches qui se brisent. Attention! Ce bruit continue et devient plus fort. Il est sans doute produit par un gorille qui casse des rameaux d'arbres en cueillant les fruits dont il se nourrit. C'est Tidée de mes compagnons, car je les vois qui examinent leurs fusils pour s'assurer que la poudre n'est pas tombée du bassinet. Leur contenance indique qu'ils s'attendent à un événement sérieux. Dans les montagnes du Gabon vivent des singes que les chasseurs poursuivent aisément et dont ils
font d'agréables rôtis. Mais ceux que je désire atteindre sont justement redoutés, et il en est, diton, qui ne peuvent être pris par un piège ni tués par aucune balle. Ce sont des hommes ensorcelés et transformés en gorilles.
« Le bruit des branches cassées augmente et se rapproche; puis soudain retentit un rugissement terrible, puis nous voyons surgir, à trente pas de distance, un colossal gorille. Il est sorti à quatre pattes des profondeurs du taillis. A notre aspect, il se lève sur ses larges pieds, de toute sa hauteur. Non, jamais je n'oublierai cette apparition, ce corps énorme, cette poitrine rebondie, ces longs bras musculeux, ces yeux gris dans lesquels flamboie un feu diabolique. On dirait une monstrueuse vision de cauchemar. C'est le roi de la forêt africaine.
« Il nous regarde fièrement, et de ses deux poings frappe à grands coups sur sa poitrine qui résonne comme un tambour, et frappe de nouveau comme pour nous appeler au combat, et de nouveau éclate un de ses rugissements pareils à un tonnerre lointain. Tandis que nous restons en face de lui, immobiles, sur la'défensive, il darde sur nous ses regards enflammés; la crête de poils qui est sur son front se hérisse. Il s'avance de notre côté et rugit; il s'avance encore. Il n'est plus qu'à quinze pas de distance. Alors nos fusils sont braqués sur lui. Nous tirons et il tombe. Il expire dans une
violente convulsion en poussant un dernier rugissement. Je le mesure : il a 1 m. 95 de taille. ^^
(Paul du Chaillu, Explorations and adverllures in Equatorial Afriea.)
Au premier voyage de Christophe Colomb à l'île de Cuba, les Espagnols remarquèrent que les habitants du pays faisaient avec une espèce d'herbe sèche un rouleau dont ils mettaient un bout entre leurs lèvres, et dont ils allumaient l'autre avec un charbon, et ils en aspiraient une fumée qui parfois les assoupissait et parfois les enivrait. Cette herbe, qu'ils récoltaient dans leurs champs, ils lui donnaient le nom de tobacco; ces rouleaux, c'étaient les primitifs cigares.
Cette belle découverte date de l'année 1492. En quatre siècles, combien de richesses anéanties, de gloires effacées ! En quatre siècles, l'île de Cuba s'est enrichie avec son tabac et a conservé la gloire de ses cigares.
L'île de Cuba se divise en deux grandes vallées, la vallée d'en haut, viielta arriba^ et la vallée d'en bas, vuella abajo. Celle-ci est la plus fertile. On y voit les plus fructueuses sucreries, les plus florissantes caféières et les meilleures vegas. C'est ainsi
qu'on appelle les plantations de tabac. La vega est généralement étal)lie dans les terrains humides, le long des rivières. Elle occupe un terrain de 30 à 40 acres, dont la moitié est couverte de divers petits végétaux et de bananiers, qui donnent le pain quotidien aux basses classes; l'autre moitié est couverte de tiges de tabac. Les bâtiments de cette propriété se composent d'une maison rustique, ordinairement occupée 'par un fermier, d'un séchoir, d'un hangar pour le bétail et de deux ou trois cabanes pour les ouvriers. Le majorai, le régisseur ou le fermier de ce domaine doit joindre à une grande expérience une constante activité. Il doit connaître Tart d'élaguer la plante de tabac et de régler son développement. Il d|)it travailler sans cesse à la délivrer des diverses sortes d'insectes qui s'attachent à ses feuilles et les rongent. Souvent il doit aller la nuit avec une lanterne examiner les bourgeons c^ui viennent d'éclore et en enlever le moucheron qui s'y introduit. Il a encore d'autres ennemis à combattre, des fourmis aussi dangereuses pour le tabac que les sauterelles pour le blé.
La chère plante des fumeurs s'élève à 2 m. 60 ou 3 mètres de hauteur. Ses feuilles sont d'abord vert foncé, puis peu à peu elles prennent une teinte jaune. On les divise en quatre catégories. En première ligne sont celles que l'on cueille à la sommité de la plante. On les appelle de.^echos;
ensuite, celles qui croissent un peu plus bas, puis celles qui sont plus bas encore, puis celles qui se trouvent près de la racine. Ces feuilles ainsi classées sont liées en faisceaux de même dimension, emballées dans des feuilles de palmier et transportées à la Havane pour être transformées en cigares.
En un demi-siècle la culture du tabac dans la vuelta de abajo s'est considérablement accrue. En 1827 on ne comptait là que 5 524 vegas; il y en a maintenant plus de 12000. On évalue à 130 millions de francs le produit annuel de cette récolte de la vuelta, petite parcelle de l'île de Cuba.
A la Havane, le nombre des manufactures de cigares s'est accru dans les mêmes proportions. Maintenant on les compte par centaines, et il en est plusieurs qui sont connues du monde entier. Telle est entre autres celle de Cabanas, fondée il y a près d'un siècle. Elle fabrique chaque année près de 20 millions de cigares. Il y a là de simples artisans dont le salaire journalier s'élève de 10 à 20 francs. Les ouvriers qu'on appelle les escogedores, c'est-à-dire ceux qui sont chargés de trier et de tailler les feuilles de choix pour les cigares de première qualité, gagnent jusqu'à 30 et 35 francs par jour.
De là sortent les regalia impérial, qui se vendent à la Havane 1500 francs le mille. Une jolie fuméel
(D. Hazard, Cuba voith pen and pencil.)
C'est clans les chaudes régions que les productions de la mer sont vraiment merveilleuses, et grâce à la transparence de l'eau il est facile de les contempler.
« Dans les mers de l'Inde, dit un naturaliste anglais, M. Collingwood, l'eau est si transparente que je vois l'ancre de notre navire à soixante et soixante-dix pieds de profondeur. »
« Dans le cristal de l'océan Indien, dit M. Schleiden, nous voyons des enchantements de contes de fées, des masses de méandrines et d'astrées qui produisent le corail, des riiadrépores de forme bizarre, et tous ces polypiers revêtus de couleurs éclatantes, les uns d'un brun jaune ; d'autres d'un vert vif; d'autres brillants comme des rubis. Près de la surface des vagues, des gorgones d'une teinte de lilas ; au fond de Teau, des milliers de ces animaux étranges qu'on appelle des astéries et des oursins : les astéries pareilles à des étoiles, les oursins à des melons. Aux branches de corail se joignent comme des feuilles d'arbre, comme des mousses et des lichens, les flustres et les eschares, ces singuliers animalcules de la famille des bryozoaires ; sur les troncs du corail s'attachent, comme d'énormes cochenilles, les coquilles lui-
santés des lépas. Les anémones, pareilles à de larges fleurs de cactus, étendent leur luisante couronne de tentacules sur les rocs, ou reposent au fond de l'eau comme des renoncules de différentes nuances. Autour des buissons de corail flottent les oiseaux-mouches de l'océan, les petits poissons d'or, de pourpre et d'azAir.
« Doucement, comme des esprits de l'abîme, les blanches et bleues méduses passent dans ce monde enchanté; ici la vermillon coquette poursuit sa proie; là des céphalopodes, ces rapaces mollusques, se glissent comme des serpents dans les endroits sombres.
« Le soir, quand la lumière du soleil disparaît à l'horizon, des essaims innombrables d'animalcules lumineux sont attirés à la surface de l'eau par certaines circonstances météorologiques. Une nouvelle clarté surgit du sein des flots. On dirait que l'océan essaye de rendre pendant la nuit les torrents de lumière qu'il a reçus pendant le jour.
ce Des espaces qui du matin au soir étaient dans l'obscurité sont maintenant éclairés par des multitudes de noctiluques et d'autres infusoires. Pour que rien ne manque à ce tableau magique, au milieu de ces petites constellations apparaît dans toute sa largeur le disque de l'excellent poisson que l'on nomme la lune de mer.
ce Splendideestlavégétation des bois, des champs,
SOUS le ciel des tropiques. Plus splendide, plus éclatante est la faune maritime dans les mêmes
(W. Jones, The broad, broad Océan.)
« L'une de mes plus vives impressions dans le cours de mes voyages, dit un Américain, M. H. Field, est celle que j'ai éprouvée à mon arrivée dans l'Inde, à l'aspect de Bombay. Certes Constantinople est étrange, plus étrange encore l'Egypte, mais bien plus étrange cette capitale d'une des trois présidences de l'Inde. Elle est animée comme une ruche d'abeilles, ses bazars ressemblent à des nids de fourmis. Mais les gens que je vois là allant et venant ne ressemblent en rien à ceux que j'ai vus précédemment. Ils ne sont point blancs comme les Européens, ni noirs comme les Africains, ni rouges comme les Indiens de l'Amérique. Leur couleur est un brun foncé d'autant plus frappant qu'ils le montrent à peu près dans toute son étendue. Les classes laborieuses sont à moitié nues. Les domestiques de bonnes maisons portent seuls une espèce de vêtemenL Les travailleurs ordinaires, les coolies, ont par décence une bande d'étoffe sur les reins,' et ils
s'en passeraient volontiers. Mais à aucun d'eux ne manque le turban, ou tout au moins une couverture qui protège leur tête contre les ardeurs du soleil. La vanité féminine se manifeste par une exhibition de toutes sortes de couleurs. Les femmes apparaissent dans les bazars comme des arcs-enciel, et elles ne se contentent pas de mettre des anneaux à leurs oreilles, elles en suspendent un énorme à leur nez. Cela est considéré comme un complément de beauté. Elles ont aussi de lourds bracelets d'argent à leurs bras et au bas de leurs jambes. La plus pauvre femme ne s'en ira point dans les rues sans cet ornement à la cheville de ses pieds.
« Imaginez cette multitude d'Indiens avec cette peau brune ; les hommes à peine vêtus ; les femmes attifées comme des arlequins, tout ce monde cheminant pieds nus, ou se promenant dans de petites charrettes traînées par de petits bœufs qui trottent comme les ânes du Caire, voilà le spectacle de Bombay. Mais il y a ici des usages auxquels on s'habitue aisément ; tels sont entre autres les moyens que l'on emploie pour atténuer l'effet de la température, et les témoignages de respect des Indiens envers les Européens. Jour et nuit des coolies balancent le panka pour rafraîchir l'air dans la salle à manger et dans les chambres à coucher. Le matin, quand j'ouvre ma porte, je vois apparaître une douzaine de coolies qui ont dormi
là comme des mamelouks à la porte de Napoléon. Si je traverse un corridor de l'hôtel, tous les domestiques assis par terre se lèvent devant moi, cherchent à deviner dans mes regards ce que je désire et ne s'assoient que lorsque j'ai passé. Si je manifeste l'intention de faire une empiète, le marchand, vêtu d'une longue robe flottante, portant sur la tête un large turban, s'incline devant moi jusqu'à terre, comme s'il ne lui était pas permis de rester debout devant ma grandeur.
« A côté des Indiens il y a ici une peuplade curieuse à observer, les Parses, les descendants d'un certain nombre de sectateurs de Zoroaslre, qui abandonnèrent la Perse quand les mahométans la conquirent.
« Plus intelligents et plus actifs que les Indiens, ces Parses occupent une place importante dans le commerce de Bombay. 11 en est qui ont construit de magnifiques maisons sur la route de Pareil, près de la résidence du gouverneur. Dans leur nouvelle patrie ils sont restés fidèles au culte de leurs pères. Chaque jour on les voit se découvrir la tête et s'incliner devant le soleil du matin et le soleil couchant. Quelques-uns d'entre eux disent : « Ce n'est point l'astre lumineux que nous adorons, « c'est la divinité invisible dont il est le symbole ». Avec la même pensée religieuse ils ont dans leur demeure une lampe qui doit être nuit et jour constamment allumée. Comme ils vénèrent le feu,
ils vénèrent les autres éléments, l'air, la terre et l'eau. Ce respect idolâtre les a conduits à des pratiques révoltantes envers leurs morts. Ils ne peuvent, comme les Indiens, les brûler : ils croiraient souiller le feu s'ils lui livraient un cadavre. Pour la même raison, ils ne peuvent mettre leurs morts en terre, ni les jeter à l'eau. Ils les portent solennellement sur des grilles, et les abandonnent aux oiseaux de proie.
ce Du haut de leur gîte sur les rameaux de palmiers, les vautours assistent à la cérémonie. Dès que le cortège funèbre s'est retiré, ils se précipitent sur leur proie. Ils sont si nombreux et si voraces qu'en un instant le cadavre est complètement rongé. Il n'en reste que les os. On les met dans une fosse.
« La ville de Bombay, l'une des plus anciennes possessions de l'Angleterre dans l'Inde, s'élève à la pointe d'une île de deux lieues et demie de longueur et d'une lieue de largeur. Elle a un vaste et bon port, sans cesse rempli de navires de toutes les nations. En 1816 on y comptait 160 000 habitants. Elle en a maintenant plus de 500 000. ^^
Les palmiers, dit Linné, sont les princes de la végétation. Ils justiiienl ce titre par leur grâce et
leur majesté. Ceux de la plus belle catégorie s'élancent dans les airs comme des colonnes ioniques. A leur cime s'étale une couronne de gigantesques feuilles vertes, flexibles, ondulantes comme des plumes d'autruche et résonnant harmonieusement au souffle de la brise. Dans l'aride désert ils réjouissent les regards du voyageur. Leur tige droite et ferme s'élève ordinairement au bord d'une source vivifiante. Mais c'est à travers la Polynésie et les régions tropicales qu'ils apparaissent dans toute leur beauté. A l'ombre de leur dôme aérien fleurissent l'oranger, le grenadier, l'amandier et d'autres plantes aimées.
Magnifiques sont les difi'érentes espèces de palmiers qui décorent la vallée des Amazones, magnifique surtout celle à laquelle les botanistes ont donné le nom de Mauritia fîexuosa. Sa tige, de
1 mètre de diamètre, s'élève jusqu'à 32 mètres de hauteur ; ses faisceaux de feuilles sont attachés comme des branches d'éventail à des queues de
2 m. 25 de longueur.
Le MaiirUlaj dit Humboldt, est l'arbre de vie. Il est l'unique ressource des Guaranis qui demeurent au bord de l'Orénoque. Il leur donne l'aliment journalier. Il leur donne le logis. L'Orénoque a des débordements bien plus larges et plus élevés que ceux du Nil. Les Guaranis attachés à ses rives ne veulent cependant pas s'en éloigner. Comment faire pour y rester lorsqu'elles sont totalement
submergées? Ils choisissent quatre palmiers rangés carrément. Voilà leurs piliers. A ces quatre vigoureuses tiges ils attachent, pour faire leurs planchers, des poutrelles transversales à une hauteur que rOrénoque n'atteindra pas dans sa plus grande force; sur ces planchers, une couche de terre glaise qui bientôt durcira au soleil, de telle sorte qu'on pourra sans inconvénient y allumer le feu de la cuisine; un toit de feuillage; un hamac suspendu à deux rameaux, puis enfin une échelle primitive; une poutre entaillée de haut en bas, appuyée d'un côté sur le seuil de la maisonnette, implantée de l'autre dans le lit du fleuve, et l'œuvre est achevée. Vienne l'inondation, les Guaranis sont dans leur demeure aérienne comme dans une arche permanente.
Du tronc de cet arbre qui les abrite, ils tirent la fécule nutritive qu'on appelle le sagou ; de sa sève, ils font une liqueur agréable, et ses fruits, recouverts d'écaillés comme les pommes de pin, leur donnent un substantiel aliment.
A Ceylan est un autre palmier d'une étonnante dimension. C'est le talipot. Il s'élève à 32 mètres de hauteur, et chacune de ses feuilles a une telle largeur et une telle longueur qu'elle peut abriter une vingtaine d'hommes.
Moins beau, mais bien plus important, est le palmier-dattier. Sans cet arbre providentiel, des milliers et des milliers de familles mourraient de
faim. La datte est pendant neuf mois de l'année l'unique aliment des tribus du Fezzan. C'est la nourriture habituelle des peuples en Egypte, en Arabie, en Perse. Il se fait un grand commerce de dattes sèches. Quand elles sont serrées, comprimées, on en forme des espèces de gâteaux très durs, qui, en un petit volume, renferment, comme le pemmican, une substance très nutritive. C'est la provision des caravanes dans les déserts du Sahara Delà sève du dattier on fait une liqueur agréable. Des noyaux du dattier on fait une espèce de café, de ses feuilles des corbeilles et des nattes, de ses fibres des cordages.
L'auteur des Esquisses de la Perse raconte qu'une femme arabe fut emmenée en Angleterre par un Anglais dont elle soignait les enfants, et y resta quatre années. A son retour, tous ses amis, tous ses voisins accoururent près d'elle, curieux de savoir ce qu'elle avait vu dans son lointain voyage, et elle se plaisait à leur décrire les belles choses de l'Angleterre, les riches boutiques, les grands jardins, les palais et les navires. «Oui, disait-elle, les gens de ce pays sont riches, ils ont de bien beaux habits, des chevaux superbes, des voitures magnifiques. Ils sont habiles et ^ ureux. » Ses auditeurs l'écoutaient en réfléchissant tristement qu'ils n'avaient rien de pareil. A la fin de son récit elle leur dit : « Oui, ce que les Anglais possèdent est vraiment prodigieux; mais une chose
leur man(jLie. — Quoi donc? s'écrièrent les Arabes.
— Dans tout leur pays il n'y a pas un dattier.
— Est-ce possible? En êtes-vous sûre? — Très sûre. J'ai bien regardé de tout côté : je n'en ai pas vu la moindre tige. » Ces paroles suffirent pour changer cette passion d'envie en un sentiment de commisération. « Pas de dattier, dirent les Arabes. Ah! les pauvres gens! De quoi donc vivent-ils? »