BAL MASQUÉ À L'OPERA
Eugene Lami, uei.
passer quelque jolie ballerine emmitouflée dans ses fourrures ou ses dentelles (1).
Dans un jet rapide de lumière, les « patitos » reconnaïissaient la frimousse rose de l’amie impatiemment attendue et l’on s'enfonçait bien vite dans ie passage sombre pour sauter dans la voitureremiséerue Drouot. Les philosophes, les badauds montaient quelques marches et suivaient les luxueuses galeries débouchant boulevard des Italiens où s'étaient groupés restaurants à prix fixe, coiffeurs, aimables gantières, décrotieurs de bottes et tailleurs pour fashionables.
Ces passages s'illuminaient les soirs de bals ou de « premières » ; la foule s’y pressa surlout de 1830 à 1848, époque des débardeurs et des chicards magnifiés par Gavarni, l’épique Dangeau des carnavals parisiens.
Alors, les plus élégants cercleux, les financiers, les arlistes ne dédaignaient pas de venir s’encanailler avec
(1) Nous étions arrivés dans ce passage humide et obscur comme une cave, qui aboutit à la rue Grange-Batelière et dans lequel, de temps immémorial, lies jeunes apprentis lions qui n'ont pas le droit de . pénétrer dans le sanctuaire, viennent attendre, le soir, leurs Dulcintes en tartan..… » (Albéric Seconp : Les pelils mystères de l'Opéra,
p. 115). PA
| « … Mam'zelle Mathilde Marquet, j'ai là un houquet pour vous. Le Monsieur qui l'a apporté m'a chargé de vous dire qu'il sera, vers les onze heures et demie dans le passage noir de la rue Pinon. Si vous m'en croyez, vous lui laisserez monter sa faction, à cet homme... Il avait des gants de fil; ça ne m'a pas l'air d'être grand'chose.. Prenez toujoùrs le bouquet. Si ça ne vous fait pas de bien, ça ne peut toujours pas vous faire de mal... » (Id., p.125.)
les folies, les débardeuses, les bergères des Alpes, et | il était à la mode de « se faire intriguer » dans lo. &
— Tenez, Clara, je suis contrarié comme tout, c'est ma bête de femme qui est partie avec le numéro de mon paletot et ma clef! A présent, faut que j'attende le jour et que j'aille aux Bati- | gnolles pour avoir ma clef... Je suis contrarié comme tout, 3
foyer par des « dominos » provocants et spirituels. Dès onze heures du soir, les fiacres à deux chevaux, chargés de masques jusque sur la galerie, débouchaient
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en fanfare sous la marquise vitrée. Des flambards, des pierrots, des Hurons de Belleville et des titis parisiens
Gavarai..
— Fauüra pas dire à mon Hippolyte que j'ai soupé avec Charles, mon petit Édouard!... Je souperai avec vous.
s'invectivaient et s'attrapaient de la plus drôlatique manière. Les gens tristes, le « Monsieur blagueur comme tout » déguisé « en un qui s’embête à mort » étaient largement conspués. Des dominos, l'œil étincelant sous
lé masque, échangeaient des : « Z4 est pas là, Madame; — Il ÿ viendra, Madame »; — plus loin c’étaient de justes reproches : « Monter à cheval sur le cou d’un homme que tu ne connais pas. t’appelles ça plaisanter! » Enfin un chicard résumait d’une phrase lapidaire la philosophie de ces fêtes joyeuses : « Ÿ en a-t-i des femmes, y en a-t-i.. et quand on pense qué tout ça mange tous les jours que Dieu fait... c’est ça qui donne une crâne idée de l'homme ! » (1). | sa Mais on ne s’amusait pas seulement, on travaillait : beaucoup et de grandes œuvres furent présentées au public rue Le Peletier : Moïse (1827), la Muelte (1828), Guillaume Tell (1829); Robert le Diable (1831); les Huguenots (1836), Don Juan (1834); la Favorite (1840) ; le Prophète (1849), Sapho (1851), Tanhæuser (1861) ; l'A fricaine (1865), Hamlet (1868). Le mardi 28 octobre 1873, à onze heures et demie du soir, une épaissé fumée trouée d'étincelles envahit tout le quartier : l'Opéra brülait. L’incendie éclatant dans le foyer de la danse gagna la scène, puis le magasin de décors Sur la rue Rossini : impossible de maitriser le fléau ; à une heure. les flammes atteignaient le passage de l'Opéra, dont les habitants s’enfuyaient. Un pompier, le caporal Bellet, mourait héroïquement au feu. L'édifice s’écroula, la façade s’abattit... une seule des huit Muses resta D temps debout, toute noire dans les flammes rouges : « Érato » ne disparut qu’à sept heures du matin. Des
(1) Gavarnr. — Les Débardeurs, le Carnaval à Paris (passin), EE
prodiges de courage et d'habileté sauvèrent les passages et limitèrent l'incendie. Des trésors d’art disparurent : des bustes de Houdon exposés dans le foyer, des collections, des maquettes... L’excellent Gailhard, alors basse chantante à l'Opéra, pénétra le dernier sur la scène en feu, enfonça une porte à coups de hache et aida à sauver la bibliothèque... Trois mois plus tard, l'Opéra donnait ses représentations provisoires dans la salle du Théâtre-
Italien, place Ventadour (1).
Il fallut des mois pour déblayer les ruines fumantes, et, bien longtemps, les pans de mur déchiquetés découpèrent sur le ciel leurs silhouettes tragiques... Depuis, de hautes maisons de rapport se sont élevées sur l’emplacement de ce qui fut l'Opéra. Au milieu, la rue Chau- Chat — qui doit un jour déboucher sur le boulevard des Italiens — finit en cul-de-sac. Sept marches de pierre le
(4) Troisième incendie de l'Opéra (29 octobre 1873). « … Le
29 octobre 1873, la salle de l'Opéra fut incendiée de fond en comble
sans qu'on ait pu savoir, à la suite d'unc très minutieuse enquête, les causes véritablès d'un aussi terrible sinistre. Les bâtiments de l'administration, contenant les archives et donnant sur la rue Drouot furent seuls préservés.
__ Aù moment où se produisait ce désastre l'Académie de Musique répétait le nouvel opéra de M. Mermet, Jeanne d’Are, dont les décoratiôns furent en partie détruites.
L'Académie de Musiqué perdit dans cet incendie, d'après l'état qui a été dressé par M. Nuitter, architecte du théâtre :
Environ 5,200 costumes : les décorations complètes des quinze principaux opéras du repertoire ; 74 décorations diverses ; 31 instruments dé musique appartenant à l'État ; les parties d'orchestre dés quin£e ouvrages dont les décorations avaient été brûlées ; tous les services
rattachent à la galeric de l’Horloge, qu’une boutique de
cireurs de bottes sépare dela galerie du Baromètre. Jadis
le voisinage du théâtre y amenait la foule; sous la second Empire, la « Petite Bourse du soir » y tenait, de neuf à dix heures, ses bruyantes réunions : c’étaient des cris, des gens affairés, des commissionnaires chargés de bouquets. Aujourd hui ces deux galeries désertées abritent de modestes négoces, des restaurants à prix fixe, des vendeurs de cartes poses ou de «timbres pour collections.
Rien n’y évoque plus le bon temps où les ballerines de l'Opéra illuminaient les sombres galeries de leurs
œillades séductrices. A l'entrée des passages, deux impor-.
tantes librairies retiennent encore les flâneurs devant
d'accessoires, de tapisserie, d'éclairage, des armures, etc. ; le mobilier de la salle et des foyers ; 18 bustes et les statues de M. Durct, du grand foyer ; la statue de Rossini, d'Êtex.
L'évaluation des pertes peut se résumer de la manière suivante Batiment res «+. 4.000.000 Mobilier Fate 300.000 Décors ct costumes. « , . 4.000 000
M. Arthur Heulhard relève ce fait, dans la Revue Musicale dont il est l’habile directeur, que de tous les locaux définitifs ou provisoires
- affectés à l'Opéra, il n’en reste aucun qui ait échappé à l'incendie,
La première salle de l'Opéra au Palais-Royal brûle en 1763; La seconde brûle en 1781 ; | La salle provisoire des Mens Piainie brûle en 1788 :
Celle des Tuileries et celle de la Porte-Saint-Martin brûlent en
4871. Celle de la rue Le Peletier brûle en 1873. .. » (Georges d'Héveut, Hisloire a Ve de l’Opéra, p. 369.)
LE PASSAGE DE L'OPÉRA à 349
leurs pittoresques et multicolores étalages ; mais, moins bien partagés qu’autrefois, les curieux doivent se conteuter aujourd’hui d'admirer sur les premières pages des magazines illustrés les effigies de nos modernes étoiles, souriantes au siècle qui les fête et salue leur beauté comme l’une des grâces de Paris.
Gayarni.