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5 | Extrait du plan de Paris, d'Andriveau Goujon, en 18061.
Le samedi 18 mars, vers dix heures du matin, le bruit courut que le gouvernement avait échoué dans sa
tentative... Bientôt des nouvelles les plus sinistres circu-
lèrent : « Des régiments entiers fraternisent avec l’insurreclion… Le général Leconte et son état-major ont été faits prisonniers... La situation devient grave! »
Externes au lycée Louis-le-Grand, nous n'avions mon frère et moi qu’une pensée, profiter de ces premiers jours de soleil et de liberté pour faire l’école buissonnière et courir Paris dans tous les sens.
Aussi le 48 au matin, voyant les troupes se diriger
sur Montmartre, les groupes s’agiter, les officiers d’or-
donnance passer affolés, avions-nous suivi la foule du côté des buttes. Mais là, on ne pouvait plus passer : toutes les petites rues montantes élaient remplies d’une foule hurlante et affolée ; partout reluisaient des baïonnettes, on dansait, on criait, on buvait ferme, et quelques compagnies de la garde nationale essayaient vainCment de mettre un peu d'ordre dans cette cohue ! On racontait les épisodes de la matinée... Vers cinq heures, des soldats d'infanterie en capote grisâätre, des gendarmes, des gardes ‘de Paris avaient occupé le plateau et les ruelles adjacentes : les canons avaient élé reconquis ; puis, vers huit heures, comme les attelages qui devaient les remporter n’arrivaient pas, on avait harangué, enjôlé les malheureux soldats démoralisés, énervés par cinq mois d’insuccès et de relâchement de discipline; les femmes d’abord, les femmes surtout, puis Îles enfants
s'étaient glissés dans les rangs de la troupe... on avait fraternisé, ou avait bu surtout... A quatre heures, le général Clément Thomas, en civil, reconnu et dénoncé par un ancien insurgé de Juin et une cantinière, était
BATIERIE DE MONTMARTRE.
Eau-forte de Martial.
allé rejoindre le général Leconte, prisonnier depuis le matin, et tous les deux avaient été fusillés par quelques misérables…
— Cest un sergent en uniforme qui a tiré le pre-
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mier, disait-on, et les deux cadavres, troués comme des écumoires; sont mainlenant couchés dans un jardin de la rue des Rosiers, tout en haut de la Butte !.…
.… Place Pigalle, deux coups de fusil avaient descendu un officier de chasseurs, et son cheval, instan-
GADAVRES DES GÉNÉRAUX CLÉMENT THOMAS ET LECONTE, (Ze Monde illustré.)
tanément dépecé sur place, avait été emporté par les
commères du quartier qui manquaientde viandefraiche!… Paris est au pouvoir du Comité central, une réunion d'inconnus commandant à 215 bataillons de la garde nationale... ;
- Tous ces racontars étaient vrais. Les deux généraux,
emportés par une trombe humaine, escortés par toutes les
furies et tous les enragés des clubs, tous les déserteurs, Lous les francs-tireurs extravagants, tous les souteneurs des fortifications; avaient été trainés dans une maisonnette bourgeoise de la rue des Rosiers, collés au mur et fusillés.… Cränement ils avaient fait face à la mort, la tête haute, l'œil fier. en soldats.
À trente-huit ans de distance, nous avons voulu revoir celte rue des Rosiers visitée par nous quelques heures après le crime, alors que traînaient encore sur le sol piétiné des débris de cariouches de chassepots et de
fusils à tabatière, parmi les brindilles de vignes hachées
par les balles!
Au sortir du funiculaire qui de la place Sainte Pierre monte au Sacré-Cœur, suivons la rue Azaïs et, par. la rue du Mont-Cenis, gagnons la rue du Chevalier-de-La- Barre, — ainsi s'appelle aujourd'hui la rue des Rosiers.
C'est une ruelle tapie dans l’ombre immense de la Basi- -
lique ; elle est d'aspect provincial, édifiant et monacal!
Les boutiques qui la bordent sont vouées à de dévots
commerces : on y trouve des images de sainteté et des cartes postales pieuses, d’étroites couronnes d’épines qui semblent des nids de roitelet, des chapelets, des « Cœurs de Marie »; on y vend des « Objets de Jérusalem », des chocolats des Pères trappistes, des « Roses
de Jéricho », des signets d'aube, des scapulaires, des sucres d’orge préparés par les religieuses de Moret. Les cimes noires des cyprès du vieux cimetière montmartrois y dépassent un mur sombre. A côté du « Restaurant de l’Abri-Saint-Joseph », exactement derrière la Basilique, au numéro 36, une porte en planches, que décèle une sonnette en fil de fer, s’ouvre au milieu de palissades
vermoulues, noires d'inscriptions usées par les vents et
les pluies... Cest là!
La petite maison n’existe plus, le jardin a disparu, les ceps de vigne dévalant vers Saint-Ouen ont été arrachés, les arbres abattus ; pas une fleur, pas une pierre, rien que des baraquements abandonnés, des tas d’ordures où picorent les poules... et dissimulé derrière un ignoble réduit, le Mur, le mur sinistre, le mur galeux, effrité, croulant, encore troué des balles du 18 mars 1871! La lèpre qui l'envahit depuis tant d'années n’a pas rongé les hideux stigmates.
Et ce tragique souvenir s’encadre dans un des plus
| beaux sites qu'il soit possible de rencontrer. D'un côté,
s'étale l'immense et majestueux Paris ; le soleil dore les dômes et les flèches de ses églises, les campaniles de ses palais ; la lumière éclate et se brise sur les monuments, les tours, les toits sculptés, les cimes d’arbres.…. — de l’autre, les horizons bleus et mauves d’Aubervilliers,
de Saint-Denis, toute l’exquise banlieue parisienne s’es-
tompe dans sa grâce, son charme délicat. Plus que partout triomphe l’éternelle splendeur de la Nature, apaisant
les haines et recouvrant les misères humaines de ses grands voiles mystérieux (1).
(4) La spirituelle lettre ci-jointe de notre ami Robidu — l'excellent artiste que chacun sait, — nous a paru tellement lypique, que nous nous
donnons le plaisir de la mettre sous les yeux de nos lecteurs. C'est un
croquis lilléraire exécuté par un maître qui a un joli « brin de plume à son Crayon » «
« Le 18 mars, réveillé vers 5 heures par le coup de canon annonçant
la prise des canons des Buttes-Chaumont, — car, outre les canons
de Montmartre, il y avait ceux des Buttes-Chaumont, rangés sur les vieilles buttes pelées à gauche du Parc, tout neuf alors.
« Parti bien vite pour Montmartre, à à 7 heures, sur le boulevard extérieur, sur la Chaussée Clignancourt, se tenait le 88e de marche, les pauvres petits lignards avec des officiers aussi jeunes qu'eux, déjà
entourés par les femmes, pendant qu’à côté les compagnies de garde
nationale se réunissaient Rappel ct générale de tous les côtés.
« Sur la place Saint-Pierre, je vois en haut de la Butte gen-
darmes et lignards sc détachant en silhouette près des canons conquis. (C'est le moment où l'on attend les attelages pour enlever l'immense
quantité de pièces.) « Après quelques minutes, je retourne au boulevard, Tout est
changé, les compagnies de ligne disloquées, les crosses en l'air, les
officiers la tête basse,
« Des gardes nationaux arrivent, crosse en l'air, on fraternise, les
rangs se confondent. Tout à coup, il y a une bousculade : lignards et gardes se lancent et, en moins d'une minute, il y a sur les pentes de la butte une cohue mélangée, lignards, gardes, francs-tireurs, grimpant, escaladant, toutes les crosses en l'air.
« Je m'attendais à une fusillade, mais rien. Au bout d’un instant, on voit les gendarmes ou gardes de Paris et les soldats d’en haut ee les crosses à leur tour.
« Sur la Chaussée Clignancourt, des artilleurs descendent au grand galop, essayant de s'échapper avec quelques pièces. Rattrapés en bas,
les canons remontent, avec des gardes nationaux, des femmes et des
enfants dessus. ,
« Sur le boulevard, lignards ct gardes mélangés marchent dans la direction de la place Pigalle ; les gardes chantent et crient, les soldats ont l’air ahuri. Quelques coups de fusil et galopade place Pigalle. Alerte et éparpillement, puis la colonne se reforme. Un officier de l'armée (état-major, je crois), vient d’être tué. Des gens sont occupés à dépecer son cheval, |
« 11 heures du matin. — Bruit et foule devant la mairie. Au milieu des cris une colonne de gendarmes et municipaux prisonniers descend la Chaussée des Martyrs, encadrée de gardes nationaux couverture en bandoulière. Ce sont ceux-là qui s'en iront rue Haxo le
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