LE SONGE D*UNE NUIT D'ÉTÉ
duction des noms des personnages, — on ne le fait jamais. Ce sont des noms un peu symboliques. Il y en a un qui est célèbre par sa bêtise, il faut que je vous dise son nom : en anglais, il est très grossier, en français aussi, d'ailleurs. Mais, comme je vais vous dire celui des autres, je serai bien forcé de vous dire aussi celui-ci.
Les artisans sont là, dans une chambre de la demeure de Quince. Quince veut dire Coin, c'est le coin qu'on met dans le bois. Le deuxième, Snug, ce qui veut dire Joint, le joint du bois. Le troisième s'appelle Snout : c'est déjà moins bien, cela veut dire M. Mufle. Le quatrième s'appelle M. Flûte, M. Tuyau. Un autre, M. Starveling, c'est-à-dire M. Crève- de-Faim. Et, enfin, le dernier s'appelle M. Bottom. Boilom, en anglais, signifie l'endroit sur lequel nous sommes tous assis et l'endroit dans lequel le petit Puck donne avec joie et ravissement des grêles de coups de pied quand il court après les artisans; je ne vous indique pas davantage le mot français qui traduit Bottom.
Ils sont là, entre eux.
— Toute notre troupe est-elle ici?
— Oui, ouil
— Vous ferez bien de les appeler tous les uns après les autres, dans l'ordre du papier.
Alors, on les appelle. D'abord, le... Quince (c'està-dire Coin) :
— Dites-nous le sujet de la pièce, puis lisez le nom des acteurs et arrivons ainsi à notre afi'aire...
Vous allez voir là que Shakespeare, quoiqu'il fût comédien lui-même et qu'il aimât les comédiens, par conséquent, a symbolisé, dans Bottom, le genre de comédien qu'on rencontre très souvent encore, l'homme qui se croit appelé aux pkis hautes destinées et capable de jouer tous les rôles, l'homme à qui l'on dit : « Je viens d'écrire un rôle pour Mounet-Sully », et qui répond : « Ohl cela ferait bien mon affaire! w Si c'est un rôle pour Sarah
Bernhardt, il dira la même chose. Bottom est exactement comme celui-là.
La pièce est intitulée La Très lamentable Comédie et la Mort très cruelle de Pyrame et de Thisbé.
BOTTOM. — Une réflexion. Un bien bon ouvrage, je vous en réponds, et tout à fait gai. Maintenant, bon Pierre Quince, appelez les acteurs dans l'ordre de la liste. Messieurs, mettez-vous sur les rangs.
QUINCE. — Le tisserand?
BOTTOM. — Présent. Dites-moi le rôle qui m'appartient, et puis continuez.
— Vous, Nick Bottom, vous êtes désigné pour le rôle de Pyrame.
— Qu'est-ce que c'est que Pyrame? Un amoureux, un tyran?
— Un amoureux qui se tue très bravement, par amour.
— Ohl ohl il faudra quelques larmes pour bien représenter ce rôle! Si je le joue, l'auditoire n'a qu'à surveiller ses yeux! Je ferai tomber des averses, je serai pathétique comme il faut. Passons aux autres. Cependant, avant tout, mon goût est plutôt pour les tyrans. Je pourrais jouer Hercule d'une rare façon, ou encore un rôle de pourfendeur de chats, de manière à tout casser.
Les rochers fulminants, Et les chocs frémissants, Les verrous briseront Des portes de prisons.
Ah! ahl voilà qui est sublime! Mais nommez un peu les autres acteurs... Ça, c'est l'humeur d'Hercule, l'humeur d'un tyran; un amant est plus plaintif, je saurai être plaintif.
On les appelle successivement lés uns et les autres, et à chacun Bottom fait une réflexion. Quand on donne le rôle de Thisbé à l'un d'eux, Bottom dit :
— Ah! si je pouvais cacher mon visage! Laissezmoi jouer aussi le rôle de Thisbé, je me ferai une
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voix monstrueusement petite. — ThisbéI ThisbéI — O Pyrame, mon cher amour! ta Thisbé chérie, ta dame chérie...
— Non, non! On vous dit de jouer Pyrame! Laissez-le.
— Bien, bien continuez.
— Robin Starveling, le tailleur; vous, vous jouerez la mère de Thisbé.
Je passe rapidement. On leur distribue les rôles.
— Vous, Snug, vous jouerez le rôle du lion. J'espère, maintenant, que voilà une pièce bien montée.
SNUG. — Avez-vous le rôle du lion en manuscrit? Si vous l'avez, donnez-le moi, je vous prie, car j'ai besoin, moi, d'étudier longtemps.
QuiNCE. — Vous pouvez le jouer, ce rôle, sans étude : il ne s'agit que de rugir.
BOTTOM. — Ohl oh! laissez-moi aussi jouer le lion. Ohl je rugirai de telle sorte que ce sera pour tout le monde un plaisir de m'entendre! Je rugirai de façon à faire dire au duc : « Laissez-le rugir encore, laissez-le rugir encore! »
QUINCE. — Mais vous le joueriez d'une manière trop terrible, Bottom! Vous effrayeriez tellement la duchesse et les dames qu'elles en crieraient.
BOTTOM. — Oh! il faut vous accorder, mes amis, que si vous effrayiez les dames au point de leur faire perdre l'esprit, elles ne se feraient aucun scrupule de vous faire pendre. Mais moi, moi, je manœuvrerai ma voix de telle sorte que je rugirai comme une colombe amoureuse, je rugirai comme si c'était un rossignol. Laissez-moi jouer le lion!
On ne veut pas. Un autre est chargé d'un autre rôle, c'est le mur.
— Ah! le mur, dit Bottom! Moi, je puis vous jouer le rôle très bien, avec une barbe couleur de paille, ou une barbe orange foncé, ou une barbe rouge...
— Mais non, mais non, il ne s'agit pas de barbe, c'est pour un mur.
— Messieurs, maintenant que vous avez tous vos rôles, allons répéter.
Et ils décident qu'ils iront dans le bois répéter la
pièce.
Nous voici dans ce bois et, tout de suite, vous allez voir que, de cette farce un peu grosse, nous arrivons dans la féerie d'une légèreté, d'une grâce, d'un bleu extraordinaires.
Puck est là, en face d'une Fée.
PLCK. — Eh bieni esprit, où errez-vous ainsi?
LA FÉE. — Par-dessus les collines, par-dessus les vallées, à travers les buissons, à travers les broussailles, parrdessus les parcs, par-dessus les palissades, à travers l'eau, à travers le feu je glisse, errante en tous lieux, plus rapidement que la sphère de la lune. Et je suis au service de la Reine des Fées pour mouiller de rosée, sur le gazon, les cercles laissés par ses danses. Les grandes primevères sont ses pensionnaires; sur leur robe d'or vous voyez des taches, ce sont les rubis, cadeaux des fées; dans ces mouchetures vivent leurs parfums. Or, il nous faut, ici, chercher quelques gouttes de rosée et suspendre une perle à l'oreille de chaque primevère.
Puck explique à la Fée que le roi va venir tenir ici sa fête et que, depuis quelque temps, Obéron et Titania sont très fâchés l'un contre l'autre; il y a eu une querelle de ménage, le torchon brûle à la maison des fées comme partout ailleurs. Et la Fée dit :
— Mais, ou je me trompe fort sur votre figure, monsieur, et votre manière d'être, ou vous êtes cet esprit rusé et polisson qu'on appelle Robin Good Felloiu, Robin bon garçon. N'êtes-vous pas cet esprit qui s'amuse à effrayer les filles des villages?
— Oui, fait-il.
— Celui qui écréme le lait, qui, quelquefois, met tout sens dessus dessous dans le moulin, empêche le beurre de venir dans la baratte de la ménagère essoufflée, et d'autres fois se plaît à dépouiller la bière en fermentation de sa force capiteuse; celqi
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qui égare les voyageurs nocturnes en riant de leur aventure. Et quand on vous appelle Hobgoblin et gentil Puck, vous faites l'ouvrage des gens et vous leur portez bonheur. N'est-ce pas vous?
— Tu as trouvé juste. C'est moi qui suis ce joyeux vagabond nocturne. J'amuse Obéron, et je le fais sourire lorsque je trompe quelque cheval gras, bien nourri de fèves, en imitant de loin le hennissement d'une pouliche. Parfois aussi, je me blottis dans la coupe d'une commère sous la forme d'une pomme cuite, puis, lorsqu'elle veut boire, je fais paf entre ses lèvres et je répands la bière sur sa gorge parchemince. La plus respectable des aïeules, pendant qu'elle raconte les plus belles de ses histoires, me prend souvent pour un escabeau à trois pieds, mais, crac! je me sors de dessous elle, et la voilà qui, en criant, dégringole... Et alors tous les assistants, en chœur, se mettent à rire, et à rire encore davantage, et à éternuer.
Mais, place! voici Obéron.
Obéron et Titania arrivent. Ils se disent qu'ils ne veulent plus se voir. Ils sont fâchés. La cause de la dispute est tout à fait charmante : une jeune femme qui avait le culte de Titania mourut, laissant un petit enfant et le prit à sa Cour; elle l'éleva, quoiqu'il fût sance pour l'amitié de cette femme, recueillit le petit enfant et le prit à sa Cour; elle l'éleva, quoiqu'il fût un simple mortel. Or, il était tellement gentil que le roi, Obéron, en devint jaloux; il était jaloux de voir Titania prodiguer ses caresses à cet enfant, il lui demanda de le mettre dans ses pages; elle refusa, et de là vint toute leur colère, et, à la suite de cette colère, il y eut un détraquement des saisons extraordinaire, comme celui que nous venons de subir cette année : l'hiver se trouva au printemps, le printemps à l'hiver. Vous voyez que tout a toujours existé et qu'on ne fait que recommencer éternellement.
— Oui, dit Titania, à ce moment-là tout fut troublé. A ce moment-là, tout arriva pour me venger : pompés dans la mer, les brouillards contagieux,
retombant sur la terre, ont à ce point rendu orgueilleuses les plus chétives rivières qu'elles ont débordé de leurs rives; le bœuf a porté en vain son joug, le laboureur a perdu ses sueurs, et le blé vert s'est pourri avant que sa jeune tige eût pris la barbe. Le printemps, l'été, l'opulent automne et le hargneux hiver échangèrent entre eux leur costume, et tous les produits furent tellement bouleversés que le monde ne savait plus quelle saison régnait ou ne régnait pas. Dire que tout cela est notre fautel
— Portez-y remède, dit Obéron, donnez-moi cet enfant, j'en ferai mon page.
— Jamais, je ne vous le donnerai jamais. Je l'aime, je veux le garder avec moi.
Et la reine s'en va, je ne dirai pas en faisant claquer la porte, puisqu'ils sont dans le bois, mais en faisant ce geste particulier par lequel la femme dit, et d'une façon impérieuse qui vous rend obéissant :
— Tu peux dire tout ce que tu voudras, je ne céderai pasi
Alors, Obéron pense à se venger, et voici la vengeance qu'il imagine : Il envoie le petit Puck cueillir une fleur qui s'appelle « la vague d'amour » en Angleterre, et dont il suffit d'exprimer le suc sur les yeux de quelqu'un qui dort, pour qu'en se réveillant il devienne amoureux fou de la première personne qu'il rencontre.
— Bon, dit Puck, je vais la chercher. Je mettrai une ceinture autour de la terre en moins de quarante minutes.
Vous voyez, c'est la télégraphie sans fill Obéron demeure. Et dans ce bois arrivent alors Démétrius et Hélène qui le poursuit; Hélène est fatiguée, elle n'en peut plus; elle essaie de séduire le pauvre Démétrius, qui ne veut rien entendre. Ils sortent tous les deux. Et, quand ils sont partis, Obéron, prenant pitié de cette pauvre femme, dit :
— Sois tranquille, nymphe, aie bon espoir. Avant
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que cet homme sorte du bois, c'est lui qui cherchera ton amour et toi qui le fuiras.
Entre Puck. Notez qu'il n'y a pas même quarante minutes, mais à peine trois, qu'il est parti. Il rapporte la Heur.
— Je t'en prie, dit Obéron, donne-la-moi. Je connais un coin du bois où le thym sauvage exhale ses senteurs, où croissent les grandes primevères et les violettes à la tête penchée, et que recouvrent presque, comme d'un dais, les chèvrefeuilles à l'odeur délicieuse, les suaves roses musquées et les églantines. La couleuvre, là, se dépouille de sa peau émaillée, juste assez large pour habiller une fée, et Titania s'y repose dans le sommeil, à certaines heures de la nuit, bercée sur ces Heurs par les danses et les délices. Avec le jus de cette plante, je frotterai ses yeux et je la remplirai de détestables fantaisies. Prends-en aussi un peu et cherche dans ce bosquet; il s'y trouve une aimable dame athénienne amoureuse d'un jeune homme dédaigneux. Mouille les yeux de celui-ci, mais fais attention que la dame soit la première personne qu'il aperçoive. Tu reconnaîtras ce jeune homme à ses vêtements athéniens. Exécute la chose avec soin et reviens me trouver avant le premier chant du coq.
Ici, Titania, entre avec sa suite et dit des choses délicieuses. Je n'ai pas le temps de vous les lire toutes; il faudrait le faire en anglais.
— Allons, maintenant, une ronde, une chanson de fées, puis vous sortirez un tiers de minute, les unes iront tuer les vers dans les boutons de roses, les autres faire la guerre aux chauves-souris et leur enlever le cuir de leurs ailes pour en faire les habits de mes petits Elfes. D'autres iront chasser le hibou criard qui, toute la nuit, insulte et gourmande nos esprits. Chantez, maintenant, pour m'endormir, chantez.
Et les fées chantent, dansent une ronde, et la reine s'endort.
Pendant qu'elle dort, Obéron arrive, exprime le
SUC de sa fleur sur les yeux de Titania, puis s'en va.
Arrivent Lysandre et Hermia, fatigués, et, dans le bois où ils s'étaient donné rendez-vous, ils se couchent pour dormir. Mais comme Hermia est une jeune fille très bien, elle ne veut pas que le jeune fiancé, qui n'est encore que son fiancé, dorme trop près d'elle; elle veut dormir auprès d'un buisson, et qu'il dorme dans un autre buisson, malgré la peur qu'elle aura peut-être, et de là vont sortir toutes sortes de malheurs, comme vous allez le voir.
Entre Puck. Il a erré à travers toute la forêt. Il regarde. Qui est là? C'est un jeune homme qui est couché, il a des vêtements d'Athénien. La femme est couchée un peu plus loin. C'est bien cela, c'est le jeune homme dédaigneux qui a voulu aller dormir un peu loin de la jeune fille. Il s'approche de lui et il frotte les paupières de Lysandre, au lieu de frotter celles de Démétrius. Vous voyez le quiproquo qui va se produire à l'instant même, car bientôt arrive Démétrius, toujours poursuivi par Hélène, qui n'en peut plus, et à qui il dit :
— Non, laissez-moi tranquille, je ne vous aime pas. Je vous déteste, je n'aime que Hermia. Allez-vous-en!
Il fuit, éperdu. C'est un homme, il abuse lâchement de sa force, comme nous faisons toujours, et il court très vite. Hélène ne peut plus le suivre, elle tombe, et elle tombe devant Lysandre qui s'éveille. Instantanément, il oublie Hermia et il dit à Hélène :
— Ahl je passerais à travers le feu pour l'amour de ta douce personne, ô lumineuse Hélène :
Hélène ne comprend pas et se dit :
— Il se moque de moi! Non seulement Démétrius ne m'aime pas, mais voilà maintenant que son ami, qui aime Hermia, me fait des déclarations d'amour. Je suis la victime d'un abominable sortilège.
Et, croyant que Lysandre se moque d'elle, elle se sauve. Lysandre court après elle. La petite Hermia se réveille à son tour et, se trouvant toute seule, elle appelle Lysandre, et regrette beaucoup de Tavoir éloignée d'elle. Mais il est bien parti, et elle court