‹ A travers lÉxposition de 1900Chapitre 51 sur 61 · L EXPOSITION SITE · texte numérisé non relu

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que c'était seulement une trêve et qu’au mois de novembre ce serait fini de boire le Liebfraumilch glacé du kaiser...

« Au fond, il a raison, le colonel; c’est un dissolvant. Seulement consolons-nous à la pensée que cette Exposition dissout les méchants comme les bons. Tu connais cette peste de H... Du dreyfusardisme elle était tombée dans le socialisme. Elle ne voyait plus que des méridionaux barbus en veston. Elle s’était fait faire un costume de meeting pour aller au peuple; on l'aurait prise pour une masseuse suédoise et, dans le quartier Mouffetard, elle commentait Résurrection aux chiffonnières. L'Exposition s est ouverte. H... était là le jour de Tinauguration pour applaudir son Millerand. Puis, cela n’a pas traîné. Elle a eu vile fait de remplacer les chiffonnières par les gitanes; elle trouve indécent qu’on laisse le populo souper sur les bancs; suivie de tous ses fiirts, elle vient chaque jour au Thé de Ceylan, — tu l’as vue, — et. pour le moment, les beaux Gynghalais, vêtus de calicot, l’intéressent beaucoup plus que les méridionaux en veston. Enfin, hier, nous nous sommes abordées, cela ne nous était pas arrivé depuis plus de deux ans. Nous avons causé très gentiment. Elle m’a dit: «J’aime

cette Exposition parce qu’elle est le triomphe de la solidarité humaine. » Je me suis contentée de lui répondre : « Moi je l’aime parce que c’est le triomphe du génie français. » Sur cette double niaiserie nous nous sommes quittées bonnes camarades, en nous donnant rendezvous, après-demain, à l’Andalousie. Pepe sera revenu : c’est elle qui me l’a annoncé.

« La joie, c’est qu’en ce temps-ci tout le monde marche la tète en bas : on se contredit, on se dément, on est impudemment incohérent. J'ai rencontré dans le souterrain de la pagode cambodgienne ce vertueux A..., qui, depuis quelques années, prêche aux gens de lettres, ses frères, le mépris du dilettantisme stérile et néfaste. Il était planté devant cet étonnant bas-relief des hommes accroupis et priant, tu sais? ce superbe moulage qu’on a encastré dans la paroi de l’escalier et devant lequel tu es tombée en extase en nous disant : '< C’est du Bartholomé ! » A..., qui sait mon penchant désolant pour la littérature, s’est mis en frais, et, séance tenante, il m’a improvisé une chronique sur l’art hindou... qu’il était sans doute venu tout exprès méditer dans la crypte. Le dernier paragraphe de l’article fut un hymne à l’Exposition : elle nous révèle à la fois toutes

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les civilisations du globe; elle excite et satisfait toutes nos curiosités; elle nous offre le spectacle le plus passionnant et le plus divers qu'un œil humain ait jamais contemplé; elle eut ravi Montaigne; tantôt elle humilie notre orgueil, si nous contemplons ces chefs-d’œuvre nés sous d'autres cieux, parmi des races que nous avons parfois la sottise et l'imprudence de croire inférieures à la nôtre; tantôt elle l’exalte, si nous songeons que nous, la plus vieille nation de l'Europe, nous avons l’honneur de recevoir et de montrer au monde ces incomparables monuments du génie humain. Et ces alternatives sont un délice... A ce moment, notre « spirituel écrivain » s’arrêta un peu interloqué, s’apercevant que je le regardais avec quelque surprise et même avec quelque ironie. Il eut le bon goût de paraître n’avoir point remarqué mon ironie et il me demanda ingénument la cause de ma surprise. Je lui répondis : « Vous êtes, vous aussi, devenu un affreux dilettante! — C’est vrai » fit-il en souriant. Puis il soupira, tout comme le colonel : « L'Exposition est un si puissant dissolvant ! »

« Dissolvant ou non, tant pis ! c’est trop amusant. Décidément, ma pauvre Yette, tu es bien

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à plaindre. Ecoute, s’il te plaît, notre programme d’hier.

« Revu la salle des Illusions. Même le premier coup de surprise passé, elles sont encore divertissantes, ces illuminations silencieuses, précises et soudaines. L..., qui ratiocine sur tout, prétend qu’on dirait les froides rêveries d’un révolutionnaire bâtissant, colorant et transformant selon le caprice de son imagination le palais de l’humanité. L... est un phraseur. Après un coup d’œil donné aux fourmilières et aux statues grecques trouvées dans les fouilles de Delphes, nous avons parcouru la pharmacie, — les jolies pilules ! les jolis bocaux! les jolis cachets ! — puis les produits chimiques : il y a là des vitrines d’une couleur éblouissante : quel feu d’artifice ! Enfin, nous sommes entrés dans le palais de la femme. Il n'est pas beau, notre palais, et l’on y voit des œuvres d’art qui ne sont pas pour nous faire honneur. Le plus curieux c’est une collection de cartes de France, où l’on a traduit par des teintes diverses toutes les observations des statisticiens relatives à la condition des Françaises. En les considérant, on apprend tout de suite les départements où il y le plus de femmes mariées, non mariées, veuves propriétaires, ouvrières, etc. Nos compagnons

l’expositioxnite

plaisantaient. Je n’ai pu examiner toutes ces cartes. J 'ai seulement remarqué que, sur toutes invariablement, le département le plus fortement teinté était la Corrèze. D'où lui vient cette universelle importance?

« Je me demande pourquoi l’on a bâti un palais de la Femme. Est-ce que toute cette Exposition n'est pas à nous et pour nous? Elle nous appartient. Il n'y a qu’à voir l'air ahuri des hommes au milieu de toutes ces choses exquises et désordonnées. Ils passent leur temps à maudire l'Administration ; ils se plaignent que tout soit embrouillé et confondu ; ils réclament un plan, de la méthode; ils gémissent sur le mauvais goût des architectes; comme, tous, avant de s’amuser de la foire, ils ont péroré sur les périls moraux et sociaux de l'Exposition, ils en conservent, malgré lout, un peu de mauvaise humeur; ils cherchent péniblement àconcilier leurs débinages de la veille et leurs admirations du lendemain... Nous, nous sommes ici dans notre élément; ce pêle-mêle nous ravit; une exposition ordonnée nous eût ennuyées à mourir; nous n’avons péroré sur rien; nous n’avons pas d’arrière-pensée; nous ignorons le remords de l'inconséquence; quant à toutes ces hideuses façades, est-ce que nous les apercevrions, si les

hommes ne s’acharnaient pas à nous en signaler la laideur. Car nous savons ne voir que ce qu’il nous plaît de regarder, n’est-ce pas, Yette?

« A dîner, nous avons mangé des caneloni à la provençale. Te souviens-tu? Au mois de mars, quand nous sommes revenues de Nice et que nous nous sommes arrêtées à Arles, on nous a servi des caneloni. Nos maris en conçurent une joie ridicule. Nous restâmes froides. Hier, ils ont recommencé leurs grimaces. Mais je leur ai pardonné ces effusions de gourmandise, parce que tout cela me rappelait notre délicieuse promenade et ce coucher de soleil fou que nous avions, ce jour-là, devant nous, en revenant de Montmajour.

Encore un des bienfaits de cette bienfaisante Exposition! Tout, jusqu’à un plat de caneloni, y ressuscite dans notre mémoire les plus beaux, les plus précieux de nos souvenirs de voyage.

« Dans la soirée, à la Feria, nous avons rencontré le docteur 13... Nous sommes sortis ensemble. Il a été étonné de ton absence. Nous lui avons conté les méfaits de son confrère. Alors, il a dit que tu avais pris le parti le plus sage, que tu avais bien fait de quitter Paris, que je devrais t’imiter, que cette Exposition allait être suivie d'un accès de neuras-

l'exposition MTE

thème universelle, que, l’hiver prochain, les pauvres médecins seraient surmenés, et qu'il serait prudent de retenir dès maintenant ses chambres à la Maloja pour l’été de 1901...

Mais, moi, je ne suis pas raisonnable.

Nous avons loué Villers à des Américains; et, puisque la Ghesnaye a besoin de grandes réparations, je n'ai pas eu de peine à démontrer que nulle année ne pouvait mieux convenir que celle-ci pour l’exécution des travaux. Donc, pas moyen de quitter Paris : les ponts sont coupés. Je reste à l'Exposition; j’y rôtis et je n'envie pas le silence de tes sapinières. Ne t'avise pas, d'ailleurs, de célébrer à mon intention le charme de ce silence-là. On ne mystifie pas sa grande amie.

« Bonjour, ma Yctte. On y retourne. Il est cinq heures. Ils m'attendent à Ceylan. — J. R. »

J’ai remis au pied du mélèze de Brunhilde les feuillets de cette lettre. Quelques heures après, ils n'y étaient plus. Yette était venue rechercher le manuscrit de son amie.

II ne m’était pas difficile de reconnaître parmi les hôtes de 1’ « établissement » la personne qui, à son insu, m’avait fourni ce document de psychologie expositionnelle. A-t-elle

déjà répondu à son intarissable correspondante? Je ne sais. Mais, si cette dernière retrouve ici sa propre lettre imprimée, je veux qu’elle apprenne par moi, que la « pauvre Yettc » paraît, en effet, très triste sous les sapins de l’exil et qu’on devine dans ses yeux des nostalgies de Trocadéro.

28 septembre.

Les visiteurs de Versailles. — Dans la galerie des Glaces. — Le banquet des Maires. — Ethnographie. — Maires et préfets. — A la salle des Fêtes. — Le ballet. — Le Chant du départ.

En ces temps (l'Exposition universelle, Versailles présente un étrange spectacle. Le vieux palais silencieux est envahi par des hordes bizarres. Aux abords de la place d’Armes, de toutes parts, sont rangés les énormes chars à bancs qui amènent ici toutes les nations et toutes les races. Les innombrables clients des agences de voyage et de promenade se répandent dans le château et dans le parc sous la conduite des cornacs à la voix sonore et à la canne démonstrative. Çà et là errent des débris de Congrès, reconnaissables aux insignes épinglés aux boutonnières; et des Sociétés, et des groupes, et des commissions, et des bandes! Puis, des pay-

sans, venus du fond de toutes les provinces françaises, s’accrochent aux escouades d’étrangers et suivent docilement le guide, qui raconte dans des idiomes variés l’histoire de France.

C’est un extraordinaire pêle-mêle de nègres, de levantins, d’éclusiers bourguignons et de princes meklemhourgeois : en somme, le public de l’Exposition universelle. Mais, à Paris, dans le décor extravagant dressé sur les deux rives de la Seine, devant les façades incohérentes et bariolées, entre les architectures de tous les siècles et de tous les climats, parmi les constructions hétéroclites couronnées de flèches, de dûmes, de minarets, de lanternes, de terrasses, de campaniles, de toitures innommables et où s’abritentoutes les in l ustries, tous les arts, toutes les cuisines et toutes les chorégraphies, la folle diversité de cette énorme cohue nous paraît chose toute naturelle. L’harmonie est parfaite entre les pèlerins et le lieu du pèlerinage. Avant que ces hommes blancs, jaunes, noirs, se fussent abattus sur Paris, nous étions préparés au spectacle qu’ils nous donnent par le spectacle de l’Exposition même. Le bazar attendait son peuple. Celui-ci est venu. Nous l’avons vu défiler sans surprise. Les grincheux ont pesté contre les intrus,

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contre les barbares, et se sont sauvés. Les autres se sont plongés avec délice dans cette foule dont les visages et les allures formaient la plus divertissante et la plus instructive des

attractions ». Mais personne n’a été étonné.

A Versailles, l'impression est différente.

Nous avons beau vivre sous un régime éminemment démocratique, les moins monarchistes d'entre nous éprouvent à Versailles une grande émotion à la pensée des trésors de gloire et de beauté que la France a jadis reçus de sa monarchie. La religion est morte; mais le temple n’en conserve pas moins quelque chose d’auguste et de sacré. Et que tant et tant d’hommes, accourus à Paris de Chicago et de Quimperlé, de Melbourne et de Saint-Gaudens, renoncent, durant toute une journée, aux joies du Trocadéro et aux émerveillements de la galerie des Machines pour venir visiter le palais de Louis XIV, cela seul suffit à nous révéler le glorieux prestige que Versailles conserve dans l’imagination des peuples.

Réjouissons-nous donc de la piété de tous ces visiteurs ; avouons, cependant, que ces troupeaux de campagnards et d’exotiques troublent un peu la majesté, du lieu et que ce n’est pas l’heure d’aller à Versailles, si l’on veut y goûter

le charme (les grands souvenirs évoqués dans le silence et la solitude. Mais, pour jouir de l’amusante variété des types dont se compose l’armée des « expositionnisants », rien ne vaut une heure passée dans la galerie des Glaces. C’est à la place même où Mmo de Sévigné s’écriait : « Cette sorte de royale beauté est unique dans le monde » qu’il faut voir passer la procession de l'universelle démocratie. La violence du contraste amuse les yeux en même temps qu’elle rend plus mordantes les ironies de l'histoire.

Sous les plafonds de Lebrun, devant les larges fenêtres ouvertes sur la sublime perspective des parterres, du parc et du grand canal, ils se précipitent. D’abord, surpris par la magnificence du spectacle, ils ont un instant de timidité, comme s’ils étaient étonnés qu’on les laissât se promener en liberté au milieu de telles splendeurs. Mais ils se remettent vite de ce léger émoi ; décidément, ils sont « chez eux » et ils vont tâter les marbres.

Un bon Munichois, coiffé, du feutre vert que décore une (leur d’edelweiss, s’avance, sa couverture de voyage sur le bras gauche ; sous son bras droit, il serre tendrement le bras de sa Munichoise, en corsage bleu, d’un bleu de bluet;

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et ils causent, en riant, des cartes postales qu'ils écriront tout à l'heure.

Deux Turcs un peu mélancoliques passent en se tenant par la main ; leur obsession est de faire jouer les espagnolettes des fenêtres.

Un « overier », casquette noire, costume de velours marron à côtes, promène sa payse ; ici l'on danse; et, esquissant un pas, il propose à sa petite Berrichonne d’en « pincer une ».

Une vieille dame de Rio-de-Janeiro, yeux de velours, face de citron, tout enveloppée de tulle blanc, est suivie d'une petite Indienne qui fait des grimaces aux allégories du plafond.

Trois cultivateurs traînent les pieds sur le miroir des planchers, les bras jetés en avant, comme s’ils portaient des arrosoirs ; ils ne lèvent ni ne détournent les regards, tout entiers à la frayeur de se jeter par terre.

Une gentille Anglaise, allante et agile, tout en lorgnant de son face-à-main les peintures de la voûte, bavarde avec ses compagnons empressés : il est question de la queen Marie-Antoinette.

Un gosse fourbu, coiffé d’un képi trop large et terrorisé par le danger que lui font courir à chaque pas les clous de ses souliers, s’accroche au bras de sa mère, tout de soie vêtue.

Un maire du Gers, venu pour assister aux fêtes prochaines, fait d une voix de tonnerre un cours d’histoire à sa dame et à ses demoiselles, qui ne cessent de réclamer la chambre de Mme de Montespan...

Un groupe d’artilleurs, un peu gouailleurs; eux, «ils la connaissent », ils sont de la garnison.

Et des Arabes et des bénédictins et dos clergymans et des Japonais et des femmes en mantille et des femmes en coiffe, et des femmes en cheveux! Le fleuve coule et coule toujours à travers la longue galerie, tantôt lent, tantôt houleux, quand, brusquement, afflue un flot de touristes entraînés par leur cicerone.

Le plus étonnant, c’est qu’aucun de ces passants ne semble étonné de se voir ici. Aucun ne reprendrait à son compte le mot légendaire du doge de Gênes chez Louis XIV. Si je ne craignais qu’on ne mit en doute la ferveur de mes convictions républicaines, je confesserais que ce doux sans-gêne me cause un peu de tristesse.

Je ne souhaite pas qu’on trouble les quadrilles des prolétaires dans la galerie des Glaces. Mais je demande qu’on mette un terme aux fantaisies épigraphiques des visiteurs de Versailles. Dans

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le pare, statues et vases sont littéralement tatoués par des milliers d’imbéciles, désireux de laisser sur le marbre une trace de leur passage. 11 faudrait, une fois pour toutes, qu’on arrêtât ces niaiseries sacrilèges. Tous les monuments, toutes les sculptures exposées en public subissent ces mêmes outrages non seulement en France, mais chez tous les peuples, dits civilisés. La conséquence de cette manie absurde, c’est qu’on est obligé sans cesse de gratter et lessiver la pierre ou le marbre et, à la longue, on finit par détruire ainsi la beauté des œuvres d’art. Qu’on prévienne les passants par des écriteaux bien apparents qu'il est interdit d’écrire son nom sur les vases et les statues des jardins. Si cette proh i bit ion ne suffit pas, quel’on sévisse énergiquement. On parle beaucoup d’art public en ces temps-ci; on se préoccupe de l’éducation artistique du peuple. Or la première des idées ;i faire pénétrer dans les cerveaux de la foule, c’est qu'une œuvre d’art est respectable. La loi pénale pourrait bien n’ôtre pas inutile à la diffusion de certaines idées, môme d’esthétique.

Vous n’avez plus rien à apprendre sur le banquet des maires. Vous avez déjà lu maintes descriptions de la fête. Vous savez que le repas fut merveilleusement ordonné, que les convives furent joyeux et pleins d’enthousiasme, que le Président de la République fut salué de grandes acclamations. On vous a dit les mérites des darnes de saumon, la succulence des ballotlines de faisan, la générosité du château-margaux et l'excellence du service. Mais, après avoir assisté à ces réjouissances et avoir pris ma part de la liesse publique, j’ai lu sur les choses que j’avais vues aux Tuileries des considérations si surprenantes que je voudrais, à mon tour, conter mes impressions.

Des personnes qui ont la monomanie des rapprochements historiques ont évoqué le souvenir de la fête de la Fédération et ont déclaré avec attendrissement que, tandis que les 22.000 maires de 1900 mangeaient et applaudissaient, elles avaient été obsédées par la vision de « nos pères » jurant, au Champ de Mars, de défendre la Constitution. Ou bien ces personnes ont été servies par des domestiques trop exacts à suivre la libérale consigne donnée par l' illustre M. Legrand de « forcer sur les vins », ou bien elles connaissent imparfaitement l’his-

LE BANQUET DES MAIRES

toire de la Révolution française. La fête de la Fédération, comme toutes les fêtes révolutionnaires, fut à la fois héroïque et ridicule. La rhétorique et les gestes étaient alors d’une emphase comique; les passions étaient profondes et ardentes. Samedi dernier, il n’y eut ni ridicule ni héroïsme. Plus de vingt mille Français prirent le trainà demi-tarif pour venir voir l’Exposition universelle. Invités à déjeuner par le Président de la République, ils manifestèrent très civilement le plaisir que leur causait cette belle réception, et ils crièrent : « Vive la République! » parce qu'ils étaient tous républicains. Les choses se passèrent le plus simplement du monde. Regrettez, si vous le voulez. la messe de l'évêque d’Autun et le serment de Lafayette. Mais convenez qu’à ce bon repas bien servi on n’a rien vu d’aussi scandaleux ni d’aussi grandiose.

D'autres personnes ont considéré cette fête comme une terrible injure faite à Paris par la province française. A la vérité, elles n’en ont point rendu responsables les pauvres maires eux-mêmes, mais leur amphitryon, le Gouvernement. Elles se sont indignées parce que, sur le programme de la fête, parmi les armes des grandes villes de France, on avait supprimé

celles de la ville de Paris. J’ai conservé pieusement mon programme, non point à cause de sa valeur artistique — il est très laid — mais comme le souvenir d'une journée divertissante ; j’ai vainement cherché les armes des grandes villes de France ; je n’y ai trouvé que le hlason des diverses nations qui ont pris part à l’Exposition universelle... Si ces mômes personnes avaient constaté combien il était indifférent à ces excellents campagnards de manger les canetons du pouvoir cenlral ou bien les canetons du Conseil municipal de Paris, pourvu qu’ils pussent payer demi-place au guichet du chemin de fer, voir la tour Eiffel, manger des canetons et acclamer le Président de la République, elles ne déploieraient pas aujourd’hui tant de mauvaise foi, après avoir accompli, — avant la fôtc, — des miracles de maladresse.

En regardant, en écoutant, on arrivait vite à cette certitude, que, si on eût consulté les convives des Tuileries sur les querelles imbéciles qui continuent de diviser quelques journalistes et quelques gens de lettres, la plupart d’entre eux se seraient tournés comme un seul homme vers la table d’honneur où l’on voyait M. Mesureur, et auraient demandé à cet homme d’Etat la permission de lui emprunter sa brève et

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claire formule d’indifférence. Là-dessus, ni les expressions des visages, ni l’accent des acclamations ne pouvaient laisser un doute. À la sortie du banquet, un peu échauffés par les nourritures et les boissons, les memes criaient :

• Vive Loubet! » sur le passage du Président, « Vive la République ! » sur le passage des Ministres, et «Vive l'armée! » sur le passage du préfet de la Seine, qu’ils prenaient pour un général.

Qu’on ait tiré de toutes ces manifestations des conséquences politiques, simple jeu de journalistes. L’intérêt de la journée était ailleurs. Il était tout entier dans le spectacle de ces vingt-deux mille Français assemblés et offrant une image' fidèle de la nation tout entière, spectacle trop fugitif pour que l’œil pût en retenir tous les détails, toutes les particularité. mais néanmoins si saisissant, si passionnant, que le souvenir en demeure inoubliable.

Sous ces tentes, qui couvraient la moitié du jardin, on pouvait passer la revue ethnographique de la France. Les différences de race s’accusaient avec une violence extraordinaire d’une table à une autre. Les maires étaient, on le sait, groupés par département ; or, dans chaque groupe, après un coup d’œil rapide donné aux

individus, un type se dessinait devant nous brusquement. La vision eût été encore plus nette et plus précise, si, au lieu de suivre l’ordre alphabétique des départements, on eût rapproché les hommes d’une même province. Cependant, môme dans ce pôle-môle, se révélait toute la diversité de notre nation.

Les vêtements étaient à peu prés partout les memes : de rares costumes d’autrefois apparaissaient encore çà et là; quelques Bretons, quelques Landais, quelques Auvergnats, portaient leurs accoutrements provinciaux; mais l'uniforme de cérémonie du paysan français est devenu maintenant presque pareil du Nord au Midi : redingote et pantalon noir, cravate blanche, haute-forme de soie, c’est la tenue des noces, des enterrements et des banquets. 11 y avait, à la vérité, cent façons de disposer et de ceindre l’écharpe, tordue comme une corde, étalée comme un caleçon de bain, autour de la taille ou en sautoir, cachée sous la redingote ou passée sur le vêtement, etc. Mais c’étaient là fantaisies individuelles. Vêtements ou modes ne trahissaient presque rien de l'origine des hommes.

Mais les visages ! les visages ! On demeure confondu de la persistance des races diverses

LE BANQUET DES MAIRES

après tant d'amalgames, après tant de guerres civiles et étrangères, après tant d'invasions et tant d'infiltrations. El devant ces tables qui sont comme des cartes d'échantillon du peuple français, on se demande comment a pu se former de tant d'éléments disparates la nation la mieux agglomérée qui soit en Europe.

Continuons d'observer la salle du banquet ; nous allons bientôt découvrir la raison de cette unité.

Au milieu des maires de chaque département, il y a un personnage dont les traits et le costume tranchent d'une façon criante sur les visages et les vêtements de ses voisins. Visiblement, il n’est pas leur compatriote ; rien ne le rattache au « type » des hommes qui l’entourent. Il porte un habit brodé, un bicorne et une épée; comme il sent le comique ineffable de son accoutrement, il a lamine honteuse d’un déguisé malgré lui, à moins que, pour échapper au sentiment de son propre ridicule, il n’exagère la désinvolture et ne donne h penser que, dès sa plus tendre enfance, il n’a jamais été vêtu d'autre sorte. C’est le préfet.

C’est le berger du troupeau. Les brebis le suivent et le suivront toujours. Aujourd’hui, elles dirigent sur lui de bons regards affectueux,

d’abord parce qu’elles ont peur de s’égarer parmi les troupeaux voisins, puis parce que la pâture est bonne dans le pré où on les a menées paître Mais, même au pays natal, elles resteront dociles à sa houlette, qui est faite d’un petit fragment du sceptre de Louis XIV. Elles aiment son habit de carnaval; elles lui pardonnent de venir de loin pour les gouverner; s’il est trop brutal ou trop doux, elles signifient par des bêlements éperdus qu’elles voudraient bien changer de berger. Mais il leur faut un berger.

Ce qu’on appelle dans les circulaires ministérielles « la cordiale entente du pouvoir central et des autorités locales » était réalisé d’une admirable façon au banquet des Tuileries. Pour nous qui vivons la plupart du temps à Paris et qui connaissons mal les mœurs de la province, ce spectacle était instructif. J'ai vu deux maires dévoués garder l’épée et le bel habit de M. le préfet, qui, après le déjeuner, avait dû se dévêtir un moment, puis aider M. le préfet, lorsqu’il dut se revêtir, à passer son bel habit et à ceindre son épée.

Ainsi s’est faite l’unité de la France. ..

Et je me suis expliqué, en contemplant les maires autour des préfets, pourquoi certains provinciaux sourient ironiquement lorsque nous

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autres, Parisiens, nous proclamons la nécessité de « décentraliser ».

Que les organisateurs de réjouissances publiques manquent donc de goût et d'imagination î

Je ne veux point parler du banquet des Tuileries. Sans doute, la décoration des grandes tentes était assez misérable et les éternels velours rouges à crépines d'or qui tapissaient la partie de la salle réservée au Président de la République et aux ministres étaient odieux à contempler ; mais le soleil d’automne et la belle humeur des convives ont donné à la fête un éclat imprévu.

En revanche, dans la salle des Fêtes de l’Exposition, il n'y avait plus, hélas! ni soleil, ni belle humeur. Il n’y avait que le ballet de l’Opéra. Ce fut terrible. Dans quel cerveau a pu naître l’idée biscornue d’assembler dix mille personnes dans un cirque pour faire danser devant elles une vingtaine de danseuses perdues dans cette immensité?

Ce divertissement qui avait été composé pour une fête de la Présidence était destiné à être dansé sur une scène rustique dans un jardin, devant un public fort peu populaire. 11 plut alors. A-t-on voulu, en invitant les maires à cette représentation, fermer la bouche au député qui, chaque année, monte à la tribune pour protester contre la subvention de l’Opéra, sous prétexte que la province paye ainsi des plaisirs dont elle est exclue? Mauvais calcul. Car la province, après avoir goûté ces plaisirs, pourrait bien les trouver assez médiocres et refuser de les payer, non plus par dépit, mais par simple bon sens.

Les maires s’ennuyaient démesurément et ceux qui regardaient les maires s’ennuyer ne pouvaient s’empêcher de compatir à leur ennui. Au premier abord, les dimensions prodigieuses de cette salle les remplit d’étonnement. Mais, au bout d'un quart d’heure, leur stupéfaction diminua. Ils regardèrent et écoutèrent. Dans le lointain, ils aperçurent quelques femmes se trémoussant sur une petite scène, tandis qu’un orchestre jouait un long, long pot-pourri d’airs de danse, savamment combiné pour nous faire connaître tous les musiciens de 1’ « école française », ceux qui sont de l’Institut et même

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ceux qui n’en sont pas. La délicatesse de cette intention parut échapper à l'auditoire qui ne distingua pas, au passage, les mélodies de M. Lenepveu de celles de M. Gastinel.

Pour intéresser le public à cette revue chorégraphique, on avait classé les danses en danses barbares, danses grecques, danses françaises et danses modernes. Chaque partie était précédée d'un argument. Quatre poètes avaient versifié quatre arguments, et quatre artistes de la Comédie française dirent les quatre arguments. M. Leitner récita des vers de JV1. Camille de Sainte-Croix intitulés : Gaule! Singulier « argument » pour les danses barbares. Mlle Bartet, avant les danses antiques, évoqua « l ame des dieux païens » :

Fais, comme au temps proscrit et surhumain des Fables, S’ouvrir les ailes d'or des rythmes évocables Et revivre l’essor du Geste inimité.

Ces choses-là étaient de M. Gheusi. Et, pendant que M110 Bartet les disait de sa voix frôle et sonore, la Lozère, précédée de son porteécriteau, cherchait, pauvre retardataire, des places sur les gradins des tribunes! Puis, M. Boucher murmura un poème de M. Dor-

chain sur les danses françaises : et, enfin, Mlle Brandès articula, avec beaucoup de force, ces vers étonnants de M. Louis de Gram ont :

C'est l’amour, le plaisir, la tendresse, la joie Et toute la splendeur de la Femme, parmi Les flots de tarlatane et de gaz de soie A demi révélée et voilée à demi.

Car, voilée , il le faut ! Il faut que du mystère Entoure encor ce corps aux savoureux appas,

Et que les ondoiements d'une trame légère,

Le laissant deviner, ne le découvrent pas.

La pure nudité, c’est la froide statue.

Les maires n'ont dit ni oui ni non. Ces gens n’étaient pas préparés à résoudre de tels problèmes d’esthétique... Ils n'ont point dissimulé leur satisfaction lorsque, les danses terminées, on leur a fait entendre le Chant du Départ.

L’hymne de J. Chénier, est d’un pauvre lyrisme, et tous les bons chevaliers du Mérite agricole qui remplissent la salle des fêtes de l'Exposition universelle ne brûlent pas de voir les « tyrans descendre au cercueil ». Mais le vieux chant de la Révolution française n’a pas encore perdu tout son accent. Il a conservé,

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sous sa forme emphatique et surannée, clu mouvement et de la grandeur.

L'auditoire est pris. Et, puis, il comprend, enfin ! Après deux heures d une pantomime incohérente, surgissent enfin des comédiens qui prononcent des mots, des mots intelligibles. Les roulements des tambours et le rythme de la mélodie de Méhul font le reste. Sortis de leur somnolence, les maires frissonnent, s’agitent, crient et acclament.

On comprend alors de quelles fortes émotions on eut pu secouer cet immense auditoire, si on lui eu t donné un spectacle à sa portée, un spectacle vraiment populaire. Mais réunir dix mille Français pour les traiter comme on traiterait des Asiatiques ignorant notre langue; assembler celte foule, prête à vibrer, surtout après un banquet, pour lui olfrir les pizzicali de Silvia! Cela, c'est la niaiserie parisienne. Elle est insondable.

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