LE JAPON A L’EXPOSITION
5 octobre.
Au milieu du grand désordre de cette Exposition, les plus acharnés des curieux ont été longs à s’orienter. Mais, à force de parcourir en tous sens les immenses galeries, on arrive, — après bien des journées de vagabondage, — à découvrir les vitrines éparses d’une môme nation. On parvient alors à coordonner ses souvenirs et on peut tenter de se donner une idée de l’exposition particulière d’un peuple. J’ai fait cet essai pour le Japon; mais je ne jure point que j’aie tout vu.
Aussi bien n’est-ce pas une nomenclature des objets exposés que j’entends dresser ici. Il y a un catalogue et il est bien fait. Je relate seulement quelques impressions rapportées de mes promenades. Voici ce que l’Exposition de 1900 a pu apprendre à un profane qui ne
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connaît presque rien ni de l’art, ni de l’histoire, ni des mœurs du Japon.
A plusieurs reprises déjà, je vous ai entretenu des statues, des laques, des bronzes, des poteries, des kakémonos qui sont exposés dans le merveilleux pavillon que le Japon a élevé au Trocadéro. Là, nous avons eu la révélation d’un art ancien et grandiose que nous ignorions. Nous avons deviné que la grâce, l’élégance, la subtilité, la minutieuse étude de la réalité, la prodigieuse perfection du travail, toutes ces qualités qui nous ravissaient dans les œuvres du xvne et du xvme siècle, n’étaient pas les seuls caractères de l'art japonais. Nous avons constaté, — en face des statues de bois du xe siècle et des kakémonos du xie et du xne siècle, — que la peinture et la sculpture du Japon avaient produit jadis des œuvres d’une émouvante majesté. Elles sont si simples, si grandes, si humaines, que nous avons éprouvé à les contempler le frisson que donnent les chefs-d'œuvre de l’art universel. Le mystère qui, pour nous, enveloppe le génie des peuples de l’Extrême-
Orient s’est un instant dissipé. Un coin du voile a été soulevé. Nous n’avons plus été trou blés dans notre admiration par cette inquiétude où nous jette sans cesse notre ignorance des âmes, du ciel et de la nature. Ces images antiques et sublimes nous ont paru presque fraternelles.
Mais c’est là le Japon de jadis, un Japon qui, au dire des voyageurs, n’a point de ressemblance avec le Japon d’aujourd'hui. Du reste, sans lire les voyageurs, il suffit d’une courte visite à l’exposition japonaise moderne pour apercevoir quelques différences.
Ce qui frappe, tout d’abord, c’est le goût avec lequel a été installée cette exposition. Là-dessus, les Japonais sont nos maîtres. Ils ont conservé, dans le décor, une élégance juste et sobre qui contraste d’une façon exquise avec le style incohérent des nations européennes. Entrez dans une des galeries. Observez les formes incertaines et tourmentées de toutes les installations, les lignes contournées et les profils grêles des menuiseries qui encadrent les glaces.
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Au milieu de ces édicules prétentieux, souvent ornés de zigzags et de paraphes extravagants, l’œil est surpris et charmé, dès qu'il rencontre les vitrines de la section japonaise. Très simples, de proportions harmonieuses, faite d’un- bois rouge de couleur plaisante, ornées d’une simple marguerite d’or, elles sont la meilleure preuve que le Japon n’a point perdu ses traditions de goût et d'élégance et qu’il sait en tirer parti même pour une œuvre aussi moderne, aussi européenne que l’organisation d’une exposition industrielle.
Cette assurance n’était peut-être pas inutile. Car tout, dans les vitrines, ne nous eût pas donné cette impression optimiste.
Les relations chaque jour plus fréquentes et plus étroites entre le Japon et l’Europe semblent avoir en un double résultat.
D'une part, le Japon exporte ses bibelots ; d’où la nécessité de fabriquer vite et à bon marché. La main des artisans se gâte, et de nombreux objets portent la marque de ce laisser-aller. Peut-être aussi les Japonais se disent- ils que les « barbares » ne s’apercevront point de la médiocrité des laques ou. des céramiques qu’on leur expédie de Tokio. Ils ne s’en aperçoivent pas tons. Mais, peu h peu, les Japonais eux-mêmes
s'en apercevront. Ce n’est pas impunémentqu’on envoie tant de camelotte dans les grands bazars de Londres, de Paris ou de Berlin. Sans doute on rencontre çà et là dans ces vitrines quelques pièces admirables, des bronzes et des ivoires charmants (surtout des animaux), de splendides flambés, de gracieuses étagères. Mais trop souvent se trahit la hâte de l’exécution. On travaille trop vite et presque toujours sur des poncifs.
D’autre part, voici les Japonais qui, à leur tour, subissent l'influence de l’art européen ; et, jusqu’ici, (ce mouvement est encore trop récent pour qu'on le puisse bien juger), ils ne semblent pas avoir beaucoup gagné à notre école. Leurs céramistes font du « Copenhague ». Ils répondront que la manufacture royale de Copenhague s’est, la première, inspirée de la céramique japonaise. Mais, alors, pourquoi ne point continuer tout simplement une tradition nationale sans s’acharner à reproduire des décors et des nuances qui sont de l’invention des artistes danois? Dans quelques statuettes de bronze ou d’ivoire, on découvre aussi une certaine mièvrerie bien européenne, disons le mot, bien italienne, qui n’a rien de commun avec la délicatesse japonaise.
C’est au Grand Palais, dans la section des Beaux-Arts, que l’on peut apprécier les pre-
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miers essais de cet art européano-japonais.
Dans le palais des Beaux-Arts, dit le catalogue de la section, en dehors de la peinture sur soie de l'école proprement japonaise, nous exposons la peinture à l'huile de l'école européenne au Japon. Celle-ci n’est qu'un embryon d'une nouvelle école qui se formera par la force du mouvement. Nous avons cru utile de signaler son existence en 1900, et nous espérons ainsi avoir les avis des maitres'européens. » Je n'aurai pas l’impertinence de donner mon opinion après les « maîtres européens », qui ont libéralement distribué un nombre infini de médailles de bronze aux peintres japonais ayant appris les secrets de la peinture à l’huile soit à Paris, soit à Munich. Je crois pourtant qu’on fera sagement d’attendre encore quelques années avant de se prononcer sur les destinées de l’école. Les Japonais n'ont pas à se formaliser de notre réserve. Quand nos peintres se sont mis, il y a quelque vingt ans, h japoniser, leurs œuvres ont dû causer un peu d’étonnement aux artistes de Tokio.
D’ailleurs, quelqu’un qui sait son Japon me fait cette remarque : « Il ne faut rien préjuger d'après ces premières tentatives. Ici comme ailleurs les Japonais réussiront parce qu’ils le
veulent; et l’énergie de leur volonté n'a d’égale que leur facilité à tout s’assimiler. Ils n’ont jamais rien créé ; ils ont tout appris des étrangers ; mais en tout ils ont surpassé leurs maîtres. Les Chinois leur ont enseigné à broder, les Coréens à fabriquer de la porcelaine, les Portugais à exploiter les mines. On sait comment ils ont profité des leçons qu’ils ont reçues. Avant peu de temps, ils peindront des portraits tout comme M. benjamin Constant et des paysages tout comme Segantini. »
Où l’art japonais demeure toujours sans rival, c’est dans la décoration des tissus. Les vitrines du Chain p-de-Mars renferment des merveilles. Fùt-on ici plus rigoureux pour l'admission des exposants? Ou bien est-ce que ces industries ont subi moins que d’autres, au Japon, la pernicieuse influence du marché européen? Je ne sais. Mais les broderies des tentures, des paravents et des éventails sont incomparables.
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Elles rendent en tonte vérité la douceur des plumes d'oiseau, les jeux de la lumière sur les pelages et l'éclat nuancé des Heurs. Elles expriment la mélancolie des feuillages d'automne et la joie des vergers en avril. Grâce à elles, nous retrouvons la vision du Japon légendaire. printanier et fleuri, où un peuple souriant. heureux, fait sa grande affaire de goûter la beauté d'un arbre, la grâce d'un vol de papillons, le caprice des ébats d'un poisson.
Et, à coté des soies brodées et des brocarts étincelants, on admire les fines mousselines teintes, couleur d’aurore, couleur de crépuscule, couleur du temps, destinées à faire les ceintures énormes des toutes petites mousmés.
Le Japon d’aujourd'hui, le Japon à l’européenne, vous pourrez l’entrevoir çà et là, dans diverses classes de l’Exposition, dans les Industries chimiques, dans la Métallurgie. Mais il semble avoir redouté de nous faire les témoins de sa récente évolution; il a cru « sage », telle est l’expression du catalogue, « de s’abstenir dans
les groupes de la Mécanique, de l'Electricité et du Génie civil », qui font la gloire de l’Europe et de l’Amérique. Néanmoins il nous a montré les plans, les photographies et les règlements de ses écoles, de ses musées et de son Université. C’est assez pour nous donner une idée de la réforme qui, en trente années, vient de bouleverser mœurs et institutions.
Trois images, exposées par le «Ministère des communications » de Tokio, m’ont paru traduire d’une façon frappante les phases diverses qu’a traversées le Japon depuis la restauration impériale de 1867. Ces trois images nous présentent l’historique du costume des facteurs.
Le premier costume est de 1871. On est alors dans la première ferveur de la révolution : le facteur est habillé à l’européenne. En 1874, il semble qu’il se produise une réaction contre l’engouement de 1871 : le facteur porte costume et coiffure purement japonais. En 1887, on cherche un accommodement entre les traditions nationales et les nécessités du progrès : le facteur est habillé moitié à l’européenne, moitié à la japonaise.
Le problème, ainsi résolu pour l’uniforme des facteurs, se résoudra-t-il aussi aisément pour la société tout entière? Là-dessus, les
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Occidentaux qui ont visité le Japon ne sont point d'accord; et tes Japonais eux-mêmes sont encore divisés sur la question.
Pour nous instruire et nous divertir, il n’y a point, à l'Exposition universelle, que le spectacle des vitrines. Chaque nation est représentée par des commissaires, par des employés, par des gardiens, par des touristes, et, souvent, ces visages aperçus dans les galeries nous aident à mieux comprendre les bibelots, les photographies et les œuvres d’art que nous avons tout à l'heure examinées. Enfin, il y a le personnel des cafés, des restaurants et des théfxtres. Tout cela forme une exposition vivante de figures et de gestes, qui a son intérêt, si on la veut bien regarder.
Les Japonais pullulent à l’Exposition. Ces petits hommes jaunes, de noir vêtus, sont impénétrables. Leur sourire est d’une courtoisie charmante, leur tenue d’une correction irréprochable, leurs vêtements sont d’une propreté
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méticuleuse. Ils modèrent le feu de leurs yeux sombres et la désinvolture de leur démarche alerte, comme s’ils redoutaient la grosse ironie des Européens. Toutes leurs attitudes sont composées avec une affectation de simplicité à peine visible, mais elles sont composées. Gela se sent à un imperceptible mouvement de laisser-aller lorsqu’ils s’abordent, causent entre eux et ne se croient plus sous l’œil des barbares. Impossible, du reste, de deviner si leur souriante réserve cache le désir de mystifier ou bien la peur d’être mystifié. On dirait qu’ils brûlent de l’envie de nous plaire, tout eu méprisant notre race incivile et malpropre. Au milieu de la cohue cosmopolite, ils ont l’air d’être à la fois les princes de l’univers et les plagiaires de tout le monde.
Dans le joli jardin japonais tracé au Trocadéro, où l’on voit de petits rochers, de petits bassins et de petits arbres tordus, s’élève une petite maison de thé. Il ne faut pas s’arrêter au rez-de-chaussée où deux Parisiennes, vaguement attifées en Japonaises, servent le vulgaire
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thé noir. Montez au premier élage ; là, vous pourrez prendre un « thé cérémonial ». Cette locution bizarre veut être une traduction du mot ehanoyu.
Le ehanoyu tient une grande place dans la vie japonaise. On aime à se réunir pour le c/ianoyu , c'est-à-dire pour boire du thé, dans une maisonnette construite tout exprès au milieu d’un jardin. « A ces petites réunions préside un cérémonial compliqué dont l'observation, loin d'ètre une gêne, devient la source d’un plaisir extrêmement délicat. Tous les actes y sont, en effet, combinés pour atteindre le summum des jouissances que peut procurer à ses membres une société toujours à la poursuite des raffinements les plus précieux. La politesse des paroles, la grâce des gestes, la propreté des ustensiles, le goût dans leur choix comme dans leur disposition l'élégance de l’ameublement doivent, comme le thé lui-même, se caractériser d’un mot : exquis. De cet ensemble se dégage la subtile essence de la civilisation japonaise1. »
\. Hitomi Le Japon. Essai sur les mœurs et les institutions. Cet ouvrage contient tout ce qu’un Japonais désire que les Occidentaux sachent de son pays et de son peuple.
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Il y a un art du chanoyu. Il y a des professeurs qui enseignent à offrir le thé. Cette science fait partie de toute bonne éducation, comme celle de disposer les fleurs dans un vase ( ikehana ), et il y a aussi des professeurs d 'ikehana.
Je ne suis pas sûr que le « thé cérémonial » du Trocadéro soit la fidèle image du chanoyu : nous sommes privés de la « politesse des paroles », et pour cause. Mais, réduite à une pantomime, la cérémonie n’en est pas moins gentille.
Le décor est charmant. Les fenêtres s’ouvrent sur un balcon extérieur, et la maison est comme emprisonnée parmi les feuillages des catalpas. Autour de petites tables revêtues de nappes rouges, on a disposé des fauteuils de bambous pour nous autres, pauvres Européens ankylosés, qui ne saurions nous accroupir selon les rites. Au fond de la pièce, une longue estrade dont la natte est parsemée de coussins soigneusement rangés. Quelques kakémonos a la muraille. Sur l’estrade sont rangés les petits ustensiles du chanoyu : le chaudron de bronze placé sur un réchaud, les pots et les boîtes à thé, les bols, le vase à eau, le brûle-parfum, etc.
Une Japonaise, costumée d’étofl'es sombres,
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s'incline, sourit et commence. Avec des gestes lents et presque graves, elle déploie et replie un petit carré de soie rouge dont elle se sert pour soulever le couvercle brûlant du chaudron. Sur la bouilloire découverte elle place, pour l’échauffer à la vapeur de l’eau, la lasse minuscule et munie d'un long manche, dans laquelle elle va puiser l'eau bouillante. Avec une soie blanche, elle essuie le long manche, puis la spatule pour prendre le thé, puis la boîte de laque qui conlient la poudre verte. Une pincée de poudre, délicatement ramassée sur la spatule, tombe dans un bol de grès. L'officiante verse dans le bol quelques gouttes d’eau bouillante, prend une sorte de pinceau fait de brins de jonc, bat le mélange, le fait mousser, se relève, et, descendant de l'estrade, vous apporte le breuvage. Elle vous enseignera, si vous l’ignorez, comment il convient de tenir son bol sur la main droite largement ouverte, les doigts de la main gauche réunis et embrassant la moitié du vase.
L'odeur du thé vert est délicieuse. Au goût, la rude amertume de ce breuvage, — car il serait indécent de sucrer le thé du chanoyu , — nous porterait a faire la grimace, si déjà nous n’étions à demi japonisés par la cérémonie, c’est-à-dire inclinés à ne laisser paraître sur
notre visage que d’agréables impressions.
Ce n’est point fini. Pour nous distraire, dans une tasse pleine d’eau, la mousmé jette en souriant des brindilles de bois peint qui, en se déployant, forment des fleurs, des branches et même une sorte de cône qui, paraît-il, n'est ni plus ni moins que le Fouji. Enfin, toujours souriante, elle nous offre une petite théière, de petites fleurs, un petit paquet de thé, de petits gâteaux et enveloppe dans un petit papier les petits cadeaux du chanoyn.
Tout cela, c’est le Japon de Loti avec sa grâce enfantine, c’est le Japon que tous les g lobe-trot ters ont aperçu, au passage, dans les ports où ils ont débarqué quelques jours ou quelques heures. Ce petit spectacle exotique est amusant, lorsqu’on le découvre à Paris. Toutefois il ne nous aidera pas à trouver le mot de l’énigme, de l’énigme irritante que demeure pour nous le Japon moderne.
Des comédiens japonais sont venus à Paris. La merveilleuse Sada-Yacco fait fureur.
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Si peu quon ait lu sur le Japon, l’on se doute, tout de suite, que l'on risquerait de se faire une idée fausse du théâtre japonais, en croyant le connaître d'après les représentations de l’Exposition. Ni la salle ni la scène des théâtres japonais ne sont disposées comme celles du petit théâtre spécialement aménagé pour les danses de la Loïe-Fuller. Tout y est à la fois plus primitif et plus raffiné. Quant aux pièces mêmes, les brèves pantomimes dont on nous donne le spectacle n'ont évidemment que peu de rapport avec les drames japonais dont la représentation dure douze ou quatorze heures.
M. Kawakami, auteur de ces pièces, acteur et directeur de la troupe, a-t-il composé tout exprès des scénarios rapides pour un public européen ? Ou bien a-t-il découpé dans ses œuvres les quelques scènes les plus caractéristiques et les plus pathétiques, les rattachant tant bien que mal par quelques bribes de dialogue ? Cette dernière hypothèse est la plus vraisemblable. On imagine assez volontiers la Duse ou Mme Sarah Bernhardt, en tournée à Tokio, réduisant à trois scènes la Dame aux Camélias.
Mais, si affaiblie, si lointaine qu’elle soit, cette image du théâtre japonais est faite pour
passionner notre curiosité. Nous avons sous les yeux, vivant d’une vie ardente, les personnages des vieux kakémonos. Nous sommes ravis par la somptuosité des vêtements, le naturel des altitudes, la grâce des danses, l'étrangeté des harmonies et des mélopées qui accompagnent l’action, l’élégante précision des acrobaties et surtout par le jeu si délicat, si émouvant de Mme Sada-Yacco, l’égale de nos plus grandes tragédiennes.
Passons en revue les quatre pièces que nous a données la troupe de Kawakami.
La Loyauté japonaise. — C’est l’histoire d’un preux chevalier qui affronte des périls sans nombre et se bat contre des armées pour parvenir jusqu’à son empereur captif. Il meurt au moment même où lui apparaît le mikado; mais il meurt heureux et consolé ; car il a vu « le sourire de l’empereur ». Il y a dans cette pièce un extraordinaire combat à coups de pied et à coups de poing, qui est une clownerie incomparable; et l’apparition du preux, sous un rayon de lune, s’acheminant sa lance à la main, sa visière baissée, vers la prison du mikado, a je ne sais quoi de parsifalesque.
Le Sculpteur inspiré. — Le programme ajoute : « Version japonaise de Galatée. » La statue qui
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s'anime, c'est Sada-Yacco ; son éveil et ces danses sont d'une grâce inimitable. Et qu’il y a d'esprit dans la scène charmante où le pauvre sculpteur, ayant fait passer son âme dans la statue, s’aperçoit qu’il ne peut plus esquisser lin geste sans qu’immédiatement celle-ci le répète comme un automate !
La Ghês/ia et le Chevalier. — La ghêslia Katsouraglii passe, précédée de son porteur de lanterne et suivie de sa porteuse d’ombrelle. Surviennent deux chevaliers, Nagoya qu’elle aime, et Banza qu'elle n'aime pas. D’un sourire tranquille et cruel, elle évince Banza et reparaît quelques instants plus tard, échangeant de tendres paroles avec Nagoya. Banza se met sur leur passage. Nagoya, très poliment, lui explique que la rue est assez large pour trois. Banza insiste. Nagoya redouble de courtoisie. Banza l’insulte. Alors les sabres sont tirés, et un duel s'engage. Ivatsouraghi se jette entre les combattants. Scène d’une progression rapide et terrible, jouée par les acteurs avec une merveilleuse adresse. Le mouvement de Sada-Yacco, folle d'effroi et d’amour, se précipitant sous les sabres levés, est d’une beauté plastique imprévue, superbe.
Entre le second et le premier tableau, tout
un drame s’est déroulé. (C’est là qu’est sensible le procédé de simplification que les comédiens japonais ont employé à notre usage.) Nagoya a été infidèle. Katsouraghi, jalouse, le poursuit jusque dans le temple où il s’est caché avec sa fiancée. Mais les prêtres l’arrêtent à la porte du sanctuaire et lui barrent le chemin. Pour les fléchir elle se met à danser : le joli ballet où chaque pas de la ghêsha est repris en parodie par les bonzes ravis ! Elle finit par pénétrer dans le temple; et bientôt elle reparaît, les cheveux dénoués, ivre de colère, traînant sa rivale qu’elle assomme à coups de marteau. Puis elle-même, brisée de douleur, meurt dans les bras de son chevalier, les yeux chavirés d’efTroi comme s’ils voyaient un spectre, les lèvres tremblantes comme pour articuler des paroles que la gorge serrée ne laisse plus passer. Cette courte agonie de la ghêsha est une des scènes les plus poignantes que nous ayons jamais vues sur aucun théâtre.
Kesa. — La jeune Ivesa, sa mère et ses serviteurs, sont attaqués par une troupe de brigands.
Ceux-ci enlèvent Kesa et sa servante. Le chevalier Morito survient après le rapt, soigne la mère de Kesa qui gît à terre, blessée, lui pro-
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met qu'il délivrera la jeune fille; et il part, sans arme, son éventail à la main.
Le repaire des brigands. Pour divertir ses, ravisseurs, Kesa doit danser. Elle refuse. On la menace. Elle obéit. Ses pas sont saccadés ; des larmes coulent de ses yeux; ses jambes fléchissent; elle s'arrête... Mais, deux couteaux luisent. Elle reprend sa danse douloureuse avec des tressaillements d'oiseau blessé... Maintenant le chef des brigands s'amuse à caresser Kesa et sa servante accroupies à ses pieds. D’un clin d'œil les deux femmes se sont comprises; d'un geste brusque elles arrachent les armes passées à la ceinture du malfaiteur, et elles se dressent prêtes à frapper. On les désarme et on les emmène. Mais Morito a trouvé la trace de Kesa : un éventail, laissé à terre par la jeune fille, l'avertit qu elle est cachée là, tout près; et il livre, seul contre la troupe des brigands, une terrible bataille. M. Kawakami, qui fait Morito, est tragique comme Irving et souple comme un llanlon. Le chevalier est naturellement vainqueur, et il délivre Kesa.
Quelques années plus tard, Morito, — qui a sans doute parcouru le monde pur y défendre l'innocence et y exterminer les brigands, — retrouve Kesa, mais une Kesa oublieuse de son
sauveur ; elle a épousé Watabane. C’est à la mère qu'il demande raison du parjure, et il lui annonce q u’elle va mourir de sa main. La vieille femme se met à genoux, tend le col, et Morito dégaine. Mais la pauvre Kesa arrête son bras et, gentiment, lui fait entendre que tout peut encore s’arranger et que, si Morito tue Watabane, Kesa, devenue veuve, sera libre d’épouser Morito. Elle lui donne la clef de la maison, et il est convenu que, la nuit prochaine, son voile sera étendu sur la lanterne allumée au chevet de Watabane.
Kesa sauve son mari comme elle a sauvé sa mère; elle seule est coupable ; c’est elle qui mourra.
La nuit est venue. Kesa feint d’entendre du bruit dans le jardin, et elle éloigne Watabane. Puis elle pose son voile sur la lanterne; de sa petite voix gazouillante et sanglotante elle se plaint de mourir; mais, résignée au sacrifice, elle se couche sur la natte à la place de Watabane, et elle attend.
Morito pénètre dans la maison ; à tâtons, il se dirige vers la place où il croit Watabane étendu ; il palpe le voile jeté sur la lanterne, tire son couteau et égorge Kesa. Le sang ruisselle sur ses mains; il les essuie, il essuie son arme et
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déjà se glisse vers la porte, quand Watabane se dresse devant lui. Au bruit accourent des sens avec des lumières. Morito, épouvanté, aperçoit sur la natte Kesa la gorge ouverte. 11 comprend : et alors, les yeux fixes, son couteau entre ses dents, il retire sa robe ; puis il s’enfonce la lame dans le flanc gauche et, sans dire un mot, sans proférer un cri, continue l’incision jusqu’au milieu du buste. C'est le harakiri .
Il serait imprudent de ratiociner sur des pantomimes. Il faut se défierdes peintures de théâtre, si l’on veut connaître les mœurs d’un peuple. D'ailleurs, les aventures qui sont le fond de ces divers scénarios se passent dans une société depuis longtemps disparue. Les Japonais se feraient une singulière idée des Français d’aujourd'hui s'ils croyaient ceux-ci pareils aux héros de nos drames romantiques et m oyenageux. Cependant il y a toujours une relation entre nos passions véritables et celles que nous aimons h retrouver chez les personnages factices de là scène. Ces derniers ne traduisent pas toujours nos propres sentiments; mais ils expriment du moins nos regrets et nos velléités.
S'il en est ainsi, quels contrastes extraordinaires dans le peuple japonais! Quel amalgame inexplicable pour nous d’enfantillage et de grâce raffinée, de politesse héroïque et de barbarie, de sauvage violence et de courage chevaleresque !
Ces étrangetés ne nous déconcertent pas trop lorsque nous avons sous les yeux des personnages de théâtre costumés à la mode ancienne, qui sont pour nous comme des fantômes irréels, des êtres de songe et de cauchemar. Mais nous demeurons perplexes, un peu ahuris, en pensant que quelque chose de cette âme féroce, orgueilleuse, délicate et puérile subsiste chez ces hommes en jaquette, vivant ici notre vie, confondus, presque méconnaissables, au milieu de nos foules, et que, sous leurs chapeaux melons tout semblables à nos hideux couvre-chefs, ces passants jaunes roulent des pensées que nous ne comprendrons jamais. Et, pourtant, c’est bien la vérité: lame héréditaire ne paraît point avoir changé; elle est restée féroce et orgueilleuse, — nous avons lu les récits de la guerre sinojaponaise, — délicate et puérile, — nous avons vu les chefs-d’œuvre des brodeurs et dégusté le « thé cérémonial ».
12 octobre.
Le modem style à l'Exposition. — Son universalité. — Ses origines belges. — Son défaut de confort. — Meubles anglais et meubles suédois — Meub’es français. — Le pavillon de l’Union centrale des arts décoratifs. — Décorateurs et constructeurs.
Est-ce le paraphe d’un maître d’écriture? Est-ce le zigzag de la foudre? Est-ce la forme d’un infusoire démesurément grossi par le microscope? Paraphe, éclair ou infusoire? Nul ne le saura jamais. Et pourtant cette arabesque saugrenue, cette ligne tordue au hasard, voilà, — forme et décor, — ce qu’on appelle « le style moderne », le modem style , comme disent les tapissiers et constructeurs polyglottes. Il triomphe et... meurt à l’Exposition de 1900. Il meurt de son triomphe meme. Car, maintenant que nous en avons vu les ravages, les universels ravages, il n’y a plus parmi nous qu’un cri : Tout, plutôt que cette aberration bur-
lesque ; tout, les copies, les pastiches, les reproductions ; tout, les meubles difformes du temps du roi Louis-Philippe; tout, même les capitons du second Empire, plutôt que cette démence de décoration.
Cette ligne folle, qui tantôt se brise pour former des angles aigus, tantôt s’intléchit pour dessiner une virgule, tantôt se recoquille sans raison, cette ligne absurde et irréelle qui n’est ni de la flore, ni de la faune, ni de la géométrie, qui n’est rien que le caprice désordonné d’un écolier rêvasseur, elle a tout envahi. Ab î l’on a prétendu que notre siècle finissant n’avait pas (ni de style ; et c’était, — qui ne La répété? — une grande honte qu'un siècle sans style. Erreur! nous avons un style; c’est le style du gribouillage.
On a exposé sur l’esplanade des Invalides, près de la porte du quai d’Orsay, deux immenses charpentes tordues et tarabiscotées : elles figurent, paraît-il, la porte type, la porte modèle d’une Exposition universelle. Regardez bien ces choses étranges et sans forme : elles vous révèlent, dans toute sa beauté ou dans toute son horreur, — suivant votre goût, — le principe décoratif de Y art nouveau. Si toute l’Exposition n’a point été bâtie dans ce style,
LE M0DERN STYLE
c’est que la construction de fer ne se prête pas à ces fantaisies saugrenues, qu'elle est par essence simple, probe et répugne au délire. Quant aux façades, les pâtisseries dont elles sont surchargées auraient pu, si les architectes l avaient voulu, représenter des paraphes et des zigzags incertains. Mais le vieux prix de Rome, qui sommeille au fond de l'ànie de chacun de ces bâtisseurs, préfère d'autres extravagances; il ne donne pas dans Y art nouveau, il aime mieux la caricature des anciens styles. Puis, M. Bouvard a son style qui n’est pas celui de M. Guimard et, de cela, étant d’humeur complimenteuse, je félicite en même temps et M. Bouvard et M. Guimard.
Mais paraphes et zigzags ont pris leur revanche à l’intérieur des galeries. Parmi les installations des exposants, il y en a de charmantes : je vous ai déjà signalé les vitrines des Japonais; il faudrait encore mettre à part les Itanois, les Suédois, les fabricants de produits chimiques, les libraires et les bijoutiers français, et quelques autres encore. Mais que de vitrines modem style! Il y a jusqu’à des rétrospectives enfermées dans ces cages compliquées. L’Autriche a donné sans mesure dans Y art nouveau . Quelques-uns des vélums
A TRAVERS l’eXPOSITIOX
des galeries sont affligeants. Et nous, pauvres Parisiens, qui avons si longtemps réclamé le Métropolitain, nous n'avions pas rêvé, pour ses humbles stations, des ornements aussi déconcertants !
Le caractère le plus original de cette parodie décorative, c’est son universalité. Le modem style est européen.
Parcourez l’exposition du mobilier. Tout se contourne, s’amincit et se déséquilibre selon la mode nouvelle. Du nord ou sud de l’Europe, ce sont les mêmes formes grêles et vacillantes, le même décor vague et puéril. Notre ineffable castel Béranger est un logis cosmopolite. Les Allemands sillonnent de dessins hétéroclites les tentures de leurs intérieurs les plus gothiques et font un mélange extraordinaire de moyen âge et d'art nouveau. Les Viennois ont adopté le zigzag décoratif avec un enthousiasme consternant. On fabrique du modem style à Barcelone. Et les Finlandais, dans leur admirable pavillon, chef-d'œuvre d'architecture, ont exposé un mobilier qui, pour être exécuté en
LE MODERN STYLE
sapin de Finlande, n'en est pas moins belge et trois fois belge...
Car, c’est de la Belgique que la mode nouvelle est venue et s'est ainsi répandue sur Je monde. A l'heure qu'il est, les Belges, que des plaisanteries légendaires ont jadis représentés comme les plus grands contrefacteurs du monde, sont bel et bien plagiés dans toute l'Europe et dans les deux Amériques. Quelques artistes belges, peintres, céramistes et architectes, ont tenté, dans leur pays et pour leur pays, une renaissance de la décoration et du meuble. Ils ont réussi. Au lieu de faire chacun chez soi une tentative analogue, d'autres peuples se sont mis à emprunter aux Belges ce qu'il y avait dans leurs œuvres soit de plus excentrique, soit de plus particulièrement national. Et l’Europe s'est belgiliée. A l’origine de ce mouvement belge on trouve, — c’est évident, — l’intïuciice de Fart anglais. Mais, aujourd’hui, dans tout ce qu'on appelle modem style soit en France, soit en Allemagne, soit ailleurs, on ne trouve qu’une servile copie de l’art belge. Remarquez, du reste, que les Belges, comme s'ils avaient honte des copies de leurs plagiaires, se sont abstenus d’envoyer à l’Exposition aucun spécimen de leurs meubles nouveaux.
A TRAVERS L’EXrOSITION
L’Exposition nous montre ainsi cette chose monstrueuse : un même mobilier d’un même style à l’usage de tous les peuples. Rien ne peut mieux démontrer a priori la vanité de cette prétendue renaissance. En effet, chacun des meubles d’une maison doit varier suivant les climats et les mœurs : on ne peut pas se reposer dans le même fauteuil à Naples et à Christiania. Quand le goût français régna souverainement sur toute l’Europe, au xvine siècle, on vit, même à cette époque, notre style se déformer selon les besoins et la fantaisie des hommes qui s’en inspiraient. Considérez, au pavillon de l’Allemagne, ce qu’était devenue, chez Frédéric II, la forme de nos meubles que nous appelons Louis XV.
Le modem style n’est pas seulement d’une grande laideur. Il est inconfortable. Créations toutes factices, sorties de l’imagination de décorateurs et non d’ébénistes, les meubles de cette sorte sont miraculeusement impropres à l’usage
LE MODERA STYLE
pour lequel ils semblent avoir été exécutés. Les sièges sont étroits; les dossiers ont des saillies menaçantes qui perforent les omoplates. Les tables de salle à manger sont construites de telle sorte qu'il est impossible d’y prendre place sans se meurtrir les genoux. Les dressoirs sont si mal disposés que les vaisselles et les argenteries y disparaissent noyées d’ombre. La salle à manger tout entière prédispose à la gastralgie. Il y a delà neurasthénie qui flotte dans les cabinets de travail, car, aux heures de méditation, l'œil désemparé ne s’arrête sur aucune ligne certaine et les bibliothèques, brusquement coupées d’étagères à bibelots, n’offrent plus au regard le spectacle reposant des beaux rayons pleins de livres exactement rangés. Les chambres à coucher avec leurs lits aux arabesques fantastiques et leurs tentures où la tache a remplacé le dessin semblent peuplées de cauchemars. Tout cela est prétentieux, mal commode et malsain.
Pour rendre ce mobilier encore plus inconfortable on a imaginé de souder ensemble des meubles différents. Il y a, partout, des consoles et des étagères qui s’accrochent aux armoires, aux lits et même aux sièges. Des canapés font corps avec des tables et des coffres à bois. Le
logis est comme un décor de théâtre où chaque objet est inamovible, sa place ayant été marquée pour toujours par le metteur en scène.
Le soir descend, la lumière décroît : vous voulez approcher votre fauteuil de la fenêtre; il faut que vous traîniez avec lui un divan, une tablette, un coffre, heureux encore si le coffre n’est pas joint à la cheminée!
C’est pourtant un délice de pouvoir, tout en conservant ses meubles familiers, modifier un peu l’aspect de sa demeure suivant la saison ou même suivant le caprice de son humeur. J’ai vu des tables où une potiche avait été scellée, comme si la beauté des fleurs ne dépendait pas de la place du vase aux divers moments de la journée !
Toutes ces folies n’auront eu qu’un temps. Je le remarquais tout à l’heure : le modem style date d’hier ; nous en voici déjà dégoûtés. L’Exposition nous aura rendu un grand service. Elle aura mis en pleine lumière le burlesque de ces tentatives; et, en même temps, elle nous aura
LE MODERN STYLE
démontré, çà et là, par quelques exemples intéressants, que, sans donner dans ces divagations décoratives, il est possible de créer des meubles nouveaux qui ne soient pas de l'art nouveau.
Les fabricants anglais ont envoyé peu de meubles à Paris. Je n’aime guère l’appartement meublé à la moderne du pavillon de la rue des Nations. Mais, dans la galerie de l’esplanade des Invalides, on voit une chambre à coucher très habitable avec ses belles armoires larges et profondes qui font le tour de la pièce, son lit bas et ses tentures harmonieuses. Au premier étage de la même galerie, vous vous êtes sans doute arrêté devant la robuste ébénisterie des Suédois : elle a quelque chose demassif qui conviendrait mal à nos logis étroits, et je ne vois pas dans un appartement parisien ces énormes fauteuils de bois, vrais trônes de viking ; mais ces meubles sont confortables, et il y a là notamment une salle à manger, en bois d’acajou, qui est très simple et très belle.
Pourtant, dans b* meuble, comme dans presque toutes les industries d’art, c'est encore la France qui triomphe; c'est chez elle qu’on trouve à la fois le plus de go.ût et le plus d’imagination, en dépit des débauches du modem style. Nos ébénistes et nos tapissiers ont été aussi Belges
que ceux de F Allemagne. Mais c’est chez nous, je crois, que la mode aura été la plus fugitive. Car, à certains symptômes très clairs, il est déjà visible que la réaction a commencé et que le sens commun reprend ses droits.
Je ne parle point des copies de meubles anciens; là, les Français n’ont jamais perdu et, ils seront encore longtemps avant de perdre leur incontestable supériorité. A l’Exposition de 1900, il y a de véritables chefs-d’œuvre d’exécution probe, patiente, parfaite... Nous ne nous y arrêterons pas, puisque ces admirables pastiches en révélant la prodigieuse virtuosité de nos artisans, trahit, hélas! en même temps la stérilité de leur invention. Nous cherchons du nouveau. Il y en a.
Oc tous les essais tentés en ces dernières années, le plus intéressant est celui dont le statuaire Alexandre Charpentier est l'auteur. Cet artiste a exécuté une salle à manger, qui est dissimulée dans un étroit couloir, et c’est grand dommage: car elle est assurément l’œuvre
LE MODERN STYLE
la plus importante et la plus originale de l’exposition des industries d'art.
Plus de zigzags, plus de paraphes. Sur les panneaux de bois qui revêtent les murailles courent d'exquises guirlandes de lleurs, légères et finement sculptées, des guirlandes qui ne sont ni Louis XV ni Louis XVI, mais d’un dessin neuf, imprévu, naturel, sans ressouvenirs, sans bizarreries. Une frise, placée en corniche, décrit les travaux des champs; elle a tout à la fois cet accent de réalité et cet air d’élégance dont la réunion fait le prix des bas-reliefs et des plaquettes de M. Alexandre Charpentier.
Les meubles sont de belle forme et établis avec une rare intelligence. Le plus souvent les artistes qui créent des objets usuels négligent, soit dédain, soit inexpérience, l’essentiel, c’està-dire l’adaptation pratique. Ici on sent que le statuaire a eu la volonté de faire son éducation d’ébéniste, et il a exécuté de vrais meubles, oui de vrais meubles.
Voilà une salle à manger qui est un charmant ensemble de sculptures, mais où l’on aurait aussi plaisir à faire un bon repas, bien composé, bien ordonné, bien servi, un repas de dix personnes attentives, — sans en avoir l’air, — à la finesse des plats et à la générosité des vins, — un
repas où l’on déguste sans hâte et où l’on cause sans prétention, un repas à la française. La table est large, de forme carrée, avec des angles arrondis, et les pieds en sont disposés pour ne point gêner les jambes des convives. Les chaises sont trop lourdes, je l’accorde; mais elles sont larges, commodes, et le dossier épouse bien la forme du dos. Le buffet, robuste et pansu, offre une belle vitrine pour y ranger quelques vieilles argenteries cossues. Sur les panneaux de l’armoire sont figurés un épi de blé et une grappe de raisin ; jamais Alexandre Charpentier n’a rien sculpté de plus fort et de plus large que ces deux panneaux-là; quel plaisir que de retrouver toujours vivante la vieille tradition des statuaires français, maîtres inimitables de la sculpture florale! La boite à horloge est aussi une belle pièce, bien en harmonie avec cet ensemble à la fois rustique et raffiné. Seule, la cheminée détonne un peu : le dessin de la tablette et celui du cadre de la glace conservent quelque chose de l’incertitude du modem style.
On a placé devant la fenêtre de cette salle à manger une sorte de diorama représentant le Mont-Saint-Michel . Outre que la toile est d’une laideur ici tout particulièrement attristante, elle convient mal au caractère de la pièce et du
LE MO DE R N STYLE
mobilier. On rêve la fenêtre d'une pareille salle à mander s'ouvrant sur un beau vallon, dont le ruisseau coule parmi les saules et dont les coteaux paresseux sont chargés de moissons.
Ce n'est pas seulement ce mobilier imaginé et exécuté par M. Alexandre Charpentier qui nous rend optimistes et nous fait espérer un réveil des traditions et du goût français. L'Exposition nous donne encore bien d'autres promesses, — peut-être moins certaines, moins catégoriques, mais qu'il ne faut point dédaigner.
Ne vous laissez pas rebuter par les formes incohérentes et désagréables de certains bahuts ou de certaines cheminées, examinez de près les sculptures, et vous conviendrez que, depuis quelques années, il s’est formé en France de remarquables ornemanistes. Les grands efforts que l'on a faits pour perfectionner l’enseignement du dessin et organiser des écoles d’art industriel n'ont pas été perdus.
11 y a, — cela stiute aux yeux, — une vraie renaissance de l'art décoratif. Personne ne le conteste pour la céramique, pour la bijouterie, pour la verrerie. Et personne, après avoir visité les sections françaises de l’Exposition universelle ne le contestera désormais pour les fers
forgés, les bronzes, les bois sculptés. Le mouvement dont le grand initiateur fut M. Émile Gallé a été un instant arreté, détourné par la fantaisie biscornue de quelques bouzilleurs. Mais maintenant, de toutes parts, on revient à cet axiome élémentaire que la seule nature doit inspirer formes et ornements, et que tout décorateur doit être, à sa manière, un réaliste.
Au hasard de la promenade, à travers l’Exposition, vous ferez de jolies trouvailles. Arrêtez-vous devant les fleurs et les branchages de bronze, si délicatement dessinés par M. Bigaux, mais qui, hélas! sont appliqués sur des meubles et sur une cheminée dont l’architecture est sans grâce. Sur le Champ-de-Mars, sous la tour Eiffel, pénétrez dans le pavillon du Comptoir d’escompte et demandez qu’on vous montre les beaux cuirs en relief qui décorent les bureaux : ils sont merveilleusement nuancés, et les feuilles et les fleurs qu’on y voit figurées sont exécutées avec une largeur et une simplicité remarquables; et c’est merveille de voir la sombre majesté du cuir égayée par la grâce des légers pétales et des tiges flexibles.
Enfin, entrez dans ce charmant pavillon où FUnion centrale des arts décoratifs a exposé quelques-unes des pièces de son futur musée.
LE 3I0DERN STYLE
Là, dans des vitrines, qui sont elles-mêmes de rares œuvres d’art, vous verrez les chefs-d’œuvre des potiers, des verriers et des orfèvres français de ces vingt dernières années. Ils sont admirablement choisis et admirablement présentés. Mais, pour qui connaît de longue date ces jolis bibelots, le plus intéressant du pavillon, c’est encore le pavillon lui-même. Sa construction, son ameublement, sa tenture, tout y est d’une élégance sobre et d’une composition ingénieuse. Si j’avais à guider un étranger à l’Exposition et si je voulais le convaincre que le goût français persiste avec son originalité propre, c’est là que je le conduirais. Ailleurs, on a l’impression d'être toujours dans quelque vague Belgique. Ici, c’est la France, c’est « chez nous ». Regardez la fine et précieuse statuette de Dampt, voilà nos pénates.
Lorsqu'on a vu toutes ces tentatives, souvent heureuses, pour renouveler le décor de la vie moderne, on demeure étonné qu’elles aboutissent à nous donner seulement quelques bibelots
charmants et non pas un art complet capable de prêter à la maison d’aujourd’hui une physionomie et un caractère originaux. Voici une belle potiche de Chapelet ou de Dalpayrat : elle repose sur une déplorable console aux pieds grêles et recourbés comme des cercles de barriques. Voici un bronze finement ouvragé de Brigaux : il décore un meuble informe, contourné, tordu, sans profil et sans galbe. Voici une magnifique frise de bois sculptée; elle sert de bandeau à une cheminée malencontreuse où on a combiné gauchement le cuivre, le bois et la faïence. Partout, ou, du moins, presque partout, fornement est exquis et l’objet orné est disgracieux; le décor est réussi et le meuble est mal bâti.
Et nous voici revenus à notre éternelle antienne : il n’y a point d’architecture. Aujourd’hui l’on n’est pas plus capable de construire un meuble qu’une maison. Nous possédons des décorateurs ingénieux et armés pour exécuter ce qu’inspirera le « maître de l’œuvre ». Mais le « maître de l’œuvre », qu’il s’agisse d’un palais ou d’une table, n’inspire rien du tout. Il fait un plan, ou dessine un croquis; puis il laisse au peintre ou au sculpteur des emplacements vides à peindre ou à sculpter. C’est une
LE MODERN STYLE
singulière aberration que l’on puisse aujourd’hui parler d'un art décoratif , comme s'il y avait un art qui ne fut pas décoratif, comme si une œuvre, — meuble ou maison, — pouvait sortir d'une collaboration, comme si la pensée directrice ne devait pas être unique, quitte à associer sous ses ordres des praticiens habiles et possédant la technique des divers métiers... Ces praticiens, ils sont prêts, ils attendent. Désespérant d'entendre jamais l'appel qui les groupera et les disciplinera, certains d’entre eux s’efforcent de réaliser, tout seuls, l’œuvre pour laquelle ils auraient dû être de simples auxiliaires. Ils y échouent ou n'y réussissent qu’à demi.
XY
l’allemagne a l’exposition
19 octobre.
Colossal! colossal! Cette épithète revient à chaque moment dans la conversation des Allemands, et la façon dont ils font sonner les deux 5 et prolongent la finale donne un accent assez comique au vocable français.
S’ils affectionnent tant ce mot-là, c’est qu’il exprime d’une manière très forte l’idéal de la moderne Allemagne, tel du moins que le manifeste le spectacle de l’exposition allemande de 1900 : tout y est ou y veut être colossal.
Colossal , le pavillon impérial. Son formidable escalier de marbre, ses énormes candélabres, ses peintures farouches, l’ombre de cathédrale répandue sur ces choses pesantes et tragiques, tout Ge décor écrasant et mystérieux semble nous avertir que l’Allemagne d’aujourd’hui a pour toujours renoncé au rêve d’élégance
L ALLEMAGNE A L EXPOSITION
qu'elle avait fait au siècle dernier et que rappellent, — là-haut, dans les clairs salons de Postdam. — les collections de Lancret et de Watteau.
Colossal , ce salon des peintres allemands, où les tentures lourdes et les tapis épais éteignent le bruit des voix, font un silence presque religieux. et où l'on pénètre, intimidé, comme dans une crypte aux piliers noirs.
Colossal, ce vestibule de la section allemande de l'esplanade des Invalides, où se dresse sur un socle de rochers un aigle immense aux ailes déployées terrassant un dragon, et sur lequel s'ouvrent, comme des chapelles, les pièces aménagées par les tapissiers et les ébénistes de Berlin et de Munich.
Colossal , le pavillon des machines; colossal , l’installation de la métallurgie et celle de l’agriculture; colossal , ce phare de Brême dont, le soir venu, les projections puissantes font que tous les autres phares de l’Exposition ressemblent à des quinquets.
Voilà la première impression. C’est la seule qu’éprouvent les neuf dixièmes des badauds qui ne font que traverser l’Exposition. De là le prodigieux succès remporté par l’Allemagne en 1900. Sur tous les points de l’Exposition,
partout où apparaît en caractères énormes le mot Deutschland , surgit, derrière l’enseigne, l’apparence d'un décor gigantesque, terrifiant.
Si l’on parcourt chaque section et si l’on considère les objets exposés, on est émerveillé de l’adresse avec laquelle a été réglée toute la mise en scène. L’ensemble est colossal. Mais, en même temps, chaque vitrine est aménagée pour retenir et séduire le passant. Ces aménagements sont souvent d’un goût un peu grossier; mais ils sont conçus pour la foule, et la foule s’y laisse prendre. Nous avions souvent entendu parler de l’ingéniosité commerciale des Allemands, de l’art avec lequel ils savent «présenter» les produits de leurs industries. Une heure passée à l’Exposition nous en apprend sur ce chapitre-là aussi long que tous les rapports de nos consuls.
Partout, les Allemands ont organisé des expositions collectives ; ils ne nous ont point montré les produits de tels ou tels négociants; disciplinés en vue d’une œuvre commune, ils ont voulu faire connaître l’industrie allemande
l'allemagxe a l’exposition
en bloc: dans chaque classe, ils n’ont donc exhibé que les échantillons les plus intéressants ou les plus significatifs; ils ont négligé les intérêts et les amours-propres particuliers. Bref, ils ont appliqué ici la méthode qui leur a servi à conquérir tant de nouveaux marchés, au détriment des négociants français ou anglais.
Tous ces artifices ont eu plein succès. Devant les vitrines des bijoutiers berlinois, j’ai vu des Parisiennes, oui des Parisiennes, s’extasier; je les ai entendues déclarer tout net que ces lourdes contrefaçons étaient supérieures à la bijouterie française. Je n’excuse pas ces personnes sans finesse et sans goût. Mais j’admire leurs mystificateurs, et je trouve imprudents les industriels français qui permettent à leurs clientes de donner dans de pareilles aberrations. Si ceux-ci n’avaient pas accepté que leur section devint un pele-mêle de chefs-d’œuvre et de camelotte, s’ils avaient organisé une exposition non pas des bijoutiers, mais de la bijouterie française, il ne se serait rencontré personne pour commettre un pareil blasphème.
Comparez les jouets allemands aux jouets français ; considérez bien les uns et les autres. Notre fabrication est supérieure ; nos soldats
de plomb sont plus délicatement travaillés ; nos poupées sont plus vivantes et plus gracieuses : c’est l’évidence. Mais écoutez les réflexions de la foule, écoutez les cris de joie des enfants. C’est l’exposition allemande qui emporte tous les suffrages, parce qu’elle est disposée de la manière la plus plaisante et la plus divertissante.
C’est du bluff ! disent en haussant les épaules les gens de goût, qui prennent la peine de s’arrêter et de regarder. Mais qui s’arrête et regarde? Bluff, si l'on veut; avant tout, c’est du commerce. Et, sous ce rapport, l’exposition allemande est un chef-d’œuvre.
Les Allemands ont publié un catalogue général de leurs diverses sections.
Imprimé en deux couleurs, c’est un fort beau livre au point de vue typographique. Mais il est orné de vignettes qui sont d’incohérents tarabiscotages en modem style , et tous ces zigzags font un contraste saugrenu avec les magnifiques caractères gothiques qui ont été fondus
l’allemagne a l'exposition
tout exprès pour l'impression de l’ouvrage.
D'ailleurs ce mélange est la caractéristique de tous les essais décoratifs de l’Allemagne d’aujourd'hui : les artistes désorientés flottent entre les excentricités de « l’art nouveau » et les pastiches du « vieil allemand ».) Ce luxueux volume contient une nomenclature de tous les objets et de tous les produits exposés. Le catalogue de chaque section est précédé d’une notice écrite par un spécialiste, et l'ensemble de ces notices forme un tableau de l’activité économique et artistique de l’empire. Ces considérations générales et ces statistiques sont intéressantes. Mais ce qui nous frappe surtout, nous, profanes, incapables de contrôler la vérité des considérations et l'exactitude des chiffres, c’est l'accent de ces monographies.
Quels merveilleux prospectus commerciaux! Toutes les roueries de la réclame moderne y sont employées au service de l’intérêt national. Pour démontrer l'excellence de ses industries, l’Allemagne use des procédés de « publicité » qui, jusqu’ici, servaient au négociant isolé pour combattre son concurrent. Elle se garde bien de <' débiner « l’article étranger; cette façon de faire trop directe éveillerait la défiance du client. Mais elle passe sous silence les inven-
tions originales qu’elle n’a fait que perfectionner; elle pallie les faiblesses de ses produits; et, là meme où elle a pris la détestable habitude de reconnaître son infériorité, elle arrive à mettre ces aveux impudents sur le compte de sa propre injustice et de sa propre ignorance. Par exemple, si jusqu’ici l’art allemand du xixc siècle a paru pauvre aux Allemands euxmèmes, c'est que ceux-ci ont oublié et négligé de grands artistes; quand on aura fait le recensement de ces méconnus, « l’Allemagne « pourra lever la tète avec lierté à côté de l’art « anglais et de l’art français ». (Qui sont ces méconnus?)
Cette forfanterie commerciale nous semble, à nous, d’un goût détestable. Il est vrai que notre chauvinisme verbal paraît aux Allemands très ridicule. Nous, nous déclamons ; eux, ils manigancent des statistiques et des diagrammes. Pour la prospérité de la raison sociale, leur boniment vaut mieux que le nôtre
Aucun peuple n'affirme donc dans cette Exposition, comme le peuple allemand, sa force et
L ALLEMAGNE A L EXPOSITION
son intelligence commerciales. Maintenant, que valent ces produits et ces objets si merveilleusement présentés, si habilement annoncés?
Pour s'en rendre compte, il faudrait accomplir un voyage dans toutes les parties de l'Exposition, et posséder une compétence universelle. Nul n’y saurait songer ; un modeste flâneur moins que personne. J'ai entendu dire par des savants et dos techniciens que pour l'électricité, pour la petite mécanique et pour certaines industries chimiques, les fabricants allemands sont presque sans rivaux dans le monde. La profusion des récompenses que leur ont accordées les jurys internationaux confirme cette opinion. Car on ne peut croire que les jurés aient, comme de simples badauds, subi l’influence du décor et des aménagements. Dans ces diverses industries, les progrès de l’Allemagne sont donc évidents, — progrès si rapides et si éclatants que les autres peuples ont été vite rejoints et dépassés.
Ce grand essor industriel a enrichi l’Allemagne et, avec cette richesse, sont nés dans les
villes des besoins de luxe et de confort que n’avaient point connus les générations d’avant la création de l’empire. (A ce sujet, deux observations de touriste. Il y a vingt ans, sur des chemins de fer allemands, seuls, les princes et les malades voyageaient en première classe et, aujourd’hui, les bourgeois, même dans les trains omnibus, hésitent à prendre la seconde classe. Il y a dix ans, les seuls étrangers qu’on rencontrait dans nos stations d’hiver de la Méditerranée étaient des Anglais et des Russes; l’hiver dernier, à Nice, les Allemands formaient la majorité de la population hivernante.) Cette société a voulu posséder des maisons et des meubles qui fussent en rapport avec sa condition nouvelle; et comme les artistes et les industriels de leurs pays ne lui offraient qu’une assez médiocre camelotte, son premier mouvement fut de s’adresser à des fournisseurs anglais ou français. On acheta des meubles et des tentures à Londres, de la céramique en Danemark, des toilettes, des bijoux et des orfèvreries à Paris. Mais l’amour-propre des artistes allemands se révolta, et ils résolurent de donner à leurs compatriotes ce que ceux-ci allaient chercher à l’étranger. De là un grand mouvement d’art industriel, dont vous pouvez juger
l’allemagne a l’exposition 279
les résultats à l'exposition de l’esplanade des Invalides.
Ces résultats ne sont point éclatants. Pressés de détourner les Allemands d’aller s’approvisionner hors de chez eux, les fabricants ont commencé par des imitations flagrantes, disons le mot, par de véritables contrefaçons; et comme ces pastiches ne répondaient nullement à leur goût intime, que ces créations factices ne se rattachaient à aucune tradition nationale, ils se sont contentés d'à peu près. L’invention est pauvre et l’exécution médiocre.
Les céramistes ont cherché à copier les œuvres de la manufacture royale de Copenhague. Examinez successivement les pièces nouvelles sorties de la manufacture de Sèvres et celles sorties de la manufacture de Moisson : ici, vous trouverez l imitation servile et maladroite des procédés et des décors danois ; là, c’est le rajeunissement d’un art ancien qui a librement suivi et interprété la leçon que lui donnaient des céramistes étrangers. Ailleurs, les potiers allemands se sont lourdement inspirés de l’art de nos potiers français.
Pour la verrerie, les Allemands ont reproduit les formes et les nuances des fabriques de Bohème. (Mettons à part les si délicates verre-
ries du graveur Karl Kœpping.) Leurs vitraux sont des imitations des vitraux de TilFany.
Les bijoutiers de Berlin font du Laliquc. Les ébénistes bavarois empruntent aux Belges formes et ornements. Les tentures et les tapis paraîtraient sortir d’ateliers norvégiens, si la pauvre harmonie des couleurs ne trahissait le plagiat.
Il est rare, dans cette section allemande, qu’un objet n’évoque pas immédiatement le souvenir d’un autre objet vu ailleurs.
Un Allemand, à qui je fais part, — le plus courtoisement que je puis, — de celte impression, me tient le discours suivant :
« Peut-être eût-on mieux fait de ne point exposer avec tant d’abondance les œuvres de nos industries d’art. Celles-ci sont nées d’hier. Mais que voulez- vous ? Nous sommes très vains de les voir se développer avec tant d’ardeur, et nous leur pardonnons volontiers de n’être pas très originales. Elles existent. Et déjà leur existence est un grand miracle.
« Vous avez, depuis vingt années, souvent
L ALLEMAGNE A L EXPOSITION
voyagé en Allemagne. Vous avez parcouru nos Expositions, vous avez flâné aux devantures des magasins de Berlin et de Munich. Rappelez-vous ce qu’étaient, il y a seulement dix ans, les étalages des tapissiers, des ébénistes, des marchands de porcelaines et des cristaux. Vous avez pénétré dans quelques intérieurs : souvenez-vous des meubles et des bibelots viennois que vous y avez vus, et ditcs-moi si, malgré tout, ce que nous vous montrons à l’Exposition universelle ne révèle pas mieux qu’une velléité, un véritable effort pour rendre notre luxe moins lourd, moins criard, moins opprimant.
« Vous souriez du résultat; mais vous ne vous doutez pas des difficultés de la tâche.
« Après que la guerre de Trente Ans eût dévasté le sol de l’Allemagne et fait disparaître jusqu’au souvenir de la vieille culture germanique, il n’y a eu chez nous qu’un art — bien factice, bien conventionnel, — celui des cours princières du xvmc siècle. C’était un art français sans racine dans nos imaginations ; les princes avaient torturé, déformé vos modèles; et leur caprice n’était meme pas déterminé par un ressouvenir du vieil art allemand. Mais, tout de même, c’était un art. Vous le
plaisantez quelquefois : hier, en visilant le pavillon impérial, j’ai vu certains de vos compatriotes prendre des mines agacées en contemplant les décorations et les meubles de Potsdam. Gomme vous êtes ingrats ! Nous, nous ne le plaisantons pas, notre rococo ; car, lorsque la mode en fut passée, nous n’eùmcs plus d’art du tout.
« En ce siècle-ci, nous aurons été accablés sous le fardeau du bric-à-brac. Nous avons été tristement du gothique au néo-grec et du néogrec au roman. L’académisme gelait nos peintres et nos sculpteurs. Le divorce semblait irréparable entre l’art et la vie. Je connais l’histoire de votre art, et je sais que, vous aussi, vous avez eu à souffrir et des doctrines académiques et de la manie du bric-à-brac. Mais, malgré tout, vous aviez des peintres, des sculpteurs et même des architectes qui méprisaient la mode ou les théories, regardaient la nature, écoutaient la voix de leur race ; jamais lalignée n’a été interrompue.
Jusqu’à ces dernières années, l’Allemagne n’avait plus que des artistes de musée. Nos peintres étaient des historiens, des métaphysiciens, des poètes ; mais ils n’étaient pas des peintres. Ils ne travaillaient plus pour la joie
1/ ALLEMAGNE A L’EXPOSITION
des yeux. Et, du reste, quels yeux regardaient leurs œuvres ?
« De tout l’art allemand du xixe siècle, qui sait ? il ne restera peut-être que la collection des Fliegendc Blætter, parce que les seuls artistes dont l’œuvre s’inspire directement de la vie, ce sont les caricaturistes de Munich, les Busch, les Oberlænder.
« Etonnez-vous donc de notre joie, lorsque nous avons vu des peintres allemands observer et traduire les mœurs du peuple, ouvrir les yeux a la nature et, tout en conservant l’esprit méditatif de leur race, s’efforcer d’exécuter des tableaux qui fussent de beaux tableaux ! Et notre plaisir a redoublé quand nous avons vu des artistes allemands dessiner des cartons de tenture et des croquis de mobiliers, des sculpteurs allemands modeler des vases... Nous voulons que l’Allemagne, en tout et pour tout, se suffise à elle-même. Elle a sa littérature, sa science ; elle aura son goût ; elle l’aura, vous dis-je. D’ailleurs vous êtes trop sévère : il n’y a pas ici que pastiche et camelotte... Regardez
mieux. »
J’ai suivi ce conseil; j’ai regarde et je me suis aperçu que mon Allemand n’avait pas tout à fait tort. L’appareil théâtral dont est entourée cette exposition n’est point en rapport avec la valeur artistique des objets qu’on y voit, c’est certain. Tout, cependant, n’y est pas méprisable, et on y peut faire de précieuses trouvailles.
J’ai revu les vitraux. Que les procédés de fabrication viennent de l’américain Tiffany, après tout, peu importe. 11 n’en est pas moins vrai que les cartons ont été dessinés par des Allemands et que les lignes et les couleurs en sont très belles.
Les orfèvreries composées par les « professeurs » de Munich sont d’un goût un peu suranné, et les formes en sont parfois terriblement contournées. Mais l’exécution en est presque parfaite. Et la petite Renommée , du professeur Petzold, est un bibelot d’une grâce charmante.
Certains ivoires sont d’un travail délicat. Cette matière se prête bien au métier et à l’imagination des artistes allemands. On sent ici la persistance d’une très ancienne tradition.
Les meubles du cabinet et de la chambre de l’empereur sont des pastiches assez peu lieu-
L ALLEMAGNE A L EXPOSITION
reux du style de Potsdam. Mais ils sont décorés de bronzes d’une rare beauté.
Eniin, entre les galeries et la rue Fabert, il y a une pure merveille de ferronnerie, c’est la porte de l’Ecole des Arts industriels de Mannheim, forgée par Joseph Neuser.
En voilà assez pour justifier le reproche qui m’avait été adressé; je ne prétends pas, d’ailleurs, que mon examen ait été complet... Cependant, après avoir consciencieusement corrigé ce que ma méchante humeur m’avait d'abord suggéré d'excessif, je crois toujours qu'une mise en scène plus modeste eût été ici convenable.
L’Allemagne artistique ne tient sa vraie gloire ni de ses peintres, ni de ses sculpteurs, ni de ses céramistes, ni de ses décorateurs, mais seulement de ses musiciens. Malheureusement la musique n’est point objet d’exposition.
26 octobre.
Jours de brume et jours de soleil. — La chambre du Touring- Glub. — L’art religieux.
Voici les derniers jours de l’Exposition. Les retardataires débarquent en foule à Paris. Les vignerons, les vendanges terminées, sont arrivés pour entendre M. Sylvain réciter sur un tonneau un morceau de J\I. Jules Claretie. Et les Parisiennes se sont remises à la recherche de rétrospectives. Qui se flattera de les avoir toutes dénichées?
Il y eut des après-midi mélancoliques, la semaine passée. Le ciel était noir et la bise était aigre. Les palais blancs devenaient gris dans la brume d'hiver. Les taches et les délabrements de toutes les bâtisses apparaissaient tristement. Les feuilles jaunes tourbillonnaient dans les jardins du Trocadéro, où quelques Syriennes et quelques nègres, grelottant dans leurs oripeaux