INTÉRIEUR DU THÉATRE VENTADOUR
5, der.
Eugène Lam
TF4
dement Dumas, dont l'observation est faite pour surprendre (1). « Avee un privilège, il saura trouver l'argent, riposta Hugo, et je crois en lui, sans pourtant le connaître |! ». Dumas, convaincu par de si péremptoires arguments, ne pouvait qu approuver. .
Tout aussitôt Hugo, mandant le rédacteur en chef du Vert-Vert, lui apprit du même coup qu'un nouveau théâtre allait s'ouvrir et qu'il en était le directeur; la bienveillance du duc d'Orléans assurait l’obtention du privilège; il ne restait plus qu'à marcher de l’avant.
L’ébahissement d’Anténor Joly n’eut d’égal que sa reconnaissance. Quand il sortit de chez Victor Hugo qui avait promis la pièce d'ouverture, il ne manquait plus
au nouveau directeur que trois choses : de Pargent, un
terrain où édifier son théâtre, des acteurs pour y jouer. L’argent se trouva rapidement; un capitaliste, féru d’opéra-comique et vaguement vaudevilliste, apporta une commandite gagnée dans « les pompes funèbres ».
Tout aussitôt on loua la salle Venltadour, délaissée de
tous, « mal située en une cour où 1l ne passe personne »,
(1)... M. Alcxandre Dumas n'avait personne dont il pût répondre.
— Connaissez-vous quelqu'un, vous? demanda-t-il à M. Victor Hugo.
— Oui et non. Je reçois un journal de théâtre qui est entièrement dans nos idées, et qui nous défund tous les deux, évidemment avec conviction et sans arrière-pensée, car le brave garçon qui fait ce journal ne vient pas même chercher de remerciement, et je ne l'ai pas vu quatre fois. Je crois donc en lui précisément parce que je ne le connais pas, On m'a dit que son rève serait d'être directeur de théâtre. C'est le directeur du Vert-Veré. » (Vicior Hugo raconté par un témoin de sa vie, tome Il, p. 453-454.)
au milieu de démolitions, de terrains effondrés, de plätras, d’échafaudages, de constructions. « Tout ce qu’on put faire, gémit Hugo, fut de changer son nom et d’appeler ce tombeau « théâtre de la Renaissance ». à Cest pourtant dans ce « tombeau » que fut donnée, le 8 novembre 1838, la première représentation de Ruy Blas (1), en unesalle inachevée, mal éclairée, empoisonnant la peinture et surtout insuffisamment chauffée. Les femmes durent s’envelopper dans leurs fourrures, les hommes gardèrent leurs palelots. Victor Hugo constale avec reconnaissance que « le duc d'Orléans eut la politesse de rester en habit ». Malgré ces contrelemps,
la pièce triompha, Frédérick Lemaïître y fut acclamé.… les lendemains de ARuy Blas étaient voués à l’Opéra-
Comique. La Renaissance étant un théâtre mi-partie, les tirades de don Salluste, les plaintes de la reine d'Espagne, les déclamations de Mathilde d'Eugène Sue, les coups d’épée de Paul Jones et les avatars de l’Alchi-
(1) « M. Victor Hugo, auquel M. Anténor Joly présenta son associé le lendemain, promit une pièce, et se mit à écrire Ruy Blas, dont le sujet le préoccupait depuis longtemps. Sa première idée avait été que la pièce commençât par le troisième acte : Ruy Blas, premicr ministre,
duc d'Olmédo, tout-puissant, aimé de la reine; un laquais entre,
donne des ordres à ce tout-puissant, lui fait fermer une fenêtre et ramasser son mouchoir. Tout se serait expliqué après. L'auteur, en y réfléchissant, aima mieux commencer par le commencement, faire un effet de gradation plutôt qu'un effet d’étonnement et montrer d'abord le ministre en ministre et le laquais en laquais. Il écrivit la premicre scène le 4 juillet ct la dernière le 11 août... » (Vicéor Hugo raconté par un lémoin de sa vie, tome IT, p. 458-459.)
Deveria, del SULIETTE ET JUDITH GRISI Du Théâtre Royal-ltalien (1833).
miste d'Alexandre Dumas alternaient avee l'Eau merveilleuse de Grisar, le Naufrage de la Méduse, de Flotow, la Chaste Suzanne, de Monpou (1).
Le 23 mai 1841, Anténor Joly fermait les portes de la Renaissance qui ne devait « renaître » que trente-deux ans plus tard sur la coquelte scène du boulevard Saint- Martin.
Au mois d'octobre 1841, la troupe italienne vint à son tour tenter fortune en la vaste salle Ventadour et le succès couronna bien vite cette noble tentative artistique. Nos mères et surtout nos grand'mères nous ont dit de quel éclat brillèrent « les Italiens ». — Ce fut, à les en croire, le dernier salon où l’on chanta.
Dans cette jolie salle Ventadour, « la bonne compagnie » se donnait rendez-vous à | « Opera-Buffa », D'épais tapis amortissaient le bruit, on parlait à voix basse ; comme à la Scala de Milan — chère à Stendhal — l'on se rendait discrètement visite de loge à loge. Le public était d'une suprême élégance, et d’admirables artistes, Tamberlick, Rubini, Lablache, Mario (qui fut duc de Candia), interprétaient Rossini, Bellini, Donizetti, Verdi. Les femmes s’appelaient la Malibran, Henriette
(1) Une galanterie toute nouvelle a été faite ce soir par le Théâtre de la Renaissance, qui après vingt jours de vie, sent déjà le besoin d'ajouter à ses grâces. Pendant un entr'acte de Ruy Blas, on a distribué des albums dans toutes les loges. C'est aimable sans doute; mais de part et d'autre il y aurait des inconvénients, si l’on en contractait l'habitude (29 novembre 1838). (CG. MAURICE, Histoire du Théâtre, II, p. 186.) x
Sontag, la Pasta, la Grisi, la Cruvelli, la Frezzolini,
l’Alboni et enfin la Patti... un firmament d'étoiles! Trois fois par semaine — les mardi, jeudi et samedi — les Ilaliens « faisaient florès »; mais la Révolution de 1848 éloignant de Paris une partie de leur aristocratique clientèle, on dut baisser les tarifs... Le second Empire y vécut encore quelques belles soirées d'art; mais la guerre de 1870 et le Siège fermèrent le théâtre, transformé en
ambulance. Après l'incendie de la rue Le Peletier
(8 octobre 1873), l'Opéra, trouvant asile place Ventadour, y donna, en attendant l'achèvement de la salle acluelle, une longue série de représentations. Plus tard, des troupes de passage s’y exhibèrent, mais la vogue n'y élait plus. En 1879, l'immeuble désaffecté et transformé devint « Banque d'Escompte »; en 1893, la Banque de France en faisait une de ses annexes. Depuis, dans le grand hall vitré construit sur l’emplacement de la scène ct du parterre, on touche des coupons, on échange des titres, on élablit des bordereaux...; des garçons de caisse, en habit gris-bleu, cir-
culent affairés et solennels, et le tintement continu des pièces d’or comptées et recomptées succède aux tirades
de fiuy Blas, aux cavatines du Barbier de re aux roucoulades de la Patti.
Sic transit gloria.…
La Rue Montorgueil. — Le Rocher de Cancale.
L'Auberge du Compas d'Or,
Ans les chercher bien loin, il est encore facile de \ retrouver en plein cœur de Paris d'anciennes rues, d'antiques maisons nous permettant de reconstituer la physionomie d’un quartier aussi complètement que le ferait une estampe du temps. La rue Montorgueil, par exemple, et les ruelles avoisinantes, la rue Mauconseil, — construite sur l'emplacement de l’ancienne halle aux cuirs, vis-à-vis le « passage de la Reine-de-Hongrie » — la rue Marie-Stuart, la rue Saint-Sauveur, la rue Mandar et la rue Tiquetonne, n’ont guère changé depuis deux cents ans. On a supprimé leurs vieux noms, On a remplacé quelques maisonnettes à pignon pointu par de coruscants -immeubles tout battants neufs, dont Îles dorures et l'architecture « modern-Style » étonnent êt détonnent au milieu des vicilles pierres cuites, recuites,
saumurées depuis des années par tous les soleils, tous
les vents, toutes les averses, toutes les poussières. mais les pittoresques silhouettes de jadis sont intactes. Raguenel, Saint-Aubin, Debucourt, Duplessis-Bertaux, Norblin, Bacler d’Albe, Canella, tous les illustrateurs des
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