DÉMOLITION RUE SAINT-JACQUES VERS
les tonnelles des guinguettes abritaient rapins et grisettes
dégustant gaiement une gibelotte arrosée de petit vin
blanc: mais l'hiver, l'endroit était sinistre. À quelque
deux cents mètres de la barrière Saint-Jacques se ren-
contrait la Tombe-Issoire, près d'une entrée des Cata-
combes. Tout le haut du faubourg Saint-Jacques était -une vaste nécropole antique.
Cet aimable quartier ne s’animait que les jours d'exécution. En effet, c’est là que pendant vingt ans, de 1832 à 1851, se dressa l’échafaud, et les moissons de têtes rouges y furent tout particulièrement fructueuses (1). Dans la seule année de 1836 — sans compter le menu fretin — cinq sensationnelles exécutions : Lacenaire, Fieschi, Pépin, Morey et Alibaud. Il est honteux de l'avouer, mais il était à la mode d'aller « voir exécuter ». À la date du 12 mars 1836, en même temps qu’il donne le compte rendu de la première représentation des }uguenots, le Mercure de France annonce : « Les événements les plus saillants du mois ont été, sans contredit, le carnaval et l’exécution de Fieschi, Pépin et Morey. Jamais le carnaval n’a eu plus de bals, plus de masques, plus de joie, plus de promeneurs, plus de soleil. La seule soirée du mardi gras comptait 182 bals publics et 875 soirées dansantes particulières. Puis, en sortant du bal, on s'était mis à courir vers la place Saint-Jacques, vers la barrière du Trône, vers la Roqueite, vers tous les lieux indiqués pour l'exécution des condamnés. Couverts encore de leurs travestissements, des groupes nombreux d'hommes et de femmes vinrent pour voir tomber trois têtes et s'en retournèrent, à leur grand désappointe-
ment, sans que le carnaval finit par ce drame épouvan-
(1) On amenait les condamnés assis à côté du prêtre, dans le « panier à salade» de Bicêtre à la barrière Saint-Jacques. — L'heure d'exécution fut alors modifiée: on choisit l'aube du jour au lieu de 4 heures de l'après-midi, 5 ;
table. A deux jours de là, ils furent plus heureux ! (1) » Cela paraît incroyable, c’est pourtant tristement exact. Lacenaire, le féroce et romantique Lacenaire —
LA TÈTE DE FIESCHI APRÈS L'EXÉCUTION - D'après une étude de Brascassat,
sinistre gredin qui avait assassiné, pour le voler, un malheureux garçon de recette — eut ses amateurs. On se disputait ses autographes, les journaux publiaient ses
(4) Le Mercure de France (1836), p. 39.
L 1= « poésies ». Le 8 février 1836, jour de l'exécution, plus de six cents personnes se pressaient autour de l’échafaud, pour «bien voir ». Une si légitime espérance ne fut pas
déçue. Lacenaire posa jusqu’au bout. « Pour le peu de Le
temps qui me reste à vivre, il ne faut pas perdre mes anciennes habitudes », avait-il dit en allumant un cigare soigneusement déposé sur le rebord du’ poêle, pendant qu'au greffe le bourreau lui « faisait la toilette » ; Avril, son complice — celui que l'acte d’accusation désignait comme « se livrant à l’oisiveté », — avait pris soin de se couper les cheveux lui-même (1).
Place Saint-Jacques, lorsque Lacenaire descendit de la charrette, vers huit heures du matin, un long murmure courut dans la foule. Avril fut décapité le premier, Lacenaire fut, à son tour, « basculé », ct, pendant vingt
. f F secondes, le couteau, rouge de sang, descendit et remonta
Sans pouvoir atleindre le condamné. A huit heures trente-trois, la têle tombait; ce fut une belle matinée pour les amateurs de guillotine (2), ER
Les effroyables fabricateurs de la machine infernale
du boulevard du Temple — Sauvage altentat contre …
Louis-Philippe, qui n'atleignit pas le Roi et fit plus de cinquante victimes, — Fieschi, Pépin, Morey, moururent
(1) Lacenaire gamin, voyant l'affreux Dautun mourir bravement,
a dit ce mot où il ÿ a un avenir : « J'en étais jaloux ». (Y. Hrco Les Misérables, ch. VIE, p. 322.)
(2) On affichait aux coins des rues l'annonce des « Mémoires de ‘
Lacehaire — condamné à mort = avec les épreuves corrigées par .
lui-même ».
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Dessin de Ferar
bravement; il fallut soutenir Morey, un vieillard mp tent; il s’en excusa. « Ce n’est pas le courage qui me manque, ce sont les jambes! » Le lendemain de cette triple exécution, le propriétaire du café de la Renaissance, place de la Bourse, faisait placarder sur tous les murs de Paris d'immenses affiches annonçant « qu'il venait de traiter avec M'° Nina Lassave comme demoiselle de comptoir (prix d’entrée : un franc par personne, sans consommalion...». Nina Lassave — une borgnesse — avait été la maitresse de Fieschi({). Alibaud — condamné comme régicide — fut exécuté le 11 juillet 1836. l'idèle aux principes qu’il avait professés en Cour d'assises : «Je meurs, s’écria-t-il, pour la liberté et l'extinction de l’infâme monarchie... » (2). Aujourd'hui, la place Saint-Jacques forme un vaste cercle derrière l'Observatoire, à la hauteur du numéro 81 de {a rue Saint-Jacques (la barrière qui la coupait autrefois est, depuis l’annexion de 1860, reculée beaucoup plus loin). Une gare du Métro sy épanouit, des immeubles luxueux remplacent les bicoques de jadis.
(1) Brascassat racontait à motre grand-père P.-J, Mèn°, son ami, qe trois peintres, Brascassat, Fourau et Lépaulle s'en vinrent copier, à Bicètre, la tète coupée de Fieschi, et, pendant qu'ils travaillaient d'après cette sinistre « nature morte », une grisette les regardait faire en chantonnant.… Au loin, ils entendaient « hurler un fou!»
(2) Alibaud mourut «calme ct ferme » avec la seule crainte « qu'on ait mélangé un narcotique à la boisson qu'on lui offrit avant son départ pour l'échafaud pour endormir son courage». — 4 Je ne veux ins-
pirer d'autres sentiments que la haine à mes ennemis ct l'estime À quelques citoyens », s'était-il écrié durant son procès,
Un candélabre à sept branches se dresse à la place même où pendant vingt ans s’érigea l’échafaud.
Seul, un « mastroquet » peint en rouge, « Aux Caveaux », à l’angle de la rue de la Tombe-Issoire, rappelle les tristes souvenirs d'autrefois. lei descendait le bourreau de Paris la veille des exécutions : vers trois heures du matin, en été, vers six heures en hiver, il commençait à dresser la guilloline : l'exécution se faisait au petit Jour. | Ç
Un jardinet de banlieue verdoie derrière la maisonnette; une tonnelle s’y arrondit, couverte de viorne et de
clématite. Tout en « prenant un verre » avec un ami, ou . — comme le malin de l'exécution de Lacenaire — avec un
collègue amateur, « Monsieur de Paris » pouvait surveiller
la remise où reposaient « les bois », en face, au bout
d'une allée sale et puante, où jouent aujourd’hui, dans la boue, des enfants déguenillés. L’échafaud dressé, lorsque l'heure sonnait à la vieille horloge qui se dresse encore près du comptoir d’étain, derrière le zanzibar, « Mon-
sieur de Paris » n'avait que vingt pas à faire pour aller
vérifier ses « déclies », — faire « jouer le couteau », etc.
L'opération rie la machine rouge ones le couperet essuyé, le bourreau se lavait soigneusement les mains et rentrait « Aux Caveaux » pour y terminer sa bouteille entamée et reprendre sa REQuE de piquet morientanément intcrrompue.
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